lundi 20 août 2018

Voeu, un poème signé Louis II de Bavière daté du 26 octobre 1885.

La revue littéraire bi-mensuelle LE DÉCADENT publia à Paris sa deuxième série de décembre 1887 (n°1) à 1er-15 avril 1889 (n°32). Elle était dirigée  par Anatole Baju et eut entre autres comme illustres collaborateurs Anatole Baju, Général Boulanger,  Norbert Lorédan, Jean Lorrain, Louis II de Bavière,  Jules Renard, Arthur Rimbaud et surtout Paul Verlaine. Certains textes, dont des textes d'Arthur Rimbaud et le texte de Louis II de Bavière sont en fait des faux.


Le fait même d'attribuer un poème à Louis II dans une revue littéraire de la fin du siècle témoigne de la fascination qu'exerça le roi de Bavière sur les écrivains français, - et notamment sur Verlaine qui lui dédia un poème célèbre -, et de la légende qui se forma en France autour de son auguste personne.  En exergue de ce poème qu'il dédie à Arthur Rimbaud, le roi se dit frère en Baudelaire.

Le roi était certes capable de rédiger en français. On lui connaît des lettres ou des passages de ses journaux intimes. Mais sa connaissance de notre langue ne pouvait lui permettre la rédaction d'un poème décadent ou symboliste. 

Voici une copie de la page de la revue qui reproduit ce poème signé du nom du roi.

dimanche 19 août 2018

Davidis pugna et victoria , le seul oratorio latin connu d'Alessandro Scarlatti au Festival d'Innsbruck



Soirée d'exception hier soir à la cathédrale Saint-Jacques d'Innsbruck (Dom zu St. Jakob). L'Academia Montis Regalis, la célèbre formation d'Alessandro De Marchi, y donnait avec cinq excellents solistes et le Choeur Maghini le Davidis pugna et victoria (La bataille et la victoire de David), l'unique oratorio latin sur un thème biblique que composa Alessandro Scarlatti sur base du livret d'un auteur anonyme. L'oratorio avait créé à Rome à l'oratoire del Crocifisso lors du Carême de l'an 1700 sur commande de l'Arciconfraternità del santissimo Crocifisso, une confrérie qui rénissait des nobles romains pour des exercices spirituels. Cette oeuvre, aussi dénommée Il David, est l'un des cinq oratorios créés pour la confrérie par Scarlatti entre 1679 et 1705, mais le seul qui ait été conservé. L'oeuvre, qui fait usage d'un groupe instrumental concertant et d'un autre en concerto grosso avec la basse continue, s'inscrit dans la tradition des oratorios de Carissimi et Stradella.

Il David, dénommé ici David und Goliath sans doute pour des besoins d'annonce,   était attendue avec impatience par le public des festivaliers d'Innsbruck, qui connaît l'autorité et l'expertise du Maestro De Marchi qui pratique cet oratorio depuis longtemps, comme en témoigne l'enregistrement qu'il en donna en 2009 avec son Academia Montis Regalis chez Hypérion, d'autant que son Stradella de l'an dernier (San Giovanni Battista) avait remporté un énorme succès et que l'exquise Arianna Sofia Venditelli, qui rayonne au firmament du festival depuis plusieurs années, était annoncée dans le rôle titre avec des partenaires non moins étoiles que Giulia Semenzato et Lawrence Zazzo.

Et ce fut l'enchantement attendu dans les ors et les argents rutilants, les marbres et les grands bronzes de la somptueuse cathédrale baroque d'Innsbruck, sous l'aile proctectrice des anges et la douceur infinie du regard de la Vierge à l'Enfant de Lucas Cranach l'Ancien.

Arianna Sofia Venditelli (Photo Melis Sahin & Claudia Putzhuber )

Un oratorio sacro-militaire dont les héros sont chantés par un contre-ténor et des voix femmes qui en assurent l'intensité dramatique croissante, renforcée par les interventions du chœur, un chef d'oeuvre d'inventivité musicale et vocale que nous devons à l'interdiction des opéras dans la Rome des 17ème et 18ème siècles. Scarlatti y témoigne sa puissance créative dans le dynamisme de la caractérisation musicale des personnages qui se préparent au combat, du défaitisme effarouché de Saul au courage déterminé et confiant dans la victoire de David en passant par la confiance juvénile de Jonathan, trois attitudes aux contours très précis dans une gradation sonore évidente. Le roi Saul est magnifiquement interprété par Lawrence Zazzo qui sait en souligner le caractère indécis et apeuré; cet excellent contre-ténor module  avec une  technique assurée les craintes et les incertitudes d'un roi qui pense perdre la bataille qui s'annonce. Giulia Semenzato dessine un Jonathan tout en finesse et en grâce, avec une féminité qui convient bien à l'adolescence d'un personnage qui fait toute confiance à son intrépide ami. La beauté du timbre de la soprano, son velouté, sa technique irréprochable de précision du colorature, son charme juvénile et sensuel en font un des grands délices de la soirée. Particulièrement remarquable, le petit duet "Tuba fugam / pugnam concrepet", souligne bien les attitudes opposées du père et de son fils. Le David d'Arianna Sofia Venditelli, triomphante et déjà royale, avec des attitudes et des mimiques nobles, mâles et fougueuses, vient couronner la gradation vocale. Il faut avoir l'occasion d'observer de près le jeu scénique de cette incomparable chanteuse! Et, même si, pour un oratorio de temps de jeûne, on est supposés avoir des faces de carême-prenant, on ne peut que s'amuser de l'inversion baroque des sexes, avec un contre-ténor tremblant comme une femmelette et les accents fermes et impérieux  du soprano dramatique d'Arianna Venditelli. Un régal. La jeune chanteuse romaine, qui continue sa trajectoire prestigieuse ( -  elle a notamment remporté un second prix l'an dernier à la London Handel Competition - ), a donné hier soir un David glorieux.

Le Choeur Maghini , avec ses changements fort bien orchestrés de rôles, ici philistin, là hébreu, est à l'aune de l'orchestre et des chanteurs  dans cette soirée de haute voltige baroque qui s'est terminée par les acclamations triomphales du public.

Maximilian Schmidt, le beau lieutenant que le jeune roi Louis II pressentit comme aide de camp

Maximilian Schmidt en 1863
En 1863, le lieutenant Maximilian Schmidt avait fière allure dans son uniforme de lieutenant et s'était déjà fait remarquer à la cour de Bavière pour ses talents d'écrivain et de conteur.

Né en 1832 dans le Haut-Palatinat (Oberpfalz) Maximilian Schmidt  fut très tôt visité par les Muses. Dès son enfance, il inventait des histoires qu'il racontait aux enfants de sa famille. Il mettait également en scène des pièces de théâtre avec les enfants de son village. La famille suivit les affectations de son père, Adalbert Schmidt, haut fonctionnaire des douanes, et c'est ainsi que Maximilian termina son école secondaire (Gymnasium) à Passau. A 16 ans, Maximilian s'inscrivit en polytechnique à Munich, il fit un service militaire volontaire en 1850 et fut nommé officier en 1859 au Corps royal des cadets à Munich. En 1863, il se maria avec Auguste Haßlacher, qui lui donna cinq enfants.

L'activité littéraire de Maximilian Schmidt débuta véritablement lors de son service militaire. Ses premiers récits et romans mettent en scène des personnages de la Forêt de Bavière (Bayerwald). Le 25 février 1863, le jour même de son anniversaire (il a ce jour-là 31 ans),  il remit au roi Maximilien II au cours d'une audience privée un exemplaire de ses premières publications. C'est aussi peu avant cette audience cette époque que le prince héritier fit la connaissance du bel officier écrivain.

C'est Maximilian Schmidt qui nous rapporte lui-même ses  rencontres avec le prince héritier Louis puis, à partir de 1864, avec le jeune roi de Bavière. Cet auteur officier avait tout pour plaire au jeune Louis: de belle allure, cet officier était également passionné de littérature et son écriture avait pour thème la Bavière et sa population rurale et villageoise, autant de thèmes qui intéressaient le prince au plus haut point. Il nous relate ses premières rencontres avec Louis, puis son audience royale, dans la seconde partie de son autobiographie, publiée en 1902 (Meine Wanderung durch 70 Jahre, Autobiographie, tome II).

Résumé du texte de Maximilian Schmidt 
(extraits allemands originaux ci-dessous)

Maximilian Schmidt organisait les représentations théâtrales données par le Corps des cadets auxquelles assistait parfois le prince héritier, que l'auteur décrit de la manière suivante:

Le prince héritier, très grand et d'une beauté frappante, me plaisait particulièrement. De somptueux cheveux châtains, de grands yeux sombres et mélancoliques, un visage un peu pâle aux traits les plus nobles possible,une grâce et d'une timidité envoûtantes.

Lors d'une de ces séances théâtrales, Louis lui demanda quand il donnerait la prochaine représentation. Lors de cette conversation, Schmidt évoqua la parution incessante de son  livre dont l'action se passait dans le Bayerischer Wald. Le prince retrouvea Maximilian Schmidt quelques jours plus tard lors d'une nouvelle soirée théâtrale et l'interrogea à nouveau.

Vint ensuite l'épisode de l'audience royale du roi Maximilien II, au cours de laquelle l'auteur fut également présenté à la reine Marie et au couple royal de Grèce. Un journaliste attendait la fin de l'audience et la nouvelle de la faveur royale se répandit aussitôt largement dans la presse. La promotion du livre fut ainsi assurée et le jeune auteur devint célèbre.

Au mois d'août 1863, Maximilian Schmidt se fiança avec Auguste Haßlacher, dont la famille était très fortunée. Les fiancés ne perdirent pas de temps puisque le mariage eut lieu en septembre et fut suivi d'un long voyage de noces qui mena les jeunes époux en Italie.

Le 10 mars 1864, la nouvelle de la mort du Roi Maximilian II consterna toute la population. Maximilian Schmidt était avec sa femme à Munich et assista aux cérémonies du deuil. Schmidt assista au service funèbre à la suite duquel il put observer le jeune roi:

J'ai vu le jeune et beau roi de dix-huit ans alors qu'il rentrait de l'église à la résidence. Il était pâle et remeriait avec gravité l'hommage qu'on lui rendait. Les femmes agitaient leurs mouchoirs en sa direction et on jetait des fleurs dans sa voiture. Tout le monde l'adorait. [...] Le roi Louis II devint le chéri du peuple bavarois dès le premier jour.

Après le service funèbre, le roi Louis II vint également saluer le Corps des Cadets et à cette occasion, adressa à nouveau la parole à Maximian Schmidt et lui demanda si, en dehors de son oeuvre littéraire, il composait également de la musique. Schmidt répondit par la négative, ajoutant cependant qu'il appréciait énormément la musique de  Beethoven et de Wagner.

Maximilian Schmidt voyagera ensuite pendant quelques mois en Belgique, en Angleterre et en France. Rentré en Bavière il aura l'occasion d'acquérir une magnifique propriété sur le lac de Starnberg, dans un endroit dont il avait rêvé pour pouvoir y continuer son oeuvre d'écrivain. Hans von Bülow, que le roi venait d'engager à Munich vint lui rendre visite, sur ordre du souverain. Les Schmidt et les Bülow se rencontrèrent à plusieurs occasions, et c'est sans doute ainsi que Maximilian Schmidt fit également la connaissance de Liszt et de Wagner.

Au mois de janvier, la femme de Maximilian Schmidt donna naissance à leur premier enfant, un garçon, qui perdit malheureusement la vie peu après la naissance. Les époux eurent ensemble cinq enfants, dont trois seulement survécurent.

Peu de temps après, Maximilian fut convoqué en audience royale privée à la Résidence à Munich. Le général von Sprunnen l'informa qu'il était pressenti comme officier d'ordonnance ou comme aide-de-camp de Sa Majesté.

Le Roi s'informa aimablement de ses activités et Schmidt lui répondit qu'il était comme auparavant passionné d'écriture et qu'il y consacrait tout son temps. Le Roi lui demanda ensuite à quoi il occupait ses loisirs. Schmidt évoqua alors son heureux mariage, il ne sortait quasi jamais et passait toutes ses soirées en compagnie de sa femme, soulignant qu'elle jouait fort bien du piano.

Cette annonce du mariage surprit le roi, qui mit alors rapidement fin à l'entretien:

Le roi sembla surpris par mes paroles, puis me dit: 
"Ainsi, vous êtes marié!"
"Depuis un an et demi, Votre Majesté."
Le roi se tut un instant, puis il me serra la main et dit:
"J'ai été ravi de vous voir."
Il s'éloigna,  et je me dirigeai vers  la porte de sortie. Avant que le roi ne quitte la pièce, il me regarda à nouveau, je m'inclinai profondément et retournai dans l'antichambre.

Le roi convoqua alors le général pour lui faire part de sa surprise face à l'annonce du mariage de Schmidt, paroles que le général répéta à l'écrivain , lui demandant pourquoi il avait éprouvé le besoin d'èvoquer son mariage!

Le roi ne retint pas Maximilian Schmidt auprès de lui comme ordonnance. Visiblement le jeune roi avait souhaité un homme célibataire, amateur de beaux-arts et  qui pût se dévouer corps et âme à son service. Ecrivain, Maximilian Schmidt  aimait la littérature et la musique de Wagner, mais en raison de son mariage,  il ne remplissait pas tous les critères et sa candidature fut écartée. 


En 1884, Louis II nomma  Maximilian Schmidt Conseiller royal (königlich bayerischer Hofrat). C'est aussi Louis II qui l'aurait encouragé à écrire son oeuvre Die Fischerrosl von St. Heinrich. Le prince régent Luitpold était lui aussi un lecteur assidu de l'oeuvre de Schmidt et voulut l'anoblir, mais il semble que Schmidt refusa cet honneur.

[DE] Auszüge aus dem Originaltext

[...] " Es ging wieder alles "wie am Schnürk" und ich erntete reiches Lob. Ganz besonders willkommen war mir dieses von seiten des Kronprinzem der jetzt hochgewachsen und von frappanter Schönheit war. Ein üppiges, kastanien-braunes Haar, große, dunkle, seelenvolle Augen, ein etwas blasses Gesicht von denkbar edelstem Schnitt, dazu eine bezaubernde Anmut und Schüchternheit: so sehe ich ihn noch vor mir, wie er mich freundlich fragte, wann ich wieder eine Dichtung von mir aufführen lasse. Ich sagte ihm, daß ich ein Novellenbuch, Kulturbilder aus dem bayerischen Walde, verfaßt habe und nächster Tage der Öffentlichkeit übergeben werde.

" Da wünsche ich Ihnen Glück! " sagte er freundlich und ich erwiderte: " Dieser erste Glückwunsch Eurer Königlichen Hoheit soll mir ein gutes Omen sein. "

Einige Tage später war ich zur Karnevalsvorstellung im Hollandschen Institut geladen. Auch hier traf ich den Kronprinzen. Ich saß ganz nahe neben ihm; nur Erzbischof Gregor war dazwischen. Ich merkte, daß mich der Kronprinz sehr oft ansah, als wollte er mit mir sprechen. Am Schlusse, als er aufstand, trat er zu mir und fragte mich:

" Wie heißt das Werk, das Sie verfaßt haben? "

Ich nannte ihm den Titel.

Der Erzbischof, welcher daneben stand, fragte gleich:

" Fräulein von Lichtenegg - Lateinischer Bauer -das spielt wohl bei Rimbach, wo ich seinerzeit Kooperator war? "

" So ist es, Exzellenz," erwiderte ich. "Ich möchte den bayerischen Wald, Eurer Exzellenz und meine Heimat aus der Verborgenheit herausziehen. Seine Königliche Hoheit haben mir jüngst Glück dazu gewünscht und ich hoffe Glück zu haben.«

Der Kronprinz reichte mir die Hand nnd entfernte sich mit dem Erzbischof, begleitet von dem Direktor und den Professoren der Anstalt. [...] (S 11 u. 12)

*****

[...] "Ich sah den jungen, bildschönen, achtzehnjähkigen König, als er von der Kirche in die Residenz zurücksuhr. Er war blaß und erwiderte ernst dankend die ihm dargebrachten Huldigungen. Die Frauen winkten ihm mit Taschentüchern zu, man warf Blumen in seinen Wagen. Alles war in ihn ,"verliebt". Ohne daß es der Trauer um den Dahingeschiedenen Abbruch that, war schon am ersten Tage König Ludwig II. der Liebling des bayerischen Volkes.

Als man erfuhr, daß derselbe an der FronleichnamsProzession teilnehme, strömten die Leute aus dem ganzen Lande herzu, wie am Oktoberseste, nur um den jungen König zu sehen, dessen stattliche Erscheinung alle begeisterte, dessen Bilder von vielen Tausenden gekauft und in die Heimat mitgenommen wurden. Und es gab an jenem Tage nur die eine Frage, ob man den König gesehen? 

Als das Offizierskorps Seiner Majestät in der Residenz vorgestellt wurde, war der König ausnehmend huldvoll gegen mich. Er  fragte mich, ob ich noch litterarisch thätig und u. a. auch, ob ich komponiere? Ich verneinte letzteres, fügte aber bei, daß ich ein großer Freund der Musik und namentlich ein begeisterter Verehrer Beethovens und Richard Wagners sei. Freundlich lächelnd setzte er dann den Cercel fort.[...] " (S. 44 u. 45)


                                                                            *****

[...] Inzwischen war auch der berühmte KlaviersVirtuose Hans von Bülow, der Freund Richard Wagners, vom König nach München beruft worden und machte derselbe aus Wunsch des Königs bei mir einen Besuch. Das hatte zur Folge, daß unsere beiderseitigen Familien bald einen lebhafteren Verkehr mit einander pflegen. Ich lernte da auch Richard Wagner persönlich kennen, sowie Liszt, den epochemachenden Klavierspieler und Komponisten, den Vater der Frau Cosima von Bülow. [...] (S.54)


*****

[...] Da erschien in meiner Wohnung ein Hoflakei und brachte mir ein Billet des Generaladjutanten von Sprunner, in welchem er mich einlud, ihn in der Residenz zu besuchen. Hier teilte er mir mit, daß mich Seine Majestät für den andern Tag zur Audienz befohlen hätten und, wie er mir im Vertrauen sagte, in der Absicht, mich zumFlügeladjutanten oder Ordonnanzosfizier zu ernennen, wenn ich ihm entspreche, was er, der General, nicht bezweifelte. Die Aussicht auf diese Ehre rief ein geteiltes Gefühl in mir hervor. So sehr sie mich einerseits erfreute,anderseits war mir meine litterarische Thätigkeit zum Bedürfnis geworden und ich befürchtete, daß sie mir in solch neuer Stellung nicht mehr möglich sei und auch dem Leben in der Familie dadurch ein Abbruch evorstände, das ich mir mit meiner Frau in unserem jüngst gekauften Hause an der Briennerstrasze, gegenüber dem Wittelsbacherpalast,
und im Sommer ans unserer schönen Villa schon so herrlich ausgedacht.

Andern Tages stand ich um 11 Uhr dem jungen König gegenüber.

"Es freut mich, Sie wiederzusehen, Herr Leutnant," begann er in äusserst freundlichem Tone. »Stehen Sie noch in Beziehung zum Kadettenkorps?"

Ich komme nicht mehr hin, seit General von Schuh in Pension ging,« erwiderte ich, »aber ich freue mich immer, wenn ich den Zöglingen auf ihrem Spaziergange begegne, denn ich hatte sie sehr lieb.«

"General Malaise, der jetzige Kommandant, wird die Zügel strammer halten, ich meine, er wird strenger mit den jungen Leuten, als General Schuh, und das schadet nicht,« versetzte der König.

"Gewiß nicht-, Majestät,« erwiderte ich, »doch war General von Schuh in der That ein Vater seiner Zöglinge,er war ein gerechter, ein braver General -« Und da der König sich ans eine neue- Frage zu besinnen schien, d. h. eine sogenannte Verlegenheitspause im Entstehen war-, fuhr ich zu plaudern fort: »Seit meinem Abgange vom Korps ist übrigens der Thespiskarren eingesperrt worden. Majestät haben die Gnade, sich daran zu erinnern, dass jene Karnevalstheater doch groß und klein ein Vergnügen gemacht.«

Ja, ja,« sagte der König; »namentlich hat mir der Kadettenstreich gefallen; ich weiß. die Dichtung war von Ihnen. . Haben Sie seitdem nichts mehr geschrieben?«

"O, ich arbeie. immer« Und nun erzählte ich dem König, wie ich den Plan habe, die Geschichte Max Emanuels in populärer Weise darzustellem aber auch den »bayerischen Wald-« landschaflich und kulturell in der Form von Volkserzählungen dem größeren Publikum bekannt zu machen.-

"Sie sind also sehr thätig ?« sagte der König.


"Ich muß es sein, Majestät, mir wird der Tag zu kurz - ich habe eine, ich möchte sagen »sehr gereizte Phantasie,« ich muß schaffen - und darin finde ich den höchsten Genuß des Lebens .«

Ja, es ist etwas Schönes-, Großes zu schaffen!", versetzte der Monarck.

"Mir genügt auch das Kleine,« sagte ich und setzte lächelnd hinzu: "Ein Leutnant kann von Großem ja nur  träumen. Das thu ich zu rechter Zeit. Von dem Profanen, der Alltäglichkeit flüchte ich dann in das Reich der Ideale. Ich lasse mich von einer herrlichen Landschaft, von einer großartigen Tondichtung, von einer reizenden Lektüre begeistern und das sind Weihestunden, wie sie der Himmel nicht schöner bieten kann.«

Der König blickte mich mit seinen dunklen, schönen Augen wie beistimmend an. Dann sagte er ganz unvermittelt: ,,Wo bringen Sie Ihre freie Zeit zu?"

«Meist zu Hause, Majestät Ich bin sür das Familienleben sehr eingenommen, ich habe das seit langen Jahren entbehrt. Meine Frau spielt sehr hübsch Klavier und das unterhält mich. Seit meiner Verheiratung bin ich nicht drei Mal in einem Cafee oder  Gasthaus gewesen. Es geht mir nichts über mein Daheim!«

Der König schien von meinen Worten überrascht, dann sagte er: "Ja so, Sie sind verheiratet!«

"Seit anderthalb Jahren, Majestät.«

Nun bekann sich der König einen Augenblick, dann reichte er mir die Hand und sagte:

"Es hat mich gefreut, Sie zu sehen."


Er entfernte sich und auch ich schritt zur Ausgangsthüre. Bevor der König den Saal verließ, blickte er nochmals nach mir, ich machte eine tiefe Verbeugung und trat in das Vorzinmmer.

"Ich muß gestehen, daß mich das gar nicht alterierte und ich sagte: »O, das Weitere ist dadurch abgeschnitten, daß ich schon vor vier Tagen um meine Entlassung nachsuchte. Ich bin den ewigen Leutnant satt.«

«Was?« rief Herr von Sprnnner. »Das machen Sie sofort rückgängig - und zwar gleich. Gehen Sie ins Ministerium -"

"Aber - "

"Kein Aber! Gehen Sie, nehmen Sie den Wisch zurück; so viel ich weiß, ist ein Armeebefehl in Sicht, Sie sind an der Tour - wer wird so voreilig sein! Gehen Sie und bedürfen Sie meiner, so zählen Sie auf mich-«

Ich ging. Erst ins Ministerium, dann zum Armeekommando, wo mein Entlassungsgesuch noch der Weiterbeförderung harrte. General von der Tann war sofortbereit, dasselbe wieder an das Regiment zurückzuschicken.

Hier war meine Berufung zur Königlichen Audienz bekannt geworden, man brachte damit die Zurücknahme in Verbindung. Ich schwieg mich aus, machte wieder meinen Dienst und wartete ab. Mit dem Flügeladjutanten war es aber nichts. Ein anderer erhielt einige Wochenspäter die mir zugedachte Stelle, die ich ihm neidlos gönnte,denn ich hatte für das Hofleben keinen Sinn. [...] (S. 56 bis 59).

samedi 18 août 2018

Roi sans reine de Charles Foleÿ, un résumé

Ce post fait suite à un post d'introduction du roman de Foleÿ: voir Un roman ludwighien français oublié: ROI SANS REINE, par Charles Foleÿ 

Le roman  de Charles Foleÿ est un roman à clé dont les solutions seront d'emblée évidentes à toute personne qui connaît tant soit peu la vie du roi Louis II de Bavière. Il déplace l'action dans le temps, la romance fortement, introduit des thèmes et des artifices propres au roman noir mais ne fait en fait que répéter l'histoire du tragique destin du roi bavarois en la doublant. Les noms des personnages et des lieux reproduisent les noms et les personnages connus en les déformant à peine. le prince Ludwig est un double de Louis II, Horwig n'est autre que Richard Hornig, le personnage de la princesse Elsa s'inspire de Sophie-Charlotte en Bavière, Zunigh c'est Munich, on reconnaît le château de Berg dans celui de Werg, le régent Berthold est le régent Luitpold et Gubben est évidemment von Gudden. Plus le roman se rapproche de sa conclusion, plus il copie le récit des derniers jours du roi Louis II.

Comme ce roman n'est plus en librairie et ne se trouve que difficilement en bibliothèque ou chez les bouquinistes, j'en donne ici un assez long résumé et quelques extraits nécessairement limités. Il me paraît peu probable qu'il soit réédité et ne sera libéré des droits d'auteur qu'après 2026 .

Résumé

Marcel Joran, un documentaliste français formé à l'Ecole des Chartes et musicien passionné à ses heures, fait des recherches à la bibliothèque de Göttingen pour le compte d'une revue parisienne et trompe l'ennui de ses soirées en jouant du piano et en exerçant son chant dans la chambre qu'il s'est louée dans la petite ville universitaire. Il y fait la connaissance le prince Ludwig de Mittelsbach, héritier du trône de Franconie, qui poursuit ses études à Göttingen accompagné de son précepteur, l'ennuyeux Docteur Dollinger et de son très fidèle  écuyer d'honneur Horwig, un grand majordome qui lui sert de garde du corps, de valet et de chauffeur.

Dès l’abord me frappa l'étrange et prestigieuse beauté de ce prince svelte et charmant. Il n’avait pas encore dix-neuf ans et sa taille atteignait 1 m. 88. Sa démarche imposante, ses attitudes de souverain romantique n’offraient rien d’affecté. Elles semblaient naturelles. Cependant quel futur roi, désireux de garder l'incognito, aurait porté cet uniforme blanc chamarré d’or, cette cape grise et ce feutre couleur feuille morte, a larges bords et orné d’une précieuse escarboucle?

A l’étonnement que je ressentis succéda une franche admiration quand je pus contempler de plus près les traits de cette jeune Altesse. Des joues pâles mais pleine, un menton volontaire, de dessin pur et ferme, achevaient l’ovale parfait de son visage. Large et haut, le front brillait d’un éclat de neige qu'accentuaient les reflets de jais d'une chevelure brune. mollement bouclée. Un peu charnues. des lèvres aux commissures tombantes eussent trahi quelque amertume si le sourire n’eût été prompt et d’une enfantine douceur. Ce qui surtout rendait cette figure idéale, c'était la splendeur des yeux. Sous l'arcade sourcilière ils semblaient d’azur sombre. Des songes les embuaient de mélancolie. Mais ils devenaient noirs aux moindres contrariétés. Les expressions si vives, si variées, si intenses de ce regard, justifiaient l'engouement ou plutôt l’enthousiasme des dames et des demoiselles de Goettingue qui ne cessaient de s'entretenir des faits et gestes du radieux jeune homme. Folles de lui, elles le nommaient le Chevalier an Cygne, le Dieu Printemps et, plus souvent encore, l'Archange!

Le  prince offre très vite son amitié à Joran auquel il se confie. Le roi son père est fort malade, il lui faut séjourner à l'étranger ou dans ses résidences alpestres pour se soigner. Entre tous les châteaux familiers, Ludwig avoue préférer celui de Werg, situé sur un lac dont une des rives est autrichienne. Le prince et le documentaliste aiment tous deux la musique et l'opéra: Ludwig a  assisté à son premier opéra lorsqu'il était âgé de 16 ans, au théâtre de Zunigh, la capitale de la Franconie. Il  lui fait part de son amour pour sa cousine germaine Elsa. Une solide amitié s'installe entre les deux hommes, et, au moment de se quitter, le prince  promet d'appeler son nouvel ami auprès de lui à titre de lecteur et de secrétaire intime dès qu'il deviendra roi.

Max Ier, roi de Franconie vient à mourir alors que son fils séjourne en Italie et ce dernier, prévenu trop tard, ne peut assister à son inhumation, qui a eu  lieu fort discrètement. Devenu roi, il envoie Horwig à Paris avec pour mission de remettre à Joran un petit paquet et de le ramener avec lui à Zunigh. Le paquet contient un anneau d'or ciselé portant une inscription "Amitié fidèle et pour toujours".  Joran fait aussitôt ses bagages et Horwig le ramène en automobile à  Zunigh. En chemin, Horwig met Joran au courant des affaires de la Franconie: pendant la maladie du roi Max, le pays fut dirigé par le prince régent Berthold, l'oncle de Ludwig, un seigneur que Horwig ne semble pas apprécier et qui fait le jeu de la Prusse. Il lui apprend par ailleurs que la princesse Elsa, que Ludwig souhaite épouser, a également reçu une demande en mariage de l'empereur d'Allemagne.

Lors de la cérémonie et des fêtes du sacre, Joran est présenté au Prince Berthold. A l'observer , il l' estime "envieux, perfide et méchant". L'ancien Régent se trouve en compagnie d'un médecin aliéniste prussien, le Dr Gubben qui inspire la même méfiance à Joran. Il fait aussi la connaissance de la princesse Elsa, qui lui marque une grande sympathie. Joran surprend une conversation entre Berthold et Gudden au cours de laquelle le prince interroge l'aliéniste sur son observation de son neveu. Le diagnostic du médecin est sans appel:

Mes prévisions s'affirment en diagnostic précis, - répliqua l'aliéniste avec aplomb, se frottant les mains et riant cyniquement comme à l’annonce d’une heureuse nouvelle. - Eclat des yeux d’une splendeur inquiétante. Expressions changeantes, mobilité de la physionomie en contrastes brusques de joie et de tristesse. Emotivité morbide, impulsions subites, défiances irraisonnées, goûts de rêverie, attention distraite et propos décousus, obsessions et phobies. Ces symptômes sautent aux yeux. Le cas n’est pas douteux. Vous connaissez le proverbe, Monseigneur: « Cavalier mal assis se désarçonne aisément. » Pour rompre l’équilibre, agrandir la fêlure, il suffirait d’un rien: blessure d’orgueil, déception imprévue, espoir brisé, douleur soudaine mêlée de crainte pour l’avenir. Le terrain est préparé : il n’y a qu’à semer, la vésanie germera. Ce mal est de mon ressort et le malade m’appartient! Il se débattra, mais il n’échappera pas. Tôt ou tard, je l’aurai!

Après un court séjour à Zunigh, Joran est appelé à Werg où il est chargé du classement de l'importante bibliothèque du roi. Werg se trouve sur les rives d'un lac qui comporte une île aux mille rosiers, séjour de la princesse Elsa, qui est orpheline. Le roi préfère le séjour de Werg à celui de Zunigh. Aussi y convoque-t-il le Ministre Buckler, qui avait déjà servi son père pour la gestion des affaires du pays et que le jeune roi a rappelé auprès de lui, après avoir dissout le conseil de Régence. Le Ministre von der Ghoff, qui y occupait de hautes responsabilités,vient lui offrir ses services, que le jeune roi refuse. Il éconduira de la même manière son oncle, lui faisant comprendre qu'il entend régner seul. L'oncle part outragé.

Le roi, sa fiancée et Joran deviennent vite inséparables et tout irait pour le mieux si le Prince Berthold, dont les sympathies sont prussiennes, ne complotait contre son neveu pour reprendre le pouvoir. Il organise la visite d'une vieille parente d'Elsa, sa tante et ex-tutrice, la Margrave de Wurtbourg, qui vient s'installer chez la jeune orpheline. Sa présence empêche les fiancés de se rencontrer aussi librement qu'auparavant, d'autant que cette dame se montre  favorable au mariage avec l'empereur et tente d'influencer la jeune femme. Il envoie par ailleurs Gubben auprès du roi dans le but de le déstabiliser.

Un matin. Horwig alerte Joran de la disparition soudaine du roi, qui aurait la veille reçut un mystérieux message. Après avoir fouillé le château et son parc, envoyé les gondoliers inspecter le lac et compté les véhicules du parc automobile, ils finissent par apprendre d'un garde forestier que le roi lui a  ordonné de lui préparer la motocyclette servant aux inspections en forêt. Ils retrouvent un bout de papier déchiré sur lequel se trouve la mention de Niderwald, une pauvre abbaye se trouvant dans un coin désolé de la Bohême et à laquelle le défunt roi Max avait fait des donations. Joran et Horwig suivent cette piste, la seule pour laquelle ils aient un indice, et se mettent en route pour Niderwald.

Arrivés près de l'abbaye, ils voient le roi en sortir en chancelant. Lorsqu'ils l'approchent, le roi s'effondre à terre sans connaissance. Ils ne parviennent pas à le ranimer mais décident de le ramener rapidement à Werg pour l'y faire soigner. Lorsque le roi reprend connaissance, mais refuse de parler de ce qui s'est passé et refuse obstinément de recevoir la princesse. Le temps passe, et, sur l'insistance de ses proches, le roi accepte de retourner avec eux à l'abbaye et de partager son terrible secret. A Niderwald, Joran, Horwig et Elsa se rendront compte de la terrible réalité: le roi Max n'est pas mort, il est vivant mais fou à lier et ressemble à un spectre vivant. Aucune guérison n'est possible. Les moines ont été chargés par Berthold et Gudden de le garder enfermé à l'abbaye et de lui apporter leurs soins. L'annonce de la mort et l'inhumation rapide du roi n'avaient été que des simulacres. 

Le message secret au roi  visant à l'amener à l'abbaye faisait partie du plan de Gudden pour rompre le fragile équilibre du roi, qui, avec la vision soudaine de la folie de son père, avait provoqué la brèche tant attendue. Se rendant compte de sa terrible hérédité, Ludwig s'isola encore davantage, voulut rompre son engagement avec Elsa, refusant ainsi d'avoir des héritiers qui pourraient être atteints du même mal que son père. Il conseilla à la jeune femme éplorée d'accepter la proposition de mariage de l'empereur.

Dans la seconde partie du roman, le déroulement de l'action coïncide de plus en plus avec celui des dernières années du roi Louis II, présenté comme le grand oncle de Ludwig. Dans les chapitres intitulés "Le ver est dans le fruit"  et "Le mal est fait", on assiste à l'isolement progressif du roi qui sombre dans la morosité et la dépression la plus noire. Berthold et Gubben organisent alors l'enfermement du roi dans le château de Werg sous la surveillance de Gubben et de ses sbires, la proclamation de son incapacité à régner et le retour à la régence de Berthold.

Horwig, Joran et Elsa, qui a épousé l'empereur mais n'a jamais cessé d'aimer le jeune roi de Franconie, tentent d'organiser la fuite du roi qui doit rejoindre l'île aux roses et passer en territoire autrichien. Le roi tente de fuir à la nage mais Gubben veut l'en empêcher et avant de mourir plonge un stylet dans la poitrine de Ludwig. Les gondoliers qui ont récupéré le corps du roi parviennent à le ramener encore vivant à l'île aux roses, mais le roi expirera dans les bras de la femme qu'il avait tant aimée.

Joran, le narrateur du récit, raconte les derniers instants du roi:

Comme en cauchemar, je revois cette scène fantastiquement tragique. A présent, prodiguant leurs soins et leurs conseils, tous s‘empressaient, s'agitaient et parlaient ; je crois entendre encore, entrecoupés, approuvés ou contredits, les propos des serviteurs et des bateliers:

- Le Roi ne s’est pas noyé. - Quand nous l'avons recueilli dans notre barque, il semblait affaibli, mais se soutenait sur l’eau. - Ce qui l‘épuisait, c’était, à chaque brassée, le sang qu’il perdait par sa blessure. - Sans cela, il serait arrivé jusqu'à l’île. Il nage aussi bien que nous!

Soit à cause du cordial dont quelques gouttes lui humectèrent les lèvres, soit l’effet de quelque réactif, le mourant, dans un tressaillement à peine perceptible, rouvrit les yeux et nous reconnut. Une vie fuyante anima son regard d’une clarté suprême. Et ce qui restait de souffle dans ce corps exténué s’exhala en phrases à peine saisissables. Mais ceux qui les entendirent ne les oublieront jamais:

"- Encore libre, encore dans ma patrie...Entre tes bras, Elsa... Au milieu de mes amis..Je meurs heureux ! Dieu bon. . . reçois mon âme en ta miséricorde..."

Dans l‘effort même qu’il fit pour murmurer ces derniers mots, - consolation que nous n’espérions même plus! - Ludwig expira.

Des murmures coururent:

- Le pouls ne bat plus. - Ses mains se glacent et son regard s‘éteint. - Vite, le miroir devant ses lèvres. -  Le miroir ne s’est pas terni...

Le régent Berthold fit à son neveu des funérailles magnifiques et y assista, accablé d'un chagrin pathétiquement mimé...

vendredi 17 août 2018

Les vacances du Dr Eugène Guibout en 1890: Munich et les châteaux de Louis II roi de Bavière

Dr Eugène Guibout,
Photo Trinquart
Entre 1880 et 1892, le  Dr Eugène Guibout (1820-1895) publia aux éditions parisiennes G. Masson  le récit de ses vacances sous le titre Les vacances d'un médecin , des pérégrinations qui le conduisirent de la Russie au Portugal, ou de Jérusalem au Caire. En 1890, le Dr Guibout se rendit en Bavière où il visita Munich et les châteaux de Louis II de Bavière pour se rendre ensuite à Oberammergau où il assista aux célèbres Jeux de la Passion.  

Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (Larousse) comporte une entrée concernant le Dr Guibout, qui s'arrête à l'année 1877:

"GUIBOUT (Eugène), médecin français, né à Viélaines (Aube) en 1820. il est attaché au service médical de l'hôpital Saint-Louis, à Paris, et il a reçu la croix de la Légion d'honneur. En pathologie, on lui doit les ouvrages suivants: Leçons cliniques sur les maladies de la peau (1876, in-80); Nouvelles Leçons (1879, in-80); Traité pratique des maladies de la peau (1885, in-8°). Mais, d'autre part, il a pris rang dans la littérature proprement dite par d'intéressants récits de voyages, faits dans l'Europe presque entière les Vacances d'un médecin (1880-1887, 7 vol. in-12)."

De ces Vacances d'un médecin, nous reproduisons ici le premier chapitre du voyage bavarois. Si le Dr Guibout est rempli d'admiration et se répand en éloges pour les châteaux d'Herrenchiemsee et de Linderhof, il est moins indulgent pour leur concepteur le roi Louis II qu'il décrit comme "un souverain de troisième ou de quatrième ordre" atteint de "désordre intellectuel, d'une véritable folie" qu'il  désigne sous le nom de "monomanie orgueilleuse et artistique".

"MUNICH LES CHATEAUX DE LOUIS II ROI DE BAVIÈRE

Nous avions repris, depuis un mois à peine, notre vie habituelle, lorsqu'un matin, le docteur Passant, mon fidèle ami depuis notre internat a la Charité, en 1848, vient déjeuner avec nous. Ce vieil et excellent ami est parfois, non pas un fervent voyageur (personnellement il ne voyage guère), mais un ardent apôtre de voyages.

« Comment, nous dit-il, grands voyageurs que vous êtes, vous n'allez pas à Ober-Ammergaul. Vous avez vu la Russie, l'Espagne, le Portugal, et vous ne connaissez pas Ober-Ammergau! Et vous n'avez jamais assisté à ces magnifiques représentations qui vont finir! On y vient de toutes les parties du monde, et vous restez indifférents!... C'est inconcevable!... La compagnie Lubin organise un départ pour mardi; il faut en être, il faut vous inscrire, et tout de suite; peut-être est-il encore temps; courez-y bien vite, je vous en conjure!... "

J'oppose à ces chaleureuses excitations de graves et sérieux arguments; ...ils sont rétorqués. Ma chère
Pauline, toujours prête à boucler sa malle, est gagnée; je suis vaincu, battu, mais content... Nos places sont, le jour même, arrêtées, payées, et nous partons. mais Passant ne part pas.

A six heures et demie du soir, le 16 septembre, l'Orient -Express nous enlève de la gare de l'Est; nous dévorons l'espace; Nancy, Strasbourg, Baden disparaissent comme des ombres, à notre passage; nous traversons le grand-duché de Bade, le Wurtemberg; nous touchons Stuttgard, la capitale du Wurtemberg, Ulm où nous franchissons le Danube, Augsbourg, dans la Souabe, et à onze heures et demie du matin, le lendemain de notre départ, nous sommes dans la capitale de la Bavière. Munich est une des plus belles villes d'Allemagne, sa population est de deux cent vingt mille âmes; ses rues sont larges, ses maisons monumentales; elle a un grand air de capitale.

Les églises du Saint-Esprit, de Saint-Louis, de Sainte-Catherine sont remarquables; la cathédrale Notre-Dame est un vaste édifice de style gothique, richement ornementé, surmonté de deux tours très élevées; au milieu du transept on admire le magnifique tombeau en bronze de Maximilien, roi de Bavière.

Munich est la ville des arts plusieurs belles statues de bronze occupent le milieu d'une des principales rues. L'ancienne Pinacothèque est un musée de premier ordre, il renferme une nombreuse et magnifique collection de Rubens, de Murillo, de Gérard Dow, de Téniers, de Ruysdaël.

La Résidence, l'ancien palais des rois de Bavière, est d'un grand intérêt; on y voit une série considérable de vastes et luxueux salons, remplis de souvenirs historiques, de meubles, d'objets d'art précieux; les parquets méritent d'être cités; quelques-uns sont des mosaïques de bois, d'un travail.exquis. L'un des salons contient un musée, d'un genre tout spécial, organisé par le roi Louis 1er de Bavière (1825-1848), très appréciateur des beaux-arts et, en particulier, du beau sexe c'est la réunion des portraits de toutes les plus belles femmes de Munich.

L'Hôtel de Ville, des quatorzième et quinzième siècles, captive les regards par la richesse et l'originalité de son architecture. La promenade publique, appelée le Jardin anglais, d'une grande étendue, offre de belles pelouses, de larges et longues allées, et de magnifiques ombrages.

Si la ville de Munich est remarquable à tant de titres, ses environs ne le sont pas moins. Dans la zone suburbaine, nous visitons les deux châteaux royaux de Nymphenbourg et de Marienbourg, intéressants par la richesse de leurs appartements, par la beauté et l'étendue de leurs parcs.

Mais la merveille, disons-le sans exagération, c'est le château de Herren Chiemsee, appelé le Versailles bavarois, le plus beau de tous les châteaux royaux, à une dizaine de lieues de Munich.

Nous lui avons consacré une journée tout entière partis de Munich, en chemin de fer, à neuf heures du matin, nous n'y sommes rentrés qu'à sept heures du soir, et dans toute cette journée nos impressions ont été si imprévues et si vives; elles ont tellement dépassé notre attente, que leur souvenir est comme un de ces rêves imaginaires, comme une de ces conceptions idéales et fantastiques, dont l'esprit, un instant abusé, ne tarde pas à reconnaître la chimérique invraisemblance. A onze heures, nous descendons à la station du chemin de fer, pour prendre un tramway qui nous dépose dans un site ravissant, véritable surprise tout à fait inattendue.

Devant nous, à nos pieds, un lac, dont les eaux limpides et azurées nous paraissent se perdre dans un lointain sans limites. Au milieu de ce lac, une île montagneuse, d'une plantureuse végétation, qui nous cache la rive opposée du lac. Tout ce tableau, où le charme se mêle à la grandeur, est encadré d'un majestueux horizon de cimes alpestres, du plus magnifique effet. Un paquebot nous conduit à l'île; des pentes douces et habilement ménagées sur un versant gazonné nous amènent à un tertre, où des tables sont dressées sous d'épais ombrages.

De là, nos yeux se promènent, se reposent sur un de ces panoramas dont la beauté ne saurait être décrite le lac immense, si calme et si bleu; l'île, avec ses ondulations de verdure et ses échappées de vue sous le feuillage; les hautes montagnes, les gigantesques rochers qui ferment la perspective... quelle splendide nature! quel admirable ensemble! 1

Le déjeuner fini, nous pénétrons dans l'intérieur de l'ile nous suivons, à travers un bois, un petit chemin creux qui aboutit à un monticule, et quand nous sommes là, quelle surprise quel lever de rideau Sans transition, sans préparation aucune, soudain, et comme par enchantement, nous apparaît le château de Versailles!!!

Quel tableau magnifique!... le château de Versailles, avec son aspect grandiose, son immense et imposante façade!... son couronnement de dentelles de pierre, de sculptures, de statues!...le château de Versailles,en pays étranger, si loin de la France, avec sa même étendue, son même développement, ses mêmes formes architecturales, ses mêmes eaux jaillissantes, au milieu de cette nature, dans une île, au bord et au-dessus d'un lac, et pour horizon les Alpes Bavaroises!!! A l'intérieur du château, notre étonnement augmente encore, si c'est possible. Nous traversons une éblouissante série de chambres, de salles, de salons, d'une incomparable richesse; toutes les recherches, toutes les somptuosités du luxe, y sont réunies à profusion; toutes les créations artistiques les plus ingénieuses y ont une place les marbres les plus rares et les plus précieux, les tentures, les étoffes, les broderies les plus magnifiques de soie, de velours, d'or et d'argent, sont drapées sur les murs, encadrant toute une population de statues et de portraits, désignés par leurs noms, des personnages les plus connus, des grands hommes et des femmes célèbres de la Cour et du règne de Louis XIV. L'illusion est complète c'est à se croire à Versailles, mais dans un Versailles habité, tout meublé, tout neuf, tout ruisselant d'or, comme au temps de Louis XIV.  La décoration, l'ameublement de la chambre à coucher seule ont coûté deux millions cinq cent mille francs!

Quelle vision idéale et féerique! Voici la Galerie des glaces !... Comme elle se déploie splendidement dans sa magnifique grandeur, dans ses vastes et majestueuses proportions, les mêmes qu'à Versailles. Ici, elle est plus saisissante encore: elle a toute sa primitive fraîcheur, toute sa parure de jeunesse, d'or et de cristal. De ses voûtes peintes à fresques descendent, dans toute leur longueur, trois éblouissantes rangées de lustres, et tout le long de ses parois se proute d'un bout à l'autre une double ligne de candélabres et de somptueux lampadaires. Les fenêtres s'ouvrent sur le parc, on y reconnaît les plus gracieuses, les plus séduisantes réminiscences de Versailles; mais, de plus qu'à Versailles, les yeux ont un lac pour perspective, et les Alpes pour horizon!...

Tel est ce château extraordinaire de Herren Chiemsee nous lui devons une de nos plus fortes impressions de voyage. En essayant d'en donner une idée, j'ai senti toute mon insuffisance. Ma chère Pauline, d'un goût artistique si fin, aurait su, mieux que moi, en dépeindre la merveilleuse originalité, l'incroyable mais extravagante magnificence.

Dans une autre partie de la Bavière, nous visitons le château de Linderhof, moins considérable, mais tout aussi riche, tout aussi somptueux que Herren Chiemsce. 

Il est perché sur une montagne, dans une région sauvage, au-dessus d'une vallée étroite et profonde, resserrée entre une double chaîne de rochers.

Ce château présente le plus frappant contraste entre la nature dans ce qu'elle a de plus sévère, de plus âpre, de plus lugubre, et l'art, avec toutes ses séductions, toutes ses perfections, toutes ses délicatesses. Les abords de Linderhof ne sont que rochers nus, abrupts, incultes, repaires de bêtes fauves, et c'est sur un de ces rochers, au milieu de cette nature sinistre et bouleversée, que l'on trouve non pas, comme à HerrenChiemsee, le château le plus grandiose, mais la demeure royale la plus ravissante, la plus stupéfiante par ses incroyables somptuosités.

Les appartements sont petits, mais d'un luxe inouï les plus riches productions artistiques, les statues de marbre, de bronze, d'argent, les vases de Sèvres, les tapis des Gobelins, émerveillent les yeux. Les portraits des plus grandes dames du règne de Louis XIV et de Louis XV, de Mme de Châteauroux, de Mme de Pompadour et de plusieurs autres célébrités et beautés féminines de la même époque, attirent partout les regards. Ce palais semble élevé à la mémoire de Louis XIV et de Louis XV, ou plutôt avoir été habité par ces deux monarques.

Tout ce que l'imagination a pu inventer de luxe, de merveilles, de conceptions fantastiques, de difficultés à vaincre, de prodigieuses réalisations artistiques, se trouve accompli dans ce palais féerique.

Ainsi, de son lit, le roi peut contempler une cascade artificielle dont les eaux, amenées sur une montagne, s'en précipitent et tombent de degrés en degrés, sous les fenêtres de sa chambre à. coucher, resplendissante de tout ce qu'on peut rêver de plus riche, de plus magnifique, dans tous les genres et sous toutes les formes. Dans les flancs d'un rocher, on a creusé une grotte cette grotte est de la plus admirable couleur d'azur, et quand elle est éclairée, quand des eaux y tombent en belles nappes d'azur, quand des reflets de teintes lumineuses et azurées illuminent la voûte, les parois, les anfractuosités de cette grotte, alors on peut se croire dans le séjour des fées.

En face de cette grotte, est le pavillon turc, autre merveille.

Dans un petit temple circulaire d'une éblouissante richesse, et sur une sorte d'autel, un paon déploie largement, et en gigantesque éventail, ses longues et admirables plumes. Une aigrette de pierres précieuses ombrage sa tête, et toutes ses plumer constellées de pierreries, étincelient, jettent des feux de toutes les couleurs.

Les châteaux de Herren-Chiemsee et de Linderhof sont l'oeuvre de Louis II, roi de Bavière, de ce malheureux prince, dont la mort accidentelle est restée mystérieuse et inexpliquée; il périt noyé, avec son médecin, le 13 juin 1886, sur le bord du lac de Starnberg, dont nous avons côtoyé les rives et dont les eaux, à l'endroit de la catastrophe, ont à peine un mètre de profondeur.

La construction de ces deux châteaux, vu leur magnificence extraordinaire et les sommes énormes qu'ils ont contées, n'était raisonnablement permise qu'à un Louis XIV, à un Napoléon, à un empereur de Russie. Mais, chez un roi de troisième ou quatrième ordre, elle dénotait un désordre intellectuel, une véritable folie que, dans ce cas spécial, nous désignerons sous le nom de monomanie orgueilleuse et artistique. Un seul château eût été une imprudence, une faute, et l'indice d'un esprit mal équilibré, sans pondération les deux devenaient une extravagance, une énormité, dont le résultat, à courte échéance, devait être une ruine financière et une déchéance morale et politique."