mardi 5 août 2014

HK Gruber crée un nouvel opéra à Bregenz: Geschichte aus der Wienerwald

Une partie de campagne.
Oskar en costume du dimanche va faire sa demande de fiançailles.
Le compositeur, chef d'orchestre, chanteur et cabarettiste viennois Heinz Karl 'Nali' Gruber, qui se fait appeler HK Gruber à la scène, a réalisé un des rêves d'Ödön von Horvath,  la transposition à l'opéra de sa pièce de théâtre Geschichte aus der Wienerwald ( Les contes de la forêt viennoise). De son vivant Ödön von Horvath avait espéré que Kurt Weill lui en compose la partition, mais ce rêve ne se réalisa pas. C'est à présent chose faite, grâce à la commande qu'en a passée le Festival de Bregenz au compositeur HK Gruber, qui s'est lancé avec passion dans l'aventure. La première a eu lieu le 23 juillet 2014 à la Maison du Festival de Bregenz (Festspielhaus). Les trois premières représentations programmées dans le cadre du Festival ont toutes rencontré un énorme succès. L'opéra est coproduit avec le Theater-an-der-Wien qui le reprendra pour cinq représentations entre le 14 et le 23 mars 2015, avec un plateau quasi identique, à l'exception du rôle-titre, Marianne, interprété à Bregenz par la soprano belge Ilse Eerens et que reprendra Eva Liebau à Vienne.

Le titre est trompeur, la vie viennoise n'a rien d'un conte de fées comme on peut rapidement s'en apercevoir à la lecture de la pièce de Horvath et comme on peut l'entendre dans la musique de HK Gruber et le voir dans les décors de l'opéra conçus par Renate Martin et Andreas Donhauser (donmartin supersets).  Le beau Danube bleu n'est pas le long fleuve tranquille que l'on croit et dans la Wachau, cette belle vallée que le fleuve a creusée en amont de Vienne, la ménagerie humaine se montre bien plus triviale que romantique. Chez Horvath, le bonheur n'existe que dans la tête et dans les sensibleries de ses personnages. L'action se passe dans la Vienne d'entre deux guerres et met en scène de petits commerçants de quartier mesquins et égocentrés. Un marchand de farces et attrapes (der Zauberkönig) a élevé sa fille Marianne dans le seul objectif de lui faire faire un beau mariage, il la destine à son voisin boucher (Oskar), son destin est de devenir épouse, femme au foyer et mère. Mais voila qu'un joli coeur, Alfred, l'ex amant de la buraliste du coin, séduit la jeune fille, Marianne, qui suit le bellâtre désargenté qui l'engrosse vite fait. Lorsque l'enfant paraît, il est confié à la soeur et à la grand-mère d'Alfred, une vielle acariâtre, bigote et avare qui hait ce produit du péché et l'expose la nuit aux grands froids dans l'espoir que l'enfant soit rapidement emporté par la maladie. Alfred abandonne Marianne, qui a aussi été reniée par son père, qui en a fait une attaque. Le boucher aime toujours Marianne mais l'enfant est un obstacle. Valérie, la buraliste, s'amourache d'un étudiant nazi, Erich, et le fournit en cigarettes qu'il ne peut payer. Marianne, dans un complet dénuement, finit par travailler dans un bar louche comme entraîneuse et danseuse nue, sans se prostituer, non qu'elle n'ait pas essayé, elle n'y parvient simplement pas. Elle vole un client, et se retrouve en prison. A sa sortie de prison, elle se réconcilie avec son père avec l'aide de Valérie qui joue les intermédiaires, mais il est trop tard pour récupérer l'enfant, il est mort suite aux mauvais traitements de la grand-mère d'Alfred. Marianne s'évanouit et est emportée comme un trophée par le boucher débonnaire qui l'aime toujours. Alfred se remet avec Valérie. La veulerie est omniprésente, on fait mine de comprendre et d'excuser les faiblesses d'autrui pour mieux se voiler les siennes propres. Horvath a dressé la satire minutieuse des petitesses et de la vie quotidienne d'un quartier viennois, avec ses personnages étriqués et menteurs animés de sourdes violences. Ödön von Horvath a un art incomparable du dialogue pour traduire tout cela à la scène où l'on voit ses personnages se livrer à leur passe-temps favori, commérer et lancer des saillies bien senties, et se détourner de leurs semblables dès qu'un malheur s'abat sur les épaules de l'un d'entre eux. Ces personnages  sont tous des égoïstes  lâches et mesquins, enfermés dans leur petites bulles avec le seul projet d'en suivre les contours. Le bonheur n'existe qu'en rêve ou en chansons, dans des valses ou dans des chants qui évoquent le bonheur d'aimer sous un ciel dégagé dans les paysages idylliques de la Wachau, sur les berges du grand fleuve bleu.

Scène de cabaret
HK Gruber a relevé le défi de traduire en musique l'atmosphère subtile qui se dégage des dialogues de la pièce. Il a composé une oeuvre de théâtre musical avec de nombreuses références musicales, des citations biaisées et ironiques, et donc souvent irritées et irritantes, de la musique populaire viennoise, de la chanson de la Wachau, des valses du Danube, du Rosenkavalier de Strauss, du jazz, du swing et de la musique de cabaret à la Kurt Weill. Toutes ces citations sont facilement reconnaissables, et encore davantage pour le public autrichien, qui se retrouve également chez lui dans le mélange d'allemand et d'autrichien du livret. Le compositeur a travaillé en lisant le texte de Horvath à voix haute et en le laissant résoner jusqu'à ce qu'en naissent des mélodies. Et ce travail se ressent dans l'écriture musicale qui fait chanter jusqu'au grincement les phrases des monologues et des dialogues. Le monde musical de HK Huber fait beaucoup appel aux percussions et aux cuivres qui créent un environnement sonore constament présent et répété. La tension dramatique ne provient pas de l'action, l'indignité des protagonistes est hélas intemporelle, la répétition incessante des cascades de sons nous entraîne dans le sinistre carrousel de leurs médiocrités, qu'ils s'efforcent de noyer sous les brumes apparentes et légères  de la frivolité et de l'insouciance, vite dissipées lorsque la réalité grossière se rappelle à leur bon souvenir. Ainsi de cette scène de la deuxième partie du spectacle, où la bande des petits commerçants, marchand de farces et attrapes en tête, débarque dans un cabaret où des femmes demi-nues jouent les aguicheuses lascives à la barre. Le vulgaire marchand réclame très haut de voir des femmes nues jusqu'au moment où sa propre fille, qu'il a répudiée, paraît en scène dans le plus simple appareil. 

La tentative de mettre en musique une oeuvre qui décortique la médiocrité humaine n'est pas sans embûches, la tension dramatique y provient de l'irritation éprouvée par le public face à la répétition tant musicale que vocale de l'expression de l'insoutenable légèreté des protagonistes. Loin d'être une oeuvre facile, elle provoque le malaise, celui sans doute aussi de se reconnaître dans le miroir qu'elle nous tend où l'on n'a aucune envie de se reconnaître alors qu'on y est bien forcé, par les répétitions ad nauseam des faiblesses d'une humanité aux labilités débilitantes. d'autant plus que la mise en scène nous rappelle à la réalité contemporaine. Si le metteur en scène Michael Sturminger qui est aussi l'auteur du livret place bien le temps de l'action dans la Vienne d'entre deux guerres, le décor évoque les abords de la Vienne contemporaine. Le fond de scène est tout entier constitué d'un écran où sont projetées des vidéos montrant le Danube du XXIème siècle, avec en fond de paysage  la tour de la télévision devant laquelle défilent les camions des autoroutes menant à la capitale. Le logis de la grand-mère d'Alfred dans la Wachau n'a rien d'idyllique, il  est construit devant un mur anti-bruit sinistre et gris. Le décor est minimaliste mais efficace, il est constitué de simples toiles semi-transparentes portant les images grandeur nature des arbres de la forêt ou de la devanture des boutiques des commerçants de quartier qui s'y côtoyent au quotidien, chacun sachant à tout moment sans vergogne aucune ce qui se passe chez son voisin. Une belle scène avec un excellent décor video se déroule dans une église où la pauvre Marianne tente une confession inopérante car la discussion de ses péchés avec le prêtre tourne en un dialogue de sourds.

L'oeuvre est portée sur les fonts baptismaux par le compositeur qui dirige l'excellent Wiener Symphoniker (Orchestre symphonique de Vienne, Ensemble Nova) et, sur scène, l'orchestre de jazz du Voralberg pour la scène du cabaret. HK Gruber dirige son oeuvre avec une fierté passionnée, avec tout à la fois fougue et attention minutieuse, ce qui ajoute au privilège d'assister à la création d'une orchestration des plus réusssies. Le plateau d'excellents chanteurs  force l'admiration, avec des chanteuses vedettes comme la mezzo Angelika Kirchschlager qui parvient par un jeu scénique remarquable à se transformer en une Valerie pulpeuse, ou Anja Silja, extrordinaire en grand-mère bigotte que sa stupidité raisonneuse et acariâtre conduit à l'infanticide. La soprano belge Ilse Eerens donne une interpétation sensible et convaincante de l'innocence d'une Marianne aussi fragile qu'instable, prise au piège d'une inconsistance dont elle ne porte qu'une faible part de responsabilité. Jörg Schneider, une rondeur, a le physique de l'emploi pour jouer les bouchers débonnaires avec de beaux accents de ténor lyrique. Albert Pesendorfer incarne avec ce qu'il faut de grandiloquence viennoise un marchand de jouet borné et désemparé avec des accents qui rappellent à certains moments l'Ochs von Lerchenau du Rosenkavalier. L'homme se répète croyant mieux convaincre, mais sans atteindre son objectif, ses répétitions sont à l'aune de ses limitations et de sa stupidité. Enfin Daniel Schmutzhand rend bien le côté beau parleur du bellâtre séducteur inconsistant et profiteur qu'est Alfred. Au-delà des qualités de l'interprétation, à tout Seigneur tout honneur, la palme de la soirée revient à l'ochestration d'HK Gruber, vivement acclamé par le public.

Distribution 

Avec Ilse Eerens (Marianne), Daniel Schmutzhard (Alfred), Jörg Schneider (Oskar), , Albert Pesendorfer (le père de Marianne), Anke Vondung (la mère d'Alfred), Anja Silja (la grand-mère), Michael Laurenz (Erich), Markus Butter (le confesseur), David Pittmann-Jennings (Mister), Alexander Kaimbacher (Ferdinand), Robert Maszl (Havlitschek)

Ensemble Nova, Wiener Symphoniker

Crédit photographique
© Bregenzer Festspiele/ Karl Forster

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