samedi 30 août 2014

Opera incognita fait descendre Orphée et Eurydice dans l'underground munichois


La compagnie Opera incognita a fait descendre Orphée dans les Enfers munichois. Dans cette ville à l'apparence généralement si soignée, il reste l'un ou l'autre de ces endroits improbables que les urbanistes semblent avoir renoncé à rénover. C'est ainsi qu'à l'entrée de la Maximilianstrasse, la rue aux magasins les plus chics de Munich que ne fréquente que la crème de la crème, se trouve un passage souterrain qui pourrait bien être une des entrées des Enfers. Pompeusement rebaptisé Maximilian Forum, il s'agit d'un passage souterrain qui devait permettre de traverser sans encombre le ring de la vieille ville, et que l'on a ensuite recyclé en  un forum artistique interdisciplinaire . Mais voilà, le passage semble à l'abandon, des graffitis ont fleuri sur ses murs délaissés et il y a belle lurette que l'escalier roulant qui devait permettre de s'en échapper a rendu l'âme, de la terre s'y est accumulée et on y a planté des bambous . Aucun client de la rue la plus élégante de Munich n'ose sans doute s'y aventurer sans gardes du corps.

C'est cet endroit sinistre que l'excellente compagnie Opera incognita d'Andreas Wiedermann et Ernst Bartmann est venu squatter pour sa nouvelle production estivale, Orphée et Eurydice, de Christoph Willibald Gluck, dans la version parisienne de 1774. Ces dernières années, la compagnie a eu l'art d'étonner le public munichois des amateurs d'opéra en produisant ses spectacles dans des endroits souvent surprenants mais judicieusement choisis, ainsi d' Idomeneo en 2010 puis du Turn of the screw l'an dernier aux Bains Mueller (Müller'sche Volksbad) ou de la Clemenza di Tito dans l'arène du Cirque Krone en 2012. 

Le passage comporte quatre entrées qui donnent sur un vaste espace souterrain médiant  divisé  en deux parties séparées par de larges vitres, qu'Opera incognita utilise ingénieusement pour sa mise en scène. Les spectateurs sont assis sur des chaises disposées face aux vitres, l'action se déroule soit du côté des spectateurs soit au-delà des vitres, sans que les lieux ne soient jamais pleinement définis. La vitre s'interprète ici comme transparence et comme obstacle, là comme miroir, avec tous les jeux interprétatifs qu'elle permet sur les thèmes de l'altérité et du regard, qui sont au coeur du mythe antique d'Orphée.

Ernst Bartmann nous donne une excellente version pour orchestre de chambre de l'Orphée de Gluck, avec un orchestre composé de six instruments classiques et d'une guitare électrique, situé dans le dos des spectateurs. C'est que l'Orphée contemporain d'opéra incognita est un rocker qui joue de la guitare électrique, et roule sur une moto au carénage rouge, suivi par son groupe de fans. Ceux-ci apprennent la mort d'Eurydice, la meuf du rocker, en recevant des sms sur leurs téléphones portables, qu'ils répercutent aussitôt. L'opéra commence par des bruitages de foule, une foule de gens habillés comme le sont les jeunes d'aujourd'hui et qui défilent de l'autre côté des vitres en consultant leurs portables, deux d'entre eux sont cependant habillés en vêtements de cour du 18ème siècle, la seule allusion de la soirée à l'époque du compositeur. Deux jeunes hommes habillés à l'identique évoluent sur un tempo beaucoup plus lent que celui de la foule, il se regardent et se miment comme dans un miroir, c'est le chanteur Orphée et son double dansé. Très vite on se rend compte aux mines effondrées des marcheurs qu'un malheur s'est passé, la femme du chanteur est morte, un autel de rue improvisé s'organise avec des fleurs, un nounours, des photos d'Eurydice, les fans s'y pressent pour rendre hommage à la jeune femme décédée inopinément. Certains s'approchent timidement d'Orphée pour lui demander un autographe tandis que les soignants de l'hôpital s'occupent de la toilette mortuaire d'Eurydice. Derrière les vitres un lit d'hôpital où repose une transfusée, on entend le bruit de plus en plus lent d'un moniteur d'hôpital qui indique bientôt un électro-cardiogramme plat. L'espace réduit, les plafonds bas de béton brut amplifient naturellement la musique de l'orchestre et les voix des choristes qui résonnent avec écho. Le chant d'Orphée s'élève, le beau ténor du Canadien Derek Rue, qui développe toute sa puissance dans l'espace souterrain du Maximilian Forum, avec une belle projection dans l'aigu et un peu plus de retenue dans le registre grave. Orphée veut rejoindre son aimée de l'autre côté des vitres, mais le personnel de l'hôpital l'empêche de la voir et de l'approcher en constituant un mur humain autour du lit de la morte. Orphée, un foulard à têtes de mort autour du cou, est en fureur et dans sa colère jette des chaises métalliques sur le sol et fume une cigarette électronique pour se calmer les nerfs.

Pendant les intermèdes non chantés, on assiste au ballet des doubles d'Orphée et Euridyce, qui miment les situations du drame de manière parfois volontairement asynchrone. 

Au deuxième acte, les bords du Cocyte sont simplement figurés par des machines fumigènes et un éclairage rougeâtre, les Ombres défilent derrière la paroi vitrée,  leurs têtes recouvertes de casques de moto. Amour (excellente Vanessa Fasoli) a encouragé Orphée à vaincre les Enfers par le pouvoir de son chant. Orphée s'approche de sa guitare et essaye de se faire ouvrir la porte infernale en chantant les lamentations de son amour perdu, mais dans un premier temps le choeur des spectres et des larves, assourdi par les parois vitrées, s'y refuse. Les notes de la guitare électrique d'Orphée lui servent cependant de sésame et les Ombres heureuses finissent par se mettre à danser les doigts pointés vers le ciel comme dans un concert rock. La scène de jalousie et d'incompréhension entre Orphée et Eurydice est chantée en partie au sein même du public, avec une belle expressivité théâtrale dont les effets sont encore renforcés par la proximité du public, que deux pas séparent seulement des chanteurs. La mise en scène d'Andreas Wiedermann montre bien que, si plus de deux siècles ont passé depuis que Gluck a fait monter son opéra, les problèmes des jeunes couples n'ont pas changé, les crises de ménage sont aujourd'hui comme hier d'actualité. Danae Kontora donne avec intensité une Eurydice dépitée par ce qu'elle imagine être le manque d'amour d'Orphée, Kontora est saisissante d'authenticité hystérique alors que son amant a un bandeau sur les yeux pour respecter le pacte passé avec les dieux infernaux. Opera incognita parvient de nous faire vivre ici la réalité poignante et contemporaine de ce drame que l'on croyait ancien et mythique, et, partant, lointain. Le duel amoureux se passe cependant aussi dans l'union des corps, lorsqu'une Eurydice éplorée s'allonge sur le dos de cet amoureux qui lui refuse son regard, la passion l'emportant sur les déchirures.

De l'autre côté des vitres, les deux danseurs miment le même duel amoureux. Orphée cède et regarde sa bien-aimée. A ce moment la danseuse avale une boîte de somnifères et meurt d'overdose. Le chanteur Orphée essaye de ranimer son Eurydice avec une boisson énergisante, en asseyant son cadavre sur une chaise, mais la boisson d'un rouge noirâtre s'écoule des lèvres de la morte. Orphée chante alors l'air fameux J'ai perdu mon Eurydice en enlaçant le cadavre exquis de la morte, tandis que dans l'au-delà du vitrage, un lit d'hôpital est roulé vers le cadavre de la danseuse. Le danseur Orphée fait tournoyer le lit dans une danse désespérée et lui imprime des mouvements violents dans l'espoir de la réanimer.

Les deux Orphées veulent mourir en se suicidant, mais, contrairement au drame antique, Gluck a prévu un happy end. Amour réapparaît en dea ex machina et ressuscite Eurydice. Un choeur a capella chante le triomphe de l'Amour sur la Mort. Le chant choral finit par se noyer dans le brouhaha d'une foule. Un chant macédonien traduit en anglais chanté sur une musique soul composée par Ernst Bartmann clôture l'opéra.

Andreas Wiedermann a magnifiquement utilisé les possibilités de cet espace souterrain qui semble avoir été laissé dans un état lamentable au bout de l'opulentissime Maximilianstrasse pour rappeler aux Munichois que tout est vanité. Tout au long de l'opéra, il joue sur le thème du regard et du miroir: regard que la mort terni, et que l'espoir d'une résurrection refuse. Regard en miroir sur cet autre qui n'est qu'un autre moi. La chorégraphie de Ceren Oran interprétée par deux danseurs talentueux, Renan Oliveira et Manuela Fiori Schneider, double en miroir le jeu désespéré des chanteurs. Si les regards traversent les vitres, les corps se heurtent à leur matérialité, comme le vivant se heurte au mort. L'orchestre, les trois chanteurs et le choeur réussissent à donner vie et présence à la musique de Gluck, l'arrangement d'Ernst Bartmann est parvenu à rendre compte de l'actualité de cette musique d'une manière aussi rafraîchissante que sensible. 

Une nouvelle réussite d'Opera incognita qui est cette fois parvenu à ressusciter un lieu agonisant de l'underground munichois avec une production alternative de la plus grande qualité.

Où et quand?

Les 29 et 30 août, les 2, 3, 4 et 6 septembre à 20 heures au MaximiliansForum, Passage Maximilianstrasse / Altstadtring, Maximilianstrasse, 38 à Munich. Quelques cartes restantes pour les 4 dernières représentations.

En français avec sous-titres allemands.

Distribution

Avec Derek Rue (Orphée), Danae Kontora (Eurydice) et Vanessa Fasoli (Amour).
Chorégraphie: Ceren Oran
Danse: Renan Oliveira (Orphée), Manuela Fiori Schneider (Eurydice).
Orchestre Opera Incognita.
Direction musicale: Ernst Bartmann

Mise en scène: Andreas Wiedermann

Billetterie

Tickets (35 euros)  par e-mail (awiedermann@gmx.de) ou par téléphone au 0151/ 15 80 90 91

(ou 004915115809091 de l'étranger).

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