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vendredi 30 novembre 2018
De l'intérêt de la Burka
Le journal satitique viennois Kikeriki du 2 septembre 1869 avait déjà compris l'intérêt de la burka catholique.
Création de l'Or du Rhin à Munich à l'été 1869. La caricature du Kikeriki -
Le journal satirique viennois Kikeriki du 13 septembre 1869 s'amuse des déboires du premier Or du Rhin à Munich. En voici le texte transcrit puis traduit:
[DE] Richard Wagners "Rheingold".
Nachdem die Musiker des Müncher Hoftheaters angesichts der Partitur zu " Rheingold " verzweifeld erklärt haben sollen, daß Menschenhände so etwas zu leisten nicht im Stande sind, beabsichtigt die durch eine solche Erklärung in Verlegenheit gesetzte Hof-Intendanz sollen, in Einvernehmen mit Richard Wagner ein mit Dampf arbeitendes Orchester zu errichten, welches die Zumuthung des originellen Kompositeurs hoffentlich bewältigen wird.
[FR] "L'Or du Rhin" de Richard Wagner.
Après que les musiciens du Théâtre de la Cour munichois, ayant pris connaissance de la partition de "L'Or du Rhin", aient désespérément déclaré que des mains humaines étaient incapables de la jouer, le directeur du théâtre, embarrassé par une telle explication, a pris la décision de s'associer à Richard Wagner pour mettre au point un orchestre fonctionnant à la vapeur qui, espérons-le, parviendra à répondre aux exigences de ce compositeur original.
Bayreuther Festblätter im Wort und Bild (1884), la Gazette des fêtes de Bayreuth
Une splendide publication illustrée, faite par le comité central des Associations wagnériennes à Munich, au profit du théâtre de Bayreuth, parue à Munich en 1884 sous le titre : Bayreuther Festblätter in Wort und Bild (Gazette des fêtes de Bayreuth, par la parole et l'image). Des écrivains et des artistes de tous les pays ont contribué à cette publication, qui contient aussi d'intéressants fac-similé de partitions de Wagner.
Un coup d'oeil sur le sommaire dit à lui seul tout l'intérêt de ce numéro exceptionnel. A côté d'articles, de poèmes, de souvenirs signés des noms les plus connus en Allemagne, Wolzogen, Glasenapp, R. Pohl, Louis Nohl, Wilhem Tappert, on peut y lire d'intéressants envois de France : les 164 répétitions et les 3 représentations du Tannhäuser à Paris, par Ch. Nuitter ; un Après-midi à Villiers-sur-Marne, par Léon Leroy; Richard Wagner et l'opéra français, par Louis de Fourcaud ; Souvenirs de Triebchen, par Judith Gautier ; Les oeuvres de Richard Wagner dans les concerts de Paris, par Adolphe Jullien ; Notes bruxelloises, par Maurice Kufferath ; une lettre de 1857 à l'Illustration française par la comtesse Agénor de Gasparin ; l'Angleterre a, elle aussi, ses critiques et ses poètes représentés dans cette luxueuse publication (Mathilde Blend, Haweis, Alfred Formon), à côté de l'Italie, de l'Espagne et de l'Amérique.
Parmi les illustrations, citons des reproductions du fameux portrait de Liszt par Lenbach, qui se trouve chez Wagner, les dessins de Schnorr von Carolsfeld pour les costumes de Lohengrin et du Hollandais volant, une Walkyrie de M. Keller, le buste de Wagner par Gedon, la mort de Richard Wagner, délicieux dessin de Fantin-Latour, un Amfortas espagnol de Egusquiza, enfin une fantastique illustration pour la dernière scène de Tristan, par J.-G. Sargent.
jeudi 29 novembre 2018
Expo Vision et tradition au Deustches Theater Museum de Munich
Une exposition organisée à l'occasion du bicentenaire du Théâtre national de Munich.
Ouvert tous les jours (sauf le lundi et certains jours fériés) de 10 à 16 heures.
Plus d'infos sur le site du Deutsches Theater.
L'Or du Rhin, un sonnet de Catulle Mendès
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| Les filles du Rhin - Fantin-Latour (1876) Musée d'Orsay |
L'OR DU RHIN
Les fluides enfants du fleuve qui ruisselle,
Chairs à peine, déjà femmes, ondes encor,
Weligunde avec Woglinde et Flosshilde, vers l'Or
Lèvent leurs yeux d'eau verte où le rire étincelle.
Tout le futur du mal gît dans l'Or. Il recèle
(Noire gestation du flamboyant trésor)
Les désastres, les deuils, puis, quand s'est tu le Cor,
L'extinction des Dieux en l'ombre universelle.
Mais, près de l'Or ouvrant son radieux halo,
Weligunde rit, Woglinde fuit, Flosshilde chante,
Innocence mêlée à la candeur de l'eau,
Et tout l'obscur destin - l'âme au gouffre penchante,
Les héros morts, les cieux déchus, la fin, la nuit
- Pour les folles enfants est un jouet qui luit!
Ce sonnet en alexandrins a été publié dans la Revue wagnérienne de janvier 1887 qui présenta un ensemble de poèmes dans le chapitre intitulé Les oeuvres de Richard Wagner. C'est à notre connaissance le seul poème que Mendès consacra aux oeuvres du compositeur. A noter que Catulle Mendès le reprendra ensuite dans son recueil de poèmes intitulé Les braises du cendrier - Nouvelles Poésies (Paris, Fasquelle, 1899).
mercredi 28 novembre 2018
En écoutant la Walkyrie, un poème d'Edouard Schuré (1909).
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| Siegfried découvre la Walkyrie, par Arthur Rackham |
EN ÉCOUTANT LA WALKYRIE
Nous écoutions tous deux chanter la Walkyrie.
Et la vierge tomba, sous le baiser du Dieu,
En un divin sommeil, parmi la mer de feu
Dont le héros vainqueur franchira la furie.
Et je te regardais ... Ta sombre rêverie
Semblait dire à ce drame : "Oh, ceci n'est qu'un jeu."
Et ton regard absent suivait - dans quel ciel bleu?
De ton amour perdu la voix endolorie.
Chère, tu dors aussi sur ton sommet glacé
Que hante le fantôme en deuil de ton passé,
Et la douleur comme une armure te protège.
Ton repos est cruel. Le givre, en lourds amas,
A sur ton sein de feu semé ses blancs frimas.
- Mais sache, il est un Dieu qui fait fondre la neige.
Judith Gautier évoque sa traduction de Parsifal dans un article du journal Le Temps
Les grandes et petites querelles de Richard Wagner
Pendant les jours d'apothéose, aux premiers cycles des Niebelungen, à Bayreuth, j'avais demandé au maître s'il pensait toujours au drame hindou, pour lequel je lui avais récemment envoyé le Bahgavat-Gita, le Bahgavat-Parana, et le Mahabarata, et si le temps de réaliser cette œuvre et de la mettre en musique était venu.
« Ce serait plutôt Parsifal », m'avait-il répondu.
Et l'année suivante, il m'écrivait :
Oui, il est question de la musique de Parsifal. Je ne pouvais plus exister sans me lancer dans une telle entreprise. Mon poème, je l'espère, vous fera plaisir.
Le désir me vint tout de suite d'entreprendre une traduction fidèle de cette œuvre, en apportant à ce travail tout le dévouement, tous les soins possibles.
Je voulais ne pas traduire tout d'abord le poème sur la musique, comme on le fait d'ordinaire, car c'est là, pour le poète, une insigne trahison. Les auteurs de cette félonie sont, il est vrai, excusables, ou du moins ils s'excusent, leur forfait commis, en des préfaces larmoyantes où ils cherchent se faire pardonner l'obscur charabia dans lequel les a entraînés le respect de l'accent musical.
Ah! l'accent musical ! Ses exigences sont vraiment terribles ! Qu'importent la pensée poétique, l'élégance du style, l'expression choisie ? Tout cela ne signifie rien, pourvu que l'accent tombe bien en musique, sur les temps forts et les temps faibles !
La difficulté est grande certainement d'accorder la traduction exacte avec la musique ; invincible, je ne le crois pas ; mais admettons qu'elle le soit. Eh bien, résignons-nous ; chantons le charabia puisqu'il le faut, mais par grâce, ne le livrons pas en brochure au public, donnons-lui au contraire une traduction parfaite, indépendante de la musique, et qui rende au poète ce qui lui est dû.
Mon désir, soumis à Wagner, sembla réveiller en lui le souvenir d'impressions très pénibles, subies, justement, à l'occasion de traductions de ses poèmes en français.
Je tâchai de le rassurer; mais sa méfiance était profonde. L'élasticité de la langue allemande lui semblait incompatible avec la rigidité implacable du français.
Oh ! si vous saviez, m'écrivait-il, combien cela est impossible de rendre le moindre sens de cette poésie dans votre langue si conventionnelle !
Il céda, cependant, et me promit de m'envoyer une épreuve du poème dès qu'il serait imprimé. Vous aurez les épreuves du Parsifal allemand dans quelques jours. Je n'en ai d'autres, en ce moment, que le manuscrit qui me sert à composer la musique. Vous verrez et nous verrons.
Je reçus en effet le premier acte quelques jours après. Mais le maître n'était pas du tout satisfait de la typographie.
Vous l'aurez reçue, cette malheureuse épreuve du Parsifal imprimé. Oh ! quel goût d' imprimerie ! J'avais de la boue sur mon pupitre. J'étais furieux, et je tiens à ce que tout soit recommencé. Je me mis au travail, et alors commencèrent entre nous, ce que Wagner appela « les querelles traductionnelles ». Il voulut tout voir par lui-même et fit faire pour moi, sous ses yeux, une traduction mot à mot. Il m'écrivit :
Ein furchtbar schœnes Weib ; une femme terriblement belle. Oh !... Eh bien : d'une (pourquoi pas de deux ? ) beauté terrible. Mais terrible fait rire. Bien ! ... beauté fatale. Rejeté par moi " fatale " . Mais furchtbar schœne, disons terrifiante ; défendu ; on dit terrifié, mais non terrifiant. Ah ! c'est de la logique, peut-être un peu trop logique pour une langue qui est un produit de la nature toute nationale, pendant qu'une académie est très nationale, logique, et tout ce que vous voudrez, mais ne produit pas ; elle arrange et décrète la convention. Et ce qui a régné deux siècles en faisant la gloire des Français modernes ne sera jamais aboli que par la barbarie (ah ! je ne parle pas de Hugo) ...
Je défendis le terrain pied à pied, affirmant que rien n'était intraduisible, qu'il s'agissait seulement de trouver le vrai mot équivalent, et que c'était justement l'avantage d'un écrivain de posséder beaucoup de mots en sa mémoire.
La traduction, mot à mot, envoyée de Bayreuth me causa une déception, et je ne sus pas dissimuler mon impression.
Il semble, m'écrivit le maître, que vous ayez cruellement souffert en lisant ces pages ! Ne croyez pas qu'on a traduit littéralement, on n'a fait que chercher des expressions, sobres à mourir, pour des choses naïves, dont le sens même est inconnu aux Français : de là cette raideur. On supposait bien que cela devait être tout autrement arrangé pour être goûté, par les Français, comme poésie. Je n'admis pas que les Français fussent incapables de comprendre les choses naïves, ni qu'il fallût arranger quoi que ce fût il s'agissait surtout de bien traduire et de soigner le style.
En ce moment, outre la gloire de traduire Parsifal, j'avais le plaisir d'être chargée par Wagner de diverses commissions. Je devais rechercher et choisir des étoffes, destinées à parfaire l'aménagement de Wahnfried, et pourvoir la maison de sa provision de parfumerie.
Car, disait le maître, nous vivons dans un désert, dépourvu de toute aménité.
Cette situation amenait dans la correspondance des alternances bien amusantes entre la genèse de Parsifal et les commandes à faire ou à recevoir.
Encore un fois soyez prodigue, surtout en ce qui concerne la quantité des eaux pour bains. J'ai la baignoire au-dessous de mon atelier et j'aime à sentir monter les parfums. Du reste ne pensez pas mal de moi ; je suis assez âgé pour me permettre ces enfantillages. J'ai les trois ans du Parsifal devant moi et rien ne doit m'arracher à une douce paix de réclusion, productive.
Il faut croire, qu'à cette époque, mon caractère était d'une intransigeance singulière, car j'avais l'audace incroyable de tenir tête au maître à propos de tout, même d'un certain satin broché genre Pompadour. Mais il était plein de mansuétude :
J'aime vous voir défendre vaillamment votre patrie en toute occasion, même quand il s'agit de reconnaître que Mme de Pompadour d'il y a treize ans était plus gracieuse que celle d'aujourd'hui. Il n'était question que de cela quand je parlais d'un alourdissement du goût. Mais trêve aux querelles, d'ailleurs délicieuses quand elle se font entre nous.
Parsifal marche très bien. Avec d'autres échantillons, je vous en envoie un également de ma musique.
Un nouveau motif de discussion naquit, à propos du nom de Parsifal :
Ce nom est arabe, m'écrivait le maître. Les anciens trouvères ne l'ont plus compris : Parsifal signifie Parsi (songez aux Perses adorateur du feu); fal, dit : fou, dans un sens élevé, c'est-à-dire homme sans érudition mais de génie. Fellow, en anglais, paraît être en rapport avec cette racine orientale. Vous apprendrez pourquoi cet homme naïf portait ce nom arabe.
Cette affirmation me troubla beaucoup, sans me convaincre absolument. Parsival, le Rera Vallee, l'homme qui ne craint rien, passe à travers tout, un Arabe ? C'est la première fois qu'on voyait ce nom écrit par un f.
Après avoir avoué à Wagner mon inquiétude, je fis une enquête auprès des plus éminents orientalistes. Aucun ne découvrit, en arabe, le mot fal signifiant fou. A force d'interroger les dialectes, on trouva : « prédestiné » , mais ce mot ne suffisait pas au maître..
Moi, je ne connais pas l'arabe, c'est un savant allemand, Goerres, premier éditeur de l'ancien Lohengrin, qui traduit le nom de Parsifal de la sorte: le prédestiné est bon, mais ce sens ne suffit pas; c'est le garçon fou, sans érudition, sans académie, ne comprenant rien que par la compassion, qu'il ne faut. Cherchons ! ... Peut-être y a-t-il un dialecte arabe qui entend autrement.
Ce Gœrres était un sinologue distingué, qui avait traduit du persan en allemand, le Chah Nameh, étudié les légendes du moyen âge et publié le premier celle de Lohengrin.
« Cherchons ! »
Sur ce mot, on se remit en campagne, renouvelant les recherches avec encore plus d'acharnement ; mais sans résultat meilleur. Wagner, informé de la déception, écrivait plaisamment quelques jours plus tard :
Le dialecte arabe dans lequel il fallait trouver « fal » signifiant « fou » était de mon invention. Je voulais imposer ce mot à un diable quelconque parce qu'il me va. « Cherchons » n'était pas sérieux. Je relis pourtant Gœrres - il croit être sûr de son assertion. Probablement n'a-t-il pas connu l'arabe, mais il se sera fié à un orientaliste. Du reste cela ne me trouble guère, je me moque de la réalité des significations des mots arabes, et je pense que dans mon public de l'avenir il n'y aura pas trop d'orientaliste !
L'incident était clos, entre nous du moins, Parsifal resta le Parsi fou et fit brillamment son chemin sous ce nom.
L'œuvre sublime avançait rapidement, le maître se sentait inspiré, plein de force :
Je me porte mieux que jamais ; on tient loin de moi tout ce qui pourrait troubler mon âme et je ne m'occupe que de ma musique. Bientôt la composition du premier acte sera finie et je vous enverrai prochainement un petit extrait.
A travers cette ardeur créatrice, Wagner, n'oubliait nullement l'importante question des commissions dont j'étais chargée ; il me les détaillait avec la plus grande minutie et il n'était pas facile à contenter en ce qui concernait la nuance très exacte d'un satin ou la finesse d'un parfum.
Le premier acte est terminé; déjà l'esquisse du second avance.
Vous verrez, au deuxième acte, les charmeuses de Klingsor, fleurs de son jardin enchanté (tropique), qu'il cueille au printemps et qui vivent jusqu'à l'automne, pour séduire très gracieusement et naïvement, comme jeunes folles, les héros du Graal. Elles caressent Parsifal, lui tâtent les joues, le menton, comme des enfants qui folâtrent. Peut-être chanteront-elles, à cette mélodie : « Viens, viens, jeune héros, beau garçon », etc. Vous verrez et vous serez contente ...
La traduction s'achevait et j'annonçai à Wagner que j'en étais aux dernières pages. Le bon Dieu « donne » s'écria-t-il, qu'enfin les querelles traditionnelles, à cause du pauvre Parsifal, se passent. Croyez-moi, tout cela ne vaut pas tant peine.
Ce n'était pas mon avis et j'apportais toute mon attention à revoir et à parfaire la traduction. Quand je la crus au point, je courus à Bayreuth pour la soumettre au maître.
Il me sembla satisfait et ne trouva rien à reprendre. Dans une lettre, écrite à un tiers et dont je n'ai connu l'existence que tout dernièrement, il disait « Mme Judith Gautier m'a communiqué sa traduction (française) de Parsifal et cette version m'a semblé parfaite à tous les points de vue. » L'honneur de la langue française est donc sauf !
Judith GAUTIER
in Le Temps du 12 février 1914, pp. 3 et 4.
mardi 27 novembre 2018
1859. La rencontre de Wagner avec Léon Leroy et le ténor Roger. Une après-midi à Villiers-sur-Marne.
Un article de Léon Leroy publié dans les Bayreuther Festblätter in Wort und Bild (1884), p.41.
Une après-midi à Villiers-sur-Marne
Au mois de novembre de cette année, il y aura 34 ans qu'eut lieu pour la première fois à Paris, l'exécution d'une œuvre de Richard Wagner [1850].
Cette oeuvre était l'ouverture de Tannhaeuser. Un éminent musicien français, M. Seghers, l'avait entendue en Allemagne; et lorsqu'il fonda à Paris la Société-Sainte-Cécile, un de ses premiers soins avait été de mettre cette ouverture à l'étude.
J'avais eu l'occasion d'assister à la première lecture, qui me causa une impression des plus vives. Cette impression s'accentua encore aux répétitions ultérieures, que je suivis passionnément.
Les parties d'orchestre n'indiquaient ni le titre de l'oeuvre ni le nom de l'auteur : l'en-tête se bornait à ce seul mot, - Ouverture.
Je me décidai à interroger M. Seghers qui me répondit avec un léger sourire :
- Cette curiosité vous fait honneur; mais je me suis promis de réserver à l'affiche de notre premier concert la révélation que vous me demandez. Jusque là, contentez-vous de savoir que l'auteur est un artiste de génie dont le nom retentira dans le monde entier quand vous aurez l'âge d'homme.
Quinze jours après, l'affiche du concert d'inauguration de la Société-Sainte-Cécile annonçait l'ouverture de Tannhaeuser, de Richard Wagner, dont l'exécution eut lieu le dimanche 24 novembre 1850, devant un public qui, en majeure partie, se montra simplement étonné et indécis ...
C'est à cette époque que se forma le premier groupe d'admirateurs français du maître, qui se retrouvèrent plus tard à l'audition des fragments du Vaisseau fantôme et de Lohengrin que donna la Société-Sainte-Cécile sous la direction de M. Pasdeloup.
C'est parmi les nouveaux adeptes que je fis la rencontre de M. A. de Gasperini, critique délicat et d'un rare talent, à qui je dois le souvenir de cette après-midi de Villers-sur-Marne où nous arrivons bientôt.
Nous passâmes, Gasperini et moi, d'innombrables soirées sur les partitions du Vaisseau fantôme, de Tannhaeuser et de Lohengrin, et nous avions tous deux un véhément désir de connaître de plus près le grand artiste dont l'oeuvre nous passionnait de plus en plus. Nous le savions exilé ; mais où était-il? A Vienne, ou a Zurich ?
Cependant, quelques articles chaleureux publiés dans un journal français de Francfort par mon nouvel ami, avaient attiré l'attention de Wagner.
Le 22 septembre 1859, au matin, je recevais de Gasperini, qui était alors en visite à Marseille, le billet suivant :
" ..... Vite, vite, une grande nouvelle ! .....Laissez tout là et courez Avenue Matignon N°4. Vous demanderez au concierge si .......... Richard Wagner est chez lui. Il m'a écrit une lettre charmante. Il est à Paris pour quelque temps, Je vous prie de me remplacer près du grand homme. Je lui écris qu'il aura la visite d'un excellent ami à moi ........................................................................ "
Une heure après, à l'adresse indiquée, j'étais reçu par Wagner, que je vois encore, enveloppé d'une sorte de robe de chambre en velours violet, et coiffé! d'un béret de même étoffe.
De cette première entrevue, qui dura près de deux heures, je ne puis retenir ici que ce qui se rapporte à mon sujet. Wagner voulait au plus vite une traduction française de son Tannhäuser.
Il s'agissait d'une tâche singulièrement ardue, Wagner n'admettant point que le traducteur en prît à son aise avec son texte musical comme avec celui d'un opéra italien. J'avais promis au maître de rechercher activement l'auxiliaire dévoué, l'adepte qu'il lui fallait ; mais la rencontre de cet oiseau rare, parmi les spécialistes, était plus que malaisée.
Je pensai alors au célèbre ténor Roger (1) qui avait déjà fait plusieurs tournées en Allemagne et qui, disait-on, possédait à fond la langue de Schiller. A la suite d'un terrible accident de chasse, il venait de perdre un bras. Son engagement à l'Opéras de Paris n'avait pas été renouvelé. Il devait avoir des loisirs. Je priai donc un ami commun de lui faire la proposition, qui fut acceptée d'emblée.
Je courus aussitôt en porter la nouvelle à Wagner, qui l'accueillit par une explosion de joie frémissante et enfantine. Il voulait voir Roger tout de suite, commencer le travail hic et nunc. Mais Roger habitait le château de Villiers-sur-Marne (2), à deux heures au moins de Paris. Je calmai l'impatience du maître en lui promettant de demander un rendez-vous à bref délai.
A trois jours de là, nous mettions pied à terre à l'entrée de la princière habitation de Villiers où l'éminent artiste, qui est resté jusqu'ici le créateur sans égal du rôle de Jean de Leyde, du Prophète, accueillit l'auteur de Tannhaeuser avec une déférence dont je fus frappé.
Dans le vestibule de ce château, très artistiquement décoré et meublé, il y avait une curiosité archéologique : un escalier quasi monumental dont Roger avait fait l'acquisition en Hongrie, je crois, et qui conduisait au premier étage. En tant que "bibelot", ce n'est point close ordinaire qu'un escalier, et surtout un escalier de cette dimension, venu du fond de la Hongrie. Il était assez naturel que Roger voulût le faire remarquer à ses hôtes, en passant. Mais la pensée de Wagner était ailleurs, depuis le départ de Paris, il était tout entier à l'objet du rendez-vous et aucune merveille archéologique n'eut été capable de le distraire de son idée fixe.
Roger comprit bien vite cette préoccupation, et, sans autre préambule, il proposa à Wagner l'audition de la grande scène du Vénusberg, c'est-à-dire tout le Ier tableau du Ier acte de Tannhaeuser, qu'il avait déjà traduit.
Même pour un homme impatient comme l'était mon compagnon de voyage, une telle célérité du traducteur fut un éblouissement. Il s'assit aussitôt au piano et attaqua cette Ier scène du Venusberg, dont Roger chanta alternativement les deux rôles à pleine voix, avec une conviction et une intelligence pleines de promesses.
Quant à l'auteur-accompagnateur, je n'ai pas souvenir de l'avoir jamais vu plus tard sous le coup d'une telle émotion. Sans doute, il voyait déjà la traduction achevée, son oeuvre mise en répétition à Paris, peut-être le principal rôle chanté par le grand artiste qui lui témoignait tant d'empressement, et enfin le mirage d'un succès qui lui ferait oublier les cruelles déceptions de son premier séjour à Paris ...
Tout en ayant l'honneur de tourner les pages au maître, j'observais sa physionomie : le masque restait impassible, mais la respiration était oppressée, presque haletante ; et quand on arriva à l'allegro en ré majeur, que Roger chantait avec un brio entraînant, les mains de Wagner semblèrent se crisper sur le clavier, et un voile humide passa dans ses yeux .....
Par un suprême effort de volonté, il contint ce débordement d'émotion et la séance s'acheva sans autre incident que quelques échanges d'observations purement techniques.
Il me faut passer encore ici sur l'entretien qui suivit cette audition jusqu'à l'heure du dîner, et dont le lia. du séjour de Wagner à Paris fit naturellement tous les frais. Finalement, Roger, ravi de cette journée, protesta de son intention de poursuivre activement le travail commencé.
Mais jusqu'au moment du départ pour rentrer à Paris, Wagner avait eu le loisir de reprendre pleinement possession de lui-même et d'envisager toutes les éventualités de cette collaboration. Enivré d'espoir et de confiance quelques heures auparavant, il avait peu à peu conçu des doutes dont il me fit part pendant le trajet du retour. Le zèle de son hôte n'était pas en cause pour lui ; mais le châtelain de Villiers serait-il toujours libre de continuer sa tâche avec la même assiduité ?
Wagner ne s'était pas trompé. D'impérieuses obligations contraignirent bientôt l'excellent Roger à suspendre le travail entrepris avec une si cordiale ardeur, et l'après-midi de Villiers- sur-Marne n'eut pas de lendemain.
Tel fût Je premier épisode, que je crois assez ignoré, de l'histoire de cette traduction française de Tannhaeuser, que reprit ensuite le jeune et sympathique poète Edmond Roche, et qui, en dernier lieu, fût confiée aux soins, expérimentés de Nuitter, mon voisin d'aujourd'hui.
Léon Leroy
(1) Gustave-Hippolyte Roger (17 décembre 1815 - 12 septembre 1879)
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| Le ténor Roger .Lithographie de Marie-Alexandre Alophe (1848) |
(2) Le château de la Lande, dont le ténor Roger fit l'acquisition
lundi 26 novembre 2018
500ème de Hansel et Gretel au Theater-am-Gärtnerplatz
Le 12 décembre à 10H30 le Theater am Gärtnerplatz de Munich organisera une matinée scolaire en l'honneur de la 500ème représentation de Hänsel und Gretel d' Engelbert Humperdinck dans la mise en scène de Peter KERTZ, dont la première avait eu lieu en décembre 1974. Jolie performance pour une mise en scène! Et félicitations à Monsieur Kertz qui assistera à la 500ème de son spectacle!
Autres représentations
6 / 7 / 11 / 23 / 25 décembre
2 janvier
Roméo et Juliette. La chorégraphie décoiffante d'Erna Ómarsdóttir et Halla Ólafsdóttir au Theater-am-Gärtnerplatz
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| Crédit photos © Marie-Laure Briane |
Le Theater-am-Gärtnerpltatz a fait appel à Erna Ómarsdóttir, récemment nommée directrice artistique de la Iceland Dance Company, et à Halla Ólafsdóttir, pour monter un ballet inspiré par le célèbre drame de Shakespeare. Erna Ómarsdóttir a fait une brillante carrière de danseuse dans les compagnies de Jan Fabre, Ann Teresa de Keersmaker et Sidi Larbi Cherkoui, avant de se consacrer de plus en plus à ses propres chorégraphies ces dernières années, qu'elle a notamment présentées dans le cadre de la Biennale de Venise.
Dans le Roméo et Juliette d'Erna Ómarsdóttir et Halla Ólafsdóttir, la danse contemporaine, les arts visuels et la musique de Prokofiev se rencontrent. Le spectacle déconstruit l'histoire originale en un faisceau de brins narratifs simultanés, combinant des références de la culture populaire au langage du ballet. Le résultat en est un monde abstrait plein de sang, d'amour, de feu, de danse et de mort. Ici, les rôles de femme et d'homme changent constamment, changeant leurs voix et transformant les corps dansants en paysages dorés. Roméo et Juliette glissent sur les sédiments de la conscience - comme un fleuve sanglant qui se fraye un chemin dans la mer.
Ce sont là les termes édulcorés de la présentation que donne le théâtre du nouveau ballet qui défraie ces derniers jours la chronique munichoise.
Avant même le début du spectacle les 18 danseuses et danseurs viennent se présenter en avant-scène vêtus de collants couleur chair et portant des prothèses de la même couleur figurant des muscles, un torse avec ses puissants abdominaux, des cuisses ou des épaules postiches, des faux culs. Chaque danseur énonce dans sa langue, anglais, espagnol, allemand ou français, le rôle qu'il va danser dans le ballet: un homme dansera Juliette, une femme Roméo, un troisième l'un.e et l'autre, l'une sera le poison, un autre la dague, un autre encore Mercurio, l'un sera l'église, l'autre le tombeau.
Puis s'élève une musique sur le plateau dénudé surplombé des grands spots entouré des coulisses mises à nu. Les décors de Chrisander Brun ne consistent que dans ce dépouillement et, en fond de scène, quelques grandes marches recouvertes d'un grand tissu doré qui, au fil du spectacle s'élèvera vers les cintres ou recouvrira le sol de la scène et s'animera des mouvements des danseurs qui s'y sont glissés. Une musique électronique suscite les mouvements des danseurs que l'on voit s'animer en dressant des tableaux monochromes qui rappellent la complexité des dessins fantasmagoriques de Bosch ou de Brueghel.
Les deux chorégraphes créent un langage de rébellion qui remet en question les catégories établies et déconstruit les stéréotypes et les clichés. Très vite, le titre shakespearien n'apparaît que comme le prétexte d'une opération générale de déconstruction, et le langage des corps lance des questions qui viennent gifler le public qui en prend plein la gueule. Qu'est ce que la danse? Qu'est-ce qu'une danseuse, un danseur? Les catégories du féminin et du masculin volent en éclat, les genres et les sexes se mélangent et se modifient. Ainsi, par exemple, un porté est généralement le porté d'une danseuse par un danseur. Ici les portés dépassent les genres: un danseur ou une danseuse peuvent porter un autre danseur ou une danseuse. Des danseurs portent des seins ou un bassin bien fertile, des danseuses portent des maillots figurant un torse poilu. Roméo et Juliette se démultiplient. un Roméo prend un autre Roméo dans ses bras, une Juliette en aime une autre ou se transforme en Roméo. Les chorégraphes font voler en éclat la vision romantique traditionnelle de Roméo et Juliette si largement répandue depuis le 19e siècle pour revenir au texte primordial, plus direct, plus sexuel, plus violent, plus dérangeant. Seul un grand coeur de néons laissant perler des gouttes de sang rappelle l'image d'Epinal du drame shakespearien.
Le propos est incompréhensible ou insupportable pour une petite partie des spectateurs qui a quitté le théâtre à l'entracte. La seconde partie s'ouvre sur une orgie sanguinaire: des couples de tous les sexes habillés de linges blancs immaculés se forment, se rapprochent et s'unissent en se maculant de sang que d'autres danseurs viennent leur présenter dans de grands seaux contentant le liquide rouge vif. Ils y plongent leurs mains qui vient caresser leur partenaire ou des éponges qu'ils pressent ensuite sur leurs têtes et leurs vêtements. Est-ce là un rituel d'initiation comme lors des baptêmes des adeptes du culte de Mithra qui étaient aspergés du sang d'un taureau sacré ? Caresses sanguinolentes, peaux poisseuses qui se collent à d'autres peaux. Un rideau de toile vient fermer l'avant-scène et reçoit la projection d'un film qui suit en gros plans très rapprochés les copulations ensanglantées: pendant quelques minutes on ne verra que les pores et les poils des peaux poisseuses de sang dans une séquence filmée au réalisme nauséeux. Une manière peut-être de rappeler que les danseurs et les danseuses suent d'abondance dans l'exercice de leur art, un point sur lequel les chorégraphies même les plus modernes n'attiraient jusqu'ici pas l'attention. L'art iconoclaste des chorégraphes islandaises fait sauter ce dernier tabou. Le final verra un.e danseur/se dont tout le corps n'est qu'un grand ballon noir en forme de coeur tituber et chanceler sur scène avant de s'affaisser.
Le corps de ballet du Theater-am-Gärtnerplatz recueille un succès d'estime pour son très beau travail, mais sans doute le public est-il encore sous le choc des images. Les musiciens de l'orchestre et leur chef Daniel Huppert ont reçu des applaudissements bien plus nourris pour leur interprétation inspirée de la musique du ballet de Prokofiev. Sans doute la seconde partie du spectacle était-elle plus facilement décodable. L'impression générale de la chorégraphie n'est pas sans rappeler le propos des Impressions de Verhaeren : " On part de la chose vue, ouïe, sentie, tâtée, goûtée, pour en taire naître l'évocation et la somme par l'idée. " La forme évocatoire de la relecture de Romeo et Juliette se mêle ici aux rebellions d'un hyperréalisme provocateur.
Un public averti en vaut deux. Mais pour un explorateur des nouvelles formes d'expression artistique, le voyage vaut la peine d'être entrepris.
Prochaines représentations: les 9, 18 et 26 décembre, les 12, 16 et 24 janvier, et le 4 février au Theater-am-Gärtnerplatz. Chemin vers les réservations: cliquer ici.
Ce sont là les termes édulcorés de la présentation que donne le théâtre du nouveau ballet qui défraie ces derniers jours la chronique munichoise.
Avant même le début du spectacle les 18 danseuses et danseurs viennent se présenter en avant-scène vêtus de collants couleur chair et portant des prothèses de la même couleur figurant des muscles, un torse avec ses puissants abdominaux, des cuisses ou des épaules postiches, des faux culs. Chaque danseur énonce dans sa langue, anglais, espagnol, allemand ou français, le rôle qu'il va danser dans le ballet: un homme dansera Juliette, une femme Roméo, un troisième l'un.e et l'autre, l'une sera le poison, un autre la dague, un autre encore Mercurio, l'un sera l'église, l'autre le tombeau.
Puis s'élève une musique sur le plateau dénudé surplombé des grands spots entouré des coulisses mises à nu. Les décors de Chrisander Brun ne consistent que dans ce dépouillement et, en fond de scène, quelques grandes marches recouvertes d'un grand tissu doré qui, au fil du spectacle s'élèvera vers les cintres ou recouvrira le sol de la scène et s'animera des mouvements des danseurs qui s'y sont glissés. Une musique électronique suscite les mouvements des danseurs que l'on voit s'animer en dressant des tableaux monochromes qui rappellent la complexité des dessins fantasmagoriques de Bosch ou de Brueghel.
Les deux chorégraphes créent un langage de rébellion qui remet en question les catégories établies et déconstruit les stéréotypes et les clichés. Très vite, le titre shakespearien n'apparaît que comme le prétexte d'une opération générale de déconstruction, et le langage des corps lance des questions qui viennent gifler le public qui en prend plein la gueule. Qu'est ce que la danse? Qu'est-ce qu'une danseuse, un danseur? Les catégories du féminin et du masculin volent en éclat, les genres et les sexes se mélangent et se modifient. Ainsi, par exemple, un porté est généralement le porté d'une danseuse par un danseur. Ici les portés dépassent les genres: un danseur ou une danseuse peuvent porter un autre danseur ou une danseuse. Des danseurs portent des seins ou un bassin bien fertile, des danseuses portent des maillots figurant un torse poilu. Roméo et Juliette se démultiplient. un Roméo prend un autre Roméo dans ses bras, une Juliette en aime une autre ou se transforme en Roméo. Les chorégraphes font voler en éclat la vision romantique traditionnelle de Roméo et Juliette si largement répandue depuis le 19e siècle pour revenir au texte primordial, plus direct, plus sexuel, plus violent, plus dérangeant. Seul un grand coeur de néons laissant perler des gouttes de sang rappelle l'image d'Epinal du drame shakespearien.
Le propos est incompréhensible ou insupportable pour une petite partie des spectateurs qui a quitté le théâtre à l'entracte. La seconde partie s'ouvre sur une orgie sanguinaire: des couples de tous les sexes habillés de linges blancs immaculés se forment, se rapprochent et s'unissent en se maculant de sang que d'autres danseurs viennent leur présenter dans de grands seaux contentant le liquide rouge vif. Ils y plongent leurs mains qui vient caresser leur partenaire ou des éponges qu'ils pressent ensuite sur leurs têtes et leurs vêtements. Est-ce là un rituel d'initiation comme lors des baptêmes des adeptes du culte de Mithra qui étaient aspergés du sang d'un taureau sacré ? Caresses sanguinolentes, peaux poisseuses qui se collent à d'autres peaux. Un rideau de toile vient fermer l'avant-scène et reçoit la projection d'un film qui suit en gros plans très rapprochés les copulations ensanglantées: pendant quelques minutes on ne verra que les pores et les poils des peaux poisseuses de sang dans une séquence filmée au réalisme nauséeux. Une manière peut-être de rappeler que les danseurs et les danseuses suent d'abondance dans l'exercice de leur art, un point sur lequel les chorégraphies même les plus modernes n'attiraient jusqu'ici pas l'attention. L'art iconoclaste des chorégraphes islandaises fait sauter ce dernier tabou. Le final verra un.e danseur/se dont tout le corps n'est qu'un grand ballon noir en forme de coeur tituber et chanceler sur scène avant de s'affaisser.
Le corps de ballet du Theater-am-Gärtnerplatz recueille un succès d'estime pour son très beau travail, mais sans doute le public est-il encore sous le choc des images. Les musiciens de l'orchestre et leur chef Daniel Huppert ont reçu des applaudissements bien plus nourris pour leur interprétation inspirée de la musique du ballet de Prokofiev. Sans doute la seconde partie du spectacle était-elle plus facilement décodable. L'impression générale de la chorégraphie n'est pas sans rappeler le propos des Impressions de Verhaeren : " On part de la chose vue, ouïe, sentie, tâtée, goûtée, pour en taire naître l'évocation et la somme par l'idée. " La forme évocatoire de la relecture de Romeo et Juliette se mêle ici aux rebellions d'un hyperréalisme provocateur.
Un public averti en vaut deux. Mais pour un explorateur des nouvelles formes d'expression artistique, le voyage vaut la peine d'être entrepris.
Prochaines représentations: les 9, 18 et 26 décembre, les 12, 16 et 24 janvier, et le 4 février au Theater-am-Gärtnerplatz. Chemin vers les réservations: cliquer ici.
dimanche 25 novembre 2018
L'arrivée de Lohengrin dans la 'Richard-Wagner Galerie' commandée par Louis II
Extrait de :
Richard-Wagner-Galerie. Nach den auf allerhöchsten Befehl Sr. Majestät König Ludwig II. von Bayern ausgeführten Cartons von Wilh. von Kaulbach und Theodor Pixis. Photographiert von Jos. Albert. Mit Biographie Richard Wagners und erläuterndem Text von Wilhelm Tappert. Berlin, Verlag von Hanfstaengl’s Nachfolger, page 38
La visite de Louis II de Bavière à l' Exposition des Beaux-Arts de Munich en 1869 racontée par Cyprien Godebski
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| Le Glaspalast de Munich en 1854 |
En mars 1895 commence, dans la Renaissance idéaliste, une revue dirigée par Albert Fleury, la parution des feuilles détachées des Mémoires d'un artiste (inédits), par M. Cyprien Godebski (1), une série de rencontres intitulées L'intimité des grands hommes (une revue éditée à Paris par la Librairie de l'Art indépendant). Dans le numéro de mars 1895, Godebski évoque sa visite de l'Exposition internationale des Beaux-Arts au Palais de Cristal de Munich (Glaspalast) durant l'été 1869, une visite qu'il effectua en compagnie de Franz Liszt. Nous reproduisons le passage où Godebski évoque la visite que rendit Louis II à l'Exposition :
[...] A ce propos, je me souviens qu'en 1869, lors de la répétition générale de l'Or dit Rhin à Munich, Franz Liszt me pria un jour de l'accompagner au Salon de peinture où très sincèrement il tomba en admiration devant un exécrable portrait de Winterhalter, tout en jetant un regard de mépris sur une tête de Courbet, une irlandaise rousse du plus superbe effet.
A cette même époque, le roi de Bavière, cet affolé de musique, ce Mécène couronné de Wagner, que l'Histoire connaîtra sous le nom du roi artiste, montrait la plus profonde indifférence devant une belle peinture ; c'est ainsi que seulement trois jours après l'ouverture de l'exposition internationale des beaux-arts, et sur l'insistance de son entourage, il daigna s'y présenter ; tous les artistes exposants se trouvant à Munich furent convoqués pour recevoir l'auguste visiteur ; sa majesté, après avoir parcouru d'un air ennuyé la plupart des salles, se rappela qu'elle devait témoigner un semblant d'intérêt, et arrêtant ses regards sur un petit tableau de genre, de Knauss (2) je crois, manifesta le désir de voir l'artiste, qu'on s'empressa de lui présenter : après quelques compliments banals, elle lui demanda s'il n'avait pas une photographie de son œuvre... et ce fut tout. [...]
(1) Cyprien Godebski (1835-1909), sculpteur français. Il fut l'ami de Stéphane Mallarmé, Franz Liszt, Alphonse Daudet et des frères Goncourt.
(2) Ludwig Knauss (1839-1910). Peintre allemand. On peut voir nombre de ses oeuvres au Musée de Wiesbaden.
samedi 24 novembre 2018
Autour de la première du Rheingold : la vie munichoise des wagnériens de l'été 1869
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| Cyprien Godebski |
Le sculpteur Cyprien Godebski avait épousé en 1865 en Belgique la Belge Sophie Servais (1843–1872), fille du célèbre violoncelliste et compositeur Adrien-François Servais et sœur du compositeur et chef d'orchestre Franz Servais. On sait que Franz Servais était à Munich et y avait fait la connaissance des chroniqueurs français Catulle et Judith Mendès et Villiers de l'Isle-Adam, avec lesquels il s'était lié d'amitié. Cyprien Godebski était du voyage et avait pu observer la société des fervents wagnériens qui s'étaient vu inviter à la répétition générale. Dans la première partie de cet article, il s'intéresse particulièrement à un incident qu'avait provoqué Villiers de l'Isle-Adam :
L'INTIMITÉ DES GRANDS HOMMES
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
C'était en 1869, le Théâtre-Royal de Munich, sous la direction du maître de chapelle Richter, devait jouer pour la première fois le « Rhein Gold »; les wagnériens en foule s'étaient donné, à cette occasion, rendez-vous dans la capitale de la Bavière : Liszt, Janssens, Franz Servais, des notabilités de toutes nationalités attendaient impatiemment cette solennité musicale. Entre tous, se faisait remarquer la colonie française : Saint-Saëns, Mlle Holmes, Judith Gautier (alors dans toute sa beauté), Villiers de l'Isle-Adam, Catulle Mendès ; Munich ruisselant de soleil, avec ses temples grecs en carton peint, avait pris l'aspect d'une petite Athènes moderne.
Les jours se passaient, et, pour une raison ou pour une autre, la répétition générale si attendue était constamment remise. Pour s'aider a patienter, on visitait les bibliothèques, les clyptothèques [sic], les pynacothèques [sic] et les autres « thèques » en tous genres ; on faisait des excursions dans les environs, et, le soir, on se réunissait pour dîner et finir ensemble la soirée au café de l'Opéra, espèce de Bouillon Duval servi par des femmes. Après le dîner, en vidant force chopes, on s'entretenait de musique.
Au nombre des notabilités étrangères se trouvant alors à Munich, se distinguait une grande dame — je pourrais dire la dernière des grandes dames — Mme de Mouchanoff, femme de l'intendant impérial des théâtres de Varsovie, encore très belle malgré ses cinquante ans sonnés, et qui, durant sa jeunesse, avait, sous le nom de princesse Kaleszi, mis la tête a l'envers à plus d'un à Paris; musicienne remarquable, grande amie de Chopin, de Liszt, de Wagner, etc., c'est en son honneur que Théophile Gautier écrivit la " symphonie en blanc majeur " .
Très curieuse de voir de près la fille du grand Théo, et voulant par la même occasion faire connaissance avec la colonie française, elle me chargea de transmettre à tous une invitation à l'hôtel des " Quatre-Saisons " .
Lui ayant parlé tout particulièrement de Villiers de l'Isle-Adam et de la façon remarquable dont il lisait ses œuvres, il fut convenu que ce dernier lirait à cette réunion un petit drame intitulé " la Révolte " , dont il avait le manuscrit avec lui. Au jour fixe, nous nous rendîmes à l'invitation; le grand salon de l'hôtel, mis à la disposition de Mme de Mouchanoff, était déjà rempli aux trois quarts par les notabilités de toutes sortes. Après les présentations d'usage, Saint-Saëns, je crois, se mit au piano, joua sa « Danse macabre », puis d'autres se succédèrent, puis enfin vint le tour de Villiers de 1'Isle Adam : décoré de sa plaque de chevalier de Malte, correctement vêtu de noir, il alla s'asseoir sur le tabouret du piano. Au milieu d'un grand silence, il commença la lecture de son œuvre; tout semblait marcher a souhait quand, tout à coup, les yeux hagards, il se souleva de son siège, déboutonna son pantalon, retira ses bottes et s'avachit les pieds pendants sur les touches du piano resté ouvert, qui gémirent lamentablement sous son poids, à la stupéfaction de l'auditoire qui semblait assister à une attaque de folie : les dames abritées derrière leurs éventails, les hommes ahuris, chacun se demandait ce que cela voulait dire lorsqu'une voix de femme se fit entendre : c'était cette bonne Mme Judith Gautier qui expliquait à Mme de Mouchanoff que c'était le résultat d'une maladie, et que quand ça le prenait, Villiers devait être libre de tout lien et s'asseoir les jambes pendantes. Au bout d'un moment, la crise étant passée, comme si de rien n'était, Villiers chaussa ses bottes, reboutonna son indispensable et se remit comme devant à lire son drame. C'était pour la première fois, je l'avoue, que j'assistais à pareil spectacle, et ma qualité d'introducteur ne me laissait pas sans une certaine inquiétude. Le lendemain Munich était plein de cette burlesque aventure, lorsqu'heureusement, quelques jours après, la répétition générale du « Rhein Gold » mit fin à tous ces bavardages, et il ne fut plus question que de Wagner et de son œuvre.
[...]
C'est ainsi que le Chevalier de Malte Villiers de l'Isle-Adam, [...], fit son entrée dans le monde en Allemagne.
CYPRIEN GODEBSKI
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