samedi 16 novembre 2019

L'art de Grégoire Pont enchante L'Enfant et les sortilèges à l'Opéra de Lyon

Crédit des photographies : Opéra de Lyon
L'Opéra de Lyon reprend pour sept représentations l'Enfant et les sortilèges de Maurice Ravel qui avait connu sa première en 2016 dans le concept vidéo de Grégoire Pont. L'oeuvre, de courte durée (moins d'une heure), souvent couplée à l`Heure espagnole du même compositeur ou au Nain d'Alexander von Zemlinsky, est ici présentée seule, sans doute pour permettre l'initiation à l'opéra d'un jeune public auquel la thématique du conte de Colette, qui en avait écrit le livret, convient particulièrement bien, avec son argument très simple combiné à la modernité de la musique du compositeur. 

L'oeuvre, bien connue pour sa composition, est ici magnifiée par l'ingénieuse animation vidéo de Grégoire Pont projetée surtout sur un immense écran transparent de 11 mètres sur 7, derrière lequel est installé l'orchestre baigné dans une douce lumière mordorée. Peu ou pas de décors, des costumes gris simples et sobres, faits de matières réfléchissantes conçues pour recevoir au mieux les animations surtout projetées sur ou autour les chanteurs, des animations qui semblent émaner des chanteurs ou jouer avec eux, tourner autour d'eux ou assaillir le protagoniste, ce méchant enfant que sa mère fait bien de corriger en l'enfermant dans sa chambre, le livrant ainsi aux fantasmagories des objets qui s'animent pour dénoncer les dégâts qu'il a commis et le morigéner pour finalement le consoler quand il se repent de ses mésactions et tente d'en réparer les dommages. Le travail de Grégoire Pont, conjugué à la mise en espace de James Bonas, est confondant de précision et d'inventivité, il suit le tempo et les rythmes de la musique et du chant qu'il visualise et souligne. Ses lignes d'animation sont très simples et légères, ses images fantômatiques enchantent et captivent pendant toute la durée de la représentation et nous entraînent au pays des merveilles de Colette et de Ravel, magiciens du verbe et de la musique.


C'est à un ange philosophe que l'Opéra de Lyon a confié la direction de son orchestre. Titus Engel, qui  étudia autrefois la musicologie et la philosophie, a trouvé dans la musique la meilleure expression  de sa recherche du sens et de l'harmonie. La production extrêmement visuelle de Lyon a dû aussi rencontrer son amour du cinéma, - le chef suisse se serait en effet bien vu réalisateur de films. La chimie, l'alchimie assurément, ont visiblement bien passé entre le chef, l'orchestre et le concepteur vidéo, si l'on en croit les ors et les sortilèges de la représentation et le rendu du chef d'oeuvre d'orchestration qu'est la partition de L'Enfant et les sortilèges.

La distribution a donné l'occasion de découvrir les talents des jeunes solistes de l'opéra studio, le rôle de l'Enfant étant alternativement chanté par Clémence Poussin (excellente lors de la première de cette saison) et Beth Moxon, qui chantait ce soir-là la bergère et la chouette. Cette belle jeunesse fut soutenue par un public enthousiaste, composé pour la plus grande partie de jeunes qui n'ont pas vu passer la petite heure d'un spectacle qui fut un enchantement tant visuel que musical. 

König Ludwig in allerbester Gesellschaft



mercredi 13 novembre 2019

Présentation des Voyageurs de l'Or du Rhin à Lyon sur invitation du Cercle Richard Wagner- Lyon

Premières photos d'une soirée conviviale à la librairie Musicalame de Lyon. Grand merci au Cercle Richard Wagner-Lyon et à son dynamique Président le Dr Pascal Bouteldja pour leur très chaleureuse invitation lyonnaise, à Nicolas Crapanne, Président du Musée virtuel Richard Wagner et préfacier des Voyageurs de l'Or du Rhin, pour son introduction et à Musicalame pour nous avoir accueillis dans le beau cadre de sa librairie musicale. Une soirée motivante qui donne envie d'aller de l'avant dans la recherche et l'écriture ! 







Crédit photographique Dr Pascal Bouteldja

Wagner et Weber par le Dr Pascal Bouteldja / César Franck wagnérien ou pas ? par Jean-Paul Bettendorff


Le numéro d'octobre 2019 de La Revue du Cercle belge francophone Richard Wagner comporte deux articles de premier intérêt : Wagner et Weber par le Dr Pascal Bouteldja, le dynamique Président du Cercle Richard Wagner-Lyon et César Franck wagnérien ou pas ? par le critique musical Jean-Paul Bettendorff. Voici la présentation que donnent les auteurs de leurs articles :

Wagner et Carl Maria von Weber

« Je crois à Dieu, à Mozart et à Beethoven ainsi qu’à leurs disciples et à leurs apôtres 2 ». A la Trinité de sa nouvelle, Un musicien étranger à Paris, Wagner aurait pu ajouter Carl Maria von Weber ! Ce qu’il fit quelques années plus tard dans sa Lettre sur la musique en racontant ses souvenirs de jeunesse : « La mort de Beethoven suivit de près celle de Weber : ce fut la première fois que j’entendis parler de lui, et c’est alors que je fis connaissance avec sa musique, attiré, si je puis le dire, par la nouvelle de sa mort. Ces impressions sérieuses développaient en moi une inclination de plus en plus énergique pour la musique ».

Car ce sont bien Weber et Beethoven qui lui ont révélé sa vocation musicale. Mais si le maître de Bonn fut, sans nul doute, vénéré comme la plus imposante figure musicale de Wagner, Weber, repéré bien sûr comme le vrai pionnier du romantisme musical allemand, représenta avant tout l’impression la plus marquante de son enfance, comme il le confia par deux fois à Cosima, d’abord le 9 mars 1878 : « Je me sens avec lui une telle parenté ; cela vient peut-être de ce que sa musique accompagna toujours mon enfance », puis quelques mois après : « Weber a été mon porte-bonheur. »

Pascal BOUTELDJA

César Franck wagnérien ou pas ?

Il n’existe guère d’autre compositeur, - au sujet duquel ont été tressés autant de mythes – souvent douteux, voire tendancieux – qu’autour de la personnalité de César Franck.Bien que jalonnant toute son existence, les compositions pour la Reine des instruments - d’un des plus grands compositeurs d’orgue après Jean-Sebastien Bach, - ne sont pas connues du grand public. En revanche, c’est de ses oeuvres symphoniques et de musique de chambre, - tout en n’étant surgies qu’au cours de la toute dernière décade de sa vie – que date sa célébrité.

Jean-Paul BETTENDORFF

Pour commander la revue

Pour commander la revue (9,50 € + frais de port) envoyez un mail au secrétaire de La Revue du Cercle belge francophone Richard Wagner , Marcel Geerts – couriel : cerclewagner@gmail.com – Mobile +32 (0)479 325 720

Un numéro à ne pas manquer !

dimanche 10 novembre 2019

Ce portrait peint par Renoir que Wagner n'aimait pas. Echos de la presse française.

Auguste Renoir, Richard Wagner en 1882
Huile sur toile - H. 51,3 ; L. 44,7 cm. @ avec cadre H. 69,5 ; L. 61
 cmmusée d'Orsay, Paris, France ©photo musée d'Orsay / rmn
Le texte de présentation du Musée d'Orsay

Historique 
  • collection Robert de Bonnières
  • collection Crombez, Tournai
  • de 1925 à 1932, dans la collection Jules Strauss
  • 1932, vente Jules Strauss, Paris, Galerie Georges Petit, 15 décembre 1932, n°78
  • de 1932 à 1947, dans la collection Alfred Cortot
  • 1947, accepté par l'Etat à titre de donation sous réserve d'usufruit Alfred Cortot-Clotilde Bréal au musée du Louvre
  • 1947, attribué au musée du Louvre, Paris
  • de 1963 à 1986, musée du Louvre, galerie du Jeu de Paume, Paris
  • 1986, affecté au musée d'Orsay, Paris
Notice

Amateur passionné de musique, Renoir est en France l'un des premiers admirateurs de Wagner. Au début de l'année 1882, alors qu'il voyage dans le sud de l'Italie, le peintre a l'occasion de se rendre à Palerme où séjourne Wagner. Après deux essais infructueux, Renoir est enfin introduit auprès du "maestro" qui, la veille, a mis la dernière note à son Parsifal.

Le déroulement de cette rencontre nous est bien connu grâce à une lettre de Renoir à l'un de ses amis, datée du 15 janvier 1882. Wagner se montre très aimable. L'alcool aidant, les deux hommes conversent à bâtons rompus pendant plus de trois quarts d'heure avant que Renoir ne se voie proposer une courte séance de pose pour le lendemain. Il a relaté cette seconde rencontre ainsi dans sa lettre : "Il a été très gai, mais très nerveux [...]. Bref, j'ai, je crois, bien employé mon temps, 35 minutes, ce n'est pas beaucoup, mais si je m'étais arrêté avant, c'était très beau, car mon modèle finissait par perdre un peu de gaieté et devenir raide. J'ai trop suivi ces changements. [...] A la fin Wagner a demandé à voir il a dit Ah ! Ah ! Je ressemble à un prêtre protestant ce qui est vrai. Enfin j'étais très heureux de n'avoir pas fait trop four : il y a un petit souvenir de cette tête admirable".


Vingt ans plus tard, le critique d'art Julius Meier-Graefe revient sur ce "petit souvenir" : "c'est un document remarquable. Il nous révèle certains côtés de Wagner avec une psychologie étonnante presque impitoyable. On ne saurait dire jusqu'à quel point le peintre en avait conscience : quoi qu'il en soit, le tableau nous prouve combien l'artiste se sentait libre en face de l'objet de son admiration".


ECHOS DE LA PRESSE FRANÇAISE

La vente Strauss du 15 décembre 1932. Un article du Ménestrel.

Nous empruntons cet extrait à un article que Raymond Bouyer publia en 1933 dans le Ménestrel pour commémorer le 50ème anniversaire de la mort du compositeur.

" [...] les dates ont au plus haut degré l'éloquence des chiffres. Et celle-ci me fait mieux comprendre pourquoi le vieux Richard Wagner apparaît si pâle, si blême, si veule, ce puissant entre tous les forts, dans le petit portrait acquis pour la bagatelle de 257.000 francs [sur une demande de 250.000 francs], le 15 décembre, à la grande vente Jules Strauss, par le maître Alfred Cortot...
— « Petit souvenir d'une tête admirable», écrivait simplement, dans une longue lettre familière, son peintre, Auguste Renoir, qui l'avait brossé de verve en quelques heures à Palerme, les 14 et 15 janvier 1882... Et le Tondichter, qui n'a plus que treize mois à vivre, n'est pas plus satisfait de son portrait, le seul de ses portraits peint d'après nature, que Puvis de Chavannes ne le sera de son buste en bronze par son grand et loyal ami Rodin... Wagner, en cette image rapide, se trouve vraiment « trop pasteur protestant »...
— Il y a du vrai dans cette boutade...
— Mais cette évocation n'aspire nullement au majestueux honneur de passer, comme eût dit l'érudition de Péladan, pour un « portrait iconique » ; elle note seulement l'image fugitive du génie fatigué qui termine la musique de son Parsifal dans la splendeur sicilienne, sympathique à la divine lumière, printanièrement mouillée, de la Blumenau: le génial reclus, qui travaille encore, ne mange pas, ne dort plus. De là, cette pâleur d'un visage autrefois sanguin. Lenbach avait retenu le novateur autoritaire, au profil de magicien ; Renoir a vu plus vite le vieillard pâle au vaste front lumineux : L'un peignait l'idéal, et l'autre le réel ...
— Deux aspects de l'artiste-penseur par excellence, et qui n'en est pas moins homme ! Pâleurs ou défaillances, ce côté très humain, loin de lui nuire, complète la sublime image que nous gardons de son âme « despotique » et souveraine comme son art.
— Illustrée par son dernier portrait, cette commémoration du cinquantenaire de sa mort ne vient-elle pas fort à propos pour nous permettre de définir la haute idée que nous conservons de sa puissance universelle, après un demi-siècle de vie posthume dans la mémoire des amoureux d'art supérieur et de noble poésie? De cet homme unique en son genre et qui fut, décidément, le plus grand génie de ce XIXe siècle moins « stupide » que fécond, [...] "

Source: Bouyer, Raymond, Pour le cinquantenaire la la mort de Richard Wagner, in Le Ménestrel du 10 février 1933.

Une réplique 

De ce tableau existait (ou existe toujours) au moins une réplique, comme en atteste ce texte du Catalogue raisonné de la collection Chéramy (p.112) : 

" [...] Signé en haut, à droite: ,,93, Renoir".
Réplique du portrait de Richard Wagner peint à Palerme pendant l'hiver de 1881-1882 et naguère en possession de M. R. de Bonnières. J. Meier-Graefe dans son Entwicklungsgeschichte der modernen Kunst, t. I, page 202, note 1, raconte ainsi l'histoire de ce portrait: "C'était peu après l'achèvement de Parsifal. Outre Renoir, un autre peintre allemand convoitait de peindre le maître. Wagner se rendit au désir du peintre français, mais à condition que la séance de pose ne durerait pas plus de vingt minutes, et, de fait, Renoir ne mit pas plus de temps à peindre ce portrait." Wagner trouva, en plaisantant, qu'il lui avait fait la tête d'un pasteur protestant. [...]

Cette copie aurait été une commande d'Auguste Chéramy (1840-1912) à Wagner.

WAGNER PEINT PAR RENOIR.

Un article de Raymond Escholier dans La Dépêche du 28 février 1932.

Je regardai l'autre jour, chez Alfred Cortot, l'admirable esquisse faite en Sicile par Renoir, d'après Richard Wagner. Comme le grand virtuose ne m'a pas demandé le secret, je puis révéler ici que ce chef-d'œuvre, payé tout récemment par lui, à la vente Jules Strauss, un prix très élevé, enrichira un jour — le plus tard possible — l'un de nos musées, car Alfred Cortot est décidé à le léguer au public parisien..

« C'est assurément une des merveilles de l'art impressionniste, me disait Cortot ; mais, à parler franc, au temps de ma jeunesse, si influencée par Tristan et Parsifal, ce n'est pas ainsi que je me représentais le vieux sorcier qui reforgea l'anneau des Nibelungen. Je le devinais autrement énergique, satanique, et pour tout dire romantique. Mais voyez : ces bleus, ces blonds, ces roses, quelle magie de couleurs et quelle sérénité! Je m'y suis laissé prendre... »

Alfred Cortot a eu raison d'être séduit. Cette éblouissante esquisse l'emporte, et de très loin, sur le portrait peint par Renoir quatre ans plus tard, et qui figure aujourd'hui au musée de l'Opéra. Quant à ce témoignage de sérénité. notez qu'il correspond très exactement au portrait écrit par Gabriel d'Annunzio, dans Le Feu.

L'hôte du palais Vendramin à Venise, lui aussi,  semble avoir atteint cette douce lumière, cette lumière heureuse de la gloire, que connut Hugo. avant de s'éteindre.

Dans l'ouvrage qu'il vient de consacrer à Wagner, Guy de Pourtalès a tracé la physionomie la plus fidèle du maître de Bayreuth, tel qu'il était à Naples et en Sicile, lorsque Renoir l'y rencontra.

« Wagner, en Italie, y sentait plus profondément qu'ailleurs le peuple, les passions, la lumière. la beauté des femmes, les vers des poètes. Ce qui lui manquait le moins, c'était sa musique. Il ne travaillait plus du tout à Parsifal. Entouré sa famille et de quelques amis nouveaux, il jouissait avec simplicité du plaisir de vivre... On faisait ensemble des excursions. On visita Amalfi ; puis, en caravane et à dos d'âne, Ravello, où l'on découvrit le vieux palais Raffoli, de style mauresque, dont les, colonnes de marbre, la chapelle enterrée sous le lierre et le large escalier conduisant à un parterre de roses fit s'écrier Wagner : « J'ai trouvé le Jardin de Klingsor! »

C'est ce magicien voluptueux et charmé qu'a peint Renoir avec ses vives, ses plus fraîches, ses plus joyeuses couleurs.

Raymond ESCHOLIER.

L'avis de Gauguin sur le portrait de Wagner par Renoir

Gauguin aimait évoquer le souvenir très cher d'une exposition : « Devant une peinture, j'entends d'étranges mélodies. Une tête de docteur, très pâle dont les yeux ne vous fixent pas, ne regardent pas mais écoutent. Je lis le catalogue et vois que c'était Wagner peint par Renoir. Ceci se passe de commentaires. »

L'article exhaustif du Mercure de France du 1er février 1933

Wagner et Renoir. 

A propos d'une vente récente, dans laquelle figurait le portrait de Wagner par Renoir, peint en 1882, il a été émis par-ci par-là, dans la presse, quelques inexactitudes qu'il n'est peut-être pas inutile de rectifier, d'après un récit contemporain.

Treize mois après que Renoir eut fait ce portrait, le 15 janvier 1882, Wagner mourait à Venise, et son futur biographe Adolphe Jullien, à la fin d'un feuilleton du Français, du 5 mars 1883, rappelait en ces termes la visite du peintre français à l'auteur de Parsifal :

" Tous les témoignages en font foi Wagner, comme homme, était très affable et de relations charmantes, même à l'égard des Français. Le peintre Renoir, voyageant l'année dernière en Italie et sachant que jamais Wagner n'avait voulu poser devant aucun peintre, espérait fort peu faire le portrait du maître. Il s'était pourtant muni d'une lettre d'introduction perdue en route, et le premier individu qui le reçut fut précisément le peintre russe Joukovski. Comme Renoir lui exprimait le but de sa visite, il avoua de son coté qu'il suivait depuis deux ans Wagner afin de faire son portrait. « Mais restez, dit-il; ce qu'il me refuse à moi, il peut vous l'accorder et quand même, vous ne pouvez partir sans le voir. Renoir resta et fit bien. Mais écoutez-le parler; c'est un vrai tableau que ce récit familier, fait par lettre à un ami, de sa visite à Wagner : 
« J'entends un bruit de pas assourdi par les épais tapis. C'est le maître avec son vêtement de velours à grandes manches doublées de satin noir. Il est très beau et très aimable. Il me serre la main, m'invite à me réasseoir et alors commence une conversation des plus insensées, parsemée de ah, de oh, moitié français, moitié allemand, avec des terminaisons gutturales. Je suis bien content (ah ! oh ! et un son guttural). Vous venez de Paris? Non, je viens de Naples ; et je lui raconte la perte de ma lettre, ce qui le fait beaucoup rire. Nous parlons de tout. Quand je dis nous, je n'ai fait que répéter « Cher maître, certainement, cher maître ! » Et je me levais pour m'en aller. Alors, il me prenait les mains, me refourrait dans mon fauteuil « Addendez encore un peu; ma femme fa fenir. »

Bref, Wagner, entraîné par la gaieté du peintre parisien qui l'amuse, offre de poser le lendemain une demi-heure, à la fois pour le peintre russe et pour le français : celui-ci le prendra de face et celui-là de dos. 

« ...  Le lendemain, j'étais là à midi ; vous savez le reste. Il a été très gai, moi très nerveux et regrettant de n'être pas Ingres. Bref, j'ai, je crois, bien employé mon temps. 35 minutes ce n'est pas beaucoup. Mais si je m'étais arrêté avant, c'était très beau ; car mon modèle finissait par perdre un peu de sa gaieté et devenir raide. J'ai trop suivi ses changements ; enfin vous verrez. A la fin, Wagner a demandé à voir. Il a dit :  " Ah ! ah ! je ressemble à un prêtre protestant. " Ce qui est vrai. Enfin j'étais très heureux de n'avoir pas trop fait four; il y a un petit souvenir de cette tête admirable. »

Voilà comment ce portrait à l'huile, fait à Palerme en une demi-heure par le peintre français Renoir, le 15 janvier 1882, lendemain du jour où Wagner avait terminé Parsifal, est absolument le seul pour lequel le maître ait posé.

... Il a répété à plusieurs reprises que les Français lisaient trop les critiques d'art (ah ! ah ! et un gros rire). « Mais, monsieur Renoir, je sais qu'il y a en France de pons garçons que je ne confonds pas avec les juifs allemands. Je ne puis malheureusement pas rendre la franche gaieté de toute cette conversation de la part du maître. »

Le singulier Wagner que nous avait fait une légende hostile et comme il différait de celui-ci, pris sur le vif ! Quoi d'étonnant à cela? Les vrais génies sont aussi simples dans l'intimité que les faux génies le sont peu. Ceux-ci n'arrêtent pas de poser, qui pour le penseur absorbé, qui pour le mystique exalté. Ce sont de grands comédiens, non de grands musiciens. "

Il est probable que dans ce penseur absorbé et dans ce mystique exalté Adolphe Jullien avait en vue Saint-Saëns et Gounod, qu'il n'aima jamais beaucoup.

Ce feuilleton, écrit trois semaines après la mort de Wagner, coupe court à toutes les légendes qui ont pu courir sur le portrait de Wagner par Renoir, étant rédigé d'après les notes mêmes du peintre. N'a-t-on pas prétendu, parfois, que ce tableau avait été fait de chic (1)? Cette petite calomnie provient probablement de ce que Renoir, en 1893, a donné une réplique du portrait de 1882. Cette réplique, qui était prise pour l'original, acquise par M. Alfred Cortot, le mois dernier, et conservée au Musée de l'Opéra, momentanément exposée au Musée de Rouen (à l'occasion du cinquantenaire de la reconstruction du Théâtre des Arts), a appartenu à Maître Cheramy, qui l'a léguée par testament au Musée de l'Opéra, où elle est entrée en 1914. Pendant la guerre, mon regretté prédécesseur, Antoine Banès, de crainte que quelque fanatique ne lacérât la précieuse toile (estimée seulement 10.000 fr.), l'avait hospitalisée dans son cabinet, et recouverte d'un précieux brocart vert, qu'il soulevait devant les amateurs et rabaissait aussitôt, pudiquement. Lorsque les œuvres de Wagner reprirent leur place, au concert d'abord, puis au théâtre, le second Wagner de Renoir fit de même au musée du théâtre, où il provoque chaque jour l'admiration des uns et l'hilarité des autres. J. G. P.

(1) Cette acception de chic n'est plus employée. Le dictionnaire Littré nous en donne l'explication :
" Terme d'atelier : on dit d'un peintre qu'il a ou qu'il entend le chic, quand il produit rapidement et avec facilité des tableaux à effet. Etymologie : Il est possible que ce mot, dans ce sens, vienne de l'allemand Schick, aptitude, façon, tournure. Faire de chic se prend toujours en mauvaise part, signifiant : dessiner ou peindre d'une manière fausse ou conventionnelle. Lorsqu'un peintre dit d'une oeuvre d'art, c'est du chic, cela équivaut toujours à : c'est faux, c'est mauvais.
Chic ne signifie beauté élégante et rapidité que dans le langage familier des gens du monde, et jamais dans celui de l'atelier. "

Lithographie sur papier Japon National Gallery -Washington (vers 1900)

vendredi 8 novembre 2019

Raymond Bouyer : Dialogues avec les morts. Beethoven et Wagner au camp des alliés.

Raymond Bouyer par Jean Veber 

Un article du critique musical et artistique Raymond Bouyer (1862-1935) paru dans la Revue bleue en 1915, qui apparaît comme une défense et illustration de la musique de Richard Wagner en temps de guerre. À verser au dossier du wagnérisme français au moment des grands conflits. Le texte participe du genre littéraire du dialogue avec les morts, un genre qui remonte à Lucien de Samosate (2ème siècle) et se rencontre assez fréquemment dans la littérature française des 17ème et 18ème siècles. Il donne surtout la parole à Wagner et, maniant la rhétorique du paradoxe, réalise le tour de force de le ranger au rang des alliés de la France.

DIALOGUES AVEC LES MORTS

BEETHOVEN ET RICHARD WAGNER AU CAMP DES ALLIÉS 

La nuit vient tôt. Dès qu'elle tombe, ce Paris sépulcral est accueillant au rêve : sous le ciel rouge de brume ou, bleui de lune, si les vivants ont l'air de fantômes, les défunts revivent dans nos cœurs.

« Ils sont morts, tous ceux que j'aimais », soupire le survivant d'un soir de bataille... Morts, non pas, car ils sont immortels, mais perdus pour nous, ces musiciens aimés, ces grands poètes, des sons qui nous versaient, l'illusion d'un monde meilleur ! Faut-il nous résigner à ne plus jamais tendre notre coupe à leurs enchantements ? L'absence est la plus sûre épreuve de l'amour, et le regret de Beethoven,  car c'est Beethoven qui nous manque : à force de regretter son génie, je vois son image, ce masque endolori, ce front lumineux, physionomie non moins indéfinissable que la musique même. Je le vois, tout près, mais son silence est tel que je n'oserais l'interroger. 

D'ailleurs, il ne pourrait m'entendre. Et sur l'un de ses cahiers de conversation, je me contente, de lire ces mots : « Je ne reconnais ici-bas d'autre supériorité que la bonté ». Beethoven se tait mais une voix, dans l'ombre glacée, parle pour lui :

– Ces mots suffisent, n'est-ce pas, à désavouer l'Allemagne d'un Bismarck qui se targuait de ne laisser à ses ennemis que leurs yeux pour pleurer. Les siens ne pleuraient jamais et seule la sonate Appassionata savait le secret de lui tirer des larmes, en lui parlant mystérieusement des luttes et des angoisses de toute une vie. Oui, Beethoven a fait pleurer Bismarck, comme Orphée domptait les fauves et charmait les monstres ! Beethoven appartient à l'Humanité, comme le ciel à la respiration de la terre vous pouvez donc, Français, le jouer sans remords et le faire jouer sans crainte (1) ...

– Et d'abord, ses origines flamandes.

– Inutile de les invoquer ici ! La musique de Beethoven apparaît « au-dessus de la musique" parce que son art était l'expression de son cœur : ses neuf symphonies, ses trente-deux sonates pour piano, ses dix-sept quatuors qui sont le chef-d'œuvre de l'art instrumental, et sa Messe en ré, son Fidelio, son Egmont, chacune de ses créations semble l'urne qui détient le secret de ce cœur héroïquement tendre. Il a fait parler la musique en l'absence des paroles. On le jouera toujours, à travers les temps. "Beethoven, c'est l'âme allemande, et le grand Allemand, c'est Beethoven », a dit le plus grand de vos poètes français, pour ne pas nommer Goethe (2) ; moi, tout Saxon que je suis, j'ai préféré l'appeler "le Mage divin", ce révélateur, ce grand consolateur qui ne connut jamais de consolation Aussi bien, dès ma jeunesse, avais-je rendu visite à son génie, et j'étais sorti de sa pauvre demeure faubourienne relevé, ennobli à mes propres yeux (3). 

— Mais qui donc êtes vous, pour me parler si fraternellement de notre dieu ? 

... Je me retournai ; je reconnus Richard Wagner, son profil de sorcier, son menton de vieille fée volontaire dans le collier suranné de barbe neigeuse, et son front monumental comme le burg où dort la Walküre.

– Le grand Allemand, si ce n'est Lui, c'est Vous ? Ne protestez pas ! Nous sentons aujourd'hui mieux que jamais que votre génie paraît admirablement répondre à la définition la plus actuelle de l'âme germanique... Nous aimons, en ces soirs d'automne, à retrouver en vous ce que nous découvrons en elle, la grandeur imaginative, la majesté despotique, ou plutôt la mégalomanie créatrice qui veut asservir l'univers à ses lois et qui met ses devoirs à la merci des droits qu'elle s'arroge ; l'aspect cyclopéen de la Tétralogie suppose une « organisation » géante ; avant la plus formidable des guerres, le plus ironique des novateurs français n'appelait-il pas cette Tétralogie « le Bottin des Leitmotive » (4) et ne daubait-il point « l'hystérie » constamment grandiloquente de vos héros amoureux ? L'Ogre du Kolossal procure encore un certain malaise à chacun de nos Petits-Poucets de l'impressionnisme ; ils fredonnent à travers les murmures de la forêt, pour se donner une contenance. Mais ce n'est pas vous qu'on accusera jamais d'avoir eu peur de l'emphase !

– Les délicats sont malheureux ... et je crains que le goût tout récent du rare ou du simple n'ait encore une fois brouillé l'ironie française avec l'éloquence !

– Croyez-vous ? Les vastes événements ne renouvellent pas seulement les sensibilités individuelles et les consciences, mais l'image ou l'idée, qu'elles se font de ce qu'elles ont le plus passionnément aimé. Dorénavant, le nom de Wagner évoque uniquement la chevauchée des Walkyries retentissantes, la théorie barbare de ces jeunes déesses, ivres de carnage et de sanglante ambroisie. Votre nom, maintenant, sonne les pas de leurs chevaux sur les sommets, dans l'ouragan fulgurant des nuées ; votre nom dépeint les géants aux prises : Fafner assommant Fasolt, Hagen égorgeant Gunther et Wotan punissant la fille de son désir d'avoir trop bien compris l'énigme de son cœur. Wagner, en 1915, est devenu synonyme de bataille gigantesque et de cliquetis d'épées. 

- Beau compliment, ma foi ! Portrait flatteur ! Autant m'accuser, mon cher Monsieur, des massacres de Belgique et de l'incendie de Louvain !  Autant dire que les flammes vengeresses du Walhall se sont communiquées à ces bibliothèques séculaires qu'un vieux sage de l'antique Egypte appelait le trésor de l'âme ! Pourquoi ne pas ajouter aussitôt que c'est mon bras qui brandit le marteau du dieu Thor sur les toits de vos cathédrales ? Vous possédez bien certains érudits pour faire remonter au Faust plus que centenaire de Goethe la responsabilité des heures présentes !  Et dire que pas un de vos prétendus mélomanes, qui brûlent aujourd'hui, sur un tel bûcher, ce qu'ils adoraient hier, ne s'est avisé de la signification vraie ,de la plus significative de mes œuvres ! Le Crépuscule des Dieux, la fin de nos vieilles divinités coupables, ce titre seul ne vous dit rien, déjà ? Le geste d'une ex-Walkyrie, rendant aux filles du Rhin l'Or maudit, ne vous paraît point symbolique ? 

- Les artistes se garderaient bien d'assimiler votre héroïne aux voleurs de pendules... 

- C'est quelque chose ! Et les dernières paroles de ma Brunnhilde ne vous suggèrent donc aucun doute sur mes prétendus crimes allemands ? II est vrai qu'au théâtre on n'entend pas un traître mot de ce que j'ai voulu proclamer dans une lueur d'incendie surnaturel ; on dirait qu'en ces mauvais lieux la musique est faite pour étouffer le verbe pensant sous ses caresses de femme et je savais si bien qu'une telle péroraison serait supprimée que je n'ai pas écrit de musique sur les trente vers qui résument la «moralité de mon quadruple drame. Que dit-elle, en effet, ma Brunnnilde ? " Vous, Jeunesse en fleur et survivante, retenez et comprenez mes paroles... La race des dieux a passé comme un souffle, le monde que j'abandonne est désormais sans maître : le trésor de ma science divine, je veux en faire part à l'univers. Ni l'opulence, ni l'or, ni la grandeur des dieux, ni maison, ni domaine, ni pompe du rang suprême, ni les liens fallacieux de tristes conventions, ni la rigoureuse loi d'une morale hypocrite ... dans la douleur comme dans la joie, seul nous rend bienheureux l'Amour ! " Elle chante l'Amour, le terrestre et divin Amour qui va s'épanouir comme une aurore boréale avec l'Humanisé naissante, sur les ruines calcinées de la toute-puissance, de la richesse mal acquise et de la force brutale ; et, dès qu'elle s'est tue, la Liebeserlösung, pure lumière, plane avec les premiers violons, divisés sur les sombres rumeurs de l'abîme... Dans le silence des voix, l'orchestre affirme que la mort volontaire de Brunnhilde exprime autre chose que l'enivrement de la destruction. 

— Oui, la belle mélodie, presque italienne...

— Le mot, que vous voulez méchant, ne me blesse pas, car je n'ai jamais cessé de crier à mes compatriotes : " Du chant, du chant, Allemands que vous êtes !" Mais en vérité, Monsieur le dilettante, vous ne percevez là qu'une chaude mélodie, et ce sacrifice rédempteur ne vous éclaire pas encore sur les intentions du musicien-poète ? Et ce feu vengeur, ne projette aucun éclair sur l'Olympe ténébreux du crime ?  Le premier qui m'ait compris, parmi tous vos critiques, après le génial et clairvoyant Baudelaire, a dit profondément : « C'est le but de toute grande tragédie de nous consoler de la mort des héros par les vérités qu'ils affirment (5)." Et ce devrait être aussi le résultat de ces grandes épopées, sonores de renseigner l'auditeur sur le dessein de l'auteur ! Mon décor, je vous l'accorde, est fort germanique mais, par delà l'antique mythologie nationale, ne pressentez-vous pas le jour mystérieux dont s'illumine, à ma voix, la vieille forêt de notre passé ? Ne lisez-vous pas la pensée religieuse, et toute chrétienne, qui survole, comme vous dites à présent, ces vieux mythes farouches ? A défaut même du livret, rappelez-vous les thèmes que, peut-être, vous n'entendrez, jamais plus, penchez-vous sur le miroir sonore de l'orchestre qui révèle hautement l'essence de ma pensée, vous sentirez alors ce qu'il y a d'universel et d'humain, de plus qu'allemand, dans mon œuvre. Aussi bien, une oeuvre de cette envergure dépasse-t-elle ses propres limites, comme la bonne peinture contient un au-delà mystérieux qui va plus loin qu'elle, comme la musique vraiment inspirée semble  au-dessus de la musique ; on l'a dit de Beethoven, et peut-être accorderez-vous à son infatigable héritier d'avoir entrevu cette terre promise au poète.

— Un ami de Beethoven (6) a pu dire que, " si grand qu'ait été son art, son cœur lui était encore infiniment supérieur."

— Aussi l'ai-je toujours proclamé bien haut le plus grand de tous ! Voyez, cependant, combien l'oeuvre d'art et d'émotion dépasse le moi de son auteur et l'atmosphère de son temps, et comme elle triomphe tôt ou tard des préventions que le caractère du poète ou de sa race peut fournir aux palinodies de ses timides adorateurs ! L'oeuvre, comme l'arbre, a ses racines dans la terre fangeuse et ses mélodieux rameaux en plein ciel. 

— " Nous avons perdu toute sentimentalité ", déclare l'Allemagne de 1915 par la bouche prosaïque du sous-homme qui croit remplacer le chancelier de fer en occupant son fauteuil. 

— Eh bien ! mon œuvre a toujours dit le contraire : évoquez Senta, la pieuse Elisabeth, le vieil Hans Sachs qui ne veut pas s'avouer à lui-même son amour beethovénien pour la jeune Eva ; dans mon œuvre entier, dans l'oeuvre et la mission de ma vie, tout crie et chante renoncement, sacrifice et rédemption par l'Amour ; tout dit ce mot qui plaisait entre tous à votre poète souverain : Délivrance ;  et la vague langue universelle de l'art musical ne fut-elle pas adoptée par une âme de poète pour élever son rêve au-dessus de toutes les contingences positives de l'espace et du temps ? Ce rêve supérieur, je ne trahis pas plus ma race en le définissant que vous ne trahissiez la vôtre en l'applaudissant. J'ajoute, Monsieur, que je vous sais un gré particulier de n'avoir pas invoqué, ce soir, certaines brochures que mes adversaires non musiciens ne manquent jamais de me jeter à la tête et j'espère que vous sentez silencieusement combien la pure envolée d'un compositeur domine la prose éphémère de ses écrits...

— On vous accuse ici d'avoir, dans l'ivresse de vos tardives victoires musicales, flatté l'instinct dominateur de votre race et vanté sa supériorité sur la décadence élégante de la vieille Europe. 

— Un Français va-t-il me reprocher d'avoir été patriote ? Mon tort est d'avoir confondu la vie parisienne avec l'âme française ; mon erreur d'un jour fut celle de tout Allemand qui voyage ; en dépit d'Offenbach, l'esprit n'est pas fait pour nous mais le père de Lohengrin avait la hautaine conviction de faire la guerre au matérialisme. 

— Aujourd'hui le matérialisme a changé de camp...

— Qu'y puis-je, et dois-je anéantir ou raturer mon œuvre qui chante pour toujours la romantique victoire de l'Idéal?

— Maître, on prétend que vous auriez signé des deux mains le manifeste de vos 93 intellectuels (7)...

— Et de quel droit y met-on ma signature posthume ? Pourquoi ? parce que mon fils l'a signé ? Ce pauvre Siegfried ! Il avait, pourtant quelques dispositions pour l'architecture...

Sur le front paternel avait glissé l'ombre d'un nuage... Il entendait sa Siegfried-Idyll, il revoyait la surprime faite à Mme Wagner sur le perron de Triebschen, l'intimité jaseuse d'un petit orchestre amical où Richter égrenait de rares notes de trompette tandis que l'espérance illuminait le matin, ce printemps du jour... Et moi je réfléchissais au danger de porter un grand nom : je pensais à, la Grèce de Léonidas et de Byron, " à la divine feuille de mûrier " où s'est épanouie la chrysalide de la conscience humaine (8), et menacée désormais par les déjections des corbeaux de Wotan ; je pensais à la Roumanie, trop oublieuse de ses ruines antiques et des Romains de Trajan ; je pensais à la rêveuse Allemagne que l'enthousiasme de la baronne de Staël n'a pas inventée, à l'Allemagne de Goethe, de Kant et de Beethoven, idéalement grisée d'avenir pacifique ou d'amour fraternel. 

Nous nous taisions chacun dans notre songe. Richard Wagner arpentait fébrilement la nuit, du pas nerveux dont il se promenait avec son grand chien, dans l'ombre douce de Wahnfried. Brusquement, il marcha sur moi, tel le dieu voyageur arrêtant de son épieu le fer de Siegfried.

— Le manifeste des 93 a tout nié mais est-il absolument vrai, Monsieur, que le portail de Reims est méconnaissable ? 

— Hélas !

—Alors, à mon Parsifal de vous crier pour moi qu'il rougit d'être allemand.

J'allais répondre. Il avait disparu. Mais, depuis ce rêve, j'aperçois constamment Beethoven et Wagner au camp des Alliés. 

RAYMOND BOUYER. 


(1) Depuis la rédaction de ces lignes, M. Camille Chevillard a courageusement inscrit la Symphonie héroïque à son premier programme et l'a magistralement dirigée devant une salle comble. C'est la première victoire française de Beethoven, en 1915. [Alexandre Camille Chevillard (1859-1923), compositeur et chef d'orchestre français. Comme chef d'orchestre, il privilégiait la musique des romantiques allemands (Wagner, Liszt...) et russes, n'ayant que peu d'estime pour celle de ses contemporains français, bien que dans les faits, il en ait dirigé beaucoup... Ndlr]
(2) Ce poète est Victor Hugo, dans William Shakespeare, en 1864. 
(3) Voir Ma visite a Beethoven, parue, traduite en français par Duesberg, dans la Revue et Gazette musicale de Paris, 1840, n° 65, 66, 68 et 69.
(4) [Debussy. Ndlr]
(5) Schuré,  Le Drame musical : Wagner.
(6) Schlosser, cité par M. Teodor de Wyzewa, dans Beethoven et Wagner.
(7) Le Manifeste des 93 (également intitulé Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées) est un document de propagande daté du 4 octobre 1914 qui fut publié en Allemagne sous le titre Aufruf an die Kulturwelt (et traduit en français dans La Revue Scientifique du 2ème semestre 1914). Il exprime, au début de la Première Guerre mondiale, une réaction des clercs allemands aux accusations d'exactions — dommages collatéraux pourtant bien réels — portées contre l'armée allemande à la suite de l'invasion de la Belgique neutre. Il fut signé par 93 intellectuels allemands (d'où son nom). On retrouve principalement dans cette liste des prix Nobel, des scientifiques, des philosophes, des artistes, des médecins, et des enseignants de renommée internationale.
(8) Définition de la Grèce par Renan.