mercredi 17 octobre 2018

Concert d'Académie: Kirill Petrenko et Patricia Kopatchinskaja triomphent dans le Concerto pour violon de Schönberg

Crédit photographique Wilfried Hösl

Kirill Petrenko dirigeait hier soir  le deuxième concert d’Académie de l'Orchestre d'Etat de Bavière avec un programme interprété à quatre reprises, pour trois soirées dans la capitale bavaroise et une en déplacement, au Centre culturel LAC (Lugano Arte e Cutura), ce mercredi 17 octobre.

C'était la première fois que le directeur général de la musique interprétait une œuvre d'Arnold Schönberg avec l'Orchestre de Bavière,  le Concerto pour violon et orchestre op 36, le seul concerto pour violon que Schönberg ait composé, avec en soliste la violoniste Patricia Kopatchinskaja. La violoniste moldave, qui a déjà joué dans de nombreuses salles de concert renommées, - dont le Konzerthaus de Vienne, le London Wigmore Hall et le Concertgebouw à Amsterdam - , faisait sa grande entrée au Théâtre national de Munich

Le concerto pour violon de Schönberg est connu pour être une des oeuvres les plus difficiles à interpréter même pour un violoniste virtuose avec la largeur de ses sauts, avec ses suites battantes de sons à produire "en flageolet", comme les claquements d'un drapeau au vent, sa dynamique rapide et la folie presque insensée de ses attaques doubles et multiples. Patricia Kopatchinskaja considère cette oeuvre comme "un défi tant pour les interprètes que pour  les auditeurs" et indique que Schoenberg a besoin de "moins de compréhension intellectuelle, plus de ressenti, d'intuition et de fantaisie".

Cette première partie fut un ensorcellement avec l'entrée en scène d'abord de l'impressionnante cohorte de musiciens que nécessite cette oeuvre écrite pour très grand orchestre et l'apparition de la violoniste en longue robe aux cotonnades immaculées, une robe à l'architecture aussi complexe que la partition que la jeune femme portait comme en triomphe avec son violon à bout de bras levés au-dessus de sa tête. La blancheur de la robe tranche sur les fracs noirs impeccables des hommes et les ensembles noirs des dames et focalise d'emblée l'attention sur l'interprétation attendue de la soliste qui, ici plus qu'ailleurs, est au centre de l'oeuvre. C'est que la violoniste se prépare à un combat énorme à livrer avec l'oeuvre, un combat titanesque dont le prix n'est autre que le déploiement magique de l'univers schönberguien, et dont les armes sont à la fois une maîtrise  virtuose absolue et l'entrée en transe de l'interprète, qui se transforme en démiurge, comme une jeune prêtresse vaudou dont la tâche surnaturelle est de créer un passage entre deux mondes. Cette musique qui pour la plupart des auditeurs est sans doute un choc et une épreuve se transforme en fascination: Patricia Kopatchinskaja est en constant dialogue avec son violon .qui semble animé d'une vie propre, avec le chef et l'orchestre, tout son corps vibre avec la musique, elle sautille, est prise de soubresauts, son visage très expressif et mobile exprime toute une palette d'émotions, avec des mines de lutin, de gamin coquin et malicieux sur le point de jouer un bon tour, de petit chef de bande qui stimule et apprécie les attaques de l'orchestre, elle est en transe, elle n'est plus de ce monde, on semble assister à la lutte de Joseph avec l'ange. Ce n'est plus seulement l'interprétation virtuosissime d'un concerto, c'est de la magie musicale, un événement énergétique immense dans lequel la violoniste entraîne l'orchestre et le public. C'est astral, c'est sidérant et une fois le dernier accord arraché aux cordes et à l'âme du violon, c'est un triomphe. Faut-il souligner que seuls les plus grands interprètes et les plus grands orchestres peuvent réussir à gagner un public entier à une oeuvre aussi difficile, et qu'il faut un chef aussi brillant et consommé que Kirill Petrenko pour relever les défis innombrables de la partition? Le public ne peut être initié à l'oeuvre que par la rencontre des excellences du chef, de l'interprète et de l'orchestre. 

Patricia Kopatchinskaja donna deux encore, deux duos, dont un de Jörg Widmann, joyeusement exécutés avec deux musiciens de l'orchestre.

En deuxième partie du programme.  Kirill Petrenko dirigeait la Symphonie n ° 2 en ré majeur op. 73 de Johannes Brahms, une oeuvre que le Maestro approfondit depuis plusieurs années. Elle avait lors de sa première le 30 décembre 1877 déchaîné une tempête d'enthousiasme au point que le troisième mouvement le délicieux troisième mouvement avait dû être répétée. C'est avec cette oeuvre que Brahms, dont on connaît les appréhensions à s'attaquer à ce genre, s'était également affirmé comme compositeur symphonique. 

On ne sort pas intact d'une interprétation réussie du concerto de Schönberg. L'écoute de la symphonie de Brahms, toute innovative qu'elle soit, apporte comme un baume sur les déchirures de l'âme qu'a opérées le concerto; c'est, surtout dans les deux premiers mouvements, le calme après la tempête: on revient aux rivages dorés d'un monde connu, ceux du lac de Wörth (Wörthersee) aux bords duquel Brahms composa sa symphonie lors d'un séjour estival, une oeuvre à l'humeur plutôt joyeuse qui marie un sérieux méditatif à un humour subtil. Ce sont à peu près les mots du critique musical Eduard Hanslick, un propos qui colle bien aussi à l'interprétation magique et brillante de Kirill Petrenko qui restitue parfaitement les atmosphères de l'oeuvre. Ici comme ailleurs, Kirill Petrenko fait preuve d'une précision extrême dans sa direction d'orchestre, avec un respect tout aussi extrême de la partition:  à  la  douceur et au calme de l'introduction va succéder plus d'intensité et une montée progressive de la  dramatisation. Sa conduite du troisième mouvement nous restitue l'enchantement de la première viennoise de l'oeuvre avant les éclats jubilatoires du final. Le public fait un triomphe à ce chef qui reste toujours modeste aux applaudissements et met avant tout en avant le travail de son orchestre.

A noter que Kirill Petrenko qui reprend les rênes du Berliner Philarmoniker dirigera le concerto pour violon de Schönberg avec cet orchestre et Patricia Kopatchinskaja en mars prochain à la Philarmonie de Berlin, puis en déplacement le 15 avril à Baden Baden, avec en deuxième partie de programme la Cinquième symphonie de Tchaikovski. 

mardi 16 octobre 2018

Cora Pearl et le roi Louis II de Bavière

Cora Pearl photographiée par Disdéri
La célèbre courtisane Cora Pearl (née Emma Élizabeth Crouch  à Londres en 1835 et décédée à Paris le 8 juillet 1886) aurait en 1867 tenté sans succès de séduire le roi de Bavière de passage à Paris. 

Pour présenter cette intéressante personne, nous retranscrivons le portrait qu'en donnait à cette époque la revue Les Modes parisiennes et les paragraphes qu'y consacrent deux biographies françaises du roi de Bavière.

La revue Les Modes parisiennes dressait un portrait sans fard de la demi-mondaine dans son édition du 25 avril 1868. 

" [...] Miss Cruch n'est point la première venue; mademoiselle Cora Pearl peut se flatter de figurer parmi les célébrités de notre dix-neuvième siècle. Paris actuel ne consentirait plus à vivre si cette étoile venait à filer ou à s‘éteindre.

Pour ceux qui, par impossible, ne connaîtraient pas miss Cruch, il faut le rappeler, c’est une petite Anglaise qui est fort originale, en ce sens qu’étant brune elle paraît être blonde. C’est elle qui a mis à la mode l'art de changer la chevelure couleur aile de corbeau en cheveux d‘or. Comment y est-elle parvenue? Avec le savoir d'une magicienne et une série de petits pinceaux. Le fait est que sous le rapport de la tignasse on la prendrait volontiers pour celle que le vieil Anacréon appelle "Cythérée la blonde". En ce qui concerne la figure, c‘est un masque assez incorrect : le nez gros, un peu évidé en bouchon de carafe, le front trop bombé, les lèvres grosses; mais l'œil, bien ouvert, a un charme satanique, et l'ensemble du visage est animé de la flamme qui passionne les sociétés vieillies. Quant au corps, il est d'une forme parfaite.

Cora Pearl en Cupidon
On a été à même d'en juger un jour, l'an dernier, lorsque mademoiselle Cora Pearl, cédant au caprice de monter sur les planches d'un théâtre, joua aux Bouffes Parisiens le rôle de l‘Amour dans l'Orphée aux enfers de maître Jacques Offenbach.

Ce soir-là toute la jeunesse dorée était sous les armes, c'est-à-dire assise à l'orchestre, une lorgnette à la main. M. Henri de Pène a passé en revue ces beaux-fils et imprimé leurs noms, tous plus blasonnés les uns que les autres. Quel honneur pour les débris de la vieille noblesse d’accourir ainsi, afin de tomber en pâmoison devant le corps demi-nu d’une petite comédienne de hasard, la plus britannique et la plus maquillée qu’en eût jamais vue à Paris! Je suis l'Amour! chantait miss Crunch, en mêlant au poème un petit accent anglais fort mordant. - Et deux cents jeunes marquis, ducs et comtes étaient grisés d'enthousiasme, comme s'ils eussent coupé les lauriers de Bouvines ou vidé chacun un flacon de vin d'Aï après la bataille de Toulouse.

Un soir on siflla.

Revenant tout simplement à la vie aimable de Paris, loin des aspics du théâtre, mademoiselle Cora Pearl a repris ses belles allures. Je la vois, tu la vois, il la voit, nous la voyons, ils la voient. C’est elle qui excelle à conduire au bois, en côtoyant le lac, un attelage de petits cheveux couleur pain grillé , qui ont l‘air de levrettes lamartiniennes, tant ils sont légers. C'est elle qui porte, à l'instar de l'Uranie de Raphaël une couronne de diamants sur le front. C‘est elle qui commande des camées  portant dans leur cadre des figures d'impératrice et d'hétaïres antiques, et ce merveilleux éventail qui vient de mettre en l’air les robins du palais de justice.

On a beaucoup parle depuis quelque temps de la parole de saints hommes et de leur autorité sur les rejetons des grandes familles : le P. Lacordaire, le P. Félix, le P. Hermann, le P. Hyacinthe, le P. Gratry
et vingt autres pères pleins d‘onction. Croyez que notre jeunesse en gants blancs se laisse encore mieux persuader par  miss Crunch. [...] "

Jacques Bainville consacre un paragraphe à Cora Pearl au chapitre III de son Louis II de Bavière paru chez Flammarion en 1900.

" Des actrices, des aventurières de tous les étages, qui s’étaient juré de triompher du roi, ne furent pas plus heureuses. Louis II opposait à ces entreprises un dédaigneux noli me tangere. « Ne touchez pas à la Majesté », fut le mot dont il écarta un jour une dame indiscrète. Mais rien ne décourageait les prétendantes, et il en venait de partout. La célèbre Cora Pearl eut l’idée qu’elle pourrait jouer en Bavière un rôle au moins aussi brillant que celui de Lola Montez. Elle posa sa candidature avec portraits et documents à l’appui on ne lui fit même pas l’honneur d’une réponse. Cora Pearl eut pour consolation de se dire que d’autres porteurs de sceptre avaient été moins inaccessibles. "

Dans son Louis II de Bavière paru chez Lattès en 1987, Pierre Combescot se fait plus précis et donne les circonstances des envois de Cora Pearl au roi de Bavière. La courtisane aurait aperçu Louis II lors d'une représentation de la Vie parisienne aux Variétés  en 1867, alors que le roi de Bavière est à Paris pour y visiter l'Exposition universelle:

"Mlle Cora Pearl, depuis que le roi est entré dans la salle, n'a pas détourné de lui son regard. Cette belle Anglaise est une des courtisanes les plus célèbres de Paris. Elle a longtemps appartenu au parc réservé du duc de Morny, demi-frère de l'empereur. Sous ses airs de langueur, elle a un redoutable appétit; la Bavière et son roi y pourvoiraient tout juste.

Intriguée par ce qu'on lui a rapporté de Louis II, elle s'est prise soudain d'une passion folle pour la Bavière et est prête à abandonner sa situation parisienne pour quelque chalet tyrolien si le roi le désire. Depuis quelques jours elle poursuit Louis II de ses assiduités, le bombardant de lettres et de billets, Bientôt, un peu déçue de cette froideur qu'elle pense teutonne et devant le peu d'empressement que met le roi à lui répondre, elle abandonnera. D'ailleurs les princes et les rois ne manquent pas en cette saison à Paris."  (pp. 103 et 104).

Cora Pearl, qui publia ses Mémoires en 1886, n'y évoque pas, et pour cause,  sa tentative infructueuse. Elle mourut peu après leur publication, un peu plus de trois semaines après la mort tragique du roi Louis II. 

Remarque

Cora Pearl, comme d'autres cocottes de haut vol, se rendit à Baden-Baden en 1864 pour y prendre les eaux ou y assister aux courses hippiques. Certains spécialistes du roi Louis II mentionnent qu'on aurait pensé alors à la mettre dans les bras du jeune roi qui venait d'accéder au trône. Cela me paraît tout à fait invraisemblable que l'on ait tenté de jeter un jeune souverain auquel les plus grandes alliances étaient promises dans les bras d'une demi-mondaine de 10 ans son aînée. Ce qu'en disent Bainville ou Combescot me semble bien plus plausible.

vendredi 28 septembre 2018

August Kindermann , chanteur wagnérien

in Felix Philippi, Münchner Bilderbogen,
Berlin, 1912
August Kindermann, né le 6 février 1817 à Potsdam et décédé le 6 mars 1891 à Munich fut un chanteur (baryton-basse) allemand, particulièrement connu pour ses interprétations des opéras de Richard Wagner.

Période berlinoise et lipsiote

Fils d'un tisserand, il était destiné à la carrière de relieur, mais comme il avait une belle voix il fut recruté dans le chœur de l'Opéra royal de Berlin dès l'âge de 15 ans. Il fit ses débuts de soliste en 1837 dans un petit rôle dans Agnes von Hohenstaufen de Spontini. Il chanta des rôles de basse et de baryton à l'Opéra de Leipzig de 1839 à 1846. Pendant son séjour à Leipzig, il devint l'ami d'Albert Lortzing et chanta dans les premières de deux de ses opéras: le rôle-titre dans Hans Sachs (1840 ) et le comte von Eberbach dans Der Wildschütz (1842). Il chanta également Gazna dans la première de l'oratorio profane de Robert Schumann Das Paradies und die Peri (1843). 

Période munichoise

En 1846, Kinderman fut engagé à l'Opéra de Munich, ville dans laquelle il acquit une grande popularité. En 1855, il mit en scène la production de Tannhäuser de Wagner dans laquelle il interpréta le rôle de Wolfram. En 1869, lorsque Louis II décida de faire représenter Das Rheingold , il était prévu qu'il chantât le rôle de Fafner, ce qu'il fit lors de la répétition générale. Mais comme Franz Betz abandonna le rôle et quitta Munich après la générale,  il le remplaça dans le rôle de Wotan pour la première qui fut repoussée fin septembre. Il chanta égalemen Wotan dans la première de Die Walküre (1870), ainsi que Titurel dans la première de Parsifal à Bayreuth en 1882. Il interpréta aussi  le comte Eckart dans la première de l'opéra de Josef Rheinberger Die sieben Raben(1869). 

Ses filles Franziska, Hedwig Reicher-Kindermann, et Marie Kindermann furent aussi des chanteuses d'opéra.

Quelques portraits





Hagen (Kindermann)

in Das Buch für Alle, Heft 13, 1883

Aldo Oberdorfer, l'historien italien qui n'aimait pas le roi Louis II.

in Marianne, 14.09.1938, p. 6

L'éditeur Mondadori publia en 1935 en italien une biographie intitulée Il re folle. Luigi II di Baviera due à la plume de l'historien italien Aldo Oberdorfer, un grand connaisseur de l'Allemagne. Une traduction parut en France dès 1937 sous le titre Louis II de Bavière: la légende et la vérité, 1845-1886 , traduit de l'italien par Albert Falcionelli. Le 14 septembre 1938, le grand  hebdomadaire littéraire illustré parisien Marianne publiait une critique de ce livre que signait l'écrivaine Suzanne Normand et que nous reproduisons ci-dessous:

" CE QUE FEMME DIT....

LOUIS II de BAVIÈRE et sa légende

Une chose est désolante, presque atroce. C'est de comparer les deux portraits de Louis II de Bavière qui ornent l'ouvrage que M. Aldo Oberdorfer consacre au roi fou. L'un, sur la couverture, d'une saisissante beauté : vingt ans, un visage pur, ardent, et chimérique, le front inspiré sous les cheveux bouclés, les yeux impérieux et rêveurs. A quarante ans, un peu avant sa mort, ce faciès bouffi et prétentieux, une moustache ridicule sur une bouche édentée, cet air d'adjudant à la retraite. M. Oberdorfer insiste beaucoup sur l'épaississement de Louis II, sur sa laideur presque abjecte. Enfoncez-vous bien ça dans la tête : après qu'on eut repêché dans le lac de Starnberg, ce cadavre de 120 kilos, Louis II sur son lit de mort, n'avait plus rien de l'archange aux yeux d'émail. Un pauvre fou affreux.

Et rien n'irrite notre historien comme la persistance de cette légende autour de cette étonnante figure.

Il l'a retrouvée partout en Bavière, dans les images du roi, dans les propos, dans les souvenirs. Tout cela, juge-t-il, suffit à vous convaincre « que peu de rois grands et sages sont plus vivants dans le souvenir et dans l'amour des peuples que celui-ci, dont les attraits principaux, jusqu'à la beauté de ses yeux rêveurs, ont leur source - conclusion ingrate — dans la folie ».

Depuis le jour où le peuple bavarois avait vu, derrière le cercueil de son roi Maximilien, marcher, comme en songe; l'héritier de la couronne, un grand souffle d'amour avait passé sur Louis II. Jusqu'à la fin, malgré son indifférence, malgré ses excentricités délirantes, jamais le mécontentement, la colère ne franchirent le cercle étroit des ministres et des familiers.

Le peuple qui ne voit jamais son roi, que son roi fuit, dont il ne s'occupe pas, et qu'il ruine, ce peuple bavarois fidèle et enthousiaste, persistera à le chérir.

M. Aldo Oberdorfer n'aime pas Louis II, et il a entrepris — son réquisitoire est d'ailleurs remarquable — d'extraire la vérité de la tenace légende qui l'entoure. Il n'aime pas les Wittelsbach. Un parti pris aussi formel entraîne fatalement à l'injustice. Celle-ci est agressive lorsqu'il s'agit d'Elisabeth d'Autriche. Quelques lignes, mais quel fiel ! On nous montre cette anxieuse, cette pure « rassasiée de caprices charnels » (?). On traite de « Virago » cette femme si belle, si racée, dont chaque geste était un enchantement. Sophie elle-même, sœur d'Elisabeth qui fut fiancée à Louis II avant de devenir duchesse d'Alençon, n'échappe pas à cette malveillance : Les Wittelsbach sont capable de pire. M. Aldo Oberdorfer est presque aussi passionné comme historien que pourrait l'être une femme.

Je sais bien que, en ce qui concerne Louis II, il veut surtout juger du roi et de son règne. Il est donc parfaitement logique et raisonnable de déplorer qu'un chimérique, un fou ait détenu le pouvoir, surtout entre Sadowa et Sedan.

Mais qu'il est donc désolant d'être raisonnable ! On aura beau faire, l'imagination demeure intoxiquée par ce qu'il y a de légendaire dans Louis II. Il est celui qui, à peine sur le trône, se préoccupa de faire vivre un musicien génial qui, avant lui, crevait de faim. On peut bien nous dire qu'à ce moment-là, la question du Schleswig-Holstein était beaucoup plus importante. C'est diablement vrai — et on s'en aperçut mais, n'est-ce pas, Tristan... Parsifal... Ne croyez pas cependant que Louis II fût musicien. Il aimait autant la mauvaise musique que la bonne. Il faut croire tout de même que celle de Wagner atteignait en lui des fibres secrètes, provoquait une résonance unique, longtemps après qu'il eut cessé d'adorer et de subir l'homme, il ne cessait de réclamer sa musique, et de couvrir d'or le musicien.

Il est celui qu'on appela le roi vierge. Certes, c'est beaucoup dire ! Il avait l'horreur des femmes, et sa vie intime fut salie de secrètes hontes. M. Oberdorfer insiste avec mordant sur ce côté lamentable.

Il a peut-être raison — mais cela ne laisse pas que d'être assez triste.

Toutes les données concordent pour démontrer que, bien sûr, Louis était fou depuis toujours — avec, sur beaucoup de points, cette effarante logique des fous. Son frère aîné, Othon, qui aurait dû régner, était interné et tous les Wittelsbach connaissaient un état psychique singulier.

Folie, cette idée fixe de la construction qui lui fait édifier partout en Bavière les résidences les plus insolites, châteaux splendides édifiés dans la solitude des montagnes bavaroises, et décorés avec un luxe dément. Bien sûr, il ruine le trésor royal, accule son pays à la faillite, gâche les millions.

Mais comment ne pas évoquer ce roi misanthrope, roulé dans ses couvertures d'hermine, fuyant dans la nuit au fond de son traîneau doré, attelé de six chevaux blancs, vers ses palais de légende ? II était fou ? Il avait horreur de vivre comme tout le monde.

Eh bien, oui. Mais la forme que prenait cette folie était la plus propre à frapper les foules. Elle se rapprochait de la fable. Dans les contes de fées seulement, on trouve un prince volant sur les neiges, vers une demeure enchantée. Evidemment, il y avait les notes d'architectes et d'entrepreneurs à solder. Et les psychiatres appellent cela « la folie des grandeurs ».

Folie, cette horreur du genre humain qui lui fait haïr le visage de ses pareils.

Folie, cette idée maniaque de prendre comme modèle, les autres Louis, les rois français quatorzième et quinzième du nom. Et avec le premier, n'avait-il pas, en ce qui concernait la fureur constructive, un illustre modèle ? Ah! trouver de l'argent, comme il en trouvait, lui, ordonner à quelque Colbert d'en extraire coûte que coûte, de n'importe où. 

Le besoin d'argent — sa liste civile était modeste et sa fortune nulle — rongeait ses jours. En 1870, désespéré de la victoire de la Prusse (jusqu'à la dernière minute, il avait essayé d'empêcher la participation de la Bavière à la guerre) il repoussa ce que Bismark lui demandait : offrir à Versailles la couronne d'Empereur au roi de Prusse. Le cœur lui crevait de colère et de désespoir. Lui, roi du plus grand Etat allemand, après la Prusse, il deviendrait vassal de celle-ci ?

Il refusa d'aller à Versailles.

A la fin, cependant, il donna son consentement, par écrit. On pense qu'une rente annuelle de trois cent mille marks, versée par Bismark, acheta cette complaisance.

Quand son gouvernement décida de le déchoir de ses droits royaux, et pour ce eut recours aux psychiatres, il eut ce cri, lui, persuadé jusqu'au délire de sa royauté de droit divin :

« Qu'ils m'aient volé le trône, c'est une chose que je puis supporter. Mais qu'ils m'aient déclaré fou, c'est une honte à laquelle je ne puis survivre. »

Comme tous les fous, il se jugeait particulièrement sain d'esprit. Il n'y survécut pas longtemps. Prisonnier dans son propre château, à Berg, il trouva la mort dans le lac où peut-être il avait essayé de fuir.

Le psychiatre qui l'avait arrêté, et interné, il l'étrangla sans doute, contribua à le noyer. Mais M. Aldo Oberdorfer n'aime pas qu'à ce propos l'on parle de désespoir.

Sans doute, dit-il, il s'agit d'une crise d'apoplexie. Louis n'avait pas digéré son dîner.

Ah ! si la légende subsiste, autour de Louis II, ce ne sera certainement pas de sa faute...

Suzanne Normand."

Post précédent sur le sujet: Louis II de Bavière: la légende et la vérité. Aldo Oberdorfer.

jeudi 27 septembre 2018

L'expo Louis II et l'architecture a pensé aux enfants!

N'oubliez pas votre roi!

Les organisateurs de la belle exposition Louis II et l'architecture du musée de l'architecture à la Pinakothek der Moderne a aussi pensé aux enfants. Des feuillets format A4 sont à leur disposition avec des dessins et des textes simples et au verso, des indications de pliages. Ce n'est pas la fin du monde, mais c'est une initiative sympathique à souligner, une passerelle pour les plus jeunes vers le monde passionnant de l'architecture et de la construction. Bravo!

Pour une présentation de l'exposition en français, voyez:








Cherchez les différences: Rheingold 29.08.1869 et 22.09.1869

Deux coupures de presse du Münchener Tages-Anzeiger annoncent à plus de trois semaines d'intervalle la première mondiale du Rheingold au Théâtre National de Munich: la "première hors abonnement" du 29 août 1869 et la première du 22 septembre 1869. Avec de grandes différences à l'affiche...


29.08.1869

22.09.1869

Remarquons d'abord  que contrairement à aujourd'hui le chef d'orchestre n'est pas cité dans l'annonce. Par contre le metteur en scène, Reinhard Hallwachs et les décorateurs sont tous nommés: Heinrich Döll, Christian Jank ou Angelo  II Quaglio, trois artistes qui ont tous trois travaillé pour le roi Louis II de Bavière.

Les différences se trouvent dans l'attribution des rôles. Si lors de la "première hors abonnement " Franz Betz, le  Hans Sachs des Meistersinger en 1868, chanta le rôle du dieu bâtisseur Wotan, il disparut dans la nature après que Hans Richter ait rangé sa baguette. L'important différend qui opposait le roi Louis II à Wagner avait eu raison de cette première production: Richter et Betz partis, il fallut les remplacer d'urgence ce qui retarda les représentations, et ce n'est que le 22 septembre 1869 qu'eut lieu la première officielle du Rheingold sous la direction de Franz Wüllner, avec August Kindermann, le Fafner de la première hors abonnement,  en Wotan.  Les désistements de Hans Richter de Franz Betz sont restés les plus célèbres, mais il y eut beaucoup de changements au Walhalla: Donner, Froh et Loge durent eux aussi être remplacés, au Nibelheim le premier Mime disparut de l'affiche et on trouva un nouveau géant suite à la promotion de Kindermann. Les rôles féminins restèrent inchangés.

C'est Anna Kaufmann qui crée le rôle de Woglinde, la chanteuse que Catulle Mendès met en scène, c'est le cas de le dire, dans l'épisode du fantôme à l'opéra des ses Notes de voyage. (Voir notre article).

mercredi 26 septembre 2018

Les Notes du voyage wagnérien de Catulle Mendès . La première halte.

Les Notes de voyage de Catulle Mendès ont été publiées à intervalle irrégulier dans le quotidien français Le National entre le 23 juillet et le 11 septembre 1869. Elles sont au nombre de 17 et ne répondent à aucun critère de longueur. 

On sait par ailleurs, - parce que Le National n'en fait pas mention -, que Catulle Mendès - , accompagné de sa femme Judith Gautier et de Villiers de l'Isle-Adam se sont cet été là rendus aux environs de Lucerne, à Tribschen, pour y rencontrer Richard Wagner, et sont ensuite allé séjourner à Munich où ils ont visité l'Exposition internationale de Beaux-arts au Palais de verre (Glaspalast) et surtout assisté à la répétition générale de l'Or du Rhin qui allait connaître sa première au Théâtre National. Catulle Mendès ne mentionne pas qu'il voyage en compagnie, il cite une seule fois Judith Mendès et Villiers, mais préciser qu'il s'agit de sa femme ou d'un compagnon de voyage. Entre la 16ème note, intitulée Avant la première représentation, et la 17ème, Une émeute à Munich, on trouve deux articles consacrés à la répétition générale de L'Or du Rhin et à ce qu'il en a résulté. Ces deux articles, bien qu'ils fassent partie du continuum des Notes de voyage, ne sont pas repris sous cette rubrique générale. Le 17ème article se termine sur la mention "(La suite prochainement)", mais les lecteurs du National ont dû comme nous rester sur leur faim car la série s'arrêta sur cette promesse de suite qui ne fut pas tenue.

Ces Notes de voyage n'ont pas été annoncées par Le National dans des éditions précédentes et ne sont pas non plus introduites. Le lecteur les découvre au fur et à mesure de leurs parutions sans qu'un fil conducteur soit jamais indiqué. Dès la première note, - que nous retranscrivons ici -, on se trouve confronté aux questions de l'identité du voyageur et du but de son voyage. Elle s'intitule La première halte. Fort bien, on sait qu'il s'agit d'un voyage et que lors d'un voyage, s'il est assez long, on fait des haltes. Mais le but du voyage n'est pas indiqué. L'origine du voyage n'est pas énoncée non plus: le voyageur commence sa narration en constatant qu'il est arrivé en Suisse, on apprend qu'il voyage en chemin de fer et qu'il vient de traverser le pont de Kehl à Strasbourg. Sa première étape est la ville de Bâle. L'identité du voyageur ne sera quant à elle révélée qu'à la signature de l'article. On ne sait pas non plus qui l'accompagne: qu'il emploie à un moment la première personne du pluriel ne veut pas dire grand chose: nous étions à Bâle peut aussi bien signifier tous les occupants du train que le voyageur et ses compagnons. Et quand le train repart, le voyageur ne signale pas plus sa destination, mais dit voir les Alpes se dresser à l'horizon, puis, dans une comparaison, évoque le mont Rigi et le Pilate. Parce que nous sommes initiés, nous savons que le Rigi et le Pilate dominent le lac des Quatre-Cantons aux bords duquel se trouvent Lucerne et Tribschen. Mais le lecteur du National en 1869 ne peut à ce stade initial des Notes pas savoir que Mendès se rend chez Wagner avant de partir pour Munich. 

Cette première note juxtapose une série d'impressions brutes, sans queue ni tête,  et d'anecdotes dans lesquelles l'humour se mêle au sarcasme: on reconnaît la Suisse au goitre de certaines de ses femmes, au marché aux poissons de Bâle les Suisses prennent grand plaisir à remettre dans leurs baquets des poissons qui s'en échappent,.... Le ton est léger, il s'agit d'amuser le lecteur. Sourire en coin Catulle Mendès donne cependant en une courte note un portrait très vivant de la ville de Bâle, de sa topographie et de quelques-unes de ses attractions touristiques, pour reprendre ensuite le train vers une destination imprécise. Pour cette première étape le voyage n'est pas encore wagnérien. A ce stade, c'est le chemin qui est au centre de l'attention, non le but.

En cherchant un peu, nous sommes arrivé à la conclusion plausible que les trois compères sont descendus à l'élégant hôtel Storchen (Gasthof zum Storchen), dont la façade donne sur la place du marché aux poissons de Bâle (5). De ses fenêtres, Catulle Mendès pouvait apercevoir les baquets de poisson et la célèbre fontaine gothique.

Le Fischmarkt (marché aux poissons) et sa fontaine gothique,
sur lequel se trouvait l'hôtel de Catulle Mendès.

"NOTES DE VOYAGE

I

LA PREMIÈRE HALTE

Il y avait quatre ou cinq heures que, désespéré par la niaiserie du paysage, je m'étais enfin endormi dans un coin de wagon. Le train s'arrêta au point du jour devant un petit village aux toits rouges et je vis passer dans un champ une femme qui avait un goitre : j'étais en Suisse (1). 

Autre symptôme : les employés du chemin de fer semblaient avoir désappris le français depuis la dernière station et s'exprimaient à présent, - si l'on peut appeler cela s'exprimer - dans cette langue qui ressemble à un remuement de cailloux dans un sac et qui a donné lieu au proverbe : Parler allemand comme une vache suisse. 

Dans les haies qui clôturent la voie, les oisillons pépiaient d'une façon toute particulière et qui n'a rien de commun avec la méthode des oiseaux français. Il ne faut pas croire que les oiseaux, parce qu'ils ont des ailes, n'aient point de patries. Il y a tel de nos linots qui ne consentirait jamais, fût-il amoureux d'une linotte suisse, à faire son nid au-delà de la ligue de peupliers qui borne ici la France. Un moineau français ne toucherait pas à un grain de chènevis poussé par le vent de l'autre côté de la fente médiane du pont de Kehl (2). Il y a le droit des oiseaux, comme il y a le droit des gens. Et les ramages changent en même temps que les langues. Les rossignols du bois de Boulogne ne comprendraient pas les " nachtigallen " (3) des Alpes. 

Le train repartit. Six minutes plus tard. nous étions à Bâle. Grâce à de minutieuses recherches sous les banquettes, je parvins à n'oublier dans le wagon que ma canne, mon paletot et quelques livres ; il y avait progrès : l'an dernier, je m'y étais laissé moi-même, jusqu'à Zurich. Après avoir pesté pendant une demi-heure dans la salle des bagages, j'escaladai un omnibus et m'assis eu face d'un Anglais ventru, joufflu et si chauve, qu'à côté de lui un genou aurait eu l'air d'un Absalon (4). 

Connaissez-vous Bâle? ce n'est pas une ville, c'est une montagne où il y a des maisons. Les places sont des mamelons, les ruisseaux des gaves, et les ruelles des ravines. On ne marche ras, on grimpe ou on dégringole. De temps en temps, au milieu d'une façade de brique rose, une fresque criarde et gaie représente un chevalier dont la lance démesurée, interrompue par une fenêtre, s'enfonce dans la gueule d'un dragon vert, ou un diable à la tête de corbeau et aux pieds de paon qui se démène dans un enfer de vermillon. Çà et là, des fontaines hérissent un pilier délicatement sculpté, au milieu d'un bassin de pierre ; l'eau qui s'élance de la gueule d'un serpent invraisemblable ou de la bouche d'un Noé ironique tombe dans la vasque avec un bruit clair, et les bras nus des servantes inclinent de grands seaux de chêne cerclés de cuivre neuf.  On se souvient de Marguerite à la fontaine. Mais on aime à croire que Marguerite était plus jolie.

Je dois avouer à ma honte qu'à peine arrivé à l'hôtel, je n'eus plus qu'un désir, relui de goûter un repos réparateur, et, toute curiosité cessante, je m'enfonçai dans les quatre édredons du plus mou des lits. Un doux présage de sommeil m'alanguissait délicieusement, et je fermai les yeux. 

Tout à coup, je me redressai en un grand sursaut. Un bruit de voix criardes montait de la rue et déchirait mes oreilles. " Hein! qu'y a-t-il? "m'écriais-je avec l'épouvante d'un dormeur brusquement éveillé ; et je me précipitai vers la fenêtre. Les volets repoussés me permirent d'assister à un spectacle véritablement singulier. 

Sur une grande place, un nombre infini de gens, hommes, femmes, enfants, gesticulait et hurlait autour d'un vaste bassin. Que diantre pouvaient-ils faire, tantôt courbés, tantôt debout, se poussant, se renversant même, les uns avec des exclamations de plaisir, les autres avec un cri de dépit? Parfois mes yeux encore pleins de sommeil voyaient remuer et luire quelque chose de fugace entre des mains crispées, et toute la place formait un brouhaha prodigieux.

Tout près du bassin, étaient rangés circulairement de grands baquets à côté desquels se tenaient des hommes impassibles. Sans se retourner, ces hommes puisaient de l'eau dans des écuelles emmanchées d'un long bâton et les vidaient de très haut dans les baquets d'où débordaient alors des vagues furieuses ; à chaque débordement redoublaient l'agitation et les clameurs de la foule. 

A vrai dire, je crois que je serais difficilement parvenu à comprendre ce qui se passait là, si le garçon d'hôtel, que je n'avais pas entendu entrer, ne se fût pas approché de moi et ne m'eût dit : " Monsieur regarde le marché aux poissons?" (5)

C'était un marché, en effet. Les pêcheurs du Rhin, pour prolonger la vie de leurs captures, ont coutume de les maintenir dans une eau perpétuellement agitée. Mais avec l'eau qui déborde s'échappent aussi les poissons, et les habitants de Bâle prisent fort le divertissement d'aller ramasser les truites ou les brochets enfuis et de les réintégrer dans les baquets des pêcheurs.

J'avais compris ; mais je comprenais aussi que, grâce au tumulte, il me serait impossible de dormir. Le mieux était de ne pas résister au désir d'aller, quoique exténué, me promener par la ville. 

En route, je vis une vieille affiche déchirée sur laquelle on pouvait lire encore: THÉÂTRE DE BÂLE: Grand Bal masqué. - A la bonne heure! pensai-je, voilà une petite ville qui sait s'amuser et qui n'engendre pas la mélancolie! Mais cette affiche avait été collée au-dessous d'une plaque indiquant le nom de la rue, et la rue s'appelait : LA DANSE DES MORTS (6). Jeu du hasard ou facétie humoristique, cette antithèse avait quelque chose d'agréablement macabre. 

Une chose m'inquiétait. J'avais lu dans un guide : "Bâle, langue allemande." Je me rappelais bien qu'autrefois J'avais su l'allemand de façon à oser lire Faust dans le texte et à pouvoir demander un verre de bière sans que le garçon m'éclatât de rire au nez; mais plusieurs années s'étaient passées ; rien d'impossible à ce que j'eusse oublié le peu que j'avais appris; et puis, je n'ai pas l'accent suisse Ce n'était donc qu'à la dernière extrémité que je m'adressais aux passants pour leur demander mon chemin ou tout autre renseignement. J'hésitai même assez longtemps avant d'entrer chez un coiffeur, bien que cette visite eût été rendue absolument nécessaire par la poussière de la route et la fumée des locomotives.

Il n'y avait personne dans la boutique, si ce n'est un jeune garçon perruquier à la figure douce. Cette solitude m'encouragea. 

- Monsieur, dis-je dans la langue de Goethe et de Lessing. voulez-vous me faire le plaisir de me coiffer? 

Le Figaro bâlois me répondit par un sourire qui indiquait que j'avais été compris; et je me sentis flatté. 

Je m'assis. Il me passa une serviette sous le menton. Ceci commença à m'étonner. 

- Monsieur, repris-je, je veux être coiffé.

Les lèvres du jeune perruquier dessinèrent encore le plus intelligent des sourires; je fus rassuré, et, m'étant emparé d'un journal, je me préparai à lire un premier-Bâle qui n'eût pas manqué de m'intéresser infiniment, lorsqu'une fraîcheur subite m'inonda le menton. Je jetai un coup d'oeil dans la glace : on me rasait ! 

- Sapristi! m'écriai-je ( en français, cette fois, car la colère me forçait à jeter le masque), sapristi!je ne veux pas être rasé, entendez-vous ?

 — Eh ! monsieur, que ne le disiez-vous plus tôt! répondit le coiffeur avec un accent marseillais des plus incontestables. Je suis arrivé hier de France. Je ne sais pas un mot d'allemand, mais pour ne pas mécontenter les clients de mon patron, je feins de les comprendre et leur répond par signes.

Ceci prouve d'une manière irréfutable qu'il serait très imprudent de partir pour la Suisse ou pour l'Allemagne, sans emporter avec soi une connaissance approfondie de la langue de Schiller. 

Trois heures plus tard, installé dans un wagon où je ne retrouvai ni mon paletot, ni ma canne, ni mes livres, mais où j'égarai mon portefeuille, trois heures plus tard, je voyais les Alpes se dresser à l'horizon. Certes, loin de moi l'intention d'insinuer que le Pilate est une taupinière un peu plus grandiose à peine que les buttes Montmartre; mais, en vérité. l'idée de la hauteur, que tout homme porte en lui, est si supérieure à la réalité, que, à la la vue du Righi (7), couronné du nuées, au lien de m'écrier: "Comme les Alpes sont hautes!"  je me suis dit : "Comme les nuages sont bas! "

CATULLE MENDÈS 

(La suite  prochainement.)"

in Le National du 23 juillet 1869 (p.3)


(1)  Le goitre endémique était commun dans les régions dont le sol était pauvre en iode (en particulier les zones montagneuses, comme les Alpes ou les Pyrénées). Catulle Mendès en fait ici une caractéristique de la Suisse.
(2)  Le pont ferroviaire de Kehl fut un pont de la ligne de Strasbourg-Ville à Strasbourg-Port-du-Rhin enjambant le Rhin et par la même occasion franchissant la frontière entre la France et l'Allemagne.Par une convention internationale du 2 juillet 1857, les États du Grand-duché de Bade et du Second Empire de Napoléon III décidèrent la construction d'un pont ferroviaire traversant le Rhin. Ce fut le premier pont en dur du Rhin Supérieur. Il fut mis en service en mai 1861.
(3)  "Rossignol" se dit "Nachtigall" en allemand.
(4)  Absalom ou Avshalom  est un personnage biblique. Il est le troisième fils de David, roi d'Israël, et réputé pour être le plus bel homme du royaume. Son histoire est racontée dans le Deuxième livre de Samuel. Absalom portait les cheveux très longs, et cela causa sa perte. Lors d'une bataille, son armée étant en fuite, il se prit les cheveux dans les branches d'un chêne. Il fut alors facile de le tuer.
(5)  Il doit s'agir du Fischmarkt, le marché aux poissons dont la fontaine gothique est célèbre. Elle avait été construite en 1380 pour offrir une possibilité aux pêcheurs de garder leurs poissons au frais. Catulle Mendés est très probablement descendu au Gastof zum Storchen, un des meilleurs hôtels bâlois, précisément situé sur le marché aux poissons.

Sur cette carte postale ancienne, on distingue l'hôtel Storchen
sous la mention Basel Fischmarkt.
(6)  Cette rue, la "Totentanz Strasse", proche du Rhin, existe toujours aujourd'hui. La danse macabre de Bâle ("Basler Totentanz") désigne une peinture qui depuis la fin du moyen âge ornait le mur d'un cimetière bâlois, un memento mori qui était supposé rappeler que la mort s'empare de tous sans exceptions.

Copie en aquarelle de la Basler Totentanz par Johann Rudolf Feyerabend (1806).
conservée au Musée historique de la Ville de Bâle.
(7) Le Mont Pilate culmine à 2128 mètres, le Rigi à 1798 mètres.