mardi 2 décembre 2014

Il Turco in Italia de Rossini à l'Opéra national de Bavière, une reprise très applaudie

Olga Peretyatko chante Fiorilla
L'Opéra de Bavière a eu la bonne idée de remettre à l'affiche l'excellente production du Turco in Italia de Gioachino Rossini dans la mise en scène que Christof Loy avait présentée avec succès à la fin du Festival d'été 2007. La reprise est soignée: la direction d'orchestre est assurée par le Maestro Paolo Arrivabeni, un amoureux du répertoire belcantiste, dont on connaît la collaboration avec le Festival de Pesaro, et des têtes d'affiches exceptionnelles avec le rôle-titre magistralement interprété par Alex Esposito, la Fiorilla d'Olga Peretyatko qui s'est fait une carte de visite de ce personnage qu'elle porte sur les scènes depuis sa prise de rôle à Amsterdam en 2012 et le superbe Don Geronio de Renato Girolami qui a toute la maturité et le génie de la scène qui conviennent à l'interprétation de ce mari débonnaire qui sait finalement défendre le bien qu'on lui veut dérober.

Christof Loy est un metteur en scène très apprécié à Munich qui lui doit déjà quatre productions. Italianisant (son parcours d'étude l'a notamment conduit vers l'histoire de l'art et la philologie italienne), il saisit particulièrement le génie rossinien et excelle à représenter ce que cet opéra a de sautillant en ménageant des moments scéniques aussi surprenants qu'amusants. Le décor dépouillé d'Herbert Murauer utilise des délavés de cet ocre si caractéristique tant du paysage que de l'habitat italien. Pendant l'ouverture, Loy fait jaillir le choeur des gitans et tout leur matériel de campement d'une caravane décatie,  objet central du décor, entourée de quelques pneus dont on comprend tout de suite qu'ils ne passeraient plus aucun contrôle technique. La caravane dégurgite son lot de gitans, ce peuple à mi chemin entre l'orient turc et l'occident italien, comme un véritable tonneau des Danaïdes. On rit de bon coeur dès l'ouverture, car dès qu'on imagine que la roulotte s'est vidée de son improbable contenu, il en vient encore, et on s'esclaffe immanquablement. Le ton est donné, c'est bien un opéra bouffe, on va passer une bonne soirée. 

Les trouvailles scéniques de Christof Loy vont se succéder sans changement de décor mais par l'introduction d'une série d'accessoires dans l'esprit des mises en scène des troupes de théâtre ambulantes, avec un très beau travail de réflexion sur les costumes, créés aux aussi par le décorateur Herbert Murauer. Pas vraiment de grande turquerie fastueuse: un simple divan aux broderies évocatrices devant un pan de mur recouvert de mosaïques et de moucharabiehs pour évoquer le sérail. Alors qu'on annonce un navire en provenance de Turquie, des porteurs arborant des t-shirts marqués de l'inscription Bayerische Staatsoper amènent sur scène ce qui pourrait sembler être un long filet de pêche encore enroulé, mais qui, déployé, s'avère être une toile bleue transparente qui figure la mer et le ciel d'Italie et sur laquelle vient se projeter le golfe de Naples et son éternel Vésuve. On attend l'apparition d'un vaisseau, mais c'est sur un tapis volant que le Turc fait son entrée sur une scène où languissent  des filles en bikinis aguichants qui prennent des poses aux côtés d'hommes revêtus de seuls bermudas. Des parois portant les ombres italiennes de pins parasols et de cyprès comportent des placards insoupçonnables, ici un bar avec sa machine à café trop pressurisée, là une armoire à maquillages, plus loin une armoire à chaussures que n'aurait pas dédaignée Imelda Marcos. Si les époques se mélangent allègrement, l'italianité est toujours garantie. Le Don Narciso de Christof Loy est le prototype du macho italien avec sa démarche de loubard, sa veste ajustée de cuir fin, ses chaussures à bouts effilés, ses cheveux longs sur la nuque et ses sempiternelles lunettes noires, avec la touche romantique qui convient pour cet amoureux souvent éconduit mais qui ne désespère jamais et qui finit par faire partie sinon de la famille du moins du décor comme le souligne la scène finale. Il est opportunément interprété par Antonino Siragusa, un ténor rompu aux vocalises rossiniennes, à la voix bien sonore, à qui le rôle va comme un gant. Le poète en mal de création, Prosdocimo, un personnage que n'aurait pas renié Pirandello, paie comptant sa recherche d'idées: pour chaque rebondissement de l'action dont va se nourrir sa narration, il devra s'acquitter d'une blessure à son corps non défendu: son crâne est blessé, il perd l'usage d'un oeil, il se luxe l'épaule et sa jambe est brisée. Nikolay Borchev chante le rôle sans beaucoup d'éclat mais le joue admirablement. Les trouvailles se succèdent : lors de la confrontation du mari trompé et de l'amant qui veut acheter sa belle selon une coutume turque, la scène tourne au pugilat, en deux temps trois mouvements, les deux mâles quittent leurs habits pour se retrouver comme par magie en vêtements de boxeurs. La deuxième partie est un poème de mise en scène : trois longues tringles parallèles portant chacune des dizaines de costumes descendent du cintre et vont fournir tout ce qu'il faut de vêtements pour le choeur et les protagonistes. Le choeur, à ce moment essentiellement masculin, se travestit en vêtements de soirées, qui portant le pantalon, qui portant la robe longue, et des scènes lascives de club échangiste doré s'organisent, tandis que le confusion règne entre les protagonistes qui ont revêtu des déguisements similaires. Une scène orchestrée comme un ballet millimétré et dans laquelle les couples du choeur sont pétrifiés un moment dans un temps arrêté alors que l'action continue pour les protagonistes.

Les couples finissent par se retrouver, après que Fiorilla a été abandonnée par son amant et mise à la porte par un mari calculateur et finalement compatissant. Christof Loy crée pour le final deux intérieurs modestes juxtposés, un intérieur oriental avec coussins au sol et verset coranique au mur, et un intérieur occidental avec sa Vierge encadrée et un couple qui se dispute la zapette de la télévision.

Alex Esposito (Selim)
Le Maestro Paolo Arrivabeni est un rossinien consommé qui dirige l'orchestre tout en souplesse et avec une grande attention belcantiste accordée aux chanteurs. Il privilégie la finesse sur l'éclat. Alex Esposito donne un Selim époustouflant tant sur le plan vocal que sur le plan théâtral, avec un jeu de scène très physique. Sa belle voix de baryton-basse séduit dès l'entame de son Bella Italia, alfin te miro...Il avait déjà donné la réplique à Olga Peretyatko à Amsterdam en 2012. Leur duo Credete alle femmine est un poème du genre. Esposito est un baladin né, on sent qu'il adore les planches, sur lesquelles il déploie des prouesses d'agilité. Entraîné par son propre jeu, il se fait d'ailleurs parfois cabotin, ce qui passe bien dans un opéra bouffe avec ses personnages typés. Il semble fait pour se glisser dans la peau d'un Selim ou d'un Leporello (il l'interprétera en janvier 2015 au BSO), avec une voix agile qui a de la puissance et une excellente projection. Olga Peretyatko fait tout au long de la soirée preuve d'une agilité vocale et d'une virtuosité qui laissent pantois, elle ne reste pas dans le seul registre de la légèreté amusante, mais s'attache à souligner les aspects dramatiques du rôle de Fiorilla: à certains moments son interprétation insiste sur le côté semi seria de cet opera buffa, comme dans son 'I vostri cenci vi mando' aux accents si dramatiques. Elle domine le dernier acte et laisse le public confondu. Elle a conservé des débuts de son parcours de chanteuse des profondeurs de mezzo une aisance dans le registre grave, qui forment comme une corolle colorée de laquelle peut s'élever le pistil allègre de son soprano. Elle joue à merveille de la tessiture de sa voix qui s'étend sur trois octaves avec des montées de trilles et des suraigus impressionnants. Aux côtés de ces grands chanteurs, il fallait un Don Geronio d'envergure, un rôle que remplit bien Renato Girolamo, avec de très beaux moments, comme dans le duo avec Selim déjà évoqué. Un bémol cependant pour la Zaida de Marzia Marzo qui, tout en fournissant une prestation honorable, reste en retrait et donne un chant trop étale.

Une soirée réussie qui se termine sous un tonnerre d'applaudissements.

Dernière représentation ce vendredi 5 décembre. Restent des places d'écoute. 

Crédit photographique: Capodilupo Angelo


Il Turco in Italia
Rossini
28 novembre 2014
Opéra National de Bavière

Direction Paolo Arrivabeni 
Mise en scène Christof Loy

Selim Alex Esposito

Donna Fiorilla Olga Peretyatko

Don Geronio Renato Girolami
Don Narciso Antonino Siragusa
Prosdocimo Nikolay Borchev
Zaida Marzia Marzo
Albazar Petr Nekoranec
Bayerisches Staatsorchester
Chor der Bayerischen Staatsoper

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