vendredi 11 novembre 2016

Notules sur Louis II, un article poétique et musical par J. Mathorez (1894)


    
    Héros des âmes délicates et qui rêvent, Louis II de Bavière fut un de ces hommes dont il faudrait le pinceau de Luini pour faire le portrait ou toute la délicatesse d'une femme attendrie pour démêler la complexité de tempérament. De ce rêveur, qu'auréole désormais le culte de tant de gens, je voudrais dire le milieu d'existence qu'il se composa et pourquoi.
    A considérer le portrait de Louis II, une chose vous frappe : les yeux, ces yeux d'un bleu atténué, semblant errer toujours et ne  pouvoir se fixer, et qui contribuent à donner à sa jolie figure cet air frêle, fin, délicat. C'est bien là la physionomie qu'on prête à cette étrange nature. Devant ce portrait, nulle déception, pas la moindre impression mensongère et décevante.
   Tout, du reste, contribuait à faire de Louis II une nature fine : sa naissance, son éducation. Petit-fils d'un artiste , de ce Louis Ier qui dota Munich de collections, d'admirables tableaux dont il avait acheté une partie en Italie, qui entretenait avec Goethe des relations amicales, fils de Maximilien-Joseph II, roi d'un esprit cultivé et porté vers le beau, il hérita des goûts de son aïeul et de son père, devant modifier seulement ce qui ne s'accordait pas avec son tempérament de rêveur. Le Rêve! C'était la grande ressource de Louis II dans la vie. L'ayant comprise ainsi qu'il fit, comme un enchantement perpétuel du coeur et de l'esprit, tout ici-bas n'était-il point pour lui inspirer un amer dégoût. Aussi se réfugiait-il dans les régions éthérées, dans le Rêve, dans la Contemplation. Et de cette habitude de rêver la vie, procédèrent son dédain final pour la politique, le mépris et l'horreur de la femme, sa mysticité ainsi que son désir de solitude, puis son amour du faste. De même qu'un mangeur de haschich doit préparer ses futures visions, de même Louis II donnait un cadre superbe aux siennes, et d'autant plus grand et plus majestueux Louis II désirait son décor de vie qu'en ces matières Louis XIV fut le maître sur qui ses yeux se fixèrent toujours.
    Du Rêve aussi vint sou Amour pour la Musique. Catulle Mendès en son Roi vierge a fort bien expliqué comment la musique pouvait être pour Louis II le seul art compatible avec l'Idée qu'il s'était faite de l'existence. "La musique seule pouvait satisfaire cette âme pour qui toute réalité était un objet de dégoût, là peinture et la sculpture expriment la vie; elles devaient donc être à Frédérich aussi odieuses que la vie elle-même... La poésie chante mais elle parle... La musique ne dit rien d'une façon précise, elle est comme un bégaiement divin qui ne peut  pas devenir parole: elle s'efforce toujours vers un Idéal qu'elle ne saisit jamais, comme quelqu'un qui marcherait toujours et jamais n'arriverait". Aussi Louis II, rencontrant Wagner, devait-il s'abîmer dans les délices de cette musique largement pensée, largement écrite, aux harmonies si pures, si adéquates aux sujets qu'elle chantait, à ces fiers et purs : Lohengrin, Parsifal. Toute son âme se fondait dans ces poèmes réalisés, ces songes visibles, représentation vivante de ses sentiments exprimés par la musique: dans le Rheingold, les nymphes ne nagèrent-elles pas sous ses yeux? Pour lui l'oiseau chanta dans Siegfried, et, sur de véritables chevaux, les Walküres galopèrent dans les nuages...
     Et le soir, sous la lune « molle et ronde », après être descendu des hauteurs de NeuSchwanstein, quelle douceur d'errer seul sur le lac peuplé de cygnes glissant sur les eaux d'émeraude et d'entendre chanter en son coeur les divins adieux de Lohengrin ou la douée ballade de Senta.
    De toute musique, celle que Louis II préférait, n'était-ce pas la plus idéale, dont, en exergue, j'inscrivis quelques notes, celle de Parsifal, qui s'alliait davantage à sa mysticité, à son dédain des femmes. Tous les mépris de Parsifal pour Kundry il les eut ; et, sur ce point, la colère de Samson, dirait-on, lui servit d'Évangile, jamais « ce compagnon dont le coeur n'est pas sûr » n'attira Louis II. Ainsi, peu à peu, sa sensibilité exaltée, s'exacerbait, n'ayant d'autre exutoire que le Rêve, le Rêve fatal, déprimant la volonté. Qu'on joigne à cette volonté déprimée une imagination faussée, toujours en quête de choses nouvelles, peu en harmonie avec la vie, promenades nocturnes, recherche d'émotions violentes ; alors à ceux qui ne pouvaient croire au suicide de Louis II, plus claire, plus nette paraîtra cette promenade dernière sur les bords du lac de Starnberg, lac près duquel chaque année certains rêveurs d'une vie moins terre à terre, plus poétique, vont errer, rendre hommage à celui dont la sensibilité fut trop grande, et quelques âmes pieuses jeter un Ave sur cette tombe très simple, près de laquelle murmurent les clairs ruisselets dévalant vers le lac.

in L'Ouest-artiste : gazette artistique de Nantes : journal artistique et littéraire, paraissant une fois par semaine, Nantes, 10 novembre 1894

L'auteur de l'article: Jules Mathorez, né le 8 avril 1873 à Saint-Nazaire et décédé le 8 avril 1923 à Paris était un archiviste paléographe, et inspecteur des finances français. Élève de l'École nationale des chartes, il obtient le diplôme d'archiviste paléographe en 1897 . Il a été membre du Comité des travaux historiques et scientifiques.

On lui doit de nombreuses études sur les populations immigrées en France dont:

Les Étrangers en France sous l'ancien régime, 1921 
(se lit en e-book)
Notes sur le mouvement de la population française sous l'ancien régime (1328-1789), 1919, Extrait du Bulletin de la Section de géographie
Notes sur les intellectuels écossais en France au XVIe siècle, 1919
Note sur les Réfugiés polonais dans la Mayenne 1833-1860, 1918
Les Éléments de la population orientale en France : les Russes en France du xie au xviiie siècles, 1918,
Les Arméniens en France du XIIe au XVIIIe siècle, 1918

Source de l'article: la gazette a été mise en ligne par Gallica BNF

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