dimanche 29 janvier 2017

Bayreuth 1876 vu de France: l'anti-wagnérisme à la une du Figaro

Albert Wolff, photographié par Nadar
Le quotidien parisien Le Figaro du 25 août 1876 ouvre ses colonnes à M. Albert Wolff (1) qui consacre un long article hautement venimeux qui  vitupère sur le premier Festival de Bayreuth, en annonce la mort certaine et qui proclame l'échec quasi total de la musique et du théâtre de Richard Wagner. Aux yeux de la critique contemporaine, cet article est un tel tissu d'inepties qu'il en est presque drôle. Quoi qu'il en soit, nous le reproduisons ici en tant que document illustrant l'anti-wagnérisme régnant en France en 1876. Ce courant d'opinion est à remettre dans le contexte de la défaite française lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et de la publication de Une capitulation, la comédie à la manière antique que Wagner avait commise à la suite de la capitulation française, un pamphlet haineux qui s'ajoutait à sa Kaisermarsch ou à son Ode à l'armée allemande. Au travers de l'article, on découvrira également quelques-unes des personnalités présentes à Bayreuth en 1876.

GAZETTE D'UN PARISIEN
Nuremberg, 23 août.

Le Crépuscule de M. Wagner 

     Les dieux s'en vont! Après Wotan, c'est le tour de M. Wagner; il est tombé du haut du piédestal où l'avait placé l'enthousiasme de ses fanatiques. Le voici étendu sur la terre avec sa couronne de lauriers en argent! Les journaux de tous les pays sont d'accord pour constater la désillusion du public, et à présent que nous sommes loin de Bayreuth; maintenant que je me trouve avec mes amis Guiraud (2), Alphonse Duvernoy (3) et Armand Gouzien (4) dans cette vieille ville de Nuremberg, je me demande s'il est bien vrai que nous avons trouvé la patience nécessaire pour écouter jusqu'au bout la conférence musicale de Bayreuth? Tantôt, assis devant le cabaret où après le labeur du jour se réunissaient Albrecht Durer, Pierre Fischer, Adam Kraft (5), Hans Sachs (6), tous ces grands artistes et poètes, la même pensée a traversé nos cerveaux. Nous nous sommes regardés comme des gens qui se demandent:
    - Lequel de nous quatre est le plus grand badaud? 
    Ce qui nous console, c'est que nous ne sommes pas les seuls qui ayons acheté quelques instants de plaisir au prix d'un si long voyage, de tant de fatigues, de tant de souffrances couronnées par le plus prodigieux ennui qu'un mortel puisse supporter. 
     On ne reverra plus jamais un pareil spectacle Comment, un homme surgit tout à coup et dit: je suis l'art de l'avenir; il trouve l'argent pour faire bâtir un théâtre; autour de ses folies on fait tant de bruit que les plus récalcitrants viennent et que le monde entier ne parle pendant une semaine que de M. Wagner:' L'entreprise habilement menée pendant quinze années, s'écroule en quatre soirées et le monde stupéfait apprend que sauf une demi-douzaine de grandes inspirations, tout ce fatras dit de l'avenir n'est que supplice, ennui et désillusion. Ils ont beau se réunir et mettre une couronne en argent sur cette tête au vaste front, au menton de polichinelle et au nez écrasé, Richard Wagner n'en dégringole pas moins du haut de son nuage. Les Nibelungen sont jugés désormais. Figurez-vous un fou qui viendrait vous dire:
     -Le Moïse de Michel Ange est une œuvre incomplète. Moi je vais. refaire cette statue du passé. Moïse n'a qu'un nez, je lui en ferai deux; il n'a que deux yeux, j'ajouterai un troisième œil sur le front; il n'a qu'une bouche, je lui en ferai trois ou quatre; plus, quatre pattes au lieu de deux jambes et vingt-cinq doigts à chaque main et j'appellerai le tout la sculpture de l'avenir! (7)
    Eh bien, si cet homme persiste pendant une quinzaine d'années, il réunira autour de lui un grand public qui finira peut-être par répéter:
    -Nous avons enfin un grand statuaire national! 
    Richard Wagner n'a pas fait autre chose pour rassembler les badauds autour de sa baraque. De parti pris il a éloigné de la musique dramatique tout ce qui en faisait le charme et la beauté au lieu d'un récitatif il en a mis deux cents, il a réduit la voix humaine à des proportions telles qu'elle n'occupe dans l'ensemble que la place d'un violon ou d'une contrebasse; il a suffi que les grands maîtres aient cherché l'opposition au théâtre pour que celui-ci eût recours à la monotonie. Avant lui les chœurs étaient un concours précieux; dans une œuvre dramatique; le musicien les a supprimés ou à peu près. Le théâtre vivait d'action et de situations: c'était une raison suffisante pour que cet insensé n'en voulût plus; il a fait juste le contraire de ce qu'on a fait avant lui et, une fois le monstre terminé, il a dit carrément:
    -Voilà l'art nouveau et national Et il s'est trouvé un public pour le croire. Ce n'est pas la première fois qu'un tel phénomène se présente. L'histoire des arts et des lettres nous apprend qu'il arrive de ci de là, dans la vie des peuples, un moment où le goût public se perd dans des œuvres inférieures. C'est une affaire de mode, pas autre chose. Le bon ton exige alors qu'on ait l'air de marcher avec son temps et de se montrer supérieur à ses devanciers en acclamant l'art faux. C'est ce qui est arrivé pour Richard Wagner, je parle du compositeur de la deuxième manière et non de l'auteur du Tannhauser et du Lohengrin. Mais depuis, la folie des grandeurs a envahi le cerveau de Wagner, il a voulu culbuter tout ce qui existait avant lui, détruire par l'ennui et la monotonie les œuvres du passé, et s'élever une petite tour de Babel au sommet de laquelle il comptait placer sa statue pour qu'on la vît des quatre coins du monde.

*****

     Dans les errements d'un artiste, il faut chercher la femme aussi bien que dans les causes célèbres des annales judiciaires. La femme est un être sensible, fait de nerfs; elle ne réfléchi-t pas; elle se passionne. Il faut donc chercher la femme dans le cas de M. Wagner; il y en a deux: la princesse de Metternich pour l'Autriche, la comtesse de Schleinitz (8) pour l'Allemagne. Mme la princesse de Metternich est à la tête du mouvement à Vienne; Mme la comtesse de Schleinitz tient un salon de l'avenir à Berlin. Le troisième corps d'armée, placé entre les deux autres, est commandé par l'abbé Listz à Weimar; de ces trois foyers l'art faux de l'avenir s'est répandu sur une grande partie de l'Europe. Par sa haute situation et son esprit, Mme de Metternich, dont l'enthousiasme demeure respectable, a entraîné toute la haute société autrichienne. Mme la comtesse de Schleinitz a.fait mieux elle a ouvert ses salons aux journalistes récalcitrants et elle les a vaincus par une éloquence ardente autant que par la grâce incontestable de sa personne. Je demande bien pardon à Mme la comtesse de Schleinitz de l'entraîner dans ce débat public; mais je pense qu'elle ne craindra pas de m'entendre affirmer son famatisme pour Wagner dont elle ne s'est jamais cachée; la comtesse a le courage de ses opinions, c'est une justice à lui rendre. De même que la princesse de Metternich a tenu tête à l'orage du Tannhauser à Paris, rien ne peut ébranler l'enthousiasme de la comtesse de Schleinitz; elle avait fait des fêles de Bayreuth une affaire personnelle; elle a harangué les artistes pour leur donner du courage à la veille de la bataille; elle était à toutes les représentations, bien en vue, comme Napoléon parmi ses vieux grenadiers; elle a préparé et mis en scène le triomphe de Wagner elle était l'âme de l'enthousiasme, le foyer d'où le fanatisme s'est répandu sur la ville de Bayreuth. Elle a tenu son emploi de protectrice jusqu'au bout. De même que Mme la comtesse de Schleinitz a eu sa part dans la peine, elle a voulu sa part dans le triomphe, et quand au banquet fameux elle a parcouru la salle au bras de Wagner, la comtesse semblait vouloir dire « C'est mon oeuvre. »
     On n'a jamais vu spectacle plus curieux que celui-ci. A l'aspect de la corntesse l'œil en feu, la tête haute dans une attitude triomphante, au bras de ce petit homme portant la couronne de lauriers sur la tête, on aurait pu croire que la vaillante Brunhielde [sic ]s'appuyait sur le nain Mime.

*****

     Eh bien à présent que je viens de lire une grande partie des journaux et que,  loin des influences de Bayreuth, je réfléchis moi-même à ce que j'ai vu,et entendu, je puise dans les articles de mes confrères de tous les pays qu'il y a une force autrement grande que l'esprit ou la beauté d'une .grande dame; cette force n'est pas de l'avenir; elle est de tous les temps et ne périra jamais, car c'est l'essence même de l'humanité et cela s'appelle le bon sens public. Ce bon sens a déjà fait justice de toutes les intrigues, de tous les fanatismes; la vérité se fait entendre partout et on est maintenant d'accord dans tous les pays sur le point capital, à savoir que M. Richard Wagner est tout simplement un musicien de talent, mais qu'il ne fera rien oublier du tout et ne fermera la route à personne. On est d'accord sur un autre point; e'est qu'il faut considérer l'entreprise de Bayreuth comme l'oeuvre d'un cerveau en démence.
    Dans les hallucinations de son puissant cerveau, M. Richard Wagner a entrevu un idéal respectable; c'est l'excuse et la justification de l'entreprise absolument manquée de Bayreuth; il a rêvé la fusion de tous les arts, de la musique, de la littérature, de la peinture décorative pour créer un ensemble magnifique. Mais sa prodigieuse vanité l'a empêché de comprendre qu'on ne peut pas créer à la fois une oeuvre de premier ordre comme musique et comme poésie. Sans le théâtre des grands écrivains la musique ne peut jouer qu'un rôle secondaire. Mendelssohn s'est contenté d'écrire de la musique de scène pour le Songe d'une Nuit d'été de Shakespeare, comme Beethoven a subordonné son génie à celui de Gœthe en composant les entr'actes et la musique de scène d'Egmont. Un poème d'opéra ne peut et ne doit être qu'un prétexte de développer les qualités d'un musicien et de fondre en une même sensation toutes les ressources de cet art, l'orchestre et la voix humaine. L'insensé qui rêve la fusion absolue de la poésie et de la musique tue ou l'une ou l'autre quand il ne les étrangle pas toutes les deux. La légende des siècles n'a pas besoin de la musique pour devenir une œuvre d'art de premier ordre; de même que la symphonie héroïque peut se passer de la poésie et rester un chef-d'œuvre impérissable. Jugez quelle machine défectueuse et folle a,dû créer Wagner qui n'est ni Beethoven, ni Victor Hugo, ce qui ne l'a pas empêché de vouloir être en même temps l'un et l'autre.

*****

    A présent que, dégagé de l'atmosphère pestilentielle de Bayreuth, je considère froidement la tentative de M. Wagner, je me demande s'il'ne serait pas utile de lui faire subir un régime de douches pour le ramener à la raison et pour sauver ce qu'il y a en lui de vraiment supérieur le symphoniste. Du théâtre, il ne se soucie pas des exigences de la scène il ne sait pas le premier mot et il veut être auteur dramatique; comme compositeur dramatique, il assigne à la voix humaine le rôle d'un simple instrument dans l'ensemble comme à la clarinette ou au hautbois pour mieux agir sur les sens, il vous plonge dans l'obscurité comme les frères Davenport (9) quand ils faisaient voltiger les guitares dans l'espace; il a recours à tous les trucs, à toutes les jongleries; il lui faut une chaudière pour produire des nuages et des incendies; il évoque les dieux et en fait des êtres grotesques qui paraissent au théâtre au milieu de la lumière électrique comme Mlle Derval quand elle joue le bon génie dans une féerie de Clairville (10). Et de tout cela il ne reste à la fin de la quatrième soirée que cinq ou six morceaux admirables, parce que l'insensé, vaincu par son propre talent, a ses moments lucides.
      Quelle folie d'ailleurs de vouloir inventer un art! On invente une locomotive dont la construction repose sur les données pratiques de la science positive. Mais on n'invente pas un art, car l'art est fait de sensations et d'inspirations que le génie subit mais qu'il n'a pas la prétention de créer. Le grand art est inconscient ce n'est pas une mécanique que la raison de l'homme peut perfectionner, c'est l'âme même de l'humanité parcourant l'espace et s'infiltrant dans quelques cerveaux privilégiés assez grands pour la saisir en passant. Croyez-vous que Molière ait pensé, à créer un art nouveau en écrivant ses impérissables chefs d'œuvre? Pensez-vous que les tragédies de Shakespeare soient le résultat d'un calcul? Pouvez-vous vous figurer Beethoven se plaçant devant son piano en disant: Je vais créer un art nouveau! Vous imaginez-vous que les grands maîtres de la statuaire antique soient entrés dans leur atelier avec l'intention arrêtée de créer un art nouveau? Est-ce que Raphaël ou Michel-Ange, Rembrandt ou le Titien, Corneille ou Gœthe ont voulu inventer quoi que ce fût? Non! Les uns et les autres ont tout simplement traduit par la plume ou le pinceau les sensations intimes de leur âme Qu'est-ce que vous me chantez donc avec votre art nouveau? Sans ceux qui vous ont précédé, est-ce que vous existeriez seulement? Sans ce passé resplendissant oseriez-vous seulement rêver un avenir? Shakespeare à qui votre ami Listz vous a comparé, avait-il besoin de tout ce tra la la d'une féerie de la Porte-Saint-Martin ? Croyez-vous que Molière ne reste pas impérissable quoique son œuvre ait été représentée entre deux quinquets fumeux? Vraiment, vous me faites pitié. Ce n'est pas un art, mais un procédé nouveau que vous avez inventé! Laissez-nous donc tranquilles avec vos grandes phrases! Vous nous croyez donc bien bêtes pour nous raconter que vous avez inventé un art et un art national ?

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     Qu'est-ce que cela veut dire à la fin, un art national? Qu'y a-t-il de national dans votre œuvre? Le dragon? le cheval? les oiseaux? l'ours? les corbeaux? Il n'y a de national que la légende sur laquelle repose votre ennui et vous en avez fait un spectacle de dernier ordre, plein de flammes de bengale, d'arc-en-ciel, de lumières rouges ou vertes, comme une féerie du Chatelet? Et quand de ci, de là, vous nous avez charmés, c'est que vous n'aviez plus rien de national du tout, c'est que vous étiez tout simplement un artiste, forcé de suivre, malgré lui, la voie que, hélas! il abandonnée, contraint d'imposer silence à sa raison affolée et d'écouter ce qui reste de son âme de musicien!
     Eh bien, vous voici bien avancé, monsieur Wagner! Vous auriez pu laisser une œuvre supérieure et vous ne léguerez à la postérité que l'exemple attristant d'une grande intelligence, vaincue par ses propres folies Vous êtes un alchimiste; vous croyez pouvoir faire de l'or à volonté; vous êtes un de ces hallucinés qui se figurent avoir trouvé la quadrature du cercle. Pendant quinze années vous avez fait sonner la fanfare de la réclame, et nous autres badauds, nous avons fini par croire qu'à Bayreuth on découvrirait une muse nouvelle, une muse à deux têtes comme on n'en a jamais vu chez aucun peuple, quelque chose comme la femme géante du théâtre, ou les Milly-Christine (10) de la composition dramatique. Déjà vos amis avaient commandé la couronne en argent le conseil municipal avait désigné d'avance la place où devait s'élever la statue du grand homme avec cette inscription:
     
     A Wagner, les aubergistes reconnaissants!
 
    Mais vous avez compté sans le bon sens, sans la révolte des gens que vous avez. exposés à subir toutes les privations à Bayreuth, pour écouter une demi-douzaine de pages remarquables enfouies sous quatre journées du plus mortel ennui. C'est alors que le public mystifié s'est aperçu enfin qu'en somme vous n'avez rien découvert du tout, que les réelles beautés de votre œuvre ont existé avant vous; que vous n'avez découvert q'un procédé et non un art; que ce que "vous appelez la musique de l'avenir" n'est, en réalité, qu'une forme nouvelle de la musique du passé, et que vous voulez léguer à la postérité comme un impérissable chef-d'œuvre l'Anneau des Nibelungen qui n'existe pas comme ouvrage dramatique, dont la poésie est ridicule et dont la musique n'est pas toujours bonne. On a vu enfin que vous n'avez trouvé qu'une chose secondaire dans les arts, une manière. C'est seulement dans les époques de décadence artistique, qu'un procédé nouveau peut être confondu par la foule avec le génie créateur!

*****

     Allez! M. Wagner a eu bien raison de faire entendre ses opéras à Bayreuth ce malin savait bien ce qu'il faisait, en nous réunissant dans cette petite ville insupportable, où rien ne rappelle les grandeurs passées de l'art: il nous a enfermés dans une ville d'ennuis, afin de mieux nous faire admirer ce qu'il appelle lui-même son œuvre d'art. Dans cette intéressante ville de Nuremberg, d'où je vous écris, dans cette ville, si grande par les admirables chefs-d'œuvre que lui a légués une poignée d'artistes, l'art de M. Wagner n'aurait pas duré ce que durent les roses. Je ne retire aucun des compliments que j'ai adressés à M. Wagner, quoique, à mesure que je m'éloigne du centre de ses opérations, le souvenir s'efface de plus en plus. Je sais bien qu'il me reste quelque chose dans la tête des Nibelungen, mais je ne pense pas que mon cœur ait reçu une impression pareille à celle que j'ai ressentie ce matin en entendant dans une des admirables églises de Nuremberg une messe d'Haydn, exécutée tout naïvement par les amateurs de la ville, sans lumière électrique, dans la simplicité imposante d'un chef-d'œuvre indestructible.
     Mais de cette musique de l'avenir, sauf quelques morceaux, que reste-t-il quand, dégagée de la fantasmagorie dont Wagner l'a entourée, elle se présente toute seule? Est-ce que la Vénus de Milo a besoin d'être éclairée par la lumière électrique? On peut entendre Don Juan sur une petite scène, on peut le jouer au piano dans l'intimité et éprouver de grandes sensations. Mais avec cette musique de l'avenir, plus de sensation intime possible: il lui faut des décors, des flammes de bengale, des salles obscu.res, des orchestres invisibles, des dragons qui chantent, des oiseaux qui parlent, des ours, des nuages qui défilent devant les yeux. Eteignez donc seulement la machine à vapeur derrière le théâtre de Bayreuth, cette machine à laquelle on a recours toutes les cinq minutes, pour produire un effet de mise en scène. Plus de charbon plus d'œuvre d'art l

*****

     Et c'est bien à cause de tout cela que les Nibelungen ne peuvent être qu'une œuvre d'un ordre inférieur qui n'existe pas par sa seule valeur intrinsèque. On ne peut pas vivre dans l'intimité de cet art compliqué; il faut à la fois le voir et l'entendre avec les décors, les costumes, les dragons et les incendies. Sans le tra la la de la féerie, plus de drame lyrique, plus de musique. La magnifique scène de la conjuration des cantons dans Guillaume Tell peut être exécutée dans un vieux décor délabré sans perdre de sa grandeur; les Noces de Figaro, de Mozart, demeureraient un chef-d'œuvre, lors même qu'on les chanterait sur une petite scène. Débarrassez le Freyschutz des apparitions, de la fonte des balles, et il vous restera une œuvre d'art de premier ordre! Mais ces pièces de l'avenir s'évaporent comme la fumée d'un cigare, quand on veut les réduire seulement pour le piano. Tous les musiciens sont d'accord sur ce point; ils peuvent lire Don Juan; mais il faut, pour s'en rendre compte, qu'ils voient la musique de l'avenir dans le cadre de la scène, avec les décors, les géants, les nains, la, lumière électrique et les flammes de bengale. Art inférieur, vous dis-je, art inférieur! Enlevez le plafond de Michel Ange de la chapelle Sixtine et placez-le dans une grange. Pourvu qu'on puisse le voir, on. peut l'admirer! Il n'est pas besoin de voir le Roméo de Shakespeare dans un décor éblouissant pour jouir des beautés qu'il contient. Il n'est pas indispensable qu'on voie le Faust de Gœthe sur un théâtre de premier ordre pour en comprendre la poésie; on peut le lire chez soi, au coin du feu et ressentir de grandes émotions; mais laissez moi donc tranquille avec votre art dit de l'avenir qu'on ne peut pas dépouiller d'une seule flamme de bengale sans le frapper au cœur! Art inférieur, vous dis-je, art intérieur! 
     Il m'est vraiment pénible de ne pas être de l'avis des deux grandes dames et du vénérable abbé de Weimar qui comptent imposer au monde cet art faux d'un musicien puissamment doué, mais les trois salons de Vienne, de Berlin et de Weimar ne sont pas de taille à lutter contre l'opinion publique qui commence enfin à se révolter contre l'impudence de M. Wagner et contre la monotonie désespérante de sa musique de l'avenir. Cette opinion publique est d'accord maintenant. Elle sait à quoi s'en tenir; elle est convaincue que M. Wagner ne lui donnera désormais que des œuvres impossibles où, de ci de là, on retrouve encore le compositeur inspiré de Lohengrin. Que M. Wagner essaie donc l'année prochaine de recommencer les fêtes de Bayreuth comme il eu avait l'intention. Il n'y a plus sur la surface du globe que le maître des maîtres, les trois salons de Vienne, de Berlin et de Weimar et les aubergistes de Bayreuth qui peuvent se nourrir de pareilles illusions! La tour de Babel de Bayreuth vient de s'écrouler et les peuples épouvantés ne se remettront pas de sitôt au travail. Ils s'enfuient dans toutes les directions et racontent ce qu'ils ont vu et entendu. Cela suffit! Il se pourrait que de ci, de là, un théâtre allemand essayât de donner l'un de ces opéras de l'avenir: la Walkure par exemple, en coupant un tiers de l'ouvrage, peut réussir sur une scène mais sans jamais dépasser les proportions de ce que nous appelons un succès d'estimé. On ira voir et entendre cela par curiosité, mais on n'y retournera jamais.
     C'est ainsi que l'étoile de M. Richard Wagner a pâli sur cette colline de Bayreuth, d'où elle devait projeter une lumière si vive sur l'univers que, selon les Mameloucks du compositeur, le soleil se montrerait jaloux! Cette aimable, folie, sortie d'un cerveau d'une poignée d'hallucinés, s'est transformée en un spectacle moins imposant, mais plus consolant. Le crépuscule des Dieux a été en même temps le crépuscule de M. Wagner. Comme le dieu Wotan, l'homme de l'avenir succombe sous le poids de ses fautes. Il a beau se mettre une couronne de lauriers sur la tête et se figurer qu'en rentrant chez lui, il pénètre dans le château de Walhalla sur un arc-en-ciel, le public qui le voit sait fort bien que cet arc-en-ciel est en carton peint et que la Walhalla de Bayreuth n'est pas la demeure d'un dieu. Le dénouement sera le même que dans les Nibelungen. De même que Wotan, le dieu de Bayreuth, sera enseveli sous les décombres du monument qu'il a essayé d'élever à sa propre gloire. Plus tard, en fouillant son œuvre ensevelie sous l'oubli, on découvrira dans les ruines, au milieu des poutres pourries et des pierres rongées par le temps, une demi-douzaine d'inspirations que la postérité conservera dans les musées comme des objets d'art! Cela suffira pour assigner à M. Richard Wagner une place marquante dans l'histoire de la musique. Mais, en ce qui est d'accaparer à lui seul tout l'avenir, c'est une autre affaire.
     Demain est à Dieu! a dit le poète. Demain ce théâtre de Bayreuth sera probablement un cirque, une salle de bal ou un tir national.

Albert Wolff

Notes


(1) Albert Wolff (Cologne 1835- Paris 1891), est un écrivain, auteur dramatique, journaliste et critique d'art français d'origine allemande. Il fut journaliste au Charivari et au Figaro. Il s'opposa à l'antisémitisme, à Richard Wagner et aux peintres impressionnistes.


(2) Ernest Guiraud (La  Nouvelle-Orléan 1837- Paris 1892): compositeur et professeur de musique français, fils de Jean-Baptiste Guiraud, lui-même compositeur et professeur, 1er prix de piano en 1858. élève de Jacques Fromental Halévy, il obtient en 1859, comme son père en 1827, le prix de Rome à l'unanimité.Auteur d'opéras donnés à l'Opéra-Comique. Grand ami  de Georges Bizet, il remplace les dialogues  originaux de Carmen par des récitatifs. Il achève l'orchestration des Contes d'Hofmann d'Offenbach. Professeur de composition, son enseignement était très apprécié et reconnu. Paul Dukas, Erik Satie, Claude Debussy ont été ses élèves. Il était extrêmement compétent au niveau de l'harmonie et de l'orchestration.

(3) Victor Alphone Duvernoy  (Paris, 1830-1907) compositeur français, né dans une famille musicienne. Il est le fils du célèbre baryton basse Charles-François Duvernoy (un petit neveu de Frédéric Nicolas Duvernoy, célèbre corniste et compositeur de la fin du 18e et du début du 19e siècle). Son frère Edmond Duvernoy est baryton et pianiste. Premier prix de piano 1855 au Conservatoire de Paris o'u il étrudia le piano et la composition.  Il fait sa carrière comme compositeur et professeur de piano au Conservatoire de Paris. Compositeur d'opéras, d'un ballet, d' œuvres symphoniques et de chambre, et de nombreuses musiques de piano. En 1900, son poème symphonique La Tempête de 1880, pour solistes, chœur et orchestre, d'après La tempête de Shakespeare reçoit le Grand Prix de la Ville de Paris.

Photo Nadar
/Source: Bnf/Gallica)
4) Armand Gouzien (1839-1892): journaliste, musicien, auteur d’airs à succès, il fut l'ami de Victor Hugo et un proche du photographe Nadar et du poète Gérard de Nerval. D’octobre 1867 à mars 1868, il dirige la Revue des lettres et des arts dont le fondateur et le rédacteur en chef est Villiers de L’Isle-Adam. Critique dramatique et musical à L’Événement et au Gaulois De 1876 à 1882, il est directeur des Beaux-Arts et rédacteur principal de la revue hebdomadaire Le Journal de musique. Il meurt dans la maison de Victor Hugo à Guernesey.

(5) Adam Kraft  (Nuremberg, entre 1455 et 1460,  Schwabach 1509): sculpteur franconien du gothique tardif , très actif dans les églises de Nuremberg, Il se reconnaît à des figures très expressives aux draperies tumultueuses, enluminées de reliefs décoratifs luxuriants.

(6) Hans Sachs (Nuremberg 1494-1576), poète allemand, le plus grand des Meistersinger, dont la renommée fut durable.  Il décida sans doute de devenir un Meistersinger à Innsbruck en 1513. La même année, il entreprend un apprentissage pour devenir un Meistersinger à Munich. En 1516, Sachs s'établit à Nuremberg pour le reste de sa vie. À partir de 1525, il se rapproche de plus en plus de Martin Luther dont il embrasse la cause. Les jeux de carnaval de Sachs sont considérés comme ses meilleures productions et sont toujours joués aujourd'hui. Les règles du Meistersang étaient très strictes et codifiées. Hans Sachs y introduisit cependant des innovations. 


(7) L'anti-moderniste Albert Wolff, en faisant des gorges chaudes de la musique de l'avenir, ne croyait pas si bien dire. Il semble avoir ici l'intuition du cubisme avant la lettre, un art dont on peut être certain qu'il ne l'aurait pas apprécié. ce pauvre Monsieur Wolff semble bien s'être planté sur toute la ligne...

La Comtesse peinte par Lenbach en 1873
(8) Marie comtesse de Schleinitz-Wolkenstein (Rome, 1842, Berlin 1912) était une des plus célèbres salonnières allemandes dans la deuxième moitié du xixe siècle et la plus importante protectrice de Richard Wagner. « Mimi », comme elle est appelée de ses intimes, avait appris le piano dans sa jeunesse à niveau professionnel et garde toute sa vie une grande affinité pour la musique. Elle lit beaucoup, par exemple Goethe, Schopenhauer et Nietzsche, et se fait peu à peu un nom comme la protectrice la plus engagée de Richard Wagner. Après avoir fait sa connaissance en 1863 lors d'un concert à Breslau, elle commence à apprécier de plus en plus sa musique, ce qui la conduit à le protéger tenacement à la cour de Prusse dans les années 1860 et 1870. Grâce à elle, l'empereur Guillaume Ier, qui lui faisait la cour mais n'aimait guère la musique, se rend à l'inauguration du Festival de Bayreuth en 1876. Elle fut aussi l'amie intime de l'épouse du compositeur, Cosima Wagner, qui rapporta dans son journal intime un on-dit de l'époque à propos de la comtesse: « Wagner devait son succès dans la société particulièrement à deux dames du monde qui l'avaient protégé chez leurs souverains: à la princesse de Metternich qui à Paris avait intéressé l'empereur Napoléon III à son sujet, et à Marie von Schleinitz, son admiratrice acharnée à Berlin ». Son salon littéraire fut un des hauts-lieux du wagnérisme berlinois.

(9) Les frères Ira (1839–1911) et William (1841–1877) Davenport , duo de magiciens spirites américains. Ces médiums à manifestations physiques ont joué un rôle important sur la place international de 1860 à 1877 en montrant au public l’intervention du monde de l’au-delà par des déplacements d'objets, des lévitations, des matérialisations de mains...Méliès leur consacra  un court-métrage en 1902: L'armoire des frères Davenport. La Vie parisienne du 7 janvier 1865 leur consacre un intéressant article que l'on peut découvrir sur le site Gallica de la BNF.

(10) Louis-François-Marie Nicolaïe dit Clairville (Lyon 1811- Paris 1879) est un comédien, poète, chansonnier, goguettier et auteur dramatique français. Très productif, on lui attribue au moins 230 oeuvres, sans compter celles découvertes après sa mort.

Les soeurs McCoy en 1890
(11) Millie et Christine McCoy (ou McKoy) sont des sœurs siamoises pygopages (liées par le sacrum). Nées esclaves en Caroline du Nord en 1851, elles furent vendues à un homme de cirque, J.P. Smith, à la naissance, mais furent ensuite kidnappées par un rival qui les emmena en Angleterre. Lorsque le pays abolit l'esclavage, Smith se rendit en Angleterre pour récupérer les filles et amena avec lui leur mère, dont elles avaient été séparées. Son épouse et lui-même prirent en charge leur éducation et leur apprirent 5 langues, à jouer de la musique et à chanter. Elles firent carrière sous le nom de Rossignol à deux têtes et tournèrent avec le cirque Barnum. Elles moururent en 1912 de tuberculose, à 17 heures d'intervalle.





Source des textes des notes: la plupart des textes ont été collationnés sur Wikipedia, aux articles correspondants. 

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