jeudi 4 décembre 2014

Wiener Blut de Johann Strauss au Théâtre Cuvilliés: un champagne de voix dans une mise en scène pâtissière

La scène du bal du Comte Bitowski. De gigantesques pendeloques de crital
figurent le luxe et l'élégance de la soirée.
Deux ados mal grandis aux vestes étriquées, portant culottes de cuir et ailes dorées, une bouteille de pinard dans une main, un arc et une flèche rouges dans l'autre, s'avancent en titubant sur la scène pendant que l'orchestre joue l'ouverture. L'un est bavarois, il porte un T-shirt aux rayures bleues et blanches, c'est l'ange bavarois (Alexander Wertmann), l'autre est autrichien, les rayures sont alors rouges et blanches (Philipp Staschull). Ils resteront en scène tout le temps du spectacle, cherchant à planter leurs flèches incertaines,sans doute parce qu'ils ne sont pas trop sûr du déroulement d'une action aux amours des plus embrouillées où le vin et le champagne coulent à flots abondants. Ils seront les témoins silencieux mais expressifs de la valse des sentiments et des intérêts, ils sont aussi les allégories de la pièce qui se joue sous leurs regards avinés: l'Allemagne (et sa multitude de petits Etats) et l'Empire autrichien, le goût immodéré pour les produits de la vigne, les amours qui commencent et se terminent en chansons, et, lorsqu'à un moment ils portent moultes médailles, le goût des honneurs et des titres si caractéristique de la mentalité autrichienne.

La plupart du temps, ils sont perchés sur la gloriette qui servira de décor à toute l'opérette. Une gloriette aux colonnes surmontées de chapiteaux composites, blanc et or, qui ressemble à ces gloriettes que l'on juche au sommet d'une pièce montée servie à l'occasion d'un mariage, car Wiener Blut, malgré le goût immodéré pour l'alcool et la légèreté des amours qui semblent passagères, se termine par un triomphe de la moralité: le Comte se réconcilie avec la Comtesse et renonce à ses passades, la Demoiselle Cagliari, qui doit renconcer au Comte, épousera le Prince, et Josef et Pepi, un moment fâchés, se rabibochent eux aussi et annoncent leurs noces prochaines.

Les trois arcades de la gloriette sont devenus des 'chambres séparées'
du Heuringen, des salons particuliers dans la taverne,
les berceaux de verdure du livret.
C'est que Nicole Claudia Weber nous donne une mise en scène pâtissière: une gloriette de gâteau de mariage, de gentils nuages blancs meringués dans le ciel bleu et, tout autour de la gloriette, quelques-uns de principaux monuments dela capitale de l'Empire miniaturisés en d'appétissants gâteaux viennois: la cathédrale Saint-Etienne, le bâtiment de la Sécession et le Belvédère avec son toit de chocolat surmonté de cerises confites. La gloriette est placée sur le plateau tournant pour assurer les changements de scènes, et les modifications du décor conçu par Karl Fehringer et Judith Leikauf. On verra notamment des fragments de toiles de Gustav Klimt venir tapisser la gloriette. Lors de la scène du bal, des pendeloques de critsal surdimensionnées descendent du cintre, et, pour la scène du 'Heuringen' de Hietzing,  la taverne des vignobles viennois, la gloriette disparaître sous d'énormes grappes de raisins et des feuilles de vigne surdimensionnées. Un décor de pays de Cocagne pour bandes dessinées au kitsch absolu, cela tient de la maison de la sorcière de Hans et Gretel, ou du pays de Rêverose d'Olivier Rameau et Colombe Tiredaile. Rien de bien neuf sous le soleil du Theater-am-Gärtnerplatz, on a déjà connu ici des décors de ce genre, qui correspondent au goût du théâtre populaire, avec ce côté bon enfant et ces grossissements de fête foraine. Dans ce cadre enchanté, où le gâteau du Belvédère s'ouvre aussi pour servir de commode à la Comtesse, les costumes fin de siècle (l'autre, le dix-neuvième) de Marie-Luise Walek, sont particulièrement  raffinés. On a  déjà évoqué ceux des anges en 'Tracht', ses robes de soirées et les fracs, eux aussi très réussis, ont l'élégance des soirées et des bals de la ville impériale.

Mais ce n'est pas cette mise en scène couronnée de chantilly qui retient le plus l'attention et recueille les suffrages. C'est l'orchestre dynamisé par Michael Brandstätter qui nous entraîne dans des rythmes endiablés de valses, de polkas et de mazurkas. Il faut dire que l'adaptation pour la scène des musiques de Johann Strauss par Adolf Müller est particulièrement heureuse. La juxtaposition des morceaux choisis, parmi les plus beaux que le roi de la valse ait composés, est aussi harmonieuse que judicieuse, on ne sent nulle part les coutures, tout cela coule et rebondit comme une pièce musicale unique. La partition et le livret de Viktor Léon et Leo Stein coïncident dans une belle adequatio rei intellectu: la musique exprime au moment adéquat les variations de sentiments des personnages . On reconnaît avec plaisir des motifs du répertoire straussien, bien sûr Wiener Blut, qui a donné son titre à l'opérette, et ensuite Morgenblätter, et encore ce refrain extrait de la valse Wo di Zitronen Blüh’n. Toute cela donne envie de danser et de chanter de concert avec les excellents interprètes de cette belle opérette.

Un des grands plaisirs de la soirée est réservé aux germanophones confirmés et tient aux jeux dialectaux. Le premier ministre du Reuß-Schleiz-Greiz (Hans Gröning), un petit état allemand de la Thuringe de l'Est qui n'est pas sans rappeler par son comique le Thunderten Tronck westphalien de Voltaire, s'exprime avec un fort accent saxon, qui n'est pas sans  détonner  parmi les Viennois à l'accent autrichien prononcé et dont les réparties sont farcies d'un argot  truculent qui n'hésite pas à emprunter toute une série de mots et d'expressions à la langue française. En autrichien, le recours au français, cela fait chic! On a de plus  la chance d'avoir sur scène un immense acteur comme Wolfgang Hübsch, inénarrable dans le rôle de Kagler, le maître de manège qui ne désaôule jamais. Son jeu de scène, sa voix grave, éraillée,  graillonneuse, empâtée, avinée, donnent un régal de tous les instants. Même en comprenant l'argot viennois, il n'est pas sûr que l'on ait accès à toutes les éructations de Kagler. Le public bavarois se tord en tout cas de rire et apprécie sans nul doute les subtilités de langage d'un livret qui égrène la gamme des variations linguistiques qui vont du viennois le plus populaire au viennois de la Cour.

On bénéficie d'un excellent plateau, qui réunit plusieurs des meilleurs interprètes d'opérette du moment: Cornelia Horak en Gabriele Zedlau donne une comtesse élégante, raffinée, jusqu'au moment où cette grande dame cède elle aussi aux charmes de l'alcool dans la scène de la taverne, un changement que la chanteuse interprète avec le talent de son soprano délicat et scintillant. Ella Tyran, bien connue et appréciée du public du Theater-am-Gärtnerplatz,  a un chant et un jeu énergiques pour interpréter la demoiselle Cagliari. La Pepi Pleininger de Jasmina Sakr a une présence scénique plus discrète, fort charmante au demeurant, là où l'on pourrait attendre une prise de rôle plus nuancée dans son développement. Du côté masculin, on retouve avec plaisir Tilmann Unger en comte Zedlau, il fit les beaux soirs du Gärtnerplatztheazter de 2007 à 2012, alors qu'il était membre de la troupe. Daniel Prohaska, qui est encore dans toutes les mémoires des amateurs pour sa belle interprétation du Mister X de la Princesse du cirque (Zirkusprinzessin) de la fin de la saison dernière, nous revient ici pour donner âme et caractère à Josef, le serviteur du Comte Zedlau, l'amoureux de Pepi, avec se belle projection vocale. Harald Hoffmann tient deux parties, et est très drôle dans les deux rôles: celui d'un cocher de fiacre vitupérant, et celui du Comte Bitowski, qui donne le bal où il se montre, malgré sa chaise roulante, égrillard et entreprenant en amateur inconditionnel du beau sexe.

Une excellente soirée d'opérette, particulièrement sur le plan musical. 

Wiener Blut se joue encore les 5, 6, 7, 9, 12 et 18 décembre au Théâtre Cuvilliés de la Résidence. Quelques places restantes. Pour les réservations en ligne, cliquer ici.

Crédit photographique © Christian POGO Zach

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