La Lanterne de Boquillon est un journal satirique français fondé en août 1868 par le caricaturiste et journaliste Albert Humbert. Lancé quelques mois après le célèbre journal anticlérical et républicain La Lanterne d'Henri Rochefort, il a continué de paraître bien après la mort de son créateur en 1886, cessant définitivement sa publication en 1926. L'article " Le nombril de Jésus-Christ " parut en deux parties les 14 et 21 octobre 1883. Il est ici reproduit d'un seul tenant.
Cet article et tant d'autres du même acabit, auraient entraîné une réaction ferme du pape Léon XIII et des autorités vaticanes qui, en 1900, auraient imposé la censure et la peine d'excommunication pour mettre fin au culte et aux débats gênants autour des multiples « Saints Prépuces » dispersés en Europe.
Que la relique de Châlons ait ou non été authentique, elle a cependant généré un chef d'oeuvre d'orfèvrerie que l'on peut admirer au Musée de Cluny.
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Musée de Cluny — Reliquaire de l'Ombilic du Christ, Cl. 3307
© GrandPalaisRmn / Michel Urtado |
LE NOMBRIL DE JÉSUS-CHRIST
Charles de Poitiers, 74ᵉ évêque de Châlons, fut informé en 1407, au commencement de décembre, par une députations de notables personnes, qu'en l'église paroissiale Notre-Dame de Châlons se trouvait depuis un temps immémorial un morceau du nombril de Jésus-Christ.
Ces mêmes notables ont affirmé à l'évêque par serment, ainsi que celui-ci l'a déclaré par une longue lettre explicative, que se trouvant à Paris, en l'hôtellerie des Trois-Colombes, en la rue communément appelée des Marmouzets, ils ont rencontré un homme d'armes, messire Raynald Robert de Limoges. Ce dernier, ayant appris qu'ils étaient de la ville de Châlons, leur a parlé de la relique du saint nombril déposée en leur église. Ce Robert de Limoges était attaché à la maison de Raymond de Turenne, neveu du pape ; ce qui fait que, fréquentant assidûment la Cour Romaine, il put visiter le trésor où sont gardés les papiers et authentiques concernant les saintes reliques.
Il prit ainsi connaissance d'une bulle où il était dit que le très saint nombril du Très-Haut Fils de Dieu avait été divisé en trois parties, desquelles l'une était restée dans le trésor de l'Église Romaine, une autre à Constantinople, et la troisième en l'Église de Notre-Dame en Vaux, à Châlons.
Ces détails ne viennent pas de moi, croyez-le bien ; je les ai puisés dans un vieux manuscrit du 15ᵉ siècle traitant des faits et gestes de Charles de Poitiers, 74ᵉ évêque de Châlons.
Je ne sais si le nombril de Jésus se trouve encore dans cette ville ; mais il faut reconnaître que les gens qui révèrent un morceau de nombril dont l'origine et l'authenticité reposent sur des preuves aussi fantaisistes, méritent bien que les inventeurs de reliques leur en fassent avaler de toutes les façons.
J'ai eu en outre la bonne fortune de mettre la main sur un sermon prêché en 1625, le jour des Rois, en l'église Notre-Dame de Châlons, par le R. P. Charles Rapine, des Récollets de Paris, sur la vérité et l'adoration du saint nombril. Ce divin nombril a traversé tant de vicissitudes avant d'arriver à l'église de Châlons, qu'il y a tout lieu de croire que la sainte relique est un nombril en cuir bouilli.
Je passe la parole au R. P. Rapine, en prévenant le lecteur que je n'ai fait que remettre en français moderne les mots du vieux langage qui auraient pu ne pas être compris ; j'ai dû aussi supprimer dans le sermon des longueurs sans intérêt.
« Ô Châlons, Dieu t'a chéri par-dessus toutes les villes de l'Europe, voire de toute la terre, par le don gratuit qu'il t'a fait de cette parcelle de sa chair sacrée, la seule qui reste sur la terre.
Ô riches étrennes, présent inappréciable ! Jésus-Christ en ce jour de sa sanglante Circoncision donne au monde trois substances de sa chair sacrée, à savoir : son sang, que le couteau lui fait ruisseler ; son prépuce, qui lui est coupé pour satisfaire au précepte de la Circoncision, et son Nombril précieux. Il t'a fait présent, ô Châlons, et t'a donné en bonnes étrennes une partie de cette troisième substance et de ce sacré Ombilic, pour gage de son amour. »
Il n’y a différence entre le saint Prépuce et le saint Ombilic de Notre-Seigneur, qui sont deux substances de chair ; et, pour ne parler que du saint Nombril, c’est une vérité indubitable que Jésus est né avec ce nombril, ainsi que les autres enfants ; car il est né avec toutes les parties qui sont de nécessité en un enfant. Comme il a eu besoin d’aliments les neuf mois entiers qu’il a logé dans les très pures entrailles de la Vierge, il se nourrissait en effet comme font les autres enfants par le canal de son nombril. Ensuite, cette partie ayant été coupée à Jésus-Christ, comme elle l’est aux autres enfants, n’étant plus nécessaire parce que l’enfant se nourrit d’autre façon, cette chair divine ne pouvait pas tomber en décomposition, et il n’est pas croyable que Dieu, qui fait tant de cas de ce qui touche ses saints, ait manqué de veiller à la conservation de ce sacré joyau.
Dieu ne veut permettre qu’un seul poil de la tête de ses saints tombe par terre sans sa permission ; qui osera penser que Dieu soigne les cheveux de ses saints, et laisse tomber en pourriture le nombril de son fils ?
Dieu, qui depuis tant de siècles a conservé une pleine casserole de manne dans le sanctuaire des Hébreux; qui a eu soin des épines qui ont percé le front de son fils, du fer de la lance et des clous qui lui ont ouvert les pieds, les mains et le côté ; qui a gardé entier le bras dont saint Nicodème toucha le saint corps mort de Jésus, le descendant de la croix, bras qui se voit encore en chair et en os en l’église paroissiale de Saint-Martin, à Metz, où je l’ai vénéré ; Dieu, dis-je, ne pouvait moins faire pour le saint Nombril de son fils ?
Oui, mais comment a été conservé ce petit morceau de chair ? Comment, auditeurs ? Je ne veux point blâmer ce comment curieux, mais répondre par raison et par tradition, voire par les paroles de Dieu même, qui a révélé à son Église ce qui en est.
Je dis donc que la Vierge sacrée, laquelle seule a été la nourrice de l’enfant Jésus, comme son sein lui était son plus ordinaire berceau, reçut cette viande sacrée quand elle tomba du petit corps divin de son fils. La Vierge Notre-Dame avait appris par l’Ange que son enfant était le fils de Dieu.
Or, je vous prie de prendre saint Chrysostome, saint Augustin, saint Ambroise, saint Grégoire, pape, saint Bernard, saint Louis, roi de notre France, tous tant dévots aux reliques des saints ; et mettez leur en main ce divin nombril de l’enfant Jésus. Ô Dieu ! quelles adorations ! Mon Dieu, quel état ils feraient d’un si riche bijou ! Est-il permis de croire que la Vierge ait eu moins de dévotion pour cette adorable relique ?
Au sixième livre des Révélations de sainte Brigitte, la très sacrée Vierge Notre-Dame révéla à cette sainte qu’elle ramassa avec un incroyable respect et révérence le sacré saint Prépuce qui fut ôté à son fils au jour de la solennelle Circoncision. Ce que nous devons aussi dire du sang qu’elle reçut dans quelque beau linge blanc et du saint Ombilic, trois substances qui ont une égale dignité et sont dignes d’une pareille vénération.
La sacrée Reine du ciel et Mère de Dieu dévoila donc à sainte Brigitte qu’elle conserva toute sa vie cette adorable parcelle du corps de son Jésus ; et quand vint l’heure de sa mort, n’ayant autre trésor que celui de cette sacrée relique de son fils, elle le confia au fidèle compagnon de ses souffrances, au martyr, vierge, apôtre et évangéliste saint Jean.
Saint Jean conserva très fidèlement ce sacro-saint dépôt jusqu’à sa mort, qui arriva au commencement du second siècle, auquel temps il enrichit son église d’un si rare trésor, qu’il mit aux mains de son successeur ; et il a été ainsi, de main en main, conservé en Orient par les successeurs en la chaire de l’évangéliste saint Jean, jusqu’à ce que les persécutions étant violentes et les chrétiens poursuivis de toutes parts, par une secrète dispensation de la Providence divine, le saint Prépuce et le divin Nombril furent par les fidèles cachés en lieu inconnu aux hommes, mais gardés par les anges, qui le découvrirent quand il plut à Dieu de leur commander.
Cette susdite révélation faite à sainte Brigitte est une vérité de laquelle nous ne devons former aucun doute ; car cette révélation est très conforme à la raison.
Le transport de ce trésor de l’Orient en l’Occident eut lieu entre les mains de l’empereur Charlemagne, ainsi que l’attestent tous les bons auteurs et, avec eux, le pape Pascal second, Vincent de Beauvais, saint Antonin, l’évêque Aquilin, l’archevêque de Gênes, quoiqu’ils parlent diversement de la façon dont cela arriva.
La plupart sont d’avis que, la sainte cité de Jérusalem étant troublée par les Sarrasins et le Patriarche chassé de son siège, et Constantin, empereur de Constantinople, impuissant à repousser la violence des ennemis, le Patriarche et l’Empereur eurent recours à Charlemagne. Les Français passèrent la mer et triomphèrent heureusement des ennemis du nom chrétien. Par reconnaissance, l’Empereur de Constantinople et le Patriarche voulurent le gratifier de riches présents ; mais Charlemagne n’accepta que les trésors inestimables des sacrées reliques de l’adorable Prépuce, du Nombril, de la Couronne d’épines et autres qui lui furent données.
D’autres disent, avec le pape Innocent III, que Dieu envoya à Charlemagne, par le ministère d’un ange, la chair sacrée du Prépuce et le Nombril de Jésus-Christ. Quelle répugnance aurions-nous de croire que Dieu, voulant quitter l’Orient qui se prostituait dans le schisme ou dans l’hérésie, ait, par le ministère d’un ange, fait cadeau à ce pieux Empereur de ces saintes reliques ?
L’invincible empereur Charlemagne, venant à Rome pour être couronné empereur des Romains, porta au pape Léon une croix d’or, enrichie de diverses pierreries, dans laquelle étaient enfermés le sacré Ombilic et le saint Prépuce de Notre-Seigneur.
Sous le pontificat du pape Clément V, environ l’an 1310, le vénérable Nombril fut divisé en trois parties, dont l’une resta à Rome, la seconde fut envoyée à Constantinople et la troisième à Châlons-en-Champagne.
La Vierge, sainte Mère de Dieu, apparaissait la nuit à sainte Brigitte pour se plaindre du peu d’honneur que la ville de Rome rendait aux sacrées reliques des adorables Prépuce et Nombril de son Fils. C’est toi, Châlons, qui, entre toutes les villes d’Europe, l’empire de la chrétienté, as été choisie pour être la dépositaire de ce divin Nombril.
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© GrandPalaisRmn / Michel Urtado |
Ô Châlons, tu dois te réjouir avec bien plus de raisons que ne fit David, qui dansait d’aise à la vue de l’arche, qui n’était qu’un coffre de bois doré ; tandis que toi, tu possèdes la véritable chair de Notre-Seigneur.
Le Fils de Dieu nous a voulu laisser des souvenirs sensibles de son incarnation. Il a voulu venir au monde dans les entrailles d’une Vierge ; il nous a laissé son Nombril comme preuve.
Il a voulu être circoncis, il a laissé son Prépuce pour souvenir. Fermons tout ce discours par les plus vifs sentiments de dévotion, affection et soumission à l’endroit de ce Nombril sacré que le Seigneur nous a laissé comme gage de son amour et comme un flambeau pour nous guider vers la vie éternelle, que nous puissions un jour posséder. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Je suppose que ce miraculeux Nombril n’est pas égaré aujourd’hui et qu’on l’adore quelque part ; au besoin, on a pu en fabriquer un nouveau tout aussi sérieux et non moins authentique que celui apporté de Jérusalem à Charlemagne par des anges.
Mais voyez-vous la sainte Vierge conservant le nombril et le prépuce de son petit dans une boîte et transmettant le paquet à saint Jean ! Et les anges séchant et gardant ces résidus pendant des centaines d’années, pour qu’ils ne soient pas mangés par les infidèles, puis finalement, fendant les airs à tire-d’aile pour les apporter à Charlemagne ! Quel joli tas de bouffonneries !
Le Rédacteur-Gérant : A. Humphrey.


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