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jeudi 30 novembre 2017

Opéra de Francfort: création de Der Mieter (Le locataire) d'après le roman de Topor

 Alfred Reiter (Herr Zenk, debout) et Björn Bürger (Georg, couché et projeté)
et le  Philharmonia Chor Wien

Le premier roman de l'écrivain français Roland Topor Le Locataire chimérique a connu une excellente réception tant en France qu'à l'étranger depuis sa publication chez Buchet/Chastel en 1964. Il fut traduit en plusieurs langues et adapté au cinéma en anglais et en français par Roman Polanski en 1976 avec pour titre The tenant/Le locataire, et avec la participation de la troupe mythique du Splendid. Il est aujourd'hui porté à l'opéra sous le titre Der Mieter à l'initiative de l'Opéra de Francfort qui en a passé commande au compositeur allemand Arnulf Herrmann (né en 1968) et au librettiste Händl Klaus. Une belle destinée pour ce récit aux accents kafkaïens et dont la folie rappelle l'oeuvre d`E.A. Poe, qui met en scène la fatale aventure d'une jeune homme qui  emménage dans un deux-pièces parisien sordide, devenu libre à la location suite au décès tragique de la locataire précédente, et qui se voit soumis aux persécutions de voisins que le moindre bruit importune. Pris au piège dans le filet arachnéen de la surveillance et du mobbing des voisins, du concierge et de la propriétaire, il  s'identifie progressivement  à la locataire décédée puis se transforme en elle, pour finir, comme elle, par se suicider par défenestration. 

La production de Francfort s'inscrit dans la continuité des oeuvres de Topor et de Polanski et rend très précisément compte de l'atmosphère de cette oeuvre hallucinée et angoissante qui raconte la plongée progressive du protagoniste dans la schizophrénie. La composition musicale d'Arnulf Herrmann complète admirablement les mots de Topor et les images de Polanski, que l'excellente mise en scène de Johannes Errath intègre dans une extraordinaire exploitation des moyens vidéos (superbe travail vidéo de Bibi Abel).  Les décors de Kaspar Glarner rendent bien le caractère sordide d'un immeuble populaire et réussissent à la fois le passage vers  les fantasmagories de la folie. Glarner multiplie les images d'enfermement et de cloisonnement  en symbolisant les appartements par des petits espaces carrés entourés de grilles, comme des parcs à barreaux pour bébés, ou en emplissant le fond de scène de l'image de l'appartement entièrement occupé par le corps de Georg. La fonction symbolique des décors, toujours à l'oeuvre,  se retrouve par exemple aussi dans le plateau de verre lumineux dont le déséquilibre progressif reflète l'installation dans la folie et présage  de l'appel vers l'abîme et du suicide final.

Le concours de la musique, du livret et de la mise en scène réalisent pleinement le propos de Topor et la tension dramatique qui s'accroît progressivement nous introduit dans un monde où l'exercice du terrorisme psychique renforce l'impression d'enfermement et conduit à une claustrophobie bientôt hallucinée et au délire, qui se reflète dans le livret par un langage désarticulé avec des répétitions de mots ou de phrases segmentées.  La musique joue elle aussi de la répétition avec le goutte à goutte d'un robinet qui fuit, les frappements répétés à la porte de l'appartement ou les crissements d'un verrière qui se fissure. Les moyens de l'amplification nous donnent l'impression du vécu et du ressenti du personnage principal, comme s'ils nous faisaient pénétrer dans sa boîte crânienne. Ce protagoniste, un citoyen lambda sans aspérités, semble pris dans la toile d'un piège archanéen dont il ne manifeste jamais l'intention de se libérer. Son identification avec la défunte locataire précédente et son travestissement ne semblent pas le fait d'une sexualité non avouée mais relèvent plutôt de la schizophrénie d'un mental trop faible pour opposer de la résistance aux pressions extérieures. 

Georg (Björn Bürger). Crédit photographique: Barbara Aumüller

Succès complet pour l'Opéra de Francfort qui s'est donné les moyens de cette grande réussite en sollicitant le talent d'Arnulf Hermann dont la pièce de théâtre musical Wasser avait fortement impressionné le public et avait été unanimement célébrée par la critique à la biennale de Munich en 2012. Kazushi Ono, coutumier des créations musicales avant-gardistes, rend avec précision la partition de Hermann. Le metteur en scène Johannes Erath, familier du travail sur les productions contemporaines comme  le Make no Noise de Miroslav Srnka ou du le paradise reloaded de Peter Eötvös,  réalise ici une mise en scène magistrale, psychologiquement très intense,  qui donne corps et substance visuelle à la musique et au livret avec souvent des jeux vidéastres subtils de projections à même les parois du décor ou sur des rideaux de scènes transparents. La distribution est à l'aune des quaités de la production: Björn Bürger tient avec brio le rôle du locataire, Georg, un rôle qui demande de l'endurance avec sa présence continuelle en plateau et exige de réaliser des prouesses acrobatiques quand le sol de verre opaque et lumineux se met à s'élever à la verticale, ce qui oblige le chanteur soutenu par des filins de jouer et de chanter à l'horizontale. Le talent de l'acteur doit égaler celui du chanteur pour rendre compte des transformations psychiques qui mènent à la folie suicidaire, et  physiques dans l'identification avec Johanna, la locataire précédente. Anja Petersen, qui fait ici sa grande entrée réussie à l'Opéra de Francfort, incarne le spectre fantasmé de Johanna avec une force de conviction poignante. Un moment inquiétant de la mise en scène aligne des choristes déguisés en Johanna et porteurs de moustaches, qui donnent à penser que l'appartement est maudit et que, de locataire en locataire, les suicides s'y produisent à répétition.

Ce spectacle  plein de bruits et de fureurs nous fait vivre un grand moment d'opéra: il prend aux tripes, déstabilise en profondeur et on n'en sort pas indemne. 

Prochaines représentations: les 2 et 7 décembre 2017. (Places disponibles dans toutes les catégories)


mardi 28 novembre 2017

"Wagner Haus": la villa Annica à Biebrich (2): photographies














et le château voisin....


..
Crédit photographique Luc Roger 28.11.2018

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Théâtre: " Louis de Bavière" de Loïs Cendré , la critique de Comoedia (2)

J'avais déjà évoqué cette pièce datant de 1914 en reproduisant une critique du journal La Presse dans un post précédent. Je découvre à présent un  article passionnant la concernant, publié par le journal Comoedia du 23 juin 1914, qui donne également la distribution complète de la pièce. Je reste sur ma faim car je n'ai à ce jour découvert ni le texte de la pièce ni l'affiche, pas plus que des photos des répétitions ou de la représentation, et cela d'autant plus que les journalistes de Comoedia font rêver...

Cette caricature de Georges Prieur ,
dessin de Paul Charles Delaroche réalisé 
pour  une  autre pièce,
nous donne  une idée de son profil
(Source Gallica, BnF)

Distribution


AUJOURD'HUI Au THÉÂTRE MALAKOFF, à 8 h., sous les auspices de la revue Le Double Bouquet, première représentation de Louis de Bavière, drame en trois actes, de M. Loïs Cendré :

Mlles Roseray, La Dame aux Lys; Rosay, Louisa Schefsky; Jeanne Quéret, Mlle Anna; Verneuil, Hilda; Henriette Namet, La vieille nourrice;

MM. Georges Prieur, Louis de Bavière; Jean Froment, Werner; 
José Savoy, Wagner; Perdou, Le prince de Tour-et-Taxis; Krimer, Rias; Blancard, Le comte Holnstein; Lacressionère, L'aide de camp; Adet, Fritz; Waldo, Heinz; Landier, Ewald; Novy, Adalbert; René Dagnel, Willhelm; Luxeuil. Hermann; G.. Totiliet, De Pflistemeister.

Partie musicale de M. Jean Salland.

***


AU THÉÂTRE MALAKOFF,
'Louis de Bavière"
Pièce en trois actes de M. Lois Cendré


L'existence mystérieuse et fantasque de Louis II, roi de Bavière, devait tenter un dramaturge. M. Loïs  Cendré s'en est ingénieusement inspiré pour constrtuire une oeuvre poétique aux idées généreuses encore qu'un peu confuses. 

En trois actes, d'une écriture d'un lyrisme imprécis et précieux, mais où parfois une scène d'une grandeur réelle se dégage de l'ombre volontaire des images, l'auteur nous a présenté un Louis II qui est à la fois un personnage byronien et un héros de Villiers de l'Isle-Adam.

Vous pensez bien que M. Loïs Cendré s'est attaché à démontrer que la folie du souverain de Bavière n'était qu'apparente et que seul le vulgaire pouvait s'y tromper. Le parfait dilettantisme conduit à l'isolement et à la comtemplation intérieure. Louis II, un des plus parfaits amateurs d'art qui aient existé, le fidèle et le fervent wagnérien, le créateur de Bayreuth., s'efforçait de fuir la vie matérielle et se réfugiait dans la plus mystique tour d'ivoire. L'idéal est un noble asile, mais il est interdit. hélai! à ceux qui ont reçu pour mission de diriger les hommes. Louis II, ne s'intéressant qu'à ses sensations profondes, devient malgré lui une manière d'égoïste monstrueux.

Rien ne ressemble autant au dédain que l'orgueil d'un isolé. Or, le Louis II de M. Loïs Cendré est paré de toutes les grâces humaines. Il est beau, il est séduisant, il est magnifique. Les femmes de son royaume en sont éprises. Elles voudraient remplacer et matérialiser ce Rêve inaccessible que le prince poursuit avec une extase d'illuminé. La grande cantatrice qui sait l'émouvoir par le divin chant wagnérien croit soudain qu'elle symbolise à ses yeux l'Elsa rayonnante vers laquelle le cygne conduisit Lohengrin. Elle tente d'effleurer, les lèvres du rêveur qui, ramené sur terre par ce geste, regarde avec  épouvante cette femme qu'il n'avait pas vue, captivé par la seule magie d'une Voix. Un tel être, préoccupé uniquement des immenses problèmes religieux qui régissent l'univers, devient vite néfaste à ceux qui l'entourent. Richard Wagner sent que son génîe qui a besoin d'air libre et de lumière s'enlise doucement dans cette atmosphère dormante. Il s'évade, après une entrevue qui n'est pas sans noblesse et au cours de laquelle M. José Savoy fut très remarquable. 

Enfin le Prince croit que 1'amour a touché son cœur. Une dame qui cultive les lys lui fait porter chaque jour des fleurs symboliques. Et le. souverain s'exalte à la pensée que cette amante inconnue doit avoir le visage même de son destin. Il veut la rencontrer et lui demande un entretien qu'elle refuse, sachant que la réalité risquerait de détruire le beau rêve unique qu'ils vivent loin de l'autre. Et le Prince se désole, et découvre enfin la douleur humaine. Il n'a, pas d'amis véritables: « Il y a, soupire-t-il, des lèvres assez ardentes pour l'amour, maiS. pas un cœur assez pur pour l'amitié ». Tout cela, vous le devinez, doit finir très mal., Le Prince s'aperçoit-il avec désespoir que les visions qui l'entourent ne sont pas nées de lui, mais des maîtres qu'il admire, sent-il l'affreuse angoisse de ne pouvoir rien créer, ni une image, ni son propre bonher?. Vous savez, en tous cas, que la folie d'Hamlet envahit son cerveau et qu'il va chercher le dernier refuge dans la mort.

Les sylphes du lac de Starnberg avaient fait dire au roi de Bavière: « Tu te promènes trop avec les paons ! » Et le prince sut anéantir dans les eaux du lac mystérieux son orgueil et ses rêves. 

Assurément ces trois actes contiennent nombre de maladresses, mais le dialogue est d'une langue harmonieuse et délicate. M. Lois Cendré est un très jeune homme, et cela se voit. Devons-nous lui en faire grief? Peut-être perdra-t-il trop tôt cette confiance qui lui a permis de tenter de donner, tout de go, une suite à Morgane ou à Axël, en ne retenant que ce qui doit élever l'homme au-dessus de lui-même Le rôle de Louis de Bavière était fort difficile. M. Georges Prieur s'en est tiré avec bonheui — et il faut louer son effort. M. Jean Froment est un excellent Werner.

Mlle Roseray est charmante dans les apparitions de la dame hiératique éprise des lys. Mlle Rosay joue aimablement et chante avec confiance, d'une voix qui ravit le seul prince Ludwig. (Après avoir entendu cela, on comprend qu'il se soit tué). Mlle Jeanne Guéret est parfaite dans le rôle de Mlle Anna, et Mlles Verneuil et Namet sont agréables. 

Je m'en voudrais de ne pas complimenter MM. Perdoux. Krimer, Blancard, Lacressonnière, Adet, Waldo, Landier, Novy, René Dagnel, Luxeuil et Totiliet qui tinrent consciencieusement les rôles secondaires, - et la revue, le Double  Bouquet, qui nous révéla rle jeune talent de Loïs Cendré .

Georges CASELLA

La mise en scène et les décors


Le défaut du décor trop simplifié est qu'il exige une lumière restreinte pour ne pas, souligner certaines invraisemblances. C'est donc dans un demi-jour propice au rêve et qui prête aux objets comme aux personnages des contours imprécis que se jouent les trois actes de Louis de Bavière.

Le premier tableau est en plein air, une forêt indiquée par une toile de fond et par des arbustes. véritables habilement disposés sur le plateàu. Au second tableau la toile seule est changée: elle représente un lac nocturne et des lys ont été ajoutés aux arbustes. 

Le troisième tableau nous conduit dans le parc de Louis de Bavière; un nouveau lac dort paisible et pur parmi les arbres. Une fontaine et un banc de pierre ornent le premier plan.

Le quatrième tableau représente, une salle du palais du roi qui n'est pas sans analogie avec l'intérieur de Coûfontaine admiré dans L'Otage : draperies bleues, murs gothiques de chêne massif. Le rideau légèrement relevé figure une fenêtre par où pénétrera un rayon lunaire dont Louis sera auréolé!

Et cette simplicité de bon aloi n'est pas déplaisante.

Louis SCHNEIDER.

La Matinée


M. Loïs Cendré,, l'auteur de Louis de Bavière,  est un très jeune homme. Si j'en crois son apparence; vingt à vingt-deux printemps ont passé sur son front que casque une savante coiffure où l'enroulement doré de ses cheveux donne l'impression d'une chose longuement méditée.

M. Loïs Cendré a le visage complètement rasé et ce visage rappelle un peu celui de M. Maurice Rostand.

Les tourterelles ont arraché leurs plumes les plus ineffablement grises pour en tisser le complet où se cambre la taille du jeune auteur ; un œillet, que dis-je... deux œillets de taille respectable, l'un blanc et l'autre rose, marient leurs pétales et fleurissent sa boutonnière, comme à la fin d'un cotillon. Très attentif, M. Loïs Cendré suit le feu des acteurs clamant sur scène leur amour pour les lys, et, pour mieux voir leurs jeux de physionomie, l'auteur de Louis de Bavière braque au-dessus de son nez légèrement busqué, devant ses yeux aigus, un joli face-à-main d'écalile. Pendant les entr'actes M. Loïs Cendré tient cour dans une loge, et sa voix est plus menue et plus douce que celle même des admiratrices qui le viennent féliciter.

C'est très gentil les gens qui ne sortent qu'à l'aurore ou bien au clair de lune, mais pendant  les trois actes où la lumière est, sur scène, très poétiquement douce, encore qu'un peu monotone, c'est fort peu commode pour distinger leurs visages. Alors, lorsqu'on va faire son petit tour de coulys. pardon de coulisses (c'est ce diable de lys symbolique et candide chanté par M. Loïs Cendré qui me hante) on risque fort de confondre, faute d'avoir vu leur figure, Mlle Jeanne Guéret avec M. Prieur, M. Jean Froment avec Mlle Roseray et Mlle Rosay avec M. Savoy. J'exagère peut-être un peu, mais guère, je vous assure.

Mon âme est devenue blanche.., lunaire et éthérée, et j'en rends grâce à Louis de Bavière, cause de cette transformation.

Je gage que, comme moi, notre soubrette classique, j'ai nommé Rachel Boyer, que notre Pétrone André de Fouquières, que la belle Trouhanowa, la séduisante Isa Linska, que MM. Rondel et Maurice Manuel et tous les chers confrères répandus dans la salle du Théâtre Malakoff ne rêvaient plus que de lacs limpides mais trop attirants, d'elfes et de sylphes immatériels et de cygnes immaculés. Ne vous étonnez donc pas si j'arrête ici ma prose. Je souffre à la pensée de souiller d'encre noire la blancheur d'une feuille de papier.

PIERRE LE VASSOR.

Source du texte


Texte retranscrit de Gallica (BnF)

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lundi 27 novembre 2017

"Wagner Haus": la villa Annica à Biebrich


Après le fiasco de Tannhäuser à l'Opéra de Paris et fort endetté, Richard Wagner, cherchait à assurer le financement de son nouvel opéra Die Meistersinger von Nürnberg

Wagner avait rencontré l'éditeur de musique de Mayence Franz Schott (1811-1874) en France et avait négocié un contrat avec lui, qui prévoyait une avance généreuse fournie. 

Suite à sa participation au soulèvement de Dresde en 1849, Wagner avait dû fuir l'Allemagne. Suite à l'amnistie générale de 1862 il put rentrer dans sa patrie. Il rencontra son éditeur le 4 février 1862 à Mayence dans le cadre majestueux de sa maison d'édition (située Weihergarten 5). Le lendemain il donna une lecture du livret des Meistersinger,dont il avait achevé la rédaction à Paris. Wagner était descendu dans l'élégant hôtel Europäischer Hof (Wilhelm-Kopp-Straße) situé à Biebrich (aujourd'hui un quartier de Wiesbaden) de l'autre côté du Rhin . Cet hôtel de la Wilhelm-Kopp-Straße n'existe plus aujourd'hui. Il trouva ensuite un logement dans une villa proche de l'hôtel, la Villa Annica (Rheingaustraße 137, plus tard dénommée  Dyckerhoff-Villa). Du grand salon, il pouvait admirer le château baroque des ducs de Nassau et du balcon de sa chambre, il avait une vue magnifique sur le Rhin et, à l'horizon, sur la tour de la cathédrale de Mayence située à environ six kilomètres. Il avait fait venir son piano, ses meubles et ses manuscrits de Paris. Il engagea une bonne qui lui apportait le petit déjeuner, et prenait ses autres repas à l'hôtel Europäischer Hof.

Plus d'infos en allemand sur le séjour de Wagner à Wiesbaden dans Richard Wagner in Wiesbaden (pdf de taunus-edition en ligne)

dimanche 26 novembre 2017

Siegfried Wagner en 1878

Siegfried à huit ans

Photo extraite de Carl Friedrich Glasenapp, Siegfried Wagner, Schuster und Loeffler, Berlin, 1906

samedi 25 novembre 2017

Karl Alfred Schreiner revisite le Casse-noisette de Tchaikovsky au Theater-am-Gärtnerplatz

La Reine des neiges, Rita Barão Soares, ensemble.
Les photos sont de Marie-Laure Briane

Karl Alfred Schreiner, le directeur de la danse du Theater-am-Gärntnerplatz, fait sa rentrée dans le théâtre fraîchement rénové avec une nouvelle production du Casse-noisette de Tchaikovsky.

D'entrée de jeu, le doublage du rideau rouge nous en avertit, cela va être une soirée théâtrale avec du théâtre dans le théâtre, ce qui correspond bien à l'esprit du livret d'Ivan Vsevolojski et Marius Petipa, lui-même basé sur le célèbre conte d'Hoffmann. On fête le réveillon dans la famille Stahlbaum. La jeune Clara qui, la veille de Noël, a reçu un livre de contes en cadeau s'endort en le lisant et voit en rêve les personnages s'animer, une action féerique s'installe au sein de l'action principale, au premier lever de rideau correspondra un second lever qui nous introduira dans le monde magique du rêve. Les décors très réussis de Rifail Ajdarpasic nous introduisent dans la grande pièce lambrissée de boiseries d'une opulente maison bourgeoise avec au centre d'une niche gothique un grand sapin de Noël, un motif que répète à l'envi le papier peint qui tapisse les murs du salon. D'innombrables cadeaux sont apportés. Sur la scène se trouve une demi-coque de noix dorée et surdimensionnée dans laquelle s'endormira Clara: la coquille de noix lui servira d'esquif pour naviguer sur les vagues du rêve.

Droßelmeier (Rodrigo Juez Moral) en grand-maître de la fantsamagorie


Schreiner se dit fasciné et inspiré par la musique de Tchaikovsky aussi parce qu'elle se prête magnifiquement à la danse. Après sa Belle au bois dormant, il aborde cette année le Casse-noisette. Il place l'amour au centre de sa chorégraphie en décortiquant les relations multiples et complexes qui se développent au sein de ce qu'il désigne comme une famille patchwork . Pourtant, alors que le livret et la structure musicale donnent les indications d'une narration facile à suivre, Schreiner s'en écarte et nous fait perdre les repères bien connus du conte. Le monde de Schreiner n'est en rien linéaire et on peine à retrouver ses petits dans les complexités oniriques et érotiques du chorégraphe. Un fil finit cependant par se dessiner. La mère Stahlbaum, qui semble au départ opposée aux amours naissantes de sa fille Klara et du fils Droßelmaier, finit par accepter leur relation. La nuit de Noël a transformé la jeune Klara, qui s'endort adolescente pour se réveiller jeune femme. Karl Alfred Schreiner fait éclater le cadre connu du conte de Noël féerique pour le transformer en une parabole qui nous parle des amours adolescentes comme des amours adultes, et qui cite ici et là d'autres modes amoureux. Ainsi d'un grand danseur barbu dont les jambes dénudées portent jarretelles. Le décodage de l'action n'est pas toujours facile, d'autant que même au niveau de la danse, Schreiner nous fait perdre nos repères en bousculant l'occupation traditionnelle des différentes scènes pourtant si bien découpées par la musique: certains des morceaux qu'on s'attend voir dansés par l'ensemble se voient interprétés par un danseur isolé ou en duo avec des désarticulations très étudiées. Souvent la danse va à contre-courant de la musique et du rythme. Alors qu'il y a de merveilleux moments absolument fascinants, comme ceux des deux grenadiers ondulant juchés sur le toit des armoires, le propos féerique accessible aux enfants finit par se perdre au profit du décorticage amoureux plus adulte qui oblitère la part du rêve. On se trouve devant un monde mouvant de couleurs et de formes qui parle davantage à l'émotion qu'à l'intellect, chorégraphié avec un grand sens de la scène et du tableau, dans lequel les costumes aussi beaux que réussis d'Ariane Isablell Unfried aident à trouver des repères.

Tchaikovsky, dont on connaît par ailleurs les aspects mélancoliques qui n'affleurent jamais dans cette oeuvre, donne ici une musique très euphorique et positive que rend avec entrain et brio l'orchestre du Theater-am-Gärtnerplatz dirigé par Kiril Stankow, récemment engagé comme Kapellmeister et assisant à la direction musicale du Gärtnerplatztheater.


Voyage fantastique dans une coquille de noix
Anna Calvo (Clara), Verónica Segovia (servante)

Rita Barão Soares interprète à la fois la mère Stahlbaum et la Reine des neiges, avec pour la première une composition un peu caricaturale qui correspond bien à la rigidité du personnage. La Reine de des neiges est elle aussi par nature assez froide, mais ces femmes finiront par se dégeler et par accepter l'amour naissant de Clara  et du jeune Droßelmeier. Rodrigo Juez Moral donne de sa haute stature une superbe interprétation du père Droßelmeier, avec un art de l'ondulation de son grand corps élancé extrêmement séduisant, qui rend bien compte de la bizarrerie de son personnage. David Cahier étourdit par ses prouesses acrobatiques en donnant un jeune Droßelmeier à la technique stupéfiante et aux mouvements serpentins. Clara (Anna Calvo, très applaudie), dont le rêve devrait servir de fil conducteur s'il était bien exposé, nous entraîne dans un voyage féerique autour du monde  avec son ours polaire  et ses cosaques de la Volga, ses toréros qui se comportent comme des coqs avec leurs coiffure punks, et son andalouse, ses Chinois. En début de deuxième partie, deux clowns siffleurs (Ping et Pong) font leur numéro de cirque, un peu long et incongru.


Si on est séduits par la chatoyance et l'originalité des costumes, par l'interprétation musicale et la beauté inventive des décors, la chorégraphie de Karl Alfred Schreiner, en décalage par rapport à la musique et par ses détournements de l'esprit du livret qui rendent la narration par trop confuse. On se demande si les enfants trouveront leur chemin dans ce Casse-noisette peu lisible au premier degré et au propos fort adulte.

Prochaines représentations 

Sa. 25. Novembre 2017 19.30 H
Di. 26. Novembre 2017 15.00 H
Di. 3. Décembre 2017 18.00 H
Sa. 9. Décembre 2017 19.30 H
Sa. 23 Décembre 2017 19.30 H
Lu. 25. Décembre 2017 18.00 H

Quelques places restantes

vendredi 24 novembre 2017

Voor de nederlandstalige Ludwig II vrienden: Ludwig van Steef de Jong



Ludwig gaat over de koning van Beieren, Ludwig || (1845 – 1886), het neefje van keizerin Sisi. Vandaag de dag vooral bekend vanwege zijn krankzinnige bouwwerk Neuschwanstein waar Walt Disney zijn sprookjeskasteel op baseerde. Ludwig was een koning die leefde voor de kunst. Hij geloofde er heilig in dan kunst vrede en geluk kon brengen onder zijn volk. Voor zijn legers kocht hij dan ook geen geweren, maar instrumenten, zodat ze de vijand met muziek te lijf konden gaan. Toch is hij zelf nooit gelukkig geworden en verdronk hij op 41 jarige leeftijd op mysterieuze wijze in de Starnberger See. LUDWIG won de MUS 2014. De Prijs voor de beste Parade voorstelling. Steef de Jong is genomineerd voor de BNG theatermakersprijs met de voorstelling LUDWIG. Idee en uitvoering: Steef de Jong Regie: Ina Veen Techniek: René Rood, Terrus Wassenaar www.grootsenmeeslepend.nl

Le canal de Nymphenburg au crépuscule du 23 novembre








Crédit photographique: Luc Roger, 23 novembre 2017. Photos prises avec un portable.

jeudi 23 novembre 2017

Starnberg, un poème d'Ernest Raynaud (1914)

Ernest Raynaud (1864-1936),fut l'un des poètes éminents du groupe de l'école romane, fondé par Jean Moréas en 1891.


En 1914, il publiait Les deux Allemagne, poèmes au Mercure de France (Paris). Le sonnet Starnberg est l'un des deux poèmes bavarois de ce recueil...

....où il est question de Louis II de Bavière et de Richard Wagner.




STARNBERG


Et depuis lors un souffle glacé règne 
toujours ici, même quand la tiède haleine 
du printemps circule alentour.
 Ed. de Schenkendorf
.

C'est un burg désuet, sorte de parodie
Gothique, où rien n'arrive à sortir du banal, 
Où Wagner est traduit en dessins d'Epinal, 
Mais où s'est déchaînée une âpre tragédie.

Starnberg ! séjour de rêve et de  mélancolie, 
Dis-nous comment ton prince, ambitieux du Graal, 
Sentait peser sur lui le destin d'Ophélie, 
Et comme à ton murmure il endormit son mal.

Pâle d'avoir senti l'effleurer le Mystère, 
Ici, l'homme a crié le néant de la Terre, 
Et ton vert paysage en demeure blessé.

Au lac, le bateau glisse et, sur la passerelle, 
Ces dames en toilette agitent leur ombrelle, 
Futiles, comme s'il ne s'était rien passé.


mercredi 22 novembre 2017

Wittelsbacher: deux Rois et un Prince-Régent


Gravures publiées dans Le Monde illustré du 26 juin 1886

Exposition: L'architecture bavaroise sous Louis II de Bavière à la Pinakothek der Moderne de Munich. 26 Septembre 2018- 13 janvier 2019

Grand escalier de l'aile sud du château de Herrenchiemsee, Georg Dollmann
© Ulrike Myrzik

PALAIS ET USINES: L'ARCHITECTURE SOUS LE ROI LOUIS II DE BAVIÈRE
26 SEPTEMBRE 2018 - 13 JANVIER 2019 | OUVERTURE: LE 25 SEPTEMBRE 2018

Cette exposition, qui marque le 150e anniversaire de la TU München (Université technique de Munich), met en lumière l'histoire architecturale du royaume de Bavière sous le règne de Louis II (1864-1886). 

C'est la première fois qu' une exposition s'attache à présenter les bâtiments construits sous son égide , et également les projets qui n'ont pas été réalisés. L'accent n'est pas seulement mis sur les palais royaux mondialement connus et sur les spectaculaires projets de théâtre que Ludwig II a personnellement commandés, mais aussi sur les développements architecturaux publics et privés de son temps. Il s'agit notamment de bâtiments importants tels que la mairie de Munich (Rathaus)), l'Académie des Beaux-Arts de Munich et le Théâtre du Festival de Bayreuth, mais aussi de bâtiments moins connus, mais d'une architecture remarquable et d'une importance historique culturelle, tels que bâtiment original de la "Nouvelle Ecole Polytechnique" (maintenant TU) à Munich, des synagogues de Munich et de Nuremberg, des bâtiments industriels du quartier textile d'Augsbourg et de l'architecture éphémère créée pour l'exposition "Bayerische Landes-, Industrie-, Gewerbe- und Kunstausstellung" tenue en 1882 à Nuremberg.

Source du texte: traduction libre du texte de présentation du Musée de l'architecture de Munich.

Exposition du Land de Bavière en 1882 à Nuremberg

mardi 21 novembre 2017

Création munichoise de l'Anna Karenina de Christian Spuck

Un grand moment chorégraphique: le pas des deux des époux Karénine.
Les photos sont de Wilfried Hössl

Première munichoise ce dimanche pour le ballet de Christian Spuck, dont c‘est la première production avec le Ballet d‘Etat de Bavière. Christian Spuck, un chorégraphe allemand formé à l‘école de John Cranko et d‘Anna Theresa De Keersmaeker, devint à partir de 2001 chorégraphe en résidence au Ballet de Stuttgart et préside depuis 2012 aux destinées du Ballet de Zurich où il créa en 2014 son extraordinaire Anna Karenina basé sur le célèbre roman homonyme de Léon Tolstoï. La chorégraphie connut un tel succès qu‘elle a déjà été inscrite au répertoire du Ballet national de Norvège et du Théâtre Stanislavski de Moscou. C‘est aussi la première fois qu‘elle est présentée en Allemagne.

Le chef d‘oeuvre écrit par Tolstoï en 1877 a connu pas moins de 20 adaptations cinématographiques: le caractère tragique de l‘héroïne a été immortalisé par des artistes comme Greta Garbo ou Vivien Leigh. L‘oeuvre a fait connaître le monde codifié et fascinant de l‘artistocratie russe de la seconde moitié du 19ème siècle, un monde dont le code d‘honneur entraînait maints duels pour les hommes, laissant la solution déshonorante du suicide aux femmes, qui payaient ainsi parfois de leurs vies leur libération du corset des conventions sociales et la stigmatisation sociale qui s‘en suivait. Le personnage d‘Anna Karenina, déchirée entre le devoir et la passion adultère a également inspiré les chorégraphes de Maïa Mikhaïlovna Plissetskaïa, qui interpréta aussi le rôle en 1972, à Sidi Larbi Cherkaoui.

Le regard scrutateur d'une société  rigide
Avec un sens remarquable de la mise en scène, Christian Spuck chorégraphie l'histoire de cet adultère du 19ème siècle en mettant en place un système de grands tableaux extrêmement poignants énoncés par le truchement d'un vocabulaire de danse principalement classique. L'imagerie évoque le contexte russe traditionnel avec pour paysages les forêts de bouleaux et les étendues enneigées et pour lieux de socialisation les salons de réception et les bals légendaires de l'aristocratie de Saint-Pétersbourg avec leurs attitudes codifiées et les splendides robes des femmes (fabuleuse stylisation des costumes d‘Emma Ryott). Il faut y insister, Christian Spuck a un sens aigu de la représentation scénique et son travail combine heureusement la théâtralisation et la danse. Si on y ajoute l‘habileté de la construction de ses choix musicaux, l‘apport du chant, l‘introduction d‘effets vidéo et sonores, on se trouve entraînés dans une oeuvre de théâtre total du plus bel effet.

Les décors très dépouillés de Jörg Zielinski et Christian Spuck reflètent la froideur des palais: la scène est très grande et surtout vide. Les personnages sont ainsi perdus dans la vacuité des palais qu'ils le sont psychologiquement dans la vie réelle. L'action est soulignée par des projections vidéo qui anticipant la tragédie imminente et fatale du suicide. Ils symbolisent le processus psychologique et la tourmente intérieure d'Anna Karénine. Ainsi de toute la thématique du voyage en chemin de fer, qui favorise au départ le rapprochement avec Vronsky et clôture l'action avec la disparition du personnage-titre. Le thème du train scande l'action: ainsi de la gare, lieu de la première rencontre du couple adultère et du coup de foudre amoureux, ou du train miniature avec lequel joue le fils d‘Anna auquel elle est venue secrètement rendre une dernière visite secrète, un petit train que Christian Spuck fait dérailler comme un funeste présage au moment où la mère rentre dans la pièce où joue son fils, ainsi aussi de la vidéo (remarquable travail de Tieni Burkhalter), qui représente le train instrument du suicide avec des gros plans effrayants sur les rails et les roues. Aux vidéos viennent s‘ajouter les effets sonores de Martin Donner, avec des collages sonores suggestifs et percutants qui ajoutent à la cristallisation dramatique, et le travail des lumières extrêmement précis et efficace de Martin Gebhardt qui met toute la production en valeur et en accentue le relief.

L'histoire est transmise directement à travers des mouvements concrets, clairs et directs: l'on assiste aux conversations et aux passions des danseurs qui les expriment dans un langage chorégraphique qui privilégie l'expression émotionnelle. Christian Spuck ne laisse rien au hasard, l'expression corporelle est toujours porteuse de signification, aucun des éléments narratifs n'est banal ni simplement illustratif. Chaque danseur communique son ressenti émotionnel dans un style qui lui est propre et l'individualise, ce qui allège le probléme de la représentation de la complexité narrative de l'oeuvre, qui comporte un grand nombre de personnages.

Les choix musicaux de Christian Spuck sont eux aussi déterminants avec des oeuvres intenses et romantiques de Rachmaninov qui invitent aux transports et à l'évasion et, en alternance, des musiques plus contemporaines notamment de Witold Lutoslawski, qui semblent déconstruire ce que la langue musicale de Rachmaninov vient d'introduire. Ainsi ces musiques en contraste servent-elles de révélateurs aux conflits intérieurs d'Anna Karénine, avec le piano qui prête sa voix à la protagoniste. La direction musicale de Robertas Servenikas, -précise, compétente, habile à installer l‘entrechoquement en contraste des oeuvres-, et les remarquables performances de l‘Orchestre d‘Etat de Bavière, du pianiste Christian Oetiker, et de la chanteuse Alyona Abramova offrent un décor sonore et dressent une atmosphère musicale parfaitement synchronisés à la danse et aux mouvements de la scène.

Le Comte Vronsky  et Anna Karénine

Le corps de ballet bavarois installe les grands mouvements et tableaux avec un art consommé, il est surtout en charge d‘exprimer les rigidités conventionnelles de l‘aristocratie russe finissante, et le fait avec une unisson exceptionnelle qui sert parfaitement la mise en scène, installant les stéréotypes sociétaux, un cadre sur lequel et contre lequel les individualités des solistes auront à s‘exprimer. C‘est à la danseuse russe Ksenia Ryzhkova qu‘est confié le redoutable rôle-titre. Première soliste au Ballet de Bavière, issue du Bolchoï et du Stanislavski, elle incarne souverainement le rôle passionné d‘Anna Karénine. Une technique exceptionnelle et un art consommé de la scène lui permettent de se jouer des difficultés d‘un rôle où il s‘agit d‘exprimer le défilé des émotions et de capter l‘attention au milieu des foules, -à la gare, dans un bal, à une réception-, avec des changements fréquents de robes qu‘Emma Ryott a particulièrement soignées. Le Canadien Matthew Golding, premier soliste au Royal Ballet de Londres, fait ses débuts très remarqués en donnant un Comte Vronsky fascinant, un personnage dont il rend avec une grande élégance la complexité et les noirceurs. Erik Murzagaliyev est également remarquable en Alexis Karénine, auquel nous a semblé attribuer plus d‘humanité que dans le roman de Tolstoï, ce qui a pour effet d‘accroître encore la culpabilité et le déchirement tragique de son épouse. Le Constantin Levine de Jonah Cook et la Kitty de Jekatarina Schtescherbazkaja, deux personnages dont la candeur et la spontanéité apportent un vent frais dans la représentation sociale, reçoivent des applaudissements aussi nourris que mérités. C‘edst également le cas du couple Oblonski, Siwa et Dolly, dansés par Tigran Mikayelyan et Ivy Amista. Soulignons encore un pas de deux absolument fabuleux tant dans sa conception que dans sa performance, celui des époux Karénine. L‘expression des émotions y est particulièrement difficile et réussie car il s‘agit pour les danseurs de les faire affleurer au travers des rigidités conventionnelles. Un grand moment chorégraphique!

La grande entrée de Christian Spuck à Munich se révèle une réussite exceptionnelle, et on peut espérer que ce remarquable chorégraphe aux talents de metteur en scène visionnaire retrouvera bientôt le chemin du Théâtre national, tant il renouvelle le genre du ballet narratif, auquel il apporte un langage nouveau, tout en conservant les acquits de la tradition, spécialement dans l‘approfondissement psychologique des caractères. 

Prochaines représentations les 25 novembre et 1er décembre 2017 (à guichets fermés). puis les 23 mars, 22 avril,  10 mai, 15 et 30 juin 2018, au Théâtre national de Munich.



lundi 20 novembre 2017

Guillaume Apollinaire évoque Munich dans Le poète assassiné


En 1916, Guillaume Apollinaire publie Le poète assassiné (L'Edition, Paris, 1916, 316p.). Au chapitre VI, le baron François des Ygrées et son épouse Macarée ont quitté Rome pour Monté-Carle (Monaco) mais se retrouvent à Munich (Monaco di Baviera en italien) suite à une confusion lors de l'achat des billets de train. Monaco en italien désigne tant la principauté monégasque que la capitale bavaroise. Le chapitre VI est intitulé Gambrinus. Je le retranscris ainsi que les paragraphes des chapitres V et VII qui concernent aussi Munich. Voici l'extrait:

[...]  Les deux époux rentrèrent à l'hôtel fort émus et comme confits par la bénédiction papale. Ils se déshabillèrent chastement, et dans le lit, ils parlèrent longtemps du pontife, tête blanchie de la vieille Église, neige que les catholiques pensent éternelle, lys en serre.

– Ma femme, dit pour finir François des Ygrées, je vous estime en vous adorant et j'aimerai de tout mon coeur l'enfant que le pape a béni. Qu'il vienne donc l'enfant bénit, mais je désire qu'il naisse en France.

– François, dit Macarée, je ne connais pas encore Monté-Carle, allons-y ! Il ne faut pas que je perde la boule. Nous ne sommes pas millionnaires. Je suis certaine que j'aurai du succès à Monte-Carlo.

– Tubleu ! Morbleu ! Têtebleu ! sacra François, Macarée vous me faites voir rouge.

– Aïe, cria Macarée, tu m'as donné un coup de pied, maq...

– Je vois avec plaisir Macarée, dit spirituellement François des Ygrées, qui se ressaisissait vite, que vous n'oubliez pas que je suis votre mari.

– Allons, mon petit Zozo, on part pour Monaco.

– Oui, mais tu accoucheras en France, car Monaco est un état indépendant.

– C'est entendu, dit Macarée.

Le lendemain le baron des Ygrées et la baronne, tout bouffis de piqûres de moustiques, prirent à la gare des billets pour Monaco. Dans le wagon ils faisaient des projets charmants.


VI Gambrinus


Le baron et la baronne des Ygrées, en prenant des billets pour Monaco, pensaient arriver à cette station qui est la cinquième quand on va d'Italie en France et la seconde de la petite principauté monégasque.

Le nom de Monaco est proprement le nom italien de cette Principauté, bien qu'on l'emploie aujourd'hui en français, les désignations françaises, Mourgues et Monéghe, étant tombées en désuétude.

Or, la langue italienne appelle Monaco, non seulement la principauté de ce nom, mais encore la capitale de la Bavière que les Français nomment Munich. L'employé avait délivré au baron des billets pour Monaco-Munich au lieu de ceux pour Monaco-Principauté. Lorsque le baron et la baronne s'aperçurent de l'erreur, ils étaient à la frontière de la Suisse et après s'être remis de leur étonnement, ils décidèrent d'achever le voyage de Munich afin de voir de près tout ce que l'esprit anti-artistique de l'Allemagne moderne a pu concevoir de laid en fait d'architecture, de statuaire, de peinture et d'art décoratif...

Un froid mois de mars laissa grelotter le couple dans l'Athènes de carton pierre...

« La bière, avait dit le baron des Ygrées, est excellente pour les femmes enceintes. »

Il emmena sa femme à la brasserie royale du Pschorr, à l'Augustinerbraü, au Munchnerkindl et dans d'autres brasseries.

Ils gravirent le Nockerberg où est situé un grand jardin. On y boit, tant qu'elle dure, la bière de mars la plus fameuse, la Salvator, et elle ne dure pas longtemps, car les Munichois sont des ivrognes.

Lorsque le baron entra dans le jardin avec sa femme, ils le trouvèrent envahi par la foule des buveurs déjà saouls qui chantaient à tue-tête, dansaient en branle et brisaient les chopes vides.

Des marchands vendaient les volailles rôties, les harengs grillés, les bretzels, les petits pains, la charcuterie, les sucreries, les bibelots-souvenirs, les cartes postales. Il y avait aussi Hannès Irlbeck, le roi des buveurs. Depuis Perkeo, le nain ivrogne du grand tonneau d'Heidelberg, on n'avait vu pareil boit-sans-soif. Au temps de la bière de mars, puis en mai, au moment du Bock, Hannès Irlbeck buvait ses quarante litres de bière. En temps ordinaire, il lui arrivait de n'en boire que vingt-cinq.

Au moment où le gracieux couple des Ygrées arriva près de lui, Hannès posa ses fesses kolossales sur un banc qui, supportant déjà une vingtaine d'hommes et de femmes énormes, craqua incontinent. Les buveurs tombèrent les jambes en l'air. On aperçut quelques cuisses nues, car les bas des Munichoises ne montent pas plus haut que le genou. Les rires éclatèrent partout. Hannès Irlbeck qui s'était écroulé aussi, mais sans lâcher sa chope, en versa le contenu sur le ventre d'une fille qui avait roulé près de lui, et la bière moussant sous elle ressemblait à ce qu'elle fit sitôt debout, en avalant un litre d'un seul trait afin de se remettre de son émotion.

Mais le gérant du jardin criait :

« Donnerkeil ! sacrés cochons... un banc de cassé. »

Et il se précipita sa serviette sous le bras en appelant les garçons :

– Franz ! Jacob ! Ludwig ! Martin ! pendant que les consommateurs appelaient le gérant :

– Ober ! Ober !

Cependant, l'Oberkellner et les garçons ne revenaient pas. Les buveurs se pressaient aux comptoirs où l'on prend sa chope soi-même, mais les tonneaux ne se vidaient plus, on n'entendait plus de minute en minute les coups sonores annonçant la mise en perce d'un nouveau fût. Les chants s'étaient arrêtés, des buveurs en colère proféraient des injures contre les brasseurs et contre la bière de mars même. D'autres profitaient de l'entracte et vomissaient avec de violents efforts, les yeux hors de la tête ; leurs voisins les encourageaient avec un sérieux imperturbable. Hannès Irlbeck qui s'était relevé non sans peine, renifla en murmurant :

« Il n'y a plus de bière à Munich ! »

Et il répéta, avec l'accent de sa ville natale :

« Minchen ! Minchen ! Minchen ! »

Après avoir levé les yeux au ciel, il se précipita vers un marchand de volailles et lui ayant commandé de rôtir une oie, se mit à formuler des souhaits :

« Plus de bière à Munich... s'il y avait seulement des radis blancs ! »

Et il répéta longtemps le terme munichois :

« Raadi, raadi, raadi... »

Tout à coup, il s'interrompit. La foule des buveurs altérés poussa un cri de satisfaction. Les quatre garçons venaient d'apparaître à la porte de la brasserie. Ils portaient dignement une sorte de baldaquin sous lequel l'Oberkellner marchait raide et fier comme un roi nègre détrôné. Ils précédaient de nouveaux tonneaux de bière qui furent mis en perce au son de la cloche, et tandis qu'éclataient les rires, les cris et les chansons sur cette butte grouillante, dure et agitée comme la pomme d'Adam de Gambrinus même, quand burlesquement vêtu en moine, le radis blanc d'une main, il vide de l'autre la cruche qui lui réjouit le gosier.

Et l'enfant à venir se trouva fort secoué par les rires de Macarée qui s'amusait au spectacle de cette énorme godaillerie et qui ne laissa point de boire jusqu'à plus soif en compagnie de son mari.

Or l'allégresse de la mère eut une heureuse influence sur le caractère du rejeton qui en acquit beaucoup de bon sens, dès avant sa naissance, et du véritable bon sens, s'entend, celui des grands poètes.


VII Accouchement


Le baron François des Ygrées quitta Munich au moment où la baronne Macarée connut que s'avançait l'heure de la délivrance. M. des Ygrées ne voulait pas d'un enfant né en Bavière ; il assurait que ce pays prédispose à la syphilis.

Ils arrivèrent, avec le printemps, au petit port de la Napoule, que dans un calembour lyrique du plus bel effet, le baron baptisa pour l'éternité :

La Napoule aux deux d'or.

C'est là que s'accomplit la délivrance de Macarée. [...]