samedi 30 avril 2011

Le Parsifal mis en scène par Peter Konwitschny au Bayerische Staatsoper comble toutes les attentes.

Comme il est d'habitude autour du Vendredi Saint, l'Opéra de Munich avait programmé le chef-d'oeuvre de Richard Wagner. Il s'agissait de la reprise de l'excellente mise en scène de Peter Konwitschny, créée en 1995, avec une distribution étourdissante par sa qualité.

Une mise en scène sobre et efficace

Un immense dazibao épinglé de grands papiers accueille les spectateurs qui entrent dans la salle, avec le leitmotiv d'un message répété, en diverses langues: Erlösung dem Erlöser, la Rédemption au Sauveur. Ce message est bien sûr central dans Parsifal, l'action se passe, on le sait,  un Vendredi Saint, de nombreux personnages sont en attente d'une rédemption: depuis Amfortas dont la blessure, ici sexuelle, ne cesse de suppurer, aux chevaliers du Graal qui se traînent anémiés dans le château où ils gardent le Saint Graal (mais le gardent-ils encore ou sont-ils sous sa garde?), à Kundry enfermée pour une éternité terrestre dans sa bipolarité de Putain et de Servante ou à Klingsor, castré, condamné à faire le mal.

On sait tout cela, mais l'originalité de Konwitschny est de décliner sa mise en scène sur le thème de la feuille et de l'arbre, et du papier: feuilles de papier sur l'immense panneau d'affichage du rideau à l'allemande, feuilles d'arbres, feuilles de couleurs que délivre le Ciel comme autant de messages symboliques/ et l'arbre, un immense Arbre-Monde  de papier mâché que découvre le rideau de scène lorsqu'il se lève. Un décor dépouillé à  l'esthétique japonisante.

L'Arbre-Monde est au centre de la scène pendant toute la durée de l'opéra. Il renvoie, au sein de nombreuses mythologies, à l'existence d'un arbre cosmique reliant les différentes parties de l'Univers. Mais il donne davantage une vision spirituelle que physique de l’univers. L’Arbre-monde est en fait un réseau d’énergie psychique. Il relie en permanence tous les êtres vivants. Ou lorsqu'il est comme dans le cas qui nous occupe donné pour mort, il relie les morts-vivants qui peuplent l'univers wagnérien au début de l'opéra.

Une feuille rouge vient voletter tombant du ciel, un rouge vif peut-être symbolique des blessures qui ne guérissent jamais, du sang du cygne que Parsifal va tuer, et puis de cet autre sang qui libère, le Sang donné de la Rédemption, le Sang du Christ recueilli par le Graal, celui qui ne cesse de perler au bout de la lance de Longin, et puis encore le sang par lequel les humains eux aussi peuvent se libérer, le sang qui coule dans les coeurs quand ils se mettent à battre par compassion. Le rouge se décline quasi à l'infini.

Le rideau se lève sur un Arbre-Monde enneigé ou givré par le gel et abattu. Plus qu'en attente d'un Sauveur. C'est peut-être ce qui justifie le choix du metteur en scène de faire de Parsifal, le fol pur, un Tarzan qui arrive sur scène en volant au bout d'une liane. Cela paraît de prime abord incongru, mais cela fait partie d'une logique interne à la lecture de l'oeuvre. Les lianes épiphytes s'accrochent à des arbres vivants dans des jungles pleines de vie, et avec l'arrivée de Parsifal  c'est la Vie même qui surgit pour venir sauver l'Arbre-Monde congelé. Une vie sauvage, primitive, intacte, primale, pure enfin et folle. Parsifal est l'Indien des forêts paré de plumes, le Bon Sauvage.


A l'opposé de la jeunesse éclatante très monte-en-l'air de Parsifal,  Konwitschny fait végéter les chevaliers du Graal  en sous-sol, dans une salle secrète sise sous les racines de l'Arbre. Encore une fois, il opte pour une esthétique minimaliste avec des tons et des lumières froides, un camaïeu de gris bleutés, sobre, beau, efficace.

Kundry quant à elle fait son entrée en scène chevauchant un cheval fait de rondins, comme un cheval de Troie dérisoire devenu jouet que monte cette magicienne condamnée à ne jamais mourir.

L'arbre mort et givré va connaître une lente renaissance mise en oeuvre par la venue de Parsifl. Deux portes peintes d'un décor buccolique s'ouvriront  en son centre, comme celles d'un grand tabernacle,   pour laisser apparaître dans une lumière éblouissante une déesse mariale porteuse de colombe,  accompagnée de deux enfants. Elle arbore un coeur rouge, celui de l'amour compassionnel rédempteur, seule solution aux maux d'une humanité qui confond l'amour avec le sexe. On est ravi par la beauté de cette scène et par le décor magnifique réalisé par Johannes Leiacker.

Au deuxième acte, on se trouve dans le domaine de Klingsor. Konwitschny utilise le même arbre givré et abattu que pour le prologue, mais avec une étape supplémentaire dans la dégradation: les branches de l'arbre sont cette fois séparées du tronc, et ce démembrement donne l'impression du mal suprême. Comme Amfortas, Klingsor est blessé au sexe, suite à la catsration qu'il s'est infligée, et on met spontanément le démembrement de l'arbre en relation avec la perte du membre viril auto-mutilé. Le monde de Klingsor est baigné de fumées et de nuages infernaux, une ambiance faussement édulcorée par la magie artificielle des filles fleurs.

Tout au long de l'opéra Konwitschny articule des images simples, fortes et au symbolisme clair, efficace. L'arbre perdra son givre pour devenir noir, comme fossilisé, mais c'est une étape vers la résurrection, bientôt apparaîtra l'espoir d'une premier rameau vert qu'apporte Gurnemanz. La transformation alchimique de ce matériau brut qu'est Parsifal a redonné de la sève à l'Arbre-Monde qui se remet à vivre. Les couleurs du Grand Oeuvre se succèdent: au Blanc et au Noir succédera le Rouge de la compassion rédemptrice de Parsifal, qui libérera Amfortas et Kundry de leurs malédictions.

La mise en scène de Peter Konwitschny parle aujourd'hui avec autant de force que lors de sa création.


Une distribution étourdissante


Le Parsifal de Nikolai Schukoff, outre qu'il a le physique du rôle, un corps jeune et musclé, joue parfaitement bien les ingénus innocents en départ de partie alors qu'il atterrit sur scène en volant au bout d'une corde-liane comme une espèce de Tarzan indianisé porteur d'une coiffe de plumes. Il est jeune, brutal, il vient de tuer un cygne, de causer la première hémorragie de cet opéra où le thème du sang est central et récurrent. Sa voix résonne avec une clarté dorée. Il rend à travers tout l'opéra magnifiquement la progression du personnage qui devra grandir de la jeunesse inconsciente de celui qui ne sait pas même son nom à la Royauté glorieuse du Sauveur de la Sainte Lance de Longin et du chef des protecteurs du Graal.

Du côté des voix masculines, on admire tout au long de la soirée l'excellent Gurnemanz du Coréen  Kwangchul Young  (ci-dessus avec Schukoff) qui tient le public suspendu à ses lèvres pendant la très longue évocation du passé de la première partie, dont on sait qu'elle est un écueil redoutable tant le temps peut sembler long à l'écouter si elle est mal interprétée,  et on est saisi d'admiration par l'interprétation impeccable et nuancée d'Amfortas par le baryton Michael Volle, qui sait rendre toute la psychologie contrastée du Roi affaibli. On aime aussi la beauté du timbre du Klingsor de John Wegner.


Et puis, et si j'ose surtout, tant la qualité de tous les protagonistes confond, on entre dans le domaine du superlatif avec la Kundry d'Angela Denoke (ci-contre) qui joue en actrice consommée avec force et engagement. Quelle présence et quelle voix! On entendait les commentaires admiratifs d'un public d'habitués qui la comparait à Waltraud Meier en lui transmettant la couronne!

La palme absolue revient à la direction de Kent Nagano. Son interprétation théâtrale rend à Parsifal son statut d'opéra. Nagano donne vie à cette oeuvre difficile tant les personnages sont pour la plupart englués dans des maladies ou un désespoir sans fin, il la théâtralise. On perçoit l'attention minutieuse que Nagano offre tant aux chanteurs qu'à l'orchestre, et le temps qu'il donne au chant de se déployer. Ah la beauté des cuivres! Nagano nous procure une joie intense, constante, qui ne se dément pas tout au long de cet opéra démésuré dont on sort tout étonné que ce soit déjà fini. Les cinq heures et demi ont passé dans l'enchantement, et l'on reste là, imprégnés de sacralité  théâtrale,  à applaudir sans fin. Faut-il souligner combien tous se réjouissent et se délectent à l'avance du Ring qu'il donnera l'an prochain. Après ce Parsifal on peine vraiment à croire ce qui circule,  que d'aucuns aient pu qualifier son travail d'anti-wagnérien, alors qu'il rend et construit,  en en déployant toutes les subtilités, la magnifique architecture de ce chef d'oeuvre.

Programmation:

On retrouvera ce Parsifal en avril 2012, il est actuellement programmé pour deux représentations, avec une distribution différente, avec la présence annoncée de Waltraud Meier. Seul Michael Wolle revient en Amfortas. Pour plus de détail, cliquer ici.
Crédit photographique: Wilfried Hösl

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