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mardi 31 janvier 2017

Siegfried Wagner, Prince héritier, une bande dessinée d'Olaf Gulbransonn

Cette bande dessinée d'Olaf Gulbransonn qui représente Siegfried Wagner comme le Prince héritier de la musique a été publiée dans le Simplicissimus du 16 janvier 1906.

Simplicissimus est un hebdomadaire satirique allemand créé à Munich par Albert Langen et Thomas Theodor Heine en avril 1896 et ayant paru jusqu'en 1944. Une revue inspirée par le Gil Blas français.

Olaf Leonhard Gulbransson, né le 26 mai 1873 à Christiania, en Norvège, et mort le 18 septembre 1958 à Tegernsee, en Bavière, était un peintre, dessinateur, graphiste et caricaturiste norvégien. Il déménagea en Allemagne en 1902, année pendant laquelle il se mit à collaborer à Simplicissimus.

En voici d'abord la planche entière suivie d'un découpage des vignettes. Nous avons transposé le texte allemand imprimé en gothique en caractères latins. Chaque texte est suivi de sa traduction en français.


Simplicissimus du 10 janvier 1906, 10e année, cahier 42, page 495: Der Kronprinz der Musik / Le Prince héritier de la musique.


Siegfried Wagner ist der Sohn des Halbgottes Richard Wagner und eines Klaviers. Er kam zur Welt im Jahre 1869 unter wunderbaren Umständen. Das Piano, auf welchem der Meister spielte, schwoll eines Tages an, und bei Berührung der Tasten gab es wehmütige Laute von sich.

Siegfried Wagner est le fils du demi-dieu Richard Wagner et d'un piano. Il est venu au monde en l'an 1869 dans des circonstances extraordinaires. Le piano, sur lequel jouait le Maître, se mit à un beau jour à enfler et à émettre des sons larmoyants.


Um die Mittagstunde strechte er krampfhaft seine Pedale aus, und siehe da, als man hinbllickte, lag der kleine Siegfried am Boden. Alle waren  über das Wunder erstaunt und der glücklige Vater beschloß, dieses Kind der Musik auf das sorgfältigste zu erziehen. Sogar die notwendigsten Geräte waren Musik-Instrumente, und wenn der kleine Siegfried tat, was auch Götterkinder not ist, dann gab es einen guten Klang.

Vers midi le piano étendit convulsivement  ses pédales et, voyez donc, le temps d'un regard et le petit Siegfried était déjà par terre.Tous furent stupéfaits de ce miracle et l'heureux père décida d'élever cet enfant de la musique avec le plus grand soin. Même les ustensiles les plus nécessaires étaient des instruments de musique.et quand le petit Siegfried devait faire ce que même les enfants des dieux doivent faire, cela donnait un joli son.
  

Als Siegfried das zwölfte Jahr vollendet hatte, kam Lohengrin mit seinem Schwane nach Bayreuth gefahren; er enstieg dem Nachen und küßte den Knaben. Dann segnete ihn und verleih him das Talent des Vaters, indem  er einen singenden Vogel in seine Kopfhöhle legte. Da aber inzwischen Richard Wagner gestorben war, hatte dessen Gattin Cosima den Thron bestiegen, und Siegfried wurde von dem jubelden Volke als Kronprinz der Musik ausgerufen. Alle treue  Untertanen schworen , ihn so zu verehren wie man den Sohn seines Fürsten verehren und lieben muß. Es war jedoch keine blinde Liebe, denn in Siegfried Haupte begann der Vogel mächtig zu singen, Siegfried lauschte seinen Liedern und schrieb sie nieder. Wenn ihn nichts einfiel, klopfte er leise mit dem Finger an die Schläfe, und der Vogel pfiff allsogleich. Alle Kenner waren erstaunt über die Wiedergeburt des unvergeßlichen Meisters, und das Lob Siegfrieds war mit lauten (...)

Lorsque Siegfried eut 12 ans accomplis, Lohengrin arriva avec son cygne à Bayreuth; il débarqua de son petit navire et embrassa le garçon. Puis il le bénit et lui fit don du talent de son père, en plaçant un oiseau chantant dans son crâne, Comme Richard Wagner était mort entre-temps, sa femme Cosima était montée sur le trône, et le peuple en liesse désigna Siegfried comme Prince héritier de la musique. tous les sujets fidèles jurèrent de l'honorer comme on doit honorer et aimer le fils de son Prince. Ce n'était cependant pas un amour aveugle, car l'oiseau se mit avec force à chanter dans la tête de Siegfried. Siegfried écoutait ses chansons et les couchait sur papier. Quand rien ne lui venait en tête, il se frappait les tempes du bout des doigts, et l'oiseau se mettait aussitôt à siffler, Tous les connaisseurs étaient étonnés de la réincarnation de l'inoubliable Maître et on chantait avec vigueur les louanges de Siegfried (...)



(...) Tönen in alle Landen verkündet. Und man forderte gebieterisch alle Menschen auf, ihn als rechtmäßigen Kronprinzen der Musik anzuerkennen. Eines Tages aber merkte Siegfried, daß es in (...)

(...) en les proclamant dans tous les pays du monde. Et on invitait impérieusement tous les gens à le reconnaître comme Prince héritier légitime de la musique. Mais un beau jour, Siegfried remarqua que (...)


(...) seinem Haupte stille wurde, und er öffnete seine Kopfhöhle. Der Singvogel war tot. Er war verhungert.

(...)sa tête était devenue silencieuse, et il ouvrit sa boîte crânienne. L'oiseau chantant était mort de faim.


Source: tous les numéros du Simplicissimus ont été digitalisés et sont accessibles en ligne par une formidable équipe de spécialistes. Cliquer ici pour accéder au site

Traduction libre de Luc Roger.

Ein Königstraum (Le songe d'un Roi), un livre rare sur l'amitié musicale qui lia le Roi de Bavière à Richard Wagner

Ein Königstraum (Le songe d'un Roi) fut publié en 1900 par le Dr Victor Ritter von Fritsch chez l'éditeur munichois Hanfstaengl. Il comporte des extraits des opéras de Wagner illustrés de photogravures de Ferdinand Leeke (1859-1937).

Le livre fut mis en dépôt chez l'éditeur parisien  Fischbacher qui le distribua dès 1900. La presse parisienne de l'époque s'en était fait un écho louangeur. Nous reproduisons ci-dessous trois coupures de presse, la première est extraite du Journal des débats politiques et littéraires du 23 décembre 1900, la deuxième, au style très fleuri, du Ménestrel du 10 février 1901 et la troisième du Monde artiste du 10 octobre 1903.

Le journal des débats politiques et littéraires

    Le culte de Wagner a inspiré tous les arts poésie, musique, peinture et sculpture. Un admirateur du maître de Bayreuth, le docteur Fritsch, vient de publier chez le grand éditeur d'art de Munich, Haufstaengl, un magnifique volume, sous le poétique titre Ein Königstraum, contenant un morceau de chaque opéra de Wagner.
   Ces morceaux sont accompagnés d'une paraphrase lyrique, toute allégorique, en l'honneur de Louis II de Bavière, et illustrés de superbes photogravures d'après Ferdinand Leeke, représentant les scènes principales des opéras wagnériens. C'est la un précieux livre d'or, luxueusement édité qui sera recherché par les bibliophiles épris de grande musique et de beaux dessins.


Le Ménestrel

   Ne faut-il pas toujours être plus royaliste que le Roi? Quand ce prince se nomme,LouisiII de Bavière il est malaisé, pourtant, de s'engager à sa suite... Le voici qui revit dans une publication luxueuse encore : Ein Königstraum.
   Un Songe royal, en effet, cette épopée moderne, intérieurement vécue en plein XIXe siècle bourgeois! Je feuillette, je regarde, je devine. Et Delacroix, disait justement que la peinture est soeur de la musique, car, en dehors du texte précis, le sujet figuré produit l'effet de la musique à programme, qui remue des sentiments sans définir des idées: l'image ou la mélodie n'est que suggestion. D'abord, le site romanesque, le burg altier dans le frisson des grands arbres, que reflète l'étang cher aux cygnes. Puis, le « Roi vierge » en personne, svelte et pommadé dans sa pelisse moderne, avec son air dur; un croissant de lune a poétisé les monts. Plus loin, sont-ce des femmes ou des fées? Mais voici Venise, où mourut Richard Wagner, et le palais Vendramin, la lagune morte, et la noire gondole illuminée d'une apparition. Un coin de page accueille l'italienne prière de Rienzi. C'est Tannhäusser au Venusberg, ce joli troubadour, avec son luth, aux pieds d'une danseuse? Oui, puisque la germanique prière d'Elisabeth obtient toute la page suivante. Ortrude et Frédéric complotent dans un pan d'ombre et l'écharpe d'Yseult se fait théâtrale sur un fond de pierre. Plus émouvante, la plainte de Tristan  malade devant le trait d'encre de l'océan vide... Le poète-cordonnier cause avec la blonde Evchen, avant que le veilleur ne projette son ombre dans la ruelle moyen-âgeuse et fleurie de lune. Les trois ondines serpentent et glissent entre les doigts velus d'Alberich; le dragon Fafner mord le texte et croque les notes; la Walkyrie chevauche dans une frise; le Rhin se déroule entre les rocs, et les destins s'accomplissent : la Trauermarsch passe, nocturne et lugubre. Parsifal sauveur élève le Graal. Une allégorie finale luit au front du Roi. Le beau sujet! Ce qui manque trop souvent à ces illustrations reposantes, c'est le style, le charme secret, ce vague lunaire et cette généralité poétique qui nous rend vite amoureux de la petite Isolde échevelée d'un Fantin-Latour.  M. Ferdinand Leeke traduit les Drames de Wagner comme feu Gustave Doré les Idylles de Tennyson : en enjolivant la légende. L'ombre de Boecklin ne rudoie point ses veilles! Les vignettes sont très supérieures aux photogravures, et les petits paysages aux grands décors.

Lohengrin par Ferdinand Leeke. La photogravure du Königstraum reproduit
la gouache en noir et blanc.


Le Monde artiste a procédé en 1903 à un simple copier-coller du Journal des débats en y apposant un titre et en traduisant le titre du livre...

— Un rêve de roi.

    Le culte de Wagner, compositeur, a inspiré tous les arts: poésie, musique, peinture et sculpture.
    Un admirateur du maître de Bayreuth, le docteur Fritsch, vient de publier à Munich, un magnifique volume, sous le titre Ein Koenigstraum: un rêve de roi, contenant un morceau de chaque opéra de Wagner.
    Ces morceaux sont accompagnés dune paraphrase lyrique, tout allégorique, en l'honneur de Louis II de Bavière, et illustrés de superbes photogravures d'après Ferdinand Leeke, représentant les scènes principales des opéras wagnériens. C'est là un précieux livre d'or, luxueusement édité, qui sera recherché par les bibliophiles épris de grande musique et de beaux dessins. Il commémorera l'amitié célèbre qui unit Louis II, mort fou, et Wagner.

Trouver le livre

On ne le trouve plus que dans quelques bibliothèques ou rarement en librairie de livres anciens ou en salle de vente. Un exemplaire se vend actuellement sur internet à 450 euros.

La dernière promenade du Roi, carte postale d'artiste


lundi 30 janvier 2017

Un buste de Richard Wagner par Bernhard Bleeker


Cette photographie d'une oeuvre de Bernhard Bleeker a été publiée en 1939 dans le 16e cahier de la revue Jugend*, qui, depuis 1933, s'était alignée certaines positions esthétiques du parti national-socialiste, ce qui ne l'a cependant pas empêché de disparaître en 1940.

Ce cahier reproduit entre autres trois oeuvres du sculpteur Bernhard Bleecker avec pour sujets Adolf Hitler en page titre, Otto von Bismarck et Richard Wagner. 

Le buste du Walhalla
Le sculpteur néo-classique Josef Bernhard Maria Bleeker (Munster 1881- Munich1968) est un sculpteur néoclassique allemand. Sculpteur de bustes et constructeur de monuments néo-classiques, il est considéré comme un des principaux représentanst de l'École de sculpture de Munich. On lui doit notamment le fameux Dresseur ce chevaux (Rossbändiger) érigé devant l'Université technique de Munich (T.U. München). Bleeker réalisa un buste de Richard Wagner pour le Walhalla, près de Ratisbonne, en 1913. Peut-être s'agit-il du buste reproduit par Jugend.

Il fut influencé par l'oeuvre d' Adolf von Hildebrand, un des sculpteurs les importants du début du siècle dernier à Munich. En 1912, il fit partie des fondateurs de la Nouvelle Sécession de Munich, qu'il présida à partir de 1918, année au cours de laquelle il commença à donner des cours à l'Académie des Beaux-Arts de Munich, dont il devint professeur à part entière en 1922. Sous le Troisième Reich, Bleeker, un artiste respecté qui participa à l'élaboration d'un art national-socialiste, a souvent participé à des expositions de propagande, par exemple à la Grande Exposition d'art allemand à la Maison de l'Art de Munich. Membre du parti NSDAP de 1932 à 1945 (ce qui le classait parmi les "Altparteigenossen", les membres anciens du parti), il obtint la commande d'un buste d'Adolf Hitler, un sujet auquel il revint de nombreuses fois, livrant jusqu'en 1944 vingt-cinq bustes au Parti nazi. Ses rapports avec le régime lui ont coûté son poste à l'Académie de Munich en 1945 et il dut se soumettre aux procédures de dénazification (au cours de la procédure, il fut d'abord classé en catégorie II; la justice adoucit ensuite la sentence et le reclassa en catégorie III*). En 1951 il a été réhabilité et est devenu membre de l'Académie des Beaux-Arts de Vienne et membre honoraire de l'Académie des Beaux-Arts de Munich. Il est mort dans cette ville en 1968.

Le buste de Wagner a été réalisé en 1913, in tempore non suspecto, mais la récupération de l'oeuvre du Maître de Bayreuth par le nazisme est évidente, et la publication de la photographie de ce buste dans Jugend, nazifié, participe de la même récupération.

*La « loi d'élimination du national-socialisme et du militarisme » du 5 mars 1946 définit dans son article 4 les niveaux de responsabilité : Hauptschuldige (principaux coupables), Belastete (charges importantes), Minderbelastete (charges mineures), Mitläufer (suivistes), Entlastete (libérés, les procès en dénazification pouvant déclarer les prévenus nicht betroffen, « non concernés » par cette loi)
(extrait de Françoise Dreyfus, L'administration dans les processus de transition démocratique, Publications de la Sorbonne, 2004, p. 65, cité par Wikipedia à l'article Dénazification)







dimanche 29 janvier 2017

Le Monopteros du jardin anglais sous la neige par Zeno Diemer


Michael Zeno Diemer (*1867 à Munich- † Oberammergau), peintre bavarois.

Bayreuth 1876: le ténor Albert Niemann mouche Wagner en répétition

Albert Niemann,
le premier Sigmund de Bayreuth (1831-1917)

Dans un article de janvier 1929 intitulé  De l'orgue de la Sorbonne au théâtre de Bayreuth et retour, Charles.-Marie Widor (1844-1907), un organiste virtuose de l'orgue, critique musical à ses heures, relate son séjour au premier Festival de Bayreuth et en  rapporte quelques propos mondains et aussi un incident amusant qui opposa le chanteur Albert Niemann à Wagner lors d'une répétition de la Walkyrie.  Albert Niemman y interprétait le rôle de Siegmund aux côtés de Joséphine Schefsky.  Lili Lehmann qui était la Brünnhilde de la production écrivit plus tard un commentaire des plus élogieux à son propos: Jamais depuis je n'ai entendu ou vu un Siegmund comparable à lui ... Sa puissance intellectuelle, sa majesté physique, son expression incomparable étaient superbes au-delà des mots. 

En voici deux extraits, dont l'orthographe d'origine est respectée:

[...] Curieux souvenirs. Dans le parc, qui précède le théâtre, un public aussi étrangement bariolé que cosmopolite : un Empereur, des princes, des financiers, des poètes, des musiciens, la haute stature de Wilhelm der Grosse, chapeau haute forme, impeccable redingote, seul, au milieu de gens en chapeau mou, en chemise de flanelle ; pas de suite, pas de police. Dans la salle, devant nous, la comtesse de Schleinitz, très élégante toilette de soir ; à côté d'elle, Listz et sa fille, Mme Cosima Wagner, la comtesse de Schleinitz, plus tard comtesse Wolkenstein, fut ambassadrice d'Autriche à Paris. [...]

La hutte de Hunding, esquisse de Josef Hoffmann pour le décor de la Walkyrie

[...]— De temps à autre, pendant la représentation, on apercevait Wagner dissimulé dans la pénombre, à l'entrée des fauteuils : il écoutait un moment puis, pris de nervosité, ne pouvant tenir en place, il disparaissait.
     Très nerveux, en effet, mais toujours accessible à une juste objection ; pour preuve, ce colloque avec Niemann : On répète le premier acte de la Walkyrie ; une peau de bique sur le dos, le ténor chante à côté du foyer où couve un feu préhistorique — ainsi le veut la mise en scène. Au lieu de chanter, Niemann, tout à coup, se met à tousser... l'orchestre s'arrête : « Maître, cette fumée me prend à la gorge, impossible de continuer, faites-la cesser ! - Pas le moins du monde, crie Wagner impérieusement, cette fumée, c'est ma musique, ma musique c'est cette fumée... » Très tranquillement Niemann s'écarte, tire une cigarette de sa poche. « Eh bien ? dit Wagner. — Eh bien, répond Niemann, faites chanter la cheminée, je fumerai à sa place. » Fou rire à l'orchestre, et Wagner d'aller régler, lui-même, le tirage de la cheminée et d'en détourner la fumée.
      C'était le même Niemann qui (en 1861) avait créé Tannhoeuser à Paris. [...]

in  Bulletin n°9 de l'Académie des beaux-arts / Institut de France, édité en janvier 1929 à Paris, Palais de l'Institut, A. & J. Picard.

Note importante: je n'ai pu recouper la scène relatée par Ch.-M. Widor par d'autres sources. Si un aimable lecteur dispose d'une autre source, merci de me la communiquer. La scène paraît cependant vraisemblable car Niemann était connu pour ses humeurs.

Bayreuth 1876 vu de France: l'anti-wagnérisme à la une du Figaro

Albert Wolff, photographié par Nadar
Le quotidien parisien Le Figaro du 25 août 1876 ouvre ses colonnes à M. Albert Wolff (1) qui consacre un long article hautement venimeux qui  vitupère sur le premier Festival de Bayreuth, en annonce la mort certaine et qui proclame l'échec quasi total de la musique et du théâtre de Richard Wagner. Aux yeux de la critique contemporaine, cet article est un tel tissu d'inepties qu'il en est presque drôle. Quoi qu'il en soit, nous le reproduisons ici en tant que document illustrant l'anti-wagnérisme régnant en France en 1876. Ce courant d'opinion est à remettre dans le contexte de la défaite française lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et de la publication de Une capitulation, la comédie à la manière antique que Wagner avait commise à la suite de la capitulation française, un pamphlet haineux qui s'ajoutait à sa Kaisermarsch ou à son Ode à l'armée allemande. Au travers de l'article, on découvrira également quelques-unes des personnalités présentes à Bayreuth en 1876.

GAZETTE D'UN PARISIEN
Nuremberg, 23 août.

Le Crépuscule de M. Wagner 

     Les dieux s'en vont! Après Wotan, c'est le tour de M. Wagner; il est tombé du haut du piédestal où l'avait placé l'enthousiasme de ses fanatiques. Le voici étendu sur la terre avec sa couronne de lauriers en argent! Les journaux de tous les pays sont d'accord pour constater la désillusion du public, et à présent que nous sommes loin de Bayreuth; maintenant que je me trouve avec mes amis Guiraud (2), Alphonse Duvernoy (3) et Armand Gouzien (4) dans cette vieille ville de Nuremberg, je me demande s'il est bien vrai que nous avons trouvé la patience nécessaire pour écouter jusqu'au bout la conférence musicale de Bayreuth? Tantôt, assis devant le cabaret où après le labeur du jour se réunissaient Albrecht Durer, Pierre Fischer, Adam Kraft (5), Hans Sachs (6), tous ces grands artistes et poètes, la même pensée a traversé nos cerveaux. Nous nous sommes regardés comme des gens qui se demandent:
    - Lequel de nous quatre est le plus grand badaud? 
    Ce qui nous console, c'est que nous ne sommes pas les seuls qui ayons acheté quelques instants de plaisir au prix d'un si long voyage, de tant de fatigues, de tant de souffrances couronnées par le plus prodigieux ennui qu'un mortel puisse supporter. 
     On ne reverra plus jamais un pareil spectacle Comment, un homme surgit tout à coup et dit: je suis l'art de l'avenir; il trouve l'argent pour faire bâtir un théâtre; autour de ses folies on fait tant de bruit que les plus récalcitrants viennent et que le monde entier ne parle pendant une semaine que de M. Wagner:' L'entreprise habilement menée pendant quinze années, s'écroule en quatre soirées et le monde stupéfait apprend que sauf une demi-douzaine de grandes inspirations, tout ce fatras dit de l'avenir n'est que supplice, ennui et désillusion. Ils ont beau se réunir et mettre une couronne en argent sur cette tête au vaste front, au menton de polichinelle et au nez écrasé, Richard Wagner n'en dégringole pas moins du haut de son nuage. Les Nibelungen sont jugés désormais. Figurez-vous un fou qui viendrait vous dire:
     -Le Moïse de Michel Ange est une œuvre incomplète. Moi je vais. refaire cette statue du passé. Moïse n'a qu'un nez, je lui en ferai deux; il n'a que deux yeux, j'ajouterai un troisième œil sur le front; il n'a qu'une bouche, je lui en ferai trois ou quatre; plus, quatre pattes au lieu de deux jambes et vingt-cinq doigts à chaque main et j'appellerai le tout la sculpture de l'avenir! (7)
    Eh bien, si cet homme persiste pendant une quinzaine d'années, il réunira autour de lui un grand public qui finira peut-être par répéter:
    -Nous avons enfin un grand statuaire national! 
    Richard Wagner n'a pas fait autre chose pour rassembler les badauds autour de sa baraque. De parti pris il a éloigné de la musique dramatique tout ce qui en faisait le charme et la beauté au lieu d'un récitatif il en a mis deux cents, il a réduit la voix humaine à des proportions telles qu'elle n'occupe dans l'ensemble que la place d'un violon ou d'une contrebasse; il a suffi que les grands maîtres aient cherché l'opposition au théâtre pour que celui-ci eût recours à la monotonie. Avant lui les chœurs étaient un concours précieux; dans une œuvre dramatique; le musicien les a supprimés ou à peu près. Le théâtre vivait d'action et de situations: c'était une raison suffisante pour que cet insensé n'en voulût plus; il a fait juste le contraire de ce qu'on a fait avant lui et, une fois le monstre terminé, il a dit carrément:
    -Voilà l'art nouveau et national Et il s'est trouvé un public pour le croire. Ce n'est pas la première fois qu'un tel phénomène se présente. L'histoire des arts et des lettres nous apprend qu'il arrive de ci de là, dans la vie des peuples, un moment où le goût public se perd dans des œuvres inférieures. C'est une affaire de mode, pas autre chose. Le bon ton exige alors qu'on ait l'air de marcher avec son temps et de se montrer supérieur à ses devanciers en acclamant l'art faux. C'est ce qui est arrivé pour Richard Wagner, je parle du compositeur de la deuxième manière et non de l'auteur du Tannhauser et du Lohengrin. Mais depuis, la folie des grandeurs a envahi le cerveau de Wagner, il a voulu culbuter tout ce qui existait avant lui, détruire par l'ennui et la monotonie les œuvres du passé, et s'élever une petite tour de Babel au sommet de laquelle il comptait placer sa statue pour qu'on la vît des quatre coins du monde.

*****

     Dans les errements d'un artiste, il faut chercher la femme aussi bien que dans les causes célèbres des annales judiciaires. La femme est un être sensible, fait de nerfs; elle ne réfléchi-t pas; elle se passionne. Il faut donc chercher la femme dans le cas de M. Wagner; il y en a deux: la princesse de Metternich pour l'Autriche, la comtesse de Schleinitz (8) pour l'Allemagne. Mme la princesse de Metternich est à la tête du mouvement à Vienne; Mme la comtesse de Schleinitz tient un salon de l'avenir à Berlin. Le troisième corps d'armée, placé entre les deux autres, est commandé par l'abbé Listz à Weimar; de ces trois foyers l'art faux de l'avenir s'est répandu sur une grande partie de l'Europe. Par sa haute situation et son esprit, Mme de Metternich, dont l'enthousiasme demeure respectable, a entraîné toute la haute société autrichienne. Mme la comtesse de Schleinitz a.fait mieux elle a ouvert ses salons aux journalistes récalcitrants et elle les a vaincus par une éloquence ardente autant que par la grâce incontestable de sa personne. Je demande bien pardon à Mme la comtesse de Schleinitz de l'entraîner dans ce débat public; mais je pense qu'elle ne craindra pas de m'entendre affirmer son famatisme pour Wagner dont elle ne s'est jamais cachée; la comtesse a le courage de ses opinions, c'est une justice à lui rendre. De même que la princesse de Metternich a tenu tête à l'orage du Tannhauser à Paris, rien ne peut ébranler l'enthousiasme de la comtesse de Schleinitz; elle avait fait des fêles de Bayreuth une affaire personnelle; elle a harangué les artistes pour leur donner du courage à la veille de la bataille; elle était à toutes les représentations, bien en vue, comme Napoléon parmi ses vieux grenadiers; elle a préparé et mis en scène le triomphe de Wagner elle était l'âme de l'enthousiasme, le foyer d'où le fanatisme s'est répandu sur la ville de Bayreuth. Elle a tenu son emploi de protectrice jusqu'au bout. De même que Mme la comtesse de Schleinitz a eu sa part dans la peine, elle a voulu sa part dans le triomphe, et quand au banquet fameux elle a parcouru la salle au bras de Wagner, la comtesse semblait vouloir dire « C'est mon oeuvre. »
     On n'a jamais vu spectacle plus curieux que celui-ci. A l'aspect de la corntesse l'œil en feu, la tête haute dans une attitude triomphante, au bras de ce petit homme portant la couronne de lauriers sur la tête, on aurait pu croire que la vaillante Brunhielde [sic ]s'appuyait sur le nain Mime.

*****

     Eh bien à présent que je viens de lire une grande partie des journaux et que,  loin des influences de Bayreuth, je réfléchis moi-même à ce que j'ai vu,et entendu, je puise dans les articles de mes confrères de tous les pays qu'il y a une force autrement grande que l'esprit ou la beauté d'une .grande dame; cette force n'est pas de l'avenir; elle est de tous les temps et ne périra jamais, car c'est l'essence même de l'humanité et cela s'appelle le bon sens public. Ce bon sens a déjà fait justice de toutes les intrigues, de tous les fanatismes; la vérité se fait entendre partout et on est maintenant d'accord dans tous les pays sur le point capital, à savoir que M. Richard Wagner est tout simplement un musicien de talent, mais qu'il ne fera rien oublier du tout et ne fermera la route à personne. On est d'accord sur un autre point; e'est qu'il faut considérer l'entreprise de Bayreuth comme l'oeuvre d'un cerveau en démence.
    Dans les hallucinations de son puissant cerveau, M. Richard Wagner a entrevu un idéal respectable; c'est l'excuse et la justification de l'entreprise absolument manquée de Bayreuth; il a rêvé la fusion de tous les arts, de la musique, de la littérature, de la peinture décorative pour créer un ensemble magnifique. Mais sa prodigieuse vanité l'a empêché de comprendre qu'on ne peut pas créer à la fois une oeuvre de premier ordre comme musique et comme poésie. Sans le théâtre des grands écrivains la musique ne peut jouer qu'un rôle secondaire. Mendelssohn s'est contenté d'écrire de la musique de scène pour le Songe d'une Nuit d'été de Shakespeare, comme Beethoven a subordonné son génie à celui de Gœthe en composant les entr'actes et la musique de scène d'Egmont. Un poème d'opéra ne peut et ne doit être qu'un prétexte de développer les qualités d'un musicien et de fondre en une même sensation toutes les ressources de cet art, l'orchestre et la voix humaine. L'insensé qui rêve la fusion absolue de la poésie et de la musique tue ou l'une ou l'autre quand il ne les étrangle pas toutes les deux. La légende des siècles n'a pas besoin de la musique pour devenir une œuvre d'art de premier ordre; de même que la symphonie héroïque peut se passer de la poésie et rester un chef-d'œuvre impérissable. Jugez quelle machine défectueuse et folle a,dû créer Wagner qui n'est ni Beethoven, ni Victor Hugo, ce qui ne l'a pas empêché de vouloir être en même temps l'un et l'autre.

*****

    A présent que, dégagé de l'atmosphère pestilentielle de Bayreuth, je considère froidement la tentative de M. Wagner, je me demande s'il'ne serait pas utile de lui faire subir un régime de douches pour le ramener à la raison et pour sauver ce qu'il y a en lui de vraiment supérieur le symphoniste. Du théâtre, il ne se soucie pas des exigences de la scène il ne sait pas le premier mot et il veut être auteur dramatique; comme compositeur dramatique, il assigne à la voix humaine le rôle d'un simple instrument dans l'ensemble comme à la clarinette ou au hautbois pour mieux agir sur les sens, il vous plonge dans l'obscurité comme les frères Davenport (9) quand ils faisaient voltiger les guitares dans l'espace; il a recours à tous les trucs, à toutes les jongleries; il lui faut une chaudière pour produire des nuages et des incendies; il évoque les dieux et en fait des êtres grotesques qui paraissent au théâtre au milieu de la lumière électrique comme Mlle Derval quand elle joue le bon génie dans une féerie de Clairville (10). Et de tout cela il ne reste à la fin de la quatrième soirée que cinq ou six morceaux admirables, parce que l'insensé, vaincu par son propre talent, a ses moments lucides.
      Quelle folie d'ailleurs de vouloir inventer un art! On invente une locomotive dont la construction repose sur les données pratiques de la science positive. Mais on n'invente pas un art, car l'art est fait de sensations et d'inspirations que le génie subit mais qu'il n'a pas la prétention de créer. Le grand art est inconscient ce n'est pas une mécanique que la raison de l'homme peut perfectionner, c'est l'âme même de l'humanité parcourant l'espace et s'infiltrant dans quelques cerveaux privilégiés assez grands pour la saisir en passant. Croyez-vous que Molière ait pensé, à créer un art nouveau en écrivant ses impérissables chefs d'œuvre? Pensez-vous que les tragédies de Shakespeare soient le résultat d'un calcul? Pouvez-vous vous figurer Beethoven se plaçant devant son piano en disant: Je vais créer un art nouveau! Vous imaginez-vous que les grands maîtres de la statuaire antique soient entrés dans leur atelier avec l'intention arrêtée de créer un art nouveau? Est-ce que Raphaël ou Michel-Ange, Rembrandt ou le Titien, Corneille ou Gœthe ont voulu inventer quoi que ce fût? Non! Les uns et les autres ont tout simplement traduit par la plume ou le pinceau les sensations intimes de leur âme Qu'est-ce que vous me chantez donc avec votre art nouveau? Sans ceux qui vous ont précédé, est-ce que vous existeriez seulement? Sans ce passé resplendissant oseriez-vous seulement rêver un avenir? Shakespeare à qui votre ami Listz vous a comparé, avait-il besoin de tout ce tra la la d'une féerie de la Porte-Saint-Martin ? Croyez-vous que Molière ne reste pas impérissable quoique son œuvre ait été représentée entre deux quinquets fumeux? Vraiment, vous me faites pitié. Ce n'est pas un art, mais un procédé nouveau que vous avez inventé! Laissez-nous donc tranquilles avec vos grandes phrases! Vous nous croyez donc bien bêtes pour nous raconter que vous avez inventé un art et un art national ?

*****

     Qu'est-ce que cela veut dire à la fin, un art national? Qu'y a-t-il de national dans votre œuvre? Le dragon? le cheval? les oiseaux? l'ours? les corbeaux? Il n'y a de national que la légende sur laquelle repose votre ennui et vous en avez fait un spectacle de dernier ordre, plein de flammes de bengale, d'arc-en-ciel, de lumières rouges ou vertes, comme une féerie du Chatelet? Et quand de ci, de là, vous nous avez charmés, c'est que vous n'aviez plus rien de national du tout, c'est que vous étiez tout simplement un artiste, forcé de suivre, malgré lui, la voie que, hélas! il abandonnée, contraint d'imposer silence à sa raison affolée et d'écouter ce qui reste de son âme de musicien!
     Eh bien, vous voici bien avancé, monsieur Wagner! Vous auriez pu laisser une œuvre supérieure et vous ne léguerez à la postérité que l'exemple attristant d'une grande intelligence, vaincue par ses propres folies Vous êtes un alchimiste; vous croyez pouvoir faire de l'or à volonté; vous êtes un de ces hallucinés qui se figurent avoir trouvé la quadrature du cercle. Pendant quinze années vous avez fait sonner la fanfare de la réclame, et nous autres badauds, nous avons fini par croire qu'à Bayreuth on découvrirait une muse nouvelle, une muse à deux têtes comme on n'en a jamais vu chez aucun peuple, quelque chose comme la femme géante du théâtre, ou les Milly-Christine (10) de la composition dramatique. Déjà vos amis avaient commandé la couronne en argent le conseil municipal avait désigné d'avance la place où devait s'élever la statue du grand homme avec cette inscription:
     
     A Wagner, les aubergistes reconnaissants!
 
    Mais vous avez compté sans le bon sens, sans la révolte des gens que vous avez. exposés à subir toutes les privations à Bayreuth, pour écouter une demi-douzaine de pages remarquables enfouies sous quatre journées du plus mortel ennui. C'est alors que le public mystifié s'est aperçu enfin qu'en somme vous n'avez rien découvert du tout, que les réelles beautés de votre œuvre ont existé avant vous; que vous n'avez découvert q'un procédé et non un art; que ce que "vous appelez la musique de l'avenir" n'est, en réalité, qu'une forme nouvelle de la musique du passé, et que vous voulez léguer à la postérité comme un impérissable chef-d'œuvre l'Anneau des Nibelungen qui n'existe pas comme ouvrage dramatique, dont la poésie est ridicule et dont la musique n'est pas toujours bonne. On a vu enfin que vous n'avez trouvé qu'une chose secondaire dans les arts, une manière. C'est seulement dans les époques de décadence artistique, qu'un procédé nouveau peut être confondu par la foule avec le génie créateur!

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     Allez! M. Wagner a eu bien raison de faire entendre ses opéras à Bayreuth ce malin savait bien ce qu'il faisait, en nous réunissant dans cette petite ville insupportable, où rien ne rappelle les grandeurs passées de l'art: il nous a enfermés dans une ville d'ennuis, afin de mieux nous faire admirer ce qu'il appelle lui-même son œuvre d'art. Dans cette intéressante ville de Nuremberg, d'où je vous écris, dans cette ville, si grande par les admirables chefs-d'œuvre que lui a légués une poignée d'artistes, l'art de M. Wagner n'aurait pas duré ce que durent les roses. Je ne retire aucun des compliments que j'ai adressés à M. Wagner, quoique, à mesure que je m'éloigne du centre de ses opérations, le souvenir s'efface de plus en plus. Je sais bien qu'il me reste quelque chose dans la tête des Nibelungen, mais je ne pense pas que mon cœur ait reçu une impression pareille à celle que j'ai ressentie ce matin en entendant dans une des admirables églises de Nuremberg une messe d'Haydn, exécutée tout naïvement par les amateurs de la ville, sans lumière électrique, dans la simplicité imposante d'un chef-d'œuvre indestructible.
     Mais de cette musique de l'avenir, sauf quelques morceaux, que reste-t-il quand, dégagée de la fantasmagorie dont Wagner l'a entourée, elle se présente toute seule? Est-ce que la Vénus de Milo a besoin d'être éclairée par la lumière électrique? On peut entendre Don Juan sur une petite scène, on peut le jouer au piano dans l'intimité et éprouver de grandes sensations. Mais avec cette musique de l'avenir, plus de sensation intime possible: il lui faut des décors, des flammes de bengale, des salles obscu.res, des orchestres invisibles, des dragons qui chantent, des oiseaux qui parlent, des ours, des nuages qui défilent devant les yeux. Eteignez donc seulement la machine à vapeur derrière le théâtre de Bayreuth, cette machine à laquelle on a recours toutes les cinq minutes, pour produire un effet de mise en scène. Plus de charbon plus d'œuvre d'art l

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     Et c'est bien à cause de tout cela que les Nibelungen ne peuvent être qu'une œuvre d'un ordre inférieur qui n'existe pas par sa seule valeur intrinsèque. On ne peut pas vivre dans l'intimité de cet art compliqué; il faut à la fois le voir et l'entendre avec les décors, les costumes, les dragons et les incendies. Sans le tra la la de la féerie, plus de drame lyrique, plus de musique. La magnifique scène de la conjuration des cantons dans Guillaume Tell peut être exécutée dans un vieux décor délabré sans perdre de sa grandeur; les Noces de Figaro, de Mozart, demeureraient un chef-d'œuvre, lors même qu'on les chanterait sur une petite scène. Débarrassez le Freyschutz des apparitions, de la fonte des balles, et il vous restera une œuvre d'art de premier ordre! Mais ces pièces de l'avenir s'évaporent comme la fumée d'un cigare, quand on veut les réduire seulement pour le piano. Tous les musiciens sont d'accord sur ce point; ils peuvent lire Don Juan; mais il faut, pour s'en rendre compte, qu'ils voient la musique de l'avenir dans le cadre de la scène, avec les décors, les géants, les nains, la, lumière électrique et les flammes de bengale. Art inférieur, vous dis-je, art inférieur! Enlevez le plafond de Michel Ange de la chapelle Sixtine et placez-le dans une grange. Pourvu qu'on puisse le voir, on. peut l'admirer! Il n'est pas besoin de voir le Roméo de Shakespeare dans un décor éblouissant pour jouir des beautés qu'il contient. Il n'est pas indispensable qu'on voie le Faust de Gœthe sur un théâtre de premier ordre pour en comprendre la poésie; on peut le lire chez soi, au coin du feu et ressentir de grandes émotions; mais laissez moi donc tranquille avec votre art dit de l'avenir qu'on ne peut pas dépouiller d'une seule flamme de bengale sans le frapper au cœur! Art inférieur, vous dis-je, art intérieur! 
     Il m'est vraiment pénible de ne pas être de l'avis des deux grandes dames et du vénérable abbé de Weimar qui comptent imposer au monde cet art faux d'un musicien puissamment doué, mais les trois salons de Vienne, de Berlin et de Weimar ne sont pas de taille à lutter contre l'opinion publique qui commence enfin à se révolter contre l'impudence de M. Wagner et contre la monotonie désespérante de sa musique de l'avenir. Cette opinion publique est d'accord maintenant. Elle sait à quoi s'en tenir; elle est convaincue que M. Wagner ne lui donnera désormais que des œuvres impossibles où, de ci de là, on retrouve encore le compositeur inspiré de Lohengrin. Que M. Wagner essaie donc l'année prochaine de recommencer les fêtes de Bayreuth comme il eu avait l'intention. Il n'y a plus sur la surface du globe que le maître des maîtres, les trois salons de Vienne, de Berlin et de Weimar et les aubergistes de Bayreuth qui peuvent se nourrir de pareilles illusions! La tour de Babel de Bayreuth vient de s'écrouler et les peuples épouvantés ne se remettront pas de sitôt au travail. Ils s'enfuient dans toutes les directions et racontent ce qu'ils ont vu et entendu. Cela suffit! Il se pourrait que de ci, de là, un théâtre allemand essayât de donner l'un de ces opéras de l'avenir: la Walkure par exemple, en coupant un tiers de l'ouvrage, peut réussir sur une scène mais sans jamais dépasser les proportions de ce que nous appelons un succès d'estimé. On ira voir et entendre cela par curiosité, mais on n'y retournera jamais.
     C'est ainsi que l'étoile de M. Richard Wagner a pâli sur cette colline de Bayreuth, d'où elle devait projeter une lumière si vive sur l'univers que, selon les Mameloucks du compositeur, le soleil se montrerait jaloux! Cette aimable, folie, sortie d'un cerveau d'une poignée d'hallucinés, s'est transformée en un spectacle moins imposant, mais plus consolant. Le crépuscule des Dieux a été en même temps le crépuscule de M. Wagner. Comme le dieu Wotan, l'homme de l'avenir succombe sous le poids de ses fautes. Il a beau se mettre une couronne de lauriers sur la tête et se figurer qu'en rentrant chez lui, il pénètre dans le château de Walhalla sur un arc-en-ciel, le public qui le voit sait fort bien que cet arc-en-ciel est en carton peint et que la Walhalla de Bayreuth n'est pas la demeure d'un dieu. Le dénouement sera le même que dans les Nibelungen. De même que Wotan, le dieu de Bayreuth, sera enseveli sous les décombres du monument qu'il a essayé d'élever à sa propre gloire. Plus tard, en fouillant son œuvre ensevelie sous l'oubli, on découvrira dans les ruines, au milieu des poutres pourries et des pierres rongées par le temps, une demi-douzaine d'inspirations que la postérité conservera dans les musées comme des objets d'art! Cela suffira pour assigner à M. Richard Wagner une place marquante dans l'histoire de la musique. Mais, en ce qui est d'accaparer à lui seul tout l'avenir, c'est une autre affaire.
     Demain est à Dieu! a dit le poète. Demain ce théâtre de Bayreuth sera probablement un cirque, une salle de bal ou un tir national.

Albert Wolff

Notes


(1) Albert Wolff (Cologne 1835- Paris 1891), est un écrivain, auteur dramatique, journaliste et critique d'art français d'origine allemande. Il fut journaliste au Charivari et au Figaro. Il s'opposa à l'antisémitisme, à Richard Wagner et aux peintres impressionnistes.


(2) Ernest Guiraud (La  Nouvelle-Orléan 1837- Paris 1892): compositeur et professeur de musique français, fils de Jean-Baptiste Guiraud, lui-même compositeur et professeur, 1er prix de piano en 1858. élève de Jacques Fromental Halévy, il obtient en 1859, comme son père en 1827, le prix de Rome à l'unanimité.Auteur d'opéras donnés à l'Opéra-Comique. Grand ami  de Georges Bizet, il remplace les dialogues  originaux de Carmen par des récitatifs. Il achève l'orchestration des Contes d'Hofmann d'Offenbach. Professeur de composition, son enseignement était très apprécié et reconnu. Paul Dukas, Erik Satie, Claude Debussy ont été ses élèves. Il était extrêmement compétent au niveau de l'harmonie et de l'orchestration.

(3) Victor Alphone Duvernoy  (Paris, 1830-1907) compositeur français, né dans une famille musicienne. Il est le fils du célèbre baryton basse Charles-François Duvernoy (un petit neveu de Frédéric Nicolas Duvernoy, célèbre corniste et compositeur de la fin du 18e et du début du 19e siècle). Son frère Edmond Duvernoy est baryton et pianiste. Premier prix de piano 1855 au Conservatoire de Paris o'u il étrudia le piano et la composition.  Il fait sa carrière comme compositeur et professeur de piano au Conservatoire de Paris. Compositeur d'opéras, d'un ballet, d' œuvres symphoniques et de chambre, et de nombreuses musiques de piano. En 1900, son poème symphonique La Tempête de 1880, pour solistes, chœur et orchestre, d'après La tempête de Shakespeare reçoit le Grand Prix de la Ville de Paris.

Photo Nadar
/Source: Bnf/Gallica)
4) Armand Gouzien (1839-1892): journaliste, musicien, auteur d’airs à succès, il fut l'ami de Victor Hugo et un proche du photographe Nadar et du poète Gérard de Nerval. D’octobre 1867 à mars 1868, il dirige la Revue des lettres et des arts dont le fondateur et le rédacteur en chef est Villiers de L’Isle-Adam. Critique dramatique et musical à L’Événement et au Gaulois De 1876 à 1882, il est directeur des Beaux-Arts et rédacteur principal de la revue hebdomadaire Le Journal de musique. Il meurt dans la maison de Victor Hugo à Guernesey.

(5) Adam Kraft  (Nuremberg, entre 1455 et 1460,  Schwabach 1509): sculpteur franconien du gothique tardif , très actif dans les églises de Nuremberg, Il se reconnaît à des figures très expressives aux draperies tumultueuses, enluminées de reliefs décoratifs luxuriants.

(6) Hans Sachs (Nuremberg 1494-1576), poète allemand, le plus grand des Meistersinger, dont la renommée fut durable.  Il décida sans doute de devenir un Meistersinger à Innsbruck en 1513. La même année, il entreprend un apprentissage pour devenir un Meistersinger à Munich. En 1516, Sachs s'établit à Nuremberg pour le reste de sa vie. À partir de 1525, il se rapproche de plus en plus de Martin Luther dont il embrasse la cause. Les jeux de carnaval de Sachs sont considérés comme ses meilleures productions et sont toujours joués aujourd'hui. Les règles du Meistersang étaient très strictes et codifiées. Hans Sachs y introduisit cependant des innovations. 


(7) L'anti-moderniste Albert Wolff, en faisant des gorges chaudes de la musique de l'avenir, ne croyait pas si bien dire. Il semble avoir ici l'intuition du cubisme avant la lettre, un art dont on peut être certain qu'il ne l'aurait pas apprécié. ce pauvre Monsieur Wolff semble bien s'être planté sur toute la ligne...

La Comtesse peinte par Lenbach en 1873
(8) Marie comtesse de Schleinitz-Wolkenstein (Rome, 1842, Berlin 1912) était une des plus célèbres salonnières allemandes dans la deuxième moitié du xixe siècle et la plus importante protectrice de Richard Wagner. « Mimi », comme elle est appelée de ses intimes, avait appris le piano dans sa jeunesse à niveau professionnel et garde toute sa vie une grande affinité pour la musique. Elle lit beaucoup, par exemple Goethe, Schopenhauer et Nietzsche, et se fait peu à peu un nom comme la protectrice la plus engagée de Richard Wagner. Après avoir fait sa connaissance en 1863 lors d'un concert à Breslau, elle commence à apprécier de plus en plus sa musique, ce qui la conduit à le protéger tenacement à la cour de Prusse dans les années 1860 et 1870. Grâce à elle, l'empereur Guillaume Ier, qui lui faisait la cour mais n'aimait guère la musique, se rend à l'inauguration du Festival de Bayreuth en 1876. Elle fut aussi l'amie intime de l'épouse du compositeur, Cosima Wagner, qui rapporta dans son journal intime un on-dit de l'époque à propos de la comtesse: « Wagner devait son succès dans la société particulièrement à deux dames du monde qui l'avaient protégé chez leurs souverains: à la princesse de Metternich qui à Paris avait intéressé l'empereur Napoléon III à son sujet, et à Marie von Schleinitz, son admiratrice acharnée à Berlin ». Son salon littéraire fut un des hauts-lieux du wagnérisme berlinois.

(9) Les frères Ira (1839–1911) et William (1841–1877) Davenport , duo de magiciens spirites américains. Ces médiums à manifestations physiques ont joué un rôle important sur la place international de 1860 à 1877 en montrant au public l’intervention du monde de l’au-delà par des déplacements d'objets, des lévitations, des matérialisations de mains...Méliès leur consacra  un court-métrage en 1902: L'armoire des frères Davenport. La Vie parisienne du 7 janvier 1865 leur consacre un intéressant article que l'on peut découvrir sur le site Gallica de la BNF.

(10) Louis-François-Marie Nicolaïe dit Clairville (Lyon 1811- Paris 1879) est un comédien, poète, chansonnier, goguettier et auteur dramatique français. Très productif, on lui attribue au moins 230 oeuvres, sans compter celles découvertes après sa mort.

Les soeurs McCoy en 1890
(11) Millie et Christine McCoy (ou McKoy) sont des sœurs siamoises pygopages (liées par le sacrum). Nées esclaves en Caroline du Nord en 1851, elles furent vendues à un homme de cirque, J.P. Smith, à la naissance, mais furent ensuite kidnappées par un rival qui les emmena en Angleterre. Lorsque le pays abolit l'esclavage, Smith se rendit en Angleterre pour récupérer les filles et amena avec lui leur mère, dont elles avaient été séparées. Son épouse et lui-même prirent en charge leur éducation et leur apprirent 5 langues, à jouer de la musique et à chanter. Elles firent carrière sous le nom de Rossignol à deux têtes et tournèrent avec le cirque Barnum. Elles moururent en 1912 de tuberculose, à 17 heures d'intervalle.





Source des textes des notes: la plupart des textes ont été collationnés sur Wikipedia, aux articles correspondants. 

Bayreuth 1876 (2): la Walkyrie en estampes

Hunding tue Siegmund
Source: mis en ligne par Gallica (BNF)

samedi 28 janvier 2017

Neuschwanstein: le fabuleux balcon de la salle du trône / Neuschwanstein : the balcony


Le balcon de la salle du trône offre de splendides vues sur les Alpes bavaroises. On aperçoit en arrière-plan les montagnes de Mannheim qui appartiennent aux Alpes d'Allgäu. Devant ces montagnes on aprçoit les deux lacs de l'Alpsee,à gauche, et du Schwannsee (le lac du cygne) à gauche.  L'ancien château de Schwanstein, aujourd'hui appelé Hohenschwangau est situé entre ces deux lacs. On trouve mention de ce château depuis 955.

Source de la photographie et du texteCastles Neuschwanstein and Hohenschwangau, Edition Kienberger, Allemagne de l'Ouest. Traduction libre par Luc Roger.







Festival de Bayreuth 1889. L'Empereur d'Allemagne Guillaume II à Bayreuth, un article du Figaro

Le Kaiser en 1889 
Un article du journal parisien  Le Figaro du 21 août 1889 (pp. 1 et 2) relate la visite de l'Empereur et de l'Impératrice d'Allemagne au Festival de Bayreuth. Le couple impérial assista aux représentations des 17 et 18 août. (Les illustrations sont hors article).

Le Festival de 1889 connut dix-huit représentations, neuf de Parsifal, quatre de Tristan und Isolde et cinq des Meistersinger

(Note: les illustrations sont hors article du Figaro).

"L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE A BAYREUTH

Bayreuth, le 19 août.

     Que les habitants de Bayreuth aient considéré la visite de leur Empereur comme un événement important, et qu'étant d'une nature lente et méthodique, ils se soient mis un mois d'avance à pavoiser leurs maisons, il n'y a rien là que de très naturel. Mais ce n'est pas seulement pour les voir, ni même pour entendre les Maîtres Chanteurs et Parsifal que l'Empereur d'Allemagne, en compagnie de l'Impératrice et du prince régent de Bavière, est venu passer deux jours dans la vieille ville franconienne. Son voyage à Bayreuth a une signification plus haute : il marque la consécration définitive et officielle du caractère allemand, national et impérial, de l'art wagnérien.
     On sait que Wagner, tout en partageant un peu sur la valeur intellectuelle de chacun de ses compatriotes en particulier les idées de Schopenhauer, tout en laissant voir très nettement, dans sa correspondance et dans divers passages de ses Ecrits théoriques, le cas tout spécial qu'il faisait de ses amis français, a cependant toujours pensé que son oeuvre répondait essentiellement aux tendances artistiques de l'esprit allemand ; et lui-même n'aurait pas été fâché, sans doute? de voir son théâtre sous la protection immédiate de l'Empereur d'Allemagne.
     Malheureusement Guillaume 1er était trop vieux pour comprendre un art si nouveau. Il est pourtant venu à Bayreuth, en 1876, lors des premières représentations de l'Anneau du Niebelung. Il a écouté avec grand soin deux pièces de la tétralogie. Après Rheingold il a fait venir Wagner et lui a dit en forme de compliment : « Je n'aurais jamais cru que vous arriviez si loin.» A quoi le musicien répondit: « Majesté, personne na l'aurait jamais cru. » Le lendemain; dans un entr'acte de la Walkure, il fit encore demander Wagner : mais celui-ci, énervé, fatigué, s'excusa et ne vint pas, au grand scandale des journaux allemands. Il semble que l'Empereur lui-même n'ait pas été moins fatigué, car il quitta Bayreuth sans attendre la fin du cycle. 
     Son fils, l'Empereur Frédéric, est souvent revenu à Bayreuth : mais lui aussi paraît n'avoir eu que peu d'enthousiasme pour cet art tout nouveau. Le jeune Guillaume, au contraire, a toujours été un wagnérien fervent et passionné. Je me souviens de la façon recueillie dont il écoutait, en 1886, Tristan et Parsifal; je me souviens aussi que, au cours d'une réception qu'on lui faisait à la gare de Bayreuth, et comme on lui parlait de la situation critique où semblait être alors le théâtre, le jeune prince affirma que « lui régnant, le théâtre de Wagner ne périrait pas. »
      Depuis son avènement, Guillaume II n'a rien perdu de son ardeur artistique : mais celle-ci semble s'être compliquée de considérations d'Etat. Le jeune Empereur aurait déclaré, à plusieurs reprises, qu'il allait désormais faire abstraction de ses sentiments personnels, pour voir seulement dans l'art wagnérien le symbole du génie de son peuple et de son empire. Il n'a en tout cas négligé aucune occasion de manifester publiquement la protection qu'il accordait à cet art. La première fois qu'il est sorti en public, après ses deuils, ce fut pour se rendre à un concert donné à Berlin par le "Wagner-Verein, une association wagnérienne., Il a fait de la Kaisermarsch son chant national, et c'est toujours le premier morceau qu'on lui joue, dans les villes où il arrive. Il a cherché par tous les moyens à attirer à Berlin les grands chanteurs wagnériens : il a fait engagager au Théâtre de la Cour, avec des appointements relativement énormes, Mme Sucher,  l'Isolde de Bayreuth, et le célèbre ténor Gudehus. Empêché par son deuil d'aller aux représentations, il a assisté, seul dans sa loge, aux répétitions générales des drames wagnériens que montait l'Opéra de Berlin. Dans son dernier voyage à Rome, l'orchestre jouant, pendant un dîner, la marche de Lohengrin, il s'est levé de table et s'en est allé dans un coin de la salle, disant que « pour entendre cette musique, il fallait se recueillir». Enfin, il a annoncé longtemps à l'avance son intention de venir officiellement aux représentations de Bayreuth.
     Il devait y venir déjà l'année dernière. Mais Bayreuth est en Bavière, et comme l'Empereur n'avait pas encore fait visite au prince régent Luitpold, l'étiquette a empêché sa venue ici. En revanche, c'est sur sa demande expresse que des représentations ont eu lieu cette année, l'habitude étant, comme on le sait, d'espacer .davantage ces fêtes artistiques.
     Pour que sa visite eût un caractère absolument officiel, il fallait que l'Impératrice lui tînt compagnie. Or, il paraît que cette jeune princesse est d'une piété tout à fait exceptionnelle, et qu'il a été très difficile de la décider avenir entendre des pièces dont son premier prédicateur, le Dr Koegel, lui avait démontré l'immoralité. Il y eut un compromis : l'Impératrice consentit à entendre Parsifal et les Maîtres Chanteurs: mais Tristan, pièce trop passionnée et trop fataliste, fut rayée du programme des auditions impériales.
     Peut-être est-ce encore à ces scrupules pieux de l'impératrice qu'il faut attribuer le petit fait suivant. L'Empereur, on le sait, est d'une activité presque maladive. Il ne peut rester en place, a un besoin constant de mouvement, au point que ses ministres ne peuvent l'entretenir efficacement des affaires publiques qu'en prenant le train avec lui et en profitant du repos où l'oblige son séjour en wagon. Il était donc convenu que, arrivé à Bayreuth samedi matin, l'Empereur passerait quelques revues, irait aux deux représentations du samedi et du dimanche et, dès lundi matin, se rendrait à la chasse chez le duc de Meiningen, d'où il repartirait le mardi pour Strasbourg. Or, le duc de Meiningen est marié à une actrice, et il se trouve que,  depuis trois jours, ce prince a quitté en grande hâte son duché, pour aller faire une cure dans une ville d'eaux anglaise. L'Empereur parti ce matin de Bayreuth il va directement à Strasbourg!

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Le Prince-Régent en 1892
     Le prince régent de Bavière Luitpold  est un digne vieillard, fort épris de la chasse et s'intéressant fort peu au reste des choses. Il n'aurait pas sans doute accepté si aisément le titre officiel et la fonction de protecteur du théâtre de Bayreuth, s'il n'avait craint que l'Empereur d'Allemagne se chargeât, à son, défaut, de ce protectorat. Du moins a-t-il voulu jouir de tous les privilèges que son titre lui conférait. Arrivé à Bayreuth dès vendredi soir, il a tenu à avoir sa réception à lui, avec hymnes, bouquets remis par des jeunes filles vêtues en Gretchen, etc. Il a exigé de plus que Mme Wagner, ses quatre filles et son fils lui fissent exactement l'accueil qu'ils avaient fait, autrefois, à Louis II, le précédent protecteur, mais qui était en outre le bienfaiteur et l'ami personnel de la famille.

La voiture-salon du train spécial du Kaiser
     Le lendemain matin samedi, l'Empereur et l'Impératrice sont arrivés à huit heures, par un train spécial, après avoir passé la nuit en chemin de fer. Inutile de dire que la ville s'était mise en fête, que toutes les campagnes de la Franconie avaient envoyé à Bayreuth leurs paysans endimanchés, et que l'on a crié des « hoch ! » à l'infini sur tout le parcours du cortège. Les maisons étaient décorées de bannières, de guirlandes en branches de sapin, mais surtout d'innombrables couronnes accrochées aux murs, avec des rubans bleus et blancs, exactement pareilles à celles que nous avons l'habitude de déposer sur les tombeaux, A Paris, l'enterrement de Victor Hugo avait été une fête nationale ; pour la fête nationale de l'arrivée du bon Empereur, Bayreuth, comme font en général les villes allemandes, avait pris une tenue d'enterrement de grand homme.
     Une fois de plus s'est réalisé le miracle qui a si puissamment contribué à faire vénérer du peuple allemand la famille de ses empereurs. Le Kaiser-Wetter, ou temps impérial - on entend que cela signifie un magnifique soleil - a remplacé de la façon la plus inattendue, le jour même de l'arrivée du souverain, un affreux temps de pluie et de vent qui durait depuis cinq jours.

Le Kaiser et la Kaiserin Auguste Viktoria en 1905
     De la gare au château, l'Empereur et l'Impératrice, accompagnés du prince régent, ont fait le trajet dans un grand landau découvert. L'Empereur, vêtu naturellement en uhlan bavarois, semblait fatigué et presque gêné de l'enthousiasme qu'on lui témoignait. Sans regarder, il mettait de temps à autre la main à son casque, puis se renfonçait dans sa voiture. En revanche, l'Impératrice, qui portait une robe grise des plus simples, mais dont la petite figure joufflue est vraiment charmante de simplicité et de bonté, s'ingéniait en mille façons pour montrer combien elle était touchée de ces incessants hourrahs. Il semble que l'Empereur ait résolu d'avance de borner son voyage à l'audition des drames de Wagner. II a décommandé la revue qu'on lui avait préparée. Après avoir entendu un concert organisé en son honneur par l'orchestre et les choeurs du théâtre, et formé naturellement de la Kaisermarsch que précédait un hymne composé par le chef d'orchestre Mottl, il est allé voir, au château de l'Ermitage, les souvenirs de la margravine, la charmante soeur du grand Frédéric. Après quoi il est rentré, déjeuner et n'est sorti qu'à trois heures trois quarts pour aller au théâtre. Le lendemain, il est allé entendre l'office à l'église protestante, a déjeuné, puis est allé au théâtre. Là il a fait preuve encore d'une modestie et d'une discrétion que ne doivent pas lui avoir pardonné certains spectateurs venus là exprès pour le voir. Il n'est entré que lorsque la lumière a été tout à fait baissée: avant les dernières notes de chacun des actes il est sorti de sa loge, et absolument personne ne l'a pu voir.

Ernest van Dyck et Amalie Materna (Parsifal et Kundry) à Bayreuth, 1889.

     Les journaux de Berlin réunissent dans une même inimitié l'Empereur et le théâtre de Bayreuth. Ils avaient annoncé récemment que M. Blauwaert, dans Parsifal, chanterait en français, et que l'administration pratiquait l'agio sur le prix des billets. Cette fois, ils ont dit que l'Empereur avait exigé de n'entendre ici que des acteurs allemands : M. Van Dyck, affirmaient-ils, va céder son rôle de Parsifal à une doublure qui, il y a quinze jours, a eu un très mince succès. L'Empereur a évité cette mesquinerie. Il a entendu M. Van Dyck, et cela ne l'a pas empêché de témoigner à Mme Wagner, dans un entr'acte, toute son admiration pour Parsifal.

Un décor du Parsifal de 1889, extrait d'un livre  mis en ligne par Gallica:
Richard Wagnertheater. Dekorationen aus Parsifal,
Verlag von Hans Brand Verlag, Bayreuth

     Je ne crois pas d'ailleurs qu'il se soit ouvert à quelqu'un, d'une façon bien intime, sur les émotions qu'il a éprouvées. Il a évité d'une façon très apparente toutes les occasions de présentations, toasts, etc. Et puis il s'agissait surtout pour lui de faire savoir à son peuple qu'il prenait sous sa protection directe cet art, qui n'a peut-être rien de bien allemand sous l'aspect esthétique, mais qui est à coup sûr le point par où l'Allemagne s'impose le plus universellement à l'admiration des étrangers.

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     Qu'on ne s'imagine pas d'ailleurs que cette visite officielle aura pour effet de modifier la situation qui est faite aux étrangers, notamment aux Français. Il est impossible, si l'on n'est pas venu à Bayreuth, de comprendre à quel point la population bavaroise est pleine de prévenances pour les étrangers, combien l'administration du théâtre a pour eux d'égards, combien cette petite ville, pendant le mois des fêtes, est vraiment une terre neutre, où les préoccupations politiques ne sauraient pénétrer. Et cela ne cessera pas, aussi longtemps que le théâtre de Bayreuth, malgré tous les protectorats et toutes les protections, restera la propriété exclusive de Mme Wagner, la personne du monde la plus résolue, la plus courageuse, la plus éloignée de tout parti pris politique.
    Il y aurait pour les wagnériens français un danger bien autrement fâcheux que ces visites de l'empereur d'Allemagne, si les circonstances donnaient un jour le succès à une véritable conspiration sourdement organisée contre le théâtre de Bayreuth. Les journaux de Berlin, à l'instigation de certains financiers, tâchent par tous les moyens de déposséder Mme Wagner de la direction de ce théâtre, dont elle .est seule capable de s'occuper d'une façon artistique, désintéressée, conforme aux traditions de Wagner. Il y a tout lieu d'espérer qu'il ne sortira rien de ces intrigues, malgré la consistance singulière qu'elles semblent prendre d'année en année. Mais que l'on imagine ce que serait ce théâtre entre les mains d'une Société par actions, qui se soucierait de ses bénéfices plutôt que des intérêts de l'art, et ferait du temple de Parsifal quelque chose d'intermédiaire entre l'Opéra de Paris et celui de New-York.
     En terminant, une nouvelle officielle. Il n'y aura pas de représentation, quoi qu'il arrive, en 1890. Il y en aura très probablement en 1891. Et il est sûr que le programme, lors des prochaines fêtes, ne comprendra plus les Maîtres Chanteurs ni Tristan, mais Parsifal et Tannhauser, le drame préféré de Wagner, auquel Mme Wagner se promet de donner ici un éclat extraordinaire. En 1895, l'Anneau du Niebelung, avec ses quatre parties, reviendra sur ce théâtre où il a été créé en 1876. Avis aux wagnériens qui comptent vivre et garder leurs convictions jusque-là!

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