dimanche 9 décembre 2018

Que lisaient les filles de Cosima à Triebchen ?

Un exemplaire de février 1867
Une lettre de l'été 1869 adressée de Triebchen par Cosima von Bülow à sa nouvelle amie Judith Mendès (née Gautier) à Munich nous confie ce charmant détail familier : Cosima a abonné ses filles à La poupée modèle, journal des petites filles, une version pour enfants du Journal des Demoiselles, une revue destinée aux filles de 14 à 18 ans des milieux aisés. La famille Thiéry, propriétaire du Journal, lança dès  1863 cette version pour jeune enfant. Comme l'abonnement devait se prendre obligatoirement le 15 novembre pour une durée d'un an, on peut supposer que Cosima prit l'abonnement en date du 15 novembre 1868. 

Judith Mendès avait passé 10 jours à Lucerne en juillet 1869 et avait loué des liens amicaux avec les enfants de Cosima, qui l'avaient adorée, au point que Judith avait proposé à Cosima de lui envoyer une de ses filles à Munich, alors qu'elle y séjournait au mois d'août, ce qui ne s'était pas réalisé car Cosima craignait que sa belle-mère von Bülow n'en profitât pour lui retirer son enfant.

Réclame pour La poupée modèle dans Le petit journal en 1867

Décès de Sissi - La une du Welt-Blatt.


Feuilleton : L'oeuvre wagnérienne en France, par Catulle Mendès, 2ème partie.

Pour lire l'introduction et la première partie de l'essai, cliquer ici

Catulle Mendès
II QUELLE ŒUVRE WAGNÉRIENNE  DOIT MAINTENANT ÊTRE REPRÉSENTÉE? 

L'excellent Pasdeloup, devenu directeur du Théâtre-Lyrique, avait formé un beau et rationnel projet  : mettre à la scène tous les drames de Richard Wagner dans l'ordre chronologique de leur composition. Après Rienzi  ( « Dout n'est bas à tétaigner dans Rienzi ! » disait Wagner en son français tudesque), il nous aurait donné le Vaisseau fantôme, Lohengrin, Tristan et les Maîtres chanteurs de Nuremberg, puis, les années s'écoulant, le Prologue et les trois parties de l'Anneau du Nibelungen, puis Parsifal. Ainsi l'âme française aurait gravi, degré à degré, jusqu'au faîte suprême, toute l'oeuvre.

Ce projet sera-t-il repris ? Il en faudra longtemps attendre l'accomplissement entier. Chose pénible à constater en France, il n'existe pas à 1'heure actuelle ni n'existera de longtemps un théâtre, subventionné ou non, en état de faire, même en deux ou trois ans, ce que l'Opéra de Munich fait en un mois. Ah ! ici, éclate la supériorité des scènes allemandes sur les nôtres ! et, de cette supériorité, la cause ? le zèle. Momentanément, nous en sommes réduits, pour désigner la première œuvre de Richard Wagner qui. a l'Opéra, devra suivre Lohengrin et la Walkyrie, à tenir compte de l'opportunité et des plus ou moins grandes probabilités de succès. Je crois qu'il faut d'abord renoncer à la pensée de jouer actuellement Siegfried ou le Crépuscule des Dieux. D'abord parce que c'était la volonté formelle de Richard Wagner, volonté qui ne céda pas sans colère au caprice du roi Louis II, que le Prologue et les trois parties de l'Anneau du Nibelungen ne fussent point donnés séparément au public et, aussi, parce que la magnifique réussite de la Walkyrie est un précédent dont il serait peut-être imprudent de s'autoriser : si la Walkyrie, quoique radicalement liée aux autres drames de la tétralogie, forme un drame qui, en somme, peut en être isolé, il n'en est pas de même pour Siegfried et le Crépuscule ; attendons, pour entendre ces deux admirables parties d'un admirable tout, que l'Anneau du Nibelungen puisse nous être donné en quatre soirées consécutives ; alors, presque inimaginable à qui ne la connaît que par des fragments, apparaîtra le miracle de la plus colossale des épopées tragiques.

Parsifal ?

Avec un ferme vouloir dont nul ne saurait lui faire reproche, la veuve de Richard Wagner réserve cet auguste chef-d'œuvre au théâtre de Bayreuth.

Seuls donc s'offrent à notre choix Rienzi, le Vaisseau fantôme, Tannhäuser, Tristan et Yseult, les Maîtres chanteurs. Malgré les beaux « morceaux » dont abonde Rienzi et l'émotion déjà wagnérienne qui s'en dégage, cet opéra diffère peu, quant à la forme, des musiques française, italienne ou allemande, qui enthousiasmaient en 1830 le jeune Richard Wagner plus ressemblant au personnel idéal du poète-musicien, du « ton-dichter », le Vaisseau fantôme, quoique l'admirable poème en égale, par la simple et poignante grandeur, les chefs-d'œuvre du théâtre grec, quoique, très souvent, l'expression musicale y atteigne à une intensité qui n'a pas été dépassée, demeure un ouvrage de transition. Il me semble que Rienzi, et le Vaisseau fantôme, qu'il faudra, certes, jouer à l'Opéra de Paris, ne s'y devront montrer, pour la première fois, qu'en leur lieu dans la série chronologique de toute l'oeuvre wagnérienne.

Tannhäuser enthousiasme à l'extrême beaucoup de wagnéristes ; c'est mon avis que leur admiration ne se méprend point. Si quelques médiocrités sont encore sensibles en certaines scènes, vers le milieu de 1'oeuvre, tout le premier acte, - tel qu'il fut, parachevé, - et tout le troisième réalisent vraiment l'idéal wagnérien ; et voici, par la suprême beauté, la suprême émotion.

Ce serait donc pour les vieux wagnéristes une très grande joie de revoir Tannhäuser sur la scène de l'Opéra, joie où se pourrait sans doute mêler quelque fierté, puisque nous sommes ceux qui jadis l'acclamèrent quand tant d'autres le bafouaient ! Mais j'avoue que, justement, cet insuccès d'autrefois fait naître en moi quelque hésitation. Ils ne doivent pas être tous morts, ceux qui situèrent la Bacchanale du Venusberg et le Retour de Rome, puisque nous vivons encore, ah! si vieux, nous qui les applaudîmes. Abonnés, ils sont dans les loges où ils furent, ils s'asseoient dans les fauteuils où ils s'assirent. Est-il généreux, lorsque nous avons déjà obtenu leur admiration, ardente ou résignée, pour d'autres oeuvres wagnériennes, qu'ils ne connaissaient pas, de la leur demander pour une œuvre qu'ils se souviennent d'avoir méprisée ? N'y a-t-il pas quelque abus de la victoire, à les contraindre de se déjuger, si précisément ? Et en même temps que cruel, cela n'est-il pas imprudent, quelque peu ? La haine contre le Beau est vivace. Il ne faut pas croire que les hommes portent sans colère le despotisme du génie ; le moindre prétexte leur est bon, quelquefois, pour tenter de le secouer. Ne donnez pas ce prétexte au public mondain, – j'entends les hommes, car l'âme féminine est à jamais possédée par l'émotion wagnérienne ; ne chatouillez pas, d'une taquinerie dans le triomphe, des enragements moins assoupis qu'on ne croit, et auxquels ne manqueraient pas de prêter aide, dès la première occasion, tant de musiciens que l'on ne saurait blâmer, en somme, - car qui donc ne songe pas à soi-même ? - , de souffrir impatiemment le voisinage d'une grandeur par où leur petitesse paraît plus petite encore. Autre chose: pourriez-vous affirmer que quelques notes adroitement communiquées çà et là aux journaux, - déjà, on en publia, l'an passé, à ce propos, d'assez perfides - n'attribueraient pas à la famille de l'illustre mort le projet de prendre, par la représentation actuelle de Tannhäuser, une revanche, presque patriotique, de la défaite ancienne ? Et qui sait si de bonnes gens ne pourraient pas être mis de méchante humeur par cette sournoise insinuation ? Oh! je sais que voilà de bien petits sujets d'appréhension quant au succès d'une œuvre telle que Tannhäuser ; et ils ne devraient pas même entrer en ligne de compte, si, parmi les drames wagnériens, de celui-là seul la représentation était possible. Grâce à Dieu, d'autres chefs-d'œuvre nous sont offerts, et plus sublimes encore !

Voici les Maîtres chanteurs de Nuremberg, voici Tristan et Yseult. Admirable alternative entre deux souveraines merveilles ! Quel que soit le choix où l'on s'arrête, même ceux qui l'auront combattu s'en montreront satisfaits. 

Pourtant, examinons les choses de près. Les personnes qui inclinent vers les Maîtres chanteurs, entendons-nous bien je considère ici, non pas la valeur des œuvres, mais l'opportunité de leur représentation immédiate, - en donnent pour raison les quelques « airs », les quelques ensembles « chantants » de la comédie wagnérienne, et, surtout, la « fantaisie», la « légèreté », la « gaieté » que le poète-musicien y a prodigalement répandues,- qualités qui semblent au premier abord plus concordantes à la frivolité dont on accuse notre race. Ce raisonnement n'est que spécieux. C'est précisément parce qu'il y a de la « gaieté » dans les Maîtres chanteurs que la représentation n'en devrait pas être tout à fait proche. Car cette gaieté n'a aucun rapport avec la belle humeur française car elle est allemande, absolument allemande, cent fois plus allemande que la rêverie de Lohengrin, que le symbolisme de l'Anneau du Nibelugen et surtout que la passion de Tristan et Yseult. Le rire des Maîtres chanteurs est national ; et, si les passions et les douleurs sont compatriotes de tous les vivants, soyez bien persuadés que la « drôlerie » d'une nation ne peut pas être naturalisée en une autre nation. En voulez-vous, par un exemple, une preuve? Les drames shakespeariens, arrangés, dérangés, shakespeariens tout de même, ont été représentés en France avec d'éclatants succès, mais, malgré de nombreuses et adroites adaptations aucune des comédies de Shakespeare, aucune de ces extraordinaires farces qui, jouées à Londres, sur le théâtre d'Irving, soulèvent d'inextinguibles rires, n'a pu « réussir » en France, sinon par les parties de délicatesse et de charme, en un mot, n'a fait rire ! Au contraire, en Allemagne, Comme il vous plaira, le Songe d'une nuit d'été, les Joyeuses Commères de Windsor, la Méchante Femme mise à la raison, sont aussi populaires que Macbeth, Hamlet, Othello, le Roi Lear ; et j'ai vu se tordre aux lazzis, aux calembredaines de Bottom, les troisièmes galeries des théâtres de Munich ou de Cologne. Pourquoi la joie anglaise n'amuse-t-elle pas en France, et amuse-t-elle en Allemagne ? A cause, ici, de la différence des races ; à cause, là, de la ressemblance, de la presque similitude des races ; le Latin ne pouffe pas de ce qui divertit le Saxon jusqu'à l'excès ; le Germain s'en esclaffe, étant frère du Saxon. Non, le rire n'est pas transportable d'un peuple à un autre peuple, à moins que leur origine ne soit commune. Combien nous fûmes égayés, et le sommes encore et le serons toujours par la belle verve fraternelle du délicieux Rossini! C'est pourquoi je crains que la sérénade de Beckmesser ne laisse froids les spectateurs de l'Opéra de Paris, les soirs d'abonnement, et, plus encore, les soirs de représentation à prix réduits. Et ce n'est pas seulement le rire qui est national dans les Maîtres chanteurs, c'est presque toute l'oeuvre par les caractères, par les mœurs, et par la gloire d'une date à laquelle la patrie de Richard Wagner doit son rayonnement sur le monde. Est-ce que, véritablement, il est concevable à l'universalité des esprits français, j'entends des esprits simples, - je pense toujours à la simple et sensible foule quand je parle du génie, comme je ne pense qu'aux lettrés quand je parle des talents délicats, - ce populaire Nurembergeois, Hans Sachs, cordonnier, poète, apôtre? Est-ce que le vaste public s'intéresserait, même pour se railler d'eux. à ces Maîtres chanteurs, pesants et pédants, qui riment leurs vers sur leur établi, gens de métier même dans l'art, maniant la plume avec la rudesse qu'il faut à l'outil, si vrais, si prodigieusement comiques, mais si allemands! (Tenez, je me souviens que Richard Wagner me dit une fois, comme nous nous promenions en barque sur le lac de Lucerne : «Vous avez eu les cours d'amour en Provence! C'est là, parmi les troubadours et les belles dames qui jugeaient les poésies et furent gravement expertes en les cas de tendres contestations que j'aurais placé l'action des Maîtres chanteurs, si j'étais Français. ») Est-ce que, vraiment, un peuple catholique, chez qui la Réforme éveille, avec d'ataviques sursauts de fanatisme, des souvenirs de rouges tueries et des remords de persécution et d'exil), pourrait pleinement comprendre, partager la joie glorieuse de l'hymne dont la pensée allemande et la foi allemande, délivrées, fêtent le grand Hans Sachs? De sorte que, en réalité, dans les Maîtres chanteurs, les seules amours d'Éva et de Walter sont parentes à nos âmes. Eh ! je sais bien que l'œuvre triompherait par l'universalité du symbole, par l'intensité de la vie, par l'exubérance de la joie tout de même perceptible à travers la différence des races, et par le prodige de la perfection musicale ! Qu'on la joue demain, je m'en réjouirai ardemment, et j'applaudirai avec fureur. Mais ma joie serait plus grande encore, plus exempte d'inquiétude, retardée de deux ou trois ans, jusqu'aux jours où, sous aucun prétexte, le triomphe de l'art wagnérien en France ne pourra plus être mis en question.

Et nous avons Tristan et Yseult !

Non sans chagrin, non sans révolte,  je m'impose dans cet article de ne pas me laisser emporter à mes enthousiasmes ; j'oblige ma pensée et ma phrase à la modération. J'écris dans l'intention d'être utile, pratique, opportun. Je n'exprimerai donc pas ici, l'ayant, d'ailleurs, vingt fois écrite et parlée, mon intense admiration pour le plus miraculeux drame d'amour qui ait été écrit par un être humain. Dans Tristan et Yseult, au point de vue passionnel, l'impossible a été plus que réalisé, l'Indépassable a été franchi. Toutes les âmes aimantes et souffrantes de l'humanité, tordues, saignent dans ce poème leurs délicieuses blessures. Ce sont ici les Noces suprêmes de l'Amour et de la Mort. Ici se conjoignent les jumelles éternités du baiser et du néant. Rien qui appartienne spécialement à telle ou telle race, tout qui appartient à tous les êtres. Non seulement il importe peu que la scène se passe en Cornouailles ou à Kerleon, que le roi Marke soit trahi par Tristan, que Tristan soit trahi par Melot ; non seulement il est oiseux de se demander si la passion de Tristan pour Yseult et d'Yseult pour Tristan est née d'eux-mêmes ou du breuvage d'amour si voisin du breuvage de mort, que leur versa Brangaene, mais il n'importe pas davantage que Tristan soit Tristan, et qu'Yseult soit Yseult. Ils ne sont pas eux-mêmes, en effet, ils sont, depuis toujours, pour toujours, à travers les universels avatars de l'existence et du trépas, l'amante et l'amant, plus que cela, l'amour même ils n'ont pas de moment, ayant la perpétuité. André Chénier, dans le projet d'un poème qu'il n'écrivit point, parle de l'Ombre qui existait avant le surgissement de la lumière, avant que l'ombre fût due, comme à présent, à 1'extinction de la lumière ; c'est à cette Ombre, inconcevable aux yeux vivants, à cette Ombre faite des ténèbres antérieures à l'espérance du premier soleil, ou postérieures à l'oubli d'une dernière étoile, qu'aspirent, comme à un inéveillable lit d'hymen, les forcenés et purs amants, le Couple par excellence. Et, dans ce vertige de deux êtres vers l'inexistence, nulle philosophie. Richard Wagner a lu pour la première fois Schopenhauer, pendant qu'il travaillait à Tristan et Yseult, coïncidence peu digne d'être signalée d'ailleurs, l'oeuvre, alors, étant presque achevée ; et il y avait longtemps que, comme le Bouddha au jardin des Bambous, Richard Wagner portait en lui, en l'immensité pensive de son génie, cette dualité une, exquise et funèbre, infinie, l'Amour et la Mort. Et, en même temps qu'énorme, cette conception est accessible à tous. Les sublimes cœurs s'y reconnaissent ! les cœurs humbles sentent qu'elle ne leur est pas étrangère. Elle tourmente, charme, déchire, enchante les âmes même qui sont incapables de s'y égaler longtemps. Pas une femme, pas un homme qui, aimant , - et si l'homme et la femme n'aiment point, à quoi sert qu'ils vivent ou meurent ? - n'aient eu un instant de l'éternité délicieuse et douloureuse de Tristan et d'Yseult. Quiconque aime a voulu mourir, pour aimer davantage ! Et le tombeau est un lit de noces, définitif. C'est pourquoi, sans parler d'une facilité relative d'interprétation, Tristan et Yseult me paraît, de tous les chefs-d'œuvre wagnériens, celui qui, le plus immédiatement, le plus profondément, le plus à jamais, conquerra l'âme française, où triomphe plus qu'en aucune autre la Passion, avec ses sublimités et ses maladies. Esprit, cœur, sens, tout notre être sera pénétré, envahi par cette douce et formidable éruption d'amour Et elle nous enchantera et nous torturera et nous affolera. Étonnement des penseurs, enthousiasme des artistes, elle dominera, par l'amour, toute la multitude ; saine ivresse des simples et morphine des détraqués.

(A suivre)

samedi 8 décembre 2018

Feuilleton : L'oeuvre wagnérienne en France, par Catulle Mendès, 1ère partie.

Catulle Mendès a rédigé de nombreux articles de presse consacrés à l'oeuvre et à la personne de Richard Wagner. On lui doit aussi un roman à clé et des essais dans lesquels il évoque la personnalité et les opéras du maître :
  • Le Roi Vierge, Paris, E. Dentu, 1881.
  • La Légende du Parnasse contemporain, Bruxelles, Auguste Brancart, 1884.
  • Richard Wagner, Paris, G. Charpentier et Cie, 1886.
  • L'oeuvre wagnérienne en France, in La Revue de Paris, 15 avril 1884.
  • L'oeuvre wagnérienne en France, Pages nouvelles. Tristan et Iseult, Paris, Eugène Fasquelle, 1899.

La Revue de Paris du 15 avril 1894 publiait un essai de Catulle Mendès intitulé L'oeuvre wagnérienne en France, qui nous semble avoir été oublié, sans doute parce qu'il pose des questions sur la manière de monter les opéras de Wagner qui nous semblent aujourd'hui résolues. Mais ce texte, qui contient ici et là des réflexions admirablement formulées, intéressera le lecteur passionné d'histoire de l'opéra. Il témoigne d'une problématique aujourd'hui dépassée, plaide pour que les opéras soient joués dans leur langue d'origine et magnifie le poème tel que Wagner le composa. Voici la première partie de l'essai de Catulle Mendès. A suivre donc.

L'OEUVRE WAGNÉRIENNE EN FRANCE

La représentation, à Bruxelles, de Tristan et Yseult, - représentation triomphale quant à l'œuvre elle-même, et qui fait le plus grand honneur au très ardent et très savant chef d'orchestre Philippe Flon, aux chanteurs Cossira et Séguin, et aux directeurs du théâtre de la Monnaie, - actualise des questions importantes qu'il faut enfin résoudre s'il est possible.
     
Ces questions sont au nombre de trois, principales. Les œuvres wagnériennes doivent-elles être représentées sur les théâtres de France? 
       
Dans le cas de l'affirmative :
       
Quelle œuvre wagnérienne doit, maintenant, être représentée ? 
       
Et, le choix fait:
       
En quelles conditions l'œuvre choisie devra-t-elle être représentée ?
       
J'examinerai avec toute l'attention dont je suis capable ces trois points. Il y a lieu de craindre que ma pensée librement exprimée n'irrite quelques vanités, ne semble fort impertinente a beaucoup d'ignorances et même ne choque, ce qui me sera pénible, l'opinion de plusieurs hauts et bons esprits ; je ne me hasarderais pas à les contredire si je ne puisais quelque assurance dans ma longue fidélité à l'art wagnérien, et surtout si je n'avais la conviction que je servirai, en parlant avec franchise, à son triomphe définitif.

I. 
LES ŒUVRES WAGNÉRIENNES DOIVENT-ELLES
ÊTRE REPRÉSENTÉES EN FRANCE

Ecartons tout d'abord une objection surannée. Nous ne sommes plus aux heures d'irraisonné et turbulent patriotisme où Richard Wagner devait être éloigné de l'admiration française parce qu'il est Allemand. Ceux-là mêmes qui se rappellent encore la médiocre et vaine bouffonnerie où il oublia un instant la sympathie très vive et très attendrie qu'il eut pour notre pays, trouvent une excuse à sa brève mauvaise humeur dans l'extraordinaire déni de justice dont l'insulta Paris lorsque, exilé de sa patrie et pauvre et presque vagabond, il venait nous demander, en échange de son génie offert, l'accueil, l'encouragement et la gloire. D'ailleurs, que de jours ont passé depuis ces choses et la mort est réconciliatrice. Il n'y a plus à redouter le chauvinisme exaspéré de quelques journaux dont les rédacteurs n'étaient pas tous Français, ni les facétieux tumultes de la rue. Nous sommes en présence, non plus d'un homme né à Leipzig, mais d'un esprit qui, par son immense envergure, s'éploie au delà des Frontières et s'universalise.

La seule objection sérieuse à la représentation des œuvres wagnériennes sur les théâtres de France provient précisément d'un respect religieux pour cet esprit.
    
Un certain nombre de nobles et graves artistes, jalousement dévots aux sublimités de Richard Wagner, sont convaincus que, dans l'état actuel de nos théâtres, elles ne sauraient être révélées totalement à notre public ; conséquemment, ils réprouveraient la représentation sur la scène française de Tristan et Yseult, par exemple, de même qu'ils n'ont pas approuvé celle de la Walkyrie.
       
A un point de vue absolu, ils ont raison.
     
Oui, il est malheureusement certain, il est malheureusement indéniable que, tels que jusqu'à ce jour ils ont été donnés à l'Opéra de Paris, les chefs-d'œuvre du maître de Bayreuth ne nous ont pas livré leur beauté entière ; les ayant écoutés, nous ne les avons pas entendus dans le vrai sens de ce mot. 

Pourquoi?
     
Pour des raisons multiples.
   
Celle qui, la première, apparaît, c'est l'insuffisance et souvent le ridicule du texte français des poèmes; et ceci est d'autant plus fâcheux qu'on n'y saurait remédier qu'à demi : une vraiment belle traduction, en français, des poèmes wagnériens, est impossible.
       
Autre raison, non moins grave :
     
Parmi nos chefs d'orchestre, j'entends parmi ceux que leur notoriété déjà ancienne désigne au choix des directeurs, il n'y en a pas un seul qui soit en effet capable de diriger un drame musical de Richard Wagner selon la conception du Maître et le sens de l'oeuvre.

Cette parole, je le sais bien, semble malséante. Quo i! Il existe en France, glorieusement vieillis dans l'amour et dans l'étude de tant de musiques anciennes et modernes, dess maîtres de chapelle qui, par leur merveilleuse façon d'exprimer Bach,Mozart, Beethoven, Berlioz et Wagner lui-même, ont mérité, non seulement l'admiration de notre pays, mais l'estime de toute l'Europe artiste, et aucun n'aurait en lui l'art de diriger Parsifal ou le Crépuscule des dieux ? Aucun.

Je n'excepte même pas celui qui, salué de nos acclamations reconnaissantes, a consacré toute sa force, tout son admirable zèle et une notable partie de sa fortune à répandre par d'irréprochables concerts la Bonne Nouvelle wagnérienne. Eu continuant avec une volonté jamais détournée, un méthodique enthousiasme et une compétence toujours grandie, l'apostolat inauguré par Pasdeloup, qui fut un musicien médiocre et un fervent initiateur, M. Charles Lamoureux a mérité la gratitude, non seulement des wagnéristes, mais de tous ceux que tourmentait l'inconscient besoin d'un Beau nouveau. Ce me serait une grande peine qu'il se chagrinât de la réserve que je suis obligé de faire même à son égard. Heureusement, il ne fera qu'en sourire. Cependant je suis convaincu de dire vrai en affirmant que, si M. Charles Lamoureux, avec une science qui atteint la perfection mais qui, hélas! - comme disait Frederick à propos de Mademoiselle Rachel, - ne la dépasse pas, nous a donné dans sa plénitude et sa hauteur, non toutefois avec l'éclair qui tremble à la cime, tout ce qu'il y a de musique en l'œuvre wagnérienne, il est demeuré impuissant à nous en communiquer la poésie et le drame. Car il faut toujours le répéter et le répéter encore, même à ceux qui eux-mêmes le proclament, - beaucoup le disent et le croient sans le sentir, - Richard Wagner, en même temps qu'un musicien, est un poète. A mieux dire, il est un poète qui, pour exprimer la pensée et la passion, se sert du double moyen poétique et musical, mystérieusement fondu en une seule réalisation. Quiconque ne le comprend pas ainsi et ne l'interprète pas selon cette compréhension, ne le comprend pas en effet et par suite ne l'interprète pas. Pour diriger la partie orchestrale de son oeuvre, il ne faut pas seulement être un artiste capable de s'assimiler Bach, Haydn, Beethoven, il faut être un esprit intuitif d'Eschyle, de Schakespeare [sic], de Corneille, Hugo. Il faut, surtout, être un tel esprit! il faut exprimer le poème par les moyens instrumentaux, comme Richard Wagner a été, par la musique, le réalisateur de l'idéal poétique. Et M. Charles Lamoureux, en dépit des généreux efforts qu'il doit avoir faits vers un accroissement de sa propre pensée et de sa propre émotion, est resté un trop bon musicien; même dans les inoubliables exécutions de Lohengrin au théâtre de l'Éden, il semble ne s'être que trop peu préoccupé du mystère, de l'idéal de l'œuvre ; il y aurait quelque abus de la stricte discipline orchestrale, chose excellente en soi, à vouloir préciser, d'une implacable métronomie, les vagues battements vers l'Infini de la rêverie aux ailes de cygne.

Qui sait même si, justement par ses magnifiques et infaillibles exécutions de la musique wagnérienne, M. Charles Lamoureux n'a pas contribué à égarer l'opinion publique, à maintenir le préjugé qu'un faiseur d'opéras, même génial, ne pouvait être qu'un Inventeur de mélodies, de rythmes et d'harmonies si, enfin, de même que nous lui devons Richard Wagner compositeur universellement admiré, nous ne lui devons pas Richard Wagner poète presque inconnu ou mal apprécié ?

Osant parler ainsi de M. Charles Lamoureux que notre reconnaissance environne, que dirai–je d'autres maîtres de chapelle qui n'ayant pas, comme lui, l'enthousiaste et toujours grandissante ferveur d'un culte déjà ancien, ne dirigèrent l'orchestre wagnérien que par circonstance professionnelle ou pour faire montre d'éclectisme ? Certes ils sont savants et, depuis longtemps, par de classiques interprétations des hauts chefs-d'œuvre musicaux, ils ont prouvé leur maîtrise. Rien de la musique ne leur est inconnu! Que leur resterait-il à apprendre, puisqu'ils savent Beethoven? Il leur reste à apprendre un art nouveau auquel plusieurs d'entre eux sont restés presque étrangers, sinon réfractaires.

Qu'on m'entende bien, je ne soulève pas ici de questions générales, je ne compare pas tel génie à tel génie, je n; dis pas que la direction de telle œuvre exige plus ou moins (L'art, soit une plus ou moins grande preuve de talent que la direction de telle autre œuvre; je me maintiens strictement au point qui nous occupe. Il s agit d'exprimer les drames de Richard Wagner, et je crois pouvoir affirmer que cette expression exige du chef d'orchestre non seulement une science nouvelle. mais un état d'esprit et de cœur que l'on ne saurait demander à des artistes, même tout à fait supérieurs, qui jamais ne songèrent à s'y hausser. Bien plus, et cela est naturel, car une foi invétérée éloigne des religions nouvelles, Ils ne peuvent pas croire qu'un tel état d'esprit et de cœur soit nécessaire. « Chimère! répondraient-ils volontiers. Est-ce que nous n'avons pas les mouvements? Est-ce que nous n'observons pas les nuances? Est-ce que les instruments de bois ou les instruments de cuivre ne partent pas au moment précis où ils doivent partir? Est-ce que les notes ne sont pas les notes? Ce que notre orchestre joue sous notre bâton irréprochable, n'est-ce pas la partition que nous avons là sous les yeux? n'est-ce pas toute cette partition? » Non! car vous ne lisez pas, car vous ne savez pas lire l'âme de Richard Wagner. Eh! parbleu oui, il faut être un excellent, un érudit, un sûr, un impeccable musicien pour diriger l'orchestre wagnérien, mais il faut, je ne cesserai de le répéter! être autre chose encore. Sous votre bâton magistral, j'entends les bois, j'entends les cordes, j'entends les cuivres, pas toujours, je n'entends pas l'énorme rêve frémissant du poète chantant dans la musique. Lorsque, par un choix trop bienveillant, les directeurs de l'Opéra me confièrent la mission, que j'acceptai avec crainte, de raconter l'Or du Rhin  au public en manière de préface de la Walkyrie, cette circonstance me mit en relations suivies avec un des meilleurs chefs d'orchestre de notre pays, camarade ancien d'ailleurs. Nous parlâmes de l'Anneau du Niebelung, et comme je m'abandonnais à mon admiration avec l'enthousiasme persistant de ma vieille jeunesse, ce chef d'orchestre me dit, l'œil un peu étonné « Alors, vraiment, vous croyez que Richard Wagner est un grand poète? » Eux, ils ne le croient pas! Non, ils ne le croient pas. Et voilà d'où vient tout le mal. Ils ont beau avoir vu, a Bayreuth, à Munich, à Paris, toute la foule battre et s'exalter d'une émotion qu'aucune musique jusqu'alors ne lui avait causée, ils ont beau, cette émotion neuve, la subir eux-mêmes, ils ne la croient due qu'a la seule musique, qu'à l'art qui est le leur ; ils ne se rendent pas compte qu'elle émane invinciblement, car il faut radoter toujours la même chose puisqu'on ne veut pas l'entendre une bonne fois, qu'elle émane du plus ardent des foyers poétiques qui aient jamais brûlé en un être humain, et que ce qu'ils prennent pour son origine et pour toute sa cause n'est qu'un de ses moyens de manifestation. De là les exécutions orchestrales de l'Opéra, excellentes, mais insuffisantes, où rien ne fait défaut, mais où presque tout manque, puisqu'il y manque en effet la communion avec le génie poétique de Richard Wagner.

D'autres raisons s'opposent à la représentation en France des mélodrames wagnériens. Ce que j'ai dit des chefs d'orchestre s'applique plus formellement encore aux directeurs qui montent l'oeuvre, aux régisseurs qui la mettent en scène, aux artistes qui la jouent et la chantent, aux décorateurs qui en peignent les décors.

Vous ne persuaderez jamais, non, jamais ! à des directeurs qui se croient intelligents et qui ont raison de se croire tels, c'est justement parce qu'ils sont intelligents, d'une manière particulière, qu'il n'y a rien à espérer d'eux, vous ne leur persuaderez jamais de renoncer à leur habileté ancienne, qui fit leur renommée et leur fortune, de devenir autres qu'ils ne furent. Cette chose si simple qu'un art nouveau exige de nouveaux moyens de réalisation, ils feindront de l'admettre, mais, au fond, ils ne le croiront pas. Comment? ils ont monté, si magnifiquement, si artistiquement, tant d'opéras, et ils ne réussiraient pas à monter les « opéras » de Richard Wagner ? Plus ils sont expérimentés, plus ils sont redoutables. C'est surtout quand on est vieux qu'il est difficile de dépouiller le vieil homme, parce qu'il tient davantage sous le poids de l'accumulation des jours. Parce qu'ils savent trop, ils ne peuvent ni ne veulent apprendre; et s'ils me lisent, ils ont haussé les épaules avant la fin de la phrase. Et allez donc persuader à des artistes qui reviennent de Saint-Pétersbourg ou de Madrid, qui arrivent de Bordeaux ou de Marseille, à celle-ci qui a failli étouffer sous les fleurs après les roucoulades de la Fille du Régiment, à celui-là qui a hurlé « D'Alfort les chemins sont ouverts! » devant un pullic en délire, allez leur faire entendre qu'il faut, pour incarner dignement les humanités créées par Richard Wagner, penser, vouloir, souffrir, aimer, agoniser comme de vrais vivants. Oui, oui, je sais, ils se targuent, le lendemain du succès, d'enthousiasme pour l'art nouveau. S'ils n'avaient peur que M. Massenet à ce moment-là ne montât l'escalier, ou que l'ombre courroucée de Meyerbeer n'errât dans les corridors, ils diraient, à haute voix, qu'il n'y a que Wagner, et, dans une exagération que réprouvent les vrais wagnéristes, ils proclameraient que, Verdi et Rossini, il n'en faut plus. Pardon. il en faut ! Il faut qu'éternellement soupire l'âme de Rossini, et qu'éternellement sanglote le grand cœur de Verdi. Craignez que le soudain excès de votre admiration pour le nouveau triomphateur n'en implique le mensonge. La vérité, c'est que vous voulez chanter du Wagner, chanter du Wagner, - voilà où vous en êtes ! - parce que c'est la mode et que le public, en même temps que 1'oeuvre, vous acclame: et j'en sais plus d'une qui, si on ne lui distribuait pas le rôle d'Yseult, en ferait une maladie; mais je suis toujours étonné, les soirs de Walkyrie à l'Opéra, que, tout à coup, d'un change instinctif, où l'orchestre s'accorderait vite, Siegmund et Sieglinde ne se mettent pas, au lieu de la délicieuse et déchirante scène du Printemps, à chanter le duo du dernier acte de la Favorite.

Quant aux peintres de décor, ne serions–nous pas accueillis par le plus fou des rires, si nous voulions incidemment et même avec la plus sournoise prudence, leur donner à entendre que l'âme de Wagner vit aussi dans les arbres des portants et se tord avec le chaos convulsionné des roches et s'espace infiniment dans le lointain des mers et des ciels ? Il y a trop longtemps qu'ils peignent et disposent des ciels, des mers, des rochers et des arbres, pour qu'ils s'ingénient à les peindre et à les disposer d'une façon quelque peu différente. Aussi inébranlables en le recommencement d'hier que les régisseurs et les chefs des chœurs, éternellement résolus au demi-cercle des choristes devant le trou du souffleur, ils se soucient peu que Richard Wagner ait voulu faire du décor la couleur de son rêve, comme il a voulu faire de sa musique le son de son génie. Je connais le haussement d'épaules des habitudes invétérées. Et, même en le magnifique décor du dernier acte de la Walkyrie où un grand effort est visible, la chèvre du Pardon de Ploërmel reconnaîtrait la roche où tintaient ses clochettes.

Donc, c'est vrai. Si l'on se place a un point de vue absolu, les sévères wagnéristes dont j'ai impudemment exprimé l'opinion ont raison de tenir pour insuffisantes les représentations à Paris des œuvres wagnériennes et d'y refuser leur acquiescement.

Et sans doute, concluant de ce qui précède, le lecteur pense que je m'associe à leurs refus puisque je m'associe à leurs réserves et que, comme eux, je réclame le lointain et triomphal séjour à Bayreuth, à Bayreuth seulement, de celui qui partage avec Gœthe et Hugo la souveraineté de ce siècle. 

Eh ! bien ... non !

Ces œuvres que Paris joue mal, il faut pourtant que Paris les joue. Je le pense et je le dis. Est-ce donc que moins que d'autres je soutire du sacrilège qu'on leur inflige? pas le moins du monde ; et je m'explique.

On doit, hélas! établir en principe que toute œuvre géniale, étant d'essence comme divine, ne saurait être réalisée par des moyens humains. Nul décor ne saurait valoir la description du décor faite par un grand poète. Il n'existe pas un costumier capable d'habiller pas plus qu'il n'existe un acteur qui serait Macbeth lui-même, ou une actrice qui serait Ophélia vivante. Le génie exige de l'homme et de la femme chargés de l'exprimer plus qu'ils ne peuvent donner : sa pensée tout entière n'est jamais entièrement réalisable. Je voudrais penser qu'un acteur, aux fêtes de Dionysos fut, vraiment, Prométhée ! Au fond je ne le crois pas. IL y a, dans les énormes chefs-d'œuvre, un lointain, un inconnu, un divin que le plus prodigieux des artistes ne peut pas ne pas humaniser. Le comédien triomphe surtout lorsqu'il lui est donné d'interpréter des oeuvres inférieures à lui-même; c'est d'ailleurs le cas le plus fréquent. Il peut excéder magnifiquement l'auteur médiocre; il ne peut pas atteindre à l'auteur sublime, qui est une espèce de dieu. De là le goût de beaucoup d'interprètes pour les pièces qui ne dépassent pas un certain niveau. Ils demandent aux œuvres un piédestal. Lorsque celles-ci sont trop hautes, ils ne peuvent pas monter dessus.

Mais de cette règle générale que le génie des poètes ne peut être totalement réalisé sur un théâtre, doit-il s'ensuivre que les sublimes œuvres ne doivent pas être représentées ? je ne le crois pas. Les Grecs jouaient Eschyle ; ils avaient raison. Shakespeare a monté ses propres pièces ; il a eu raison. Les œuvres, même surhumaines, conçues pour être jouées, doivent être jouées, même médiocrement. Est-ce qu'il ne serait pas désolant que 1 inévitable insuffisance de la réalisation nous privât de l'à-peu-près, cet à-peu-près ou le simple esprit de la foule a son tremplin vers l'idéal? Elle ne voit pas, elle, les médiocrités qui déconcertent et découragent la subtile intelligence des raffinés; il lui suffit de peu pour éprouver tout; elle croit ce qu'on lui dit, même quand on le lui dit mal, et sa candeur n'a besoin que d'un peu de ressemblance avec le beau pour croire à la beauté. Consentons à n'être que peu satisfaits, pour qu'elle soit noblement heureuse. Même applaudissons quand nous n'en avons pas sujet, pour qu'elle croie avoir raison d'applaudir et que son plaisir s'en augmente. Permettons que les petites bourgeoises espèrent l'arrivée et pleurent le départ du Chevalier au Cygne. Donnons l'idéal au peuple.

En un mot, les génies du drame ne veulent pas être relégués dans les bibliothèques ou sur les pupitres de piano ; et je n'approuverais l'austère bouderie de quelques wagnéristes contre les représentations à Paris de la Walkyrie ou de Tristan que s'il y avait, ailleurs, beaucoup de théâtres ou fut pleinement réalisée la volonté wagnérienne.

Car, en ce cas, ils pourraient dire aux personnes riches : " Prenez le train, partez pour ces théâtres-là ", ils pourraient, au besoin, organiser pour les pauvres gens, à qui est due la consolation du sublime, des trains de génie à prix réduits. Mais, où iraient-ils, ces voyageurs? Ce n'est pas sérieusement que vous leur conseilleriez Cologne, Francfort, Berlin, Dusseldorf. Vous savez mieux que moi, ô spectateurs plus compétents, à quel degré d'incroyable négligence sont descendues dans ces villes les représentations wagnériennes. J'ai entendu Lohengrin à Rouen, à Angers, à Nantes. Je l'ai entendu a Manheim. Je ne préfère pas le Lohengrin de Manheim. Il est vrai que Munich, non sans que les hôtels augmentent le prix de la table d'hôte, groupe chaque an de vieux chanteurs en qui survit spectralement la gloire des Schnorr disparus, et parfois nous donne l'admirable Sucher. Il est vrai que, quand M. Mottl tient le bâton, l'orchestre de Carlsruhe joue véritablement les Maîtres chanteurs. Mais, enfin, vous savez bien qu'en général l'Allemagne est le pays des ténors qui n'ont pas de voix, des barytons qui espèrent d'un craquement des planches la ressemblance d'une note profonde, et qu'à Vienne des figurants en costume florentin portent sur la scène, au second acte du Tannhaüser un peu avant la Marche, des bancs dont les crépines frangées d'or cachent mal des pieds de bois blanc : bancs où s'assoiera, après les salutations du rythme glorieux, la cour du landgrave en costumes tombés, loques défaillantes, des « décroche-moi ça ». Et vous savez aussi qu'on fait, sur presque tous les théâtres d'Allemagne, autant de coupures dans les œuvres wagnériennes qu'on en fait à Bruxelles ou à Paris. Et ne parlez pas avec trop de louange de ce public allemand que quelques-uns seraient tentés de préférer au nôtre. Il faut s'être longtemps, longtemps mêlé à lui pour savoir ce qu'il vaut. Quand je suivais, à Heidelberg, le cours de théologie, nous allions, étudiants, le dimanche, au théâtre de Manheim, parce qu'il n'y avait pas de théâtre à Heidelberg. Une fois, on joua dans la même soirée Comme il vous plaira et les Pattes de Mouche. Les mêmes applaudissements accueillirent Comme il vous plaira et les Pattes de mouche. Nulle différence. Avant que le patriotisme s'en mêlât, l'Allemagne restait singulièrement rebelle à l'œuvre wagnérienne. Maintenant qu'elle s'en enorgueillit, gardez-vous d'accorder trop de foi à la sincérité de son enthousiasme. Son admiration n'est, souvent, que de l'infatuation nationale. Il y a un mot brutal qu'il faut dire : la France est le seul pays du monde où la Walkyrie ait fait de l'argent. On la joue à Berlin, rarement, comme on met des drapeaux à la fenêtre les jours d'anniversaire de victoires ; on la joue à Paris, souvent, parce qu'elle y fait recette. Ne méprisez pas le public français : le Postillon de Lonjumeau est au répertoire de l'Opéra de Vienne ; à Munich on fait salle comble avec les Cloches de Corneville. Quand vous considérez, durant le troisième acte du Crépuscule des Dieux, le public allemand en sa silencieuse immobilité, ne prenez pas pour de la vénération ce qui n'est que de la patience ; et, le rideau baissé, ils applaudissent ardemment, à cause des Français qui sont dans la salle.

Certes, il y a Bayreuth ! Bayreuth, c'est le lieu saint, le Temple voisin du Tombeau. L'âme de Wagner y est éparse dans l'air, et la religion auguste de son souvenir sacre les représentations de Parsifal et de Tristan et Yseult. Oui, ceux qui veulent pleinement connaître 1'œuvre wagnérienne doivent aller là, et y retourner. Après avoir écouté Wagner en France et dans la plupart des villes allemandes, on est, à Bayreuth, comme une populace paysanne ayant longtemps entendu la messe dans une église de village, et qui l'entendrait à Notre-Dame.

Mais ces admirables, ces inoubliables représentations, qui nous comblèrent de religieuses délices, ne sont pas, plus tard, dans le souvenir, exemptes d'imperfections. L'idéal wagnérien n'y est pas tout entier. Nous étions en présence du mieux, non du parfait. S'il a été donné à l'admirable Sucher de ressembler à Yseult plus que jamais aucune femme ne lui ressemblera, nous savons ne le disons qu'à a mi–voix, entre nous que le second acte de Parsifal est déshonoré par un décor qui ressemble a une apothéose de chez Holden démesurément élargie, et que toujours les enfants angéliques ont chanté faux sous la coupole du temple où le Pur-Simple guérit de la lance divine la plaie d'Amfortas.

Allons, ne soyons pas trop sévères pour nous-mêmes. Si, pour les raisons que j'ai dites et pour d'autres encore, les représentations wagnénennes en France sont loin de satisfaire notre besoin de perfection, ne nous hâtons pas de leur préférer celles qu'on donne en d'autres pays. Il faut faire la part de l'insuffisance humaine. Résignons-nous à ce qui ne peut être évité. Au lieu de nous irriter, tâchons d'améliorer ce que nous avons, sans prétendre a l'impossible; et puisque Irving, à Londres, sur un théâtre offert en exemple, joue le Marchand de Venise devant des toiles qui feraient craindre au directeur du Théâtre-Guignol les sifflets des fillettes de cinq ans et des lycéens de huitième, la gloire de Shakespeare en souffre peu, ne nous fâchons point trop, malgré les chefs d'orchestre qui n'ont pas lu le poème et les chanteurs qui voudraient chanter la Favorite, des représentations wagnériennes sur la scène de l'Opéra de Paris.

(A suivre)

Pour lire la deuxième partie de l'article, cliquer ici.
Pour lire la troisième et dernière partie de l'article, cliquer ici.

Le wagon funéraire de l'impératrice Elisabeth d'Autriche




Septembre 1898. Photographie du wagon funéraire dans lequel le cercueil contenant le corps de la défunte impératrice assassinée à Genève fut transporté de Genève à Vienne. La photographie fut publiée par Das interessante Blatt.

Elisabeth d'Autriche et Valérie en excursion avec la comtesse Trani


Avril 1883 . L'impératrice Elisabeth d'Autriche en excursion en compagnie de l'archiduchesse Valérie et de la comtesse Trani de Baden Baden.

vendredi 7 décembre 2018

Les maladies wagnériennes: Wagnériole, Wagnéromanie, Wagnéralgie et Wagnérite.

Ce petit pamphlet malicieux signé par le Dr Cuniculus est attribué au compositeur français Charles Lecocq (1832-1918). D'autres prétendent que c'est à Nuitter (Charles Truinet) que revient la paternité de l'opuscule. 

Des maladies wagnériennes

Le mal wagnérien ou mal allemand (malus germanicus) a pris naissance en Allemagne [...]. D'abord stationnaire en ce pays, il n'a pas tardé à se répandre au dehors, et, à l'heure actuelle, le monde entier est menacé de ses ravages. Notre belle France n'a pas été épargnée, hélas, et le terrible fléau fait chaque jour, parmi nous, de nouvelles et nombreuses victimes.




On sait que les maladies wagnériennes ont pour cause l'usage abusif de la liqueur toxique inventée par R. Wagner, et connue vulgairement sous le nom de Wagnériane. Cependant, ce stupéfiant n'a pas toujours présenté les mêmes dangers qu'aujourd'hui, car ce n'est qu'après de longs tâtonnements et des expériences répétées que son inventeur est parvenu à lui donner ce degré de puissance extraordinaire dont les résultats sont si pernicieux et si redoutables. Il est certain que les premiers flacons de Wagnériane importés en France, sous les étiquettes Tannhauser et Lohengrin, étaient relativement inoffensifs et que l'on pouvait, sans grand risque, en faire une consommation journalière. Mais bientôt après, sont venus successivement l'élixir tétralogique, les capsules opiacés de Tristan, et enfin, le plus terrible de tous ces poisons, la Parsifaline, dont quelques gouttes suffisent parfois pour détraquer les cerveaux les mieux équilibrés.

***

Les adultes et les vieillards des deux sexes sont seuls sujets aux maladies wagnériennes, et l'on n'a pas encore signalé tin seul cas de Wagnérie infantile. On a fait la remarque que les sourds en sont également garantis, ce qui donne à penser que l'oblitération du conduit auditif est le meilleur des préservatifs. Les personnes craintives et qui veulent à tout prix échapper aux atteintes du mal, doivent donc avoir recours à la surdité complète, qu'elles peuvent obtenir au moyen d'une opération chirurgicale des plus simples.

Les maladies wagnériennes se divisent en Wagnériole, Wagnéromanie, Wagnéralgie et Wagnérite.

La Wagnériole n'est le plus ordinairement qu'une indisposition légère qui disparaît facilement lorsqu'elle est prise à temps.

Celui qui écrit ces lignes a eu, il y a quelques années, une attaque de Wagnériole, heureusement asseçzbénigne ; un simple emplâtre au baume de Mozart, appliqué sur l'estomac, a suffi pour chasser le mal qui n'a jamais reparu depuis.

La Wagnéromanie est, en général, peu dangereuse ; les Wagnéromanes sont de moeurs douces et portés à la mélancolie. Mais rien d'anormal n'apparaît dans leur manière d'être, et aucun trouble ne se manifeste dans leurs fonctions. Néanmoins, il faut éviter de les contrarier dans leurs convictions, sans quoi leur cas peut s'aggraver et tourner à la Wagnéralgie.

La Wagnéralgie est presque toujours chronique et ses accès, dont la fréquence augmente avec le temps, sont parfois d'une violence extrême. Les calmants les plus efficaces sont les bains de sons consonants, le sirop d'accords parfaits, et l'eau pure de mélodie prise en lavements. On peut y ajouter des compresses d'eau de Godard sur les tempes, et des cataplasmes émollients de farine de Massenet sur l'abdomen. Lorsque le malade est à peu près rétabli, on le met au régime du macaroni Rossini, des pâtes Meyerbeer, et surtout de la délicieuse revalescière Gounod, dont l'effet est infaillible. Un verre de vin mousseux d'Auber après chaque repas lui redonne de la bonne humeur. Dans les cas graves, nous conseillons les frictions au baume de Bach et de Haëndel. Il est quelquefois nécessaire de faire quelques piqûres sous-cutanées avec le chlorate d'Offenbach. Si l'on parvient, par ce dernier moyen, à provoquer le rire, le malade est sauvé.


L'analyse chimique de la Wagnériane donne du bicarbonate de leit-motiv, de l'acétate de dissonance, des parcelles infinitésimales de mélodie, une forte dose d'huile essentielled'ennui, et une substance épaisse, trouble et indigeste que nous croyons être la poesis germanica.

***

Le dépôt général de la Wagnériane est à Bayreuth, et les amateurs affirment même que c'est là seulement qu'on peut en ressentir tous les effets  ; car il est reconnu que ce produit perd une partie de ses qualités en voyageant. Aussi est-on forcé, en France, pour en faciliter la consommation, de substituer à la poesis germanica l'affreuse teinture de Wilder, dont le goût est si détestable. Nous avons pu constater chez plusieurs malades, retour de Bayreuth, l'hébétude du regard, le trouble dans les idées et la démarche chancelante particulière aux intoxiqués ; nous en avons conclu que la plupart des cas de Wagnérite aiguë proviennent d'un séjour trop prolongé dans la ville allemande, pendant les grandes chaleurs.

On voit, par ce qui précède, à quel point la santé publique est compromise, aussi venons-nous de demander, en haut lieu, l'autorisation d'ouvrir une souscription publique, dont l'objet est la création, à Paris, d'un hospice des Wagnériens.

Nous osons espérer que le gouvernement,, et le public voudront bien nous venir en aidé dans l'accomplissement de notre oeuvre philanthropique et humanitaire. 

DOCTEUR CUNICULUS.