mardi 14 août 2018

Une Misa Criolla mystique au Festival d'Innsbruck

Luis Rigou, Bárbara Kusa et Eduardo Egüez

Le Festival de musique ancienne d'Innsbruck a eu, pour sa traditionnelle soirée 'Open Mind', la brillantissime idée d'inviter l'ensemble La Chimera, que dirige, anime et stimule Eduardo Egüez, accompagné de ces incomparables solistes que sont Bárbara Kusa et Luis Rigou et de l'excellent choeur frioulien Coro del Friuli Venezia Giulia pour une soirée musicale placée sous le signe des musiques liturgiques indiennes. Le concert a eu lieu dans le somptueux écrin de l'église jésuite de la Trinité à Innsbruck. On sait que les Jésuites ont évangélisé l'Amérique du Sud, aussi le magnifique cadre baroque de la Trinité convenait-il parfaitement au programme proposé: une rétrospective de la musique religieuse indienne argentine couronnée par la fameuse Misa Criolla que composa Ariel Ramírez en 1963.


L'écrin bleuté de l'église de la Trinité d'Innsbruck

La Chimera a organisé le spectacle comme une liturgie mystique participative avec ses moments de recueillement méditatif, avec son inspiration religieuse authentique émanant des profondeurs les plus intimes de la foi populaire, avec son attention au souffle et une marche progressive vers la jubilation et l'exaltation de la joie. Bien plus qu'un spectacle ou qu'un concert, cette soirée est un partage. La musique s'élève et bientôt l'assistance est prise dans la montée des voix du choeur qui s'avance lentement du fond de l'église par les allées latérales, emportant à son passage l'attention du public conduite cérémoniellement vers le choeur de l'église de la Trinité, l'endroit où les chanteurs et les instrumentistes vont de leurs musiques spirituelles invoquer l'Esprit et le donner en communion aux oreilles et aux coeurs. Sortilège de la musique et de la foi. Quatre violes de gambe, le violon magique de Margherita Pupulin, un violoncelle, une harpe , une contrebasse, un charango, -cette petite guitare andine-, la guitare et le luth d'Eduardo Egüez constituent ce soir l'ensemble que ce dernier conduit avec son intelligente bienveillance vers de mystiques harmonies.

La Chimera, les chanteurs et le choeur nous convient à pénétrer l'univers joyeux du chant chrétien des Indiens du Sud des Amériques que décrivait déjà en 1771 José Cardiel dans sa Brève relation des missions du Paraguay, qui évoquait les missions jésuites auprès des Indiens Guarani: 

« Tous les jours ils chantent et jouent la Misa […]. Lorsque la messe commence, ils jouent des instruments de bouche et parfois des instruments à cordes, et  même parfois  les deux sortes d'instruments mêlés les uns aux autres […]. Ils chantent en toute harmonie, ampleur et dévotion qui attendriraient le cœur le plus dur. Et comme ils ne chantent jamais avec vanité et arrogance, mais en toute modestie et avec l'innocence des enfants, et  la qualité de leurs voix est telle qu'elle pourrait briller dans les meilleures cathédrales d’Europe, ils inspirent une grande dévotion».

Les mots de Cardiel évoquent exactement ce à quoi La Chimera nous invite et l'esprit qui anime cet extraodinaire ensemble et les chanteurs interprètes qui ce soir l'accompagnent. D'abord la soprano Bárbara Kusa dont la voix claire et chaude s'élève vers la coupole comme une calligraphie qui ensorcelle et retient le public captif dans les entrelacs de ses pleins et de ses déliés. Cette captivité n'est en aucun cas un enfermement, c'est celle d'un ravissement envoûtant  qui appelle à la transformation et à la communion des coeurs. Une chanteuse argentine à la voix éclatante de fermeté aurifère à laquelle vient répondre et s'unir dans une relation mezzo voce  le chant inspiré et mystique, plus intériorisé, de Luis Rigou (aussi connu sous son nom d'artiste, Diego Modena) qui semble encore davantage communiquer les vibrations puissantes de son âme que celles, fort belles et poignantes, de ses cordes vocales. Luis Rigou semble puiser son inspiration musicale dans les profondeurs d'une vision intérieure brûlant  d'une  ferveur divine authentique. Sans doute la soirée s'inscrit-elle entièrement dans un environnement et une liturgie chrétiennes, mais ses interprètes nous entraînent vers une communion spirituelle plus universelle, celle du Souffle sacré qu'expriment les termes grec du "pneuma" ou hébreu de la "ruah". Luis Rigou exhale le souffle qui l'anime par son chant et par les instruments indiens dont il a la parfaite maîtrise,  flûte quena des Andes, flûte de pan andine, flûte traversière et jusqu'au cor andin qui rappelle quelque peu notre cor des Alpes. 

La liturgie musicale de cette soirée inoubliable se termine en apothéose par les magnificences de la Misa Criolla dans laquelle les harmonies chorales se marient aux harmonies instrumentales, de la même façon que s'y rencontrent les réminiscences de la musique baroque et la spontanéité joyeuse de la musique et des rythmes andins.

Il est de ces soirées qui vous soulèvent, vous transportent et vous transforment. La Misa Criolla orchestrée par l'ensemble de La Chimera en l'église de la Trinité furent de celles-là!  

lundi 13 août 2018

Une bande dessinée belge de 1954 met en scène "Le Roy Fou de Bavière".


L'hebdomadaire féminin belge  Bonnes soirées, Hebdomadaire Complet de la Femme, publiait en son numéro 1697 du 15 août 1954 une bande dessinée consacrée au Roy Fou de Bavière. La BD comportait 4 pages (pp. 71 et suivantes). Le magazine publia régulièrement des dessins, couvertures, ou scénario de romans provenant de dessinateurs et scénaristes des éditions Dupuis.







Source: collection privée

Le Festival d'Innsbruck redécouvre La Didone abbandonata de Mercadante.

Didone (Viktorija Miskunaité)  © Innsbrucker Festwochen / Rupert Larl

Pour son premier grand opéra de la saison , le Festival de musique ancienne d'Innsbruck a monté la Didone abbandonata de Giuseppe Saverio Mercadante, un opéra  composé sur un livret  d'Andrea Leone Tottola d'après le premier mélodrame de Pietro Metastasio. Les livrets de Métastase étaient alors revenus au goût du jour. Lorsque  le dramma per musica en deux actes de Mercadante connut sa première mondiale le 18 janvier1823 au Teatro Regio de Turin, il  remporta un succès immédiat.

Le sujet si dramatiquement traité  par Métastase en 1724 a connu un importante filiation:  il  a été mis en musique une cinquantaine de fois, la première en 1641 par Cavalli, la quarantième par Mercadante, en 1823, qui fut encore suivie de quelques autres. C'est peut-être l'origine du livret composé au début du 18ème siècle qui a motivé le directeur musical du Festival, Alessandro De Marchi, à mettre cette oeuvre aux accents parfois très proches de ceux des premiers opéras de Rossini au programme du festival de musique ancienne d'Innsbruck et de la faire exécuter par ses instrumentistes de l'Academia montis regalis sur des instruments anciens. Alessandro De Marchi s'est notamment spécialisé dans la résurrection d'oeuvres oubliées, ce qui est le cas de cet opéra dont il ne semble pas exister d'enregistrement. L'absence de documents, et particulièrement de documents sonores, a pu faire problème au metteur en scène Jürgen Flimm, bien connu des mélomanes pour avoir dirigé le Deutsche Staatsoper Berlin (Unter den Linden) de 2010  à avril 2018. Quant à Alessandro De Marchi , il s'est basé  sur l'édition critique que vient de donner Paolo Cascio (Instituto Complutense de Ciencias Musicales, 2018) de la Didone abbandonata.

Décor du deuxième acte, Didon et Semele
© Innsbrucker Festwochen / Rupert Larl. 

Le pari de faire jouer un opéra belcantiste par un orchestre d' instruments anciens n'était pas dénué de risques et à l'audition on a pu se demander si cette option parvenait à rendre présentes toutes les brillances, le dynamisme et les fluidités que l'on pressent dans la musique de cet opéra. Jürgen Flimm  et sa décoratrice Magdalena Gut ont  transposé l'action dans le monde contemporain, ce qui  pose fortement question. Les splendeurs de la Carthage antique que ses ruines révèlent encore ou que Flaubert a si bien romancées, la beauté de son incomparable site ont disparu et se sont vu substituer le décor d'une cité de béton armé en construction sur la scène du Landestheater d'Innsbruck. Des armatures métalliques, quelques coffrages déjà coulés, une bétonnière, un frigidaire, quelques sièges et meubles d'époques disparates, un choeur d'hommes en armes costumés en légionnaires, constituent un décor composite placé sur un plateau tournant abondamment sollicité. Au second acte, des canots prêts à l'appareillage ont remplacé le mobilier. La question se pose aussitôt de savoir si l'action mythique et la dynamique relationnelle du récit de Métastase, repris par Totolla, et avant cela du roman de Virgile, font encore sens dans le monde contemporain. La mise en scène nous semble s'être empêtrée dans cette problématique: la promesse solennelle qu'Enée a faite à son père mourant, la nécessité de la fondation de d'une nouvelle Troie  n'ont plus ici le poids qu'elles devaient avoir encore au début du 19ème siècle et plus avant.  Au regard d'un 21ème siècle qui n'est plus baigné de culture antique, le départ d'Enée paraît cruel et insensé, de même que l'est le suicide de Didon. Les personnages errent sur scène et s'alcoolisent abondamment, c'est surtout le cas de Semele (heureusement interprétée par Emilie Renard) qui biberonne sans arrêt tout au long du premier acte, âme en peine et en perdition. Le cadre mythique et la noblesse même des personnages ayant disparu, la mise en scène ne nous donne plus que le reflet sordide des jeux de l'amour, du sexe, du pouvoir et de ses cruautés meurtrières tels que les décline notre époque. Enée semble bien poltron, on ne comprend plus sa grandeur d'âme qui laisse la vie sauve à rival Jarba qui n'est qu'un bouffon néronien ridicule, odieux et sanguinaire. Déconnecté du mythe qui le constitue, ce récit ne fait plus sens.

Enée (Katrin Wundsam) victorieux de Jarba (Carlo Vincenzo Allemano)© Innsbrucker Festwochen / Rupert Larl. 

Restent la musique et le chant. Le choeur d'hommes du Coro Maghini dirigé par Claudio Chiavazza est remarquable d'unisson et rend sa partie de manière vibrante. C'est surtout le rôle travesti d'Enée qui est admirablement porté par la mezzo-soprano Katrin Wundsam qui, sans avoir le volume et la puissance d'une grande voix, déploie un talent lyrique raffiné dans l'expression de la palette complexe des sentiments du héros troyen avec une agilité vocale exceptionnelle, de superbes descentes dans les graves et de l'aisance et de la joliesse dans l'aigu. Le jeu de l'actrice, sa technique vocale, sa présence scénique sont un des plus grands bonheurs de la soirée. La soprano lituanienne Viktorija Miskunaité , confrontée aux redoutablesembûches du rôle très exigeant et ambitieux de Didon, a su en relever le défi avec brio. Si les aigus et la diction ne sont pas toujours très assurés, cette jeune chanteuse a la puissance et la vitalité vocales nécessaires à sa partie, un rôle dans lequel elle pourrait certainement grandir. Face à ces deux bonnes chanteuses, Carlo Vincenzo Allemano, donne une interprétation beaucoup plus faible tant dans le chant que dans le jeu théâtral du rôle de Jarba, initialement conçu pour ténor, mais ici plutôt barytoné. Il donne toute sa partie dans un registre médiant uniforme, monotone et monocorde, et joue un personnage grotesque et gaudrioleur qui s'agite et danse  sur scène comme un gros bourgeois d'opérette en goguette, un Ochs von Lerchenau mercadantien, et ne parvient pas à rendre la monstruosité infâme du dictateur maure.  Si l'Osmida de Pietro di Bianco est de bonne tenue, l'Araspe de Diego Godoy est perfectible.

L'avenir nous dira si la réanimation de la  Didone abbandonata de Mercadante conduira à la complète résurrection de ce bel opéra qu'il serait également intéressant d'entendre interprété par un grand orchestre. Le travail appréciable de sa redécouverte est tout à l'honneur du Festival de musique ancienne d'Innsbruck et de son directeur musical Alesandro De Marchi , un travail que la mise en scène de Jürgen Flimm n'est pas véritablement parvenu à rencontrer.


dimanche 12 août 2018

Quand le petit Siegfried Wagner faisait des bêtises. Une anecdote viennoise.

C'est la  Gazette artistique de Nantes qui en informait ses lecteurs en septembre 1890. Comme tous les enfants du monde, le jeune Siegfried s'essayait à former  sa signature...

"A l'Opéra impérial de Vienne, on a donné tout récemment la 200e représentation de Lohengrin. A cette occasion on se rappelle naturellement les commencements si difficiles de Richard Wagner, Tannhäuser et Lohengrin; il les vendit jadis pour une aumône à l'opéra de Vienne, mille florins l'un dans l'autre. L'affaire fut excellente pour l'Opéra, qui encaissait les plus belles recettes du monde avec les deux ouvrages. Wagner essaya à plusieurs reprises de faire annuler ce traité léonin, toujours sans le moindre succès. Un jour pourtant on lui demanda son opéra de Tristan et Iseult, et il ne le donna qu'à la condition que l'ancien contrat serait complètement révisé. Il fallut bien passer par là, et le compositeur fut amplement dédommagé. Plus tard, après 1876. il fut appelé à Vienne pour diriger ledit Tannhäuser et trois autres opéras de sa composition, quatre soirées en tout. Il demanda 20.000 florins (40,000 francs), frais d'hôtel et voyage payés. Tout lui fut accordé. L'hôtelier présenta même un mémoire pour meubles détériorés par le jeune Siegfried Wagner. L'enfant s'était amusé à tracer son nom sur du satin bleu de ciel avec ses doigts mouillés d'encre noire — total 800 florins. Le caissier paya sans broncher."

samedi 11 août 2018

Sur le lac de Hohenschwangau, une illustration de 1878




Illustration signée Lévy extraite d'une édition illustrée du Voyage au pays des milliards de Victor Tissot (Paris, Schulz et Fils, 1878). 

Ludwig Karl Heinrich von der Pfordten, le "Pfo" de Wagner.

Dessin de Louis von der Pfordten 
en première page du Nouvel Illustré du 3 août 1866

Ludwig Karl Heinrich von der Pfordten, né le 11 septembre 1811 à Ried im Innkreis (Haute-Autriche) et mort le 18 août 1880 à Munich est un avocat et homme politique saxonet bavarois.

Il étudie le droit dans les Universités à l'Université de Heidelberg et à Erlangen. En 1833, il reçoit l'habilitation et devient, en 1834, professeur extraordinaire à l'Université de Wurtzbourg et en 1866 de droit romain. En 1843, il part à l'Université de Leipzig. À partir de 1845 devient le leader du Parti libéral saxon. En mars 1848, il est nommé ministre de l'Intérieur de Saxe, ministre de la culture (et aussi brièvement ministre des Affaires étrangères) dans le cabinet du premier ministre Karl Braun. Quand celui-ci démissionne en février 1849, von der Pfordten retourne en Bavière où il est d'abord nommé ministre des Affaires étrangères puis, en décembre, Ministre-président. Son projet, en 1859, d'unir les régions allemandes de taille moyenne à la Bavière contre la Prusse et l'Autriche échoue. Il démissionne. Il revient au premier plan en 1864, quand Louis II accède au trône.

1864. La nomination de M. von der Pfordten aux fonctions de Ministre de la Maison du Roi Louis II de Bavière

"Après de longues et laborieuses négociations, le ministère bavarois s'est enfin complété par la nomination de M. Von der Pfordten aux fonctions de ministre de la maison du roi et des affaires étrangères, laquelle est annoncée dans la Gazette officielle de Bavière.

Il y a deux mois environ que le baron de Shrenck a donné sa démission, motivée surtout par la position anormale faite aux membres du ministère à la cour de Munich. Le roi Maximilien, qui vient de mourir, y avait introduit une étiquette presque aussi rigoureuse que celle de la cour de France du temps de Louis XIV. Il ne travaillait presque jamais avec ses ministres, ni ne présidait leurs conférences; ce n'était qu'indirectement et qu'irrégulièrement qu'il avait des entretiens avec eux; lorsqu'il les invitait à dîner, après le repas, il les prenait à part dans l'embrasure d'une fenêtre et conversait alors avec chacun d'eux des affaires de leurs départements respectifs. D'ordinaire, tous les travaux des ministres n'arrivaient jusqu'au Souverain qu'en passant par son cabinet particulier, dont M. Fiestermeister [sic, pour Pfistermeister] était le chef.

Les ministres avaient bien pu accepter une pareille situation d'un homme de capacité et d'expérience comme le roi Maximilien ; mais il ne saurait en être de même depuis que le trône est échu à un jeune prince qui vient d'atteindre à peine sa majorité. Certaines influences de cour pourraient peser trop lourdement dans l'administration des affaires publiques et entraver la marche d'un ministère dont la responsabilité ne se trouverait plus suffisamment à couvert. C'est. ce qui avait engagé M. de Shrenck à abandonner son portefeuille. On l'offrit d'abord à M. Von der Pfordten, qui le déclina également pour les raisons que nous venons d'exposer. Il fut ensuite question du baron de Wydenbruck. Les négociations avec ce dernier ayant échoué, on revint à M. Von der Pfordten, qui, à ce qu'il paraît, s'est réservé la faculté de traiter les affaires directement avec son souverain. On conçoit, en effet, qu'un homme de la valeur de M. Von der Pfordten ne veuille pas abandonner à des influences occultes la responsabilité de sa politique, surtout en présence des graves événements qui se préparent en Allemagne."

in Le Mémorial diplomatique, Paris, 11 décembre 1864 (p.9)

Il est farouchement apposé à Richard Wagner qui essaye de s'imposer comme « favori » de Louis II. C'est sans doute lui qui, le 19 octobre 1865, lorsque Cosima Wagner vient chercher 40 000 florins alloués par le roi au compositeur, lui donne la moitié de la somme en menue monnaie, au point que Cosima doit commander deux voitures pour transporter les sacs. Von der Pfordten est en grande partie responsable de l'expulsion de Wagner de Munich en décembre 1866. 

La revue socialiste hebdomadaire Le Populaire évoque dans son édition du 22 janvier 1928 (p.2) le conflit qui eut lieu en 1865 entre van der Pfordten et Louis II:

"Wagner et Louis de Bavière

Un hasard a voulu qu'un lot de vieux papiers récemment vendus aux enchères contint de précieux renseignements sur les causes qui déterminèrent en 1865 le roi de Bavière, Louis II, à consentir  à l'expulsion de Munich du compositeur des Nibelungen.

Ces archives contiennent une correspondance du roi avec son premier ministre, M. von Pfordten, et un copieux mémoire de ce dernier, écrit entièrement de sa main.

On sait que Louis II résista durant, toute une année à la pression de la société bavaroise qui en voulait à Wagner de sa prodigalité et de l'âpreté avec laquelle il tirait des sommes énormes de la cassette privée du roi ; en outre, le « particularisme bavarois » ne faisait pas grâce à l'Allemand « étranger au pays ». On trouve dans les archives la trace d'une humiliation du roi. mélomane obligé de marchander auprès de ses ministres une augmentation de sa liste civile pour faire face aux largesses de Wagner."

Louis II essaie de parler en roi et insiste pour que von Pfordten « combatte la calomnie » qui circule dans les salons de Munich ; il se dit blessé de la médisance qui l'accuse de « négliger les affaires de l'Etat et de n'avoir d'yeux que pour l'art de Wagner » qui absorbe tout. Von Pfordten lui répond avec dureté : « Que Votre Majesté choisisse entre l'amitié de Wagner et l'attachement de ses sujets... »

Finalement, force lui fut de plier et de signer tout ce que son inflexible chancelier exigeait de lui."

Louis ne lui pardonnera jamais. Il profite de la défaite dans le conflit austro-prussien pour le congédier et le remplacer par le prince Chlodwig zu Hohenlohe-Schillingsfürst, après la défaite de Sadowa.

Ludwig von der Pfordten meurt à Munich le 18 août 1880 à l'âge de 68 ans. Sa sépulture se trouve dans l'Ancien cimetière du Sud.


vendredi 10 août 2018

Les rencontres secrètes de Louis II et de Leopold von Sacher-Masoch, racontées par Adrien Marx

Leopold von Sacher-Masoch
Dans Silhouettes de mon temps, (Paris, E. Dentu, 1889), Adrien Marx consacre un chapitre consacré à Leopold von Sacher-Masoch dans lequel il évoque les rencontres secrètes de cet écrivain avec le roi Louis II de Bavière , pp. 186 et suivantes.

[...] Cette touchante conclusion me remet en mémoire une incroyable aventure survenue à Sacher-Masoch il y a cinq ans. Il sera bien surpris de la lire, car elle est ignorée et, pour des raisons trop longues à donner ici, je suis, sinon le seul à la savoir, du moins le premier à la raconter. 

Sacher-Masoch a publié une nouvelle dans laquelle un comte polonais s'éprend d'un adolescent. Il l'attache à sa personne, se consacre à son éducation, à l'épanouissement de ses aptitudes et en fait le confident de ses joies et de ses peines. Bientôt l'élève est de force à discuter avec son professeur les thèses les plus ardues et les plus subtiles, et cette union dure jusqu'au jour où le comte s'aperçoit que son jeune ami est une femme! L'idée qu'une question matérielle peut altérer la nature philosophique et immatérielle de leurs relations met le grand soigneur en fuite... Et le roman finit sur cette découverte à la Jocelyn. Quelque temps après l'apparition de ce livre, Sacher-Masoch reçut une lettre anonyme où on lui proposait une liaison spirituelle comme celle du comte polonais : on ajoutait que son sexe le mettait à l'abri d'une rupture semblable à celle de sa nouvelle. On répétait, à chaque ligne, qu'il s'agissait d'une amitié sincère et inaltérable et l'on concluait par un appel sentimental à sa pitié. « Consoler une âme éplorée et meurtrie, rattacher à la vie un esprit déçu jusqu'à songer au suicide. » Telle était la phrase finale.de cette épître singulière. 

Le Gallicien intrigué pensa que cette élégie émanait d"une femme, et son imagination enfourcha cette hypothèse pour chevaucher en pleine fantaisie. Le style d'une deuxième lettre, l'étrangeté d'un rendez-vous dans une bourgade de Styrie, la condition qu'on lui imposait sine qua non de garder un bandeau sur les yeux durant les entrevues, mirent ses dernières hésitations en déroute, et le voilà parti ! Il arriva à l'heure dite dans un appartement composé de trois pièces : celle du milieu était réservée au colloque — ce qui indiquait la résolution d'en soustraire les termes à toute oreille indiscrète. Fidèle à son serment, Sacher-Masoch se banda les yeux : deux minutes après, une voix masculine — mais admirablement timbrée et particulièrement mélodieuse — lui disait : « merci ! » et lui renouvelait les propositions de la lettre anonyme dans un idiome bavarois, correct et débordant de protestations attendries. Bien que désappointé de percevoir un bruit de bottes où il croyait entendre le froufrou d'un jupon, Sacher- Masoch écoutait, attentif, les propos que lui tenait la voix d'or. Il se sentit bientôt captivé et hypnotisé au point qu'il accepta sa mission d'ange sauveur... Et il subit ce magnétisme inexplicable un an — durant lequel il eut la constance de conserver sur le front le foulard qui lui dérobait les traits de son interlocuteur. Des controverses de l'ordre le plus élevé et relevant du domaine passionnel ou psychologique servaient de bases à ces dialogues intermittents. Lorsqu'ils ne pouvaient avoir lieu, Sacher-Masoch — d'après des instructions précises — dépêchait des lettres à Londres, à Vienne, à Paris, à Stockholm, etc. Les réponses qu'il recevait, écrites sur un parchemin luxueux frappé d'une couronne ducale, étaient invariablement signées d'un nom presque ridicule, si on le rapproche du mystère et de l'originalité de l'aventure. Ce nom (Anatole) prosaïque et grotesque, effaroucha d'abord le romancier : plus tard il s'y habitua. Et puis il voulait en avoir le cœur net. Il espérait qu'un jour il serait relevé de son serment et pourrait enfin contempler l'inconnu. En effet, Anatole lui dit une après-midi : 

— Je t'autorise à me regarder. 

Sacher-Masoch, enlevant son bandeau, aperçut devant lui un garçon superbe, au visage contristé et mélancolique, qui lui tendit la main et l'interpella en ces termes : 

— Si tu m'aimes un peu, si tu as compris que ta destinée est de me sauver, de me guérir, et que ton rôle est de m'arracher à la désespérance et au trépas, quitte ta demeure. Que mon foyer devienne le tien... tu seras grand, riche et puissant entre tous. 

L'écrivain demeurait interloqué. L'image de sa femme chérie et de son fils bien-aimé passèrent devant ses yeux. Il demanda à réfléchir et finalement déclina l'offre d'Anatole... 

Passant quelques jours plus tard devant la vitrine d'un papetier de Vienne, il resta saisi de stupeur devant une photographie qui n'était autre que celle d'Anatole. Au bas, une étiquette portait cette inscription : 

S. M. LOUIS II, ROI DE BAVIÈRE 

La lumière se fit dans son esprit. Le prince dément avait rêvé, à ses côtés, un Wagner littéraire en guise de pendant au Wagner musical!

Qui sait ce qui serait advenu si Sacher-Masoch s'était prêté à la cure de ce fou couronné ? Peut-être eût-il préservé ce royal cerveau des hallucinations qui l'ont conduit à un trépas prématuré et Louis II, l'ami des Français, l'ennemi de Bismark, régnerait peut-être encore! [...]



Le commentaire d'un aimable lecteur

Cette anecdote est également rapportée par Wanda de Sacher-Masoch, dans son autobiographie intitulée " Confessions de ma vie ", parue en France chez Gallimard ( pages 141 à 159 ). Très peu de biographes relatent cette anecdote ( en France, seul Pierre Combescot en parle ).