samedi 20 avril 2019

Stabat Mater dolorosa, iuxta Crucem, lacrimosa



Stabat Mater dolorosa
Juxta crucem lacrimosa
dum pendebat Filius.

Cuius animam gementem,
contristatam et dolentem,
pertransivit gladius.

O quam tristis et afflicta
fuit illa benedicta
Mater Unigeniti.

Quæ mœrebat et dolebat,
Pia Mater cum videbat
Nati pœnas incliti.

Quis est homo qui non fleret,
Matrem Christi si videret
in tanto supplicio?

Quis non posset contristari,
Christi Matrem contemplari
dolentem cum Filio?

Pro peccatis suæ gentis
vidit Iesum in tormentis
et flagellis subditum.

Vidit suum dulcem natum
morientem desolatum,
dum emisit spiritum.

Eia Mater, fons amoris,
me sentire vim doloris
fac, ut tecum lugeam.

Fac ut ardeat cor meum
in amando Christum Deum,
ut sibi complaceam.

Sancta Mater, istud agas,
Crucifixi fige plagas
cordi meo valide.

Tui nati vulnerati,
tam dignati pro me pati,
pœnas mecum divide.

Fac me tecum pie flere,
Crucifixo condolere,
donec ego vixero.

Iuxta crucem tecum stare,
et me tibi sociare
in planctu desidero.

Virgo virginum præclara,
mihi iam non sis amara:
fac me tecum plangere.

Fac ut portem Christi mortem,
passionis fac consortem,
et plagas recolere.

Fac me plagis vulnerari,
fac me cruce inebriari,
et cruore Filii.

Flammis ne urar succensus
per te Virgo, sim defensus
in die judicii

Christe, cum sit hinc exire,
da per Matrem me venire
ad palmam victoriae.

Quando corpus morietur,
fac ut animæ donetur
Paradisi gloria.

Amen ! In sempiterna sæcula. Amen

Iacopone da Todi (1228-1306)

vendredi 19 avril 2019

Schloß Nymphenburg - 19.04.19- Château de Nymphenbourg -






Photos / Fotos  Marco POHLE

Mavra et Iolanta par la troupe de l'Opéra Studio à Munich

... ou quand Stravinsky rencontre Tchaikovsky dans un mélange de genres qui peut faire sens.

OĞULCAN YILMAZ (IBN-HAKIA), MARKUS SUIHKONEN (KÖNIG RENÉ)
LONG LONG (VAUDÉMONT), MIRJAM MESAK (IOLANTA),
OLEG DAVYDOV (BERTRAND)


Pour son spectacle annuel qui permet aux jeunes chanteuses et chanteurs de l'Opéra Studio du Bayerische Staatsoper de se confronter à l'extraordinaire expérience de la scène, l'Opéra Studio a fait le pari de mélanger deux courts opéras de deux compositeurs différents, en alternance de scènes, Mavra de Stravinsky (25') et Iolanta de Tchaikovski. Une soirée russe dirigée par la percutante Alevtina Ioffe. Russe elle aussi et formée au Conservatoire Tchaikovsky de Moscou, elle est de ce fait particulièrement bien placée pour comprendre et transmettre l'âme de la musique et des contes russes. La mise en scène a été confiée à Axel Ranisch, bien connu du public munichois pour avoir mis en scène trois opéras à l'opéra de Munich : en 2013, The bear/La voix humaine, en 2015 l'opéra familial Pinocchio et en 2017/2018 l'Orlando Paladino

Stravinsky révérait Tchaikovsky dont il se sentait plus proche que du Groupe des Cinq (dont Borodine, Moussorgsky et Rimsky-Korsakov). Il avait dédié son petit opéra Mavra à Pouchkine, qui en a fourni l'argument, et à Glinka et Tchaikovsky, auxquels sa composition musicale se réfère par allusions et citations directes. Ainsi peut-on y entendre des motifs empruntés à Eugène Onéguine de Tchaikovsky et y percevoir l'influence de l'art de la colorature tel que Glinka l'a pratiqué. L'amour de l'oeuvre  de Pouchkine est commun à Stravinky et à Tchaikovsky, qui a composé trois opéras inspirés de l'oeuvre du grand écrivain russe. La composition de Stravinsky, fort structurée et conceptuelle, alterne les motifs lyriques et  un sens marqué de l'humour, notamment dans les déformations de la langue russe, qui de l'avis de la cheffe d'orchestre, rend la compréhension parfois difficile même pour des russophones.

Toute charmante qu'elle soit, dans l'ensemble la composition de Mavra nous a semblé bien légère et ne pas faire le poids par rapport au caractère profondément passionnel de la Iolanta de Tchaikovsky. Le sujet de Mavra sent la fleurette, ce n'est là que l'amusante histoire d'un hussard qui se travestit pour pouvoir retrouver chez elle la belle jeune fille dont il est amoureux, et on perçoit bien que cela se terminera par un happy end. Ils seront heureux et feront plein de petits hussards et de petites filles qui se marieront plus tard avec d'autres soldats. Et la légèreté de la musique rencontre bien celle de l'argument. Iolanta par contre est une oeuvre à dimension shakespearienne et philosophique. Tandis que Stravinsky a écrit Mavra alors qu'il batifolait avec Vera de Bosset qui lui avait été présentée par Diaghilev, Tchaikovsky était crucifié par une homosexualité alors inavouable et incompatible avec ses convictions chrétiennes. Les questions que dut affronter Tchaikovsky et qu'il nous transmit dans sa musique étaient d'un tout autre ordre, c'étaient des questions d'ordre métaphysique qui torturaient le compositeur : être ou ne pas être, le pourquoi de l'humanité, et la question de la présence propre sur terre. Hommes, ici n'a point de moquerie ! Et de fait, la musique de Iolanta est dépourvue d'humour. Le personnage du médecin Ibn-Hakia qui pourrait rendre la vue à Iolanta, est d'ailleurs plus philosophe que médecin. La question n'est pas de savoir s'il peut guérir Iolanta mais si Iolanta veut accéder à la vue et à la lumière. Tchaikovsky est proche de Dostoievky, Stravinky des ballets russes.

Peut-on marier l'eau et le feu ? Alex Ranisch a trouvé une solution ingénieuse pour résoudre la question. Il enferme Iolanta dans un édifice qui tient du terminal gazier et du planétarium, une grande cage de fer en forme de rotonde. Du haut de sa tour, l'adolescente joue avec des poupées de chiffon qui figurent les personnages de Mavra, les mouvements qu'elle leur impose sont représentés par les chanteurs de l'opéra de Stravinky, poupées humaines porteuses d'énormes masques qui leur donnent l'aspect des petites poupées de chiffon. Le travail du costumier Falko Herold est remarquable, ces masques ne pouvaient faire entrave à la portée du chant et devaient donner l'illusion de têtes de poupées de chiffon. Le chanteur et les trois chanteuses de Mavra ne pouvaient soutenir leur chant par la mimique, mais uniquement par la gestuelle, et ils se sont particulièrement bien tirés d'affaire, particulièrement Anna El Khashem, la merveilleuse interprète de la jeune Parasha. Ranisch souligne également le parallélisme entre Parasha et Iolanta en les revêtant d'une même robe, et en ne peignant pas de pupilles sur les globes blancs de Parasha, ce qui peut faire penser à un regard d'aveugle, fréquent en amour, dit-on.

Menée ainsi, l'alternance des deux opéras fait sens jusqu'à un certain point. Iolanta en grandissant s'intéresse de moins en moins à l'histoire de ses poupées et davantage à la sienne propre, confrontée qu'elle est à l'émergence de sa sexualité. La tension dramatique va croissant et la musique de Tchaikovsky évolue vers un couronnement d'apothéose : Iolanta recouvre la vue, son amoureux que le roi René, le père de Iolanta, voulait faire trucider, est libéré et, révélant son haut lignage, reçoit Iolanta en mariage. 

Voilà le hic. Quand l'opéra de Tchaikovsky prend fin, encore faut-il y raccrocher la fin de Mavra, la scène où la mère de Parasha découvre que la servante qu'elle vient d'engager n'est autre qu'un hussard travesti. La transition entre les deux opéras est quasiment impossible, la musique passionnée de Tchaikovski est beaucoup trop dominante et tout est dit dans ses derniers accords, qu'Alevtina Ioffe fait sonner de manière tonitruante. Et alors qu'il faudrait le silence, vient la fin de l'opéra de Stravinsky qui ne tient pas, mais alors vraiment pas, la distance. Et le soufflé de cette bonne soirée retombe.

Axel Ranisch n'a pas fait dans la dentelle : en clôture de Iolanta, il contraint le ténor à se crever les yeux avec un poinçon (une poire terminée par un tuyau qui projette du liquide rouge figurant le sang). S'il est possible d'interpréter le recouvrement de la vue par Iolanta comme symbolique, et d'adhérer à la transfiguration provoquée par la métamorphose du corps et la découverte de l'amour, on comprend moins l'auto-mutilation de Vaudémont. Point n'était besoin de lui faire prouver son amour par un acte aussi absurde, il l'avait déjà fait en risquant sa vie pour sauver sa belle. Une fin désolante pour une soirée qui avait bien commencé.

Reste le bonheur de la musique, surtout celle de Iolanta, même si le cadre rococo du Cuvilliés se prête peu à une musique qui ne demande qu'à prendre de l'ampleur. Et reste surtout l'engagement de ces chanteurs qui s'adonnent avec autant d'enthousiasme que de talent à leur art. La Iolanta de Mirjam Mesak est de toute beauté et séduit dès les premières notes, avec une ligne vocale très pure et sensible, Oleg Davydov donne un somptueux Bertrand avec une basse profonde très définie et assurée, Long Long, plutôt discret lors des premières interventions de son Vaudémont gagne en puissance avec des moments héroïques et finit par en faire trop pour une prestation dans l'ensemble réussie mais peu calibrée. Le puissant roi René de Markus Suihkonen et le séduisant Robert de Boris Prýgl ont tous deux fort belle allure. 

Une soirée de découverte de jeunes talents dont on se réjouit de pouvoir suivre le parcours.

Synopsis et distribution : voir le post précédent sur le sujet





Le Cygne des Wittelsbach sur le site du Musée virtuel Richard Wagner

Louis II de Bavière. Le Cygne des Wittelsbach.
 présenté sur le site du Musée virtuel Richard Wagner

Vous dire ma grande émotion ce matin en découvrant un grand encart présentant mon second livre sur la page d'accueil du Musée virtuel Richard Wagner de Nicolas Crapanne. C'est un grand honneur et un bonheur aussi grand que celui éprouvé le jour où je fus invité à collaborer au premier site internet collectif consacré à un compositeur, - que dis-je ? -,  au plus grand des compositeurs !

Un tout grand merci à Nicolas Crapanne et à Cyril Plante ! You made my day !

Le livre existe en version papier ou en Epub.

Où se procurer Louis II de Bavière. Le Cygne des Wittelsbach ?

Pour lire un extrait

jeudi 18 avril 2019

Axel Ranisch met en scène Mavra et Iolanta pour l'Opéra Studio de Munich

Crédit photo Wilfried Hösl
Distribution 
Direction musicale Alevtina Ioffe
Mise en scène Axel Ranisch
Décors et costumes Falko Herold

Mavra
Parascha Anna El-Khashem
Sa mère Noa Beinart
La voisine Natalia Kutateladze
Vasili, un hussard Freddie De Tommaso

Iolanta 
Le roi René Markus Suihkonen 
Robert Boris Prýgl
Vaudémont Long Long
Ibn-Hakia Oğulcan Yilmaz 
Almerik Caspar Singh
Bertrand Oleg Davydov
Iolanta Mirjam Mesak
Marta Noa Beinart
Brigitta Anaïs Mejías
Laura Natalia Kutateladze

Choeur d'enfants du Bayerische Staatsoper
Bayerisches Staatsorchester
Opéra Studio  du Bayerische Staatsoper

L'argument

Mavra de Stravinsky (1922) 

Un court opéra-bouffe  (25'), tiré d'une nouvelle de Pouchkine, La Petite maison dans la forêt, dont le livret fut écrit par Boris Kochno.

L'action se déroule dans un village russe, vers 1840. Parasha est amoureuse du hussard, son voisin.Une vieille bonne vient de mourir; servante fidèle, elle faisait presque partie de la famille et veillait jalousement sur la jeune fille de la maison que des hussards hardis lorgnaient en passant devant les fenêtres. Sa maîtresse ne sait comment réparer cette perte; on lui indique cependant une nouvelle chambrière. Elle l'engage et s'en félicite, Mavra est une « perle ». Mais, rentrant à l'improviste d'une promenade, la bonne dame trouve toutes les portes de l'appartement ouvertes. Que se passe-t-il? Elle pénètre dans le salon et découvre Mavra en train. de se faire la barbe. La fidèle servante était un galant hussard qui s'évade par la fenêtre, cependant que la jeune fille l'appelle désespérément: "Vasili! Vasili ! "

Iolanta de Tchaikovsky (1892)

Opéra en un acte de Piotr Ilitch Tchaïkovski, sur un livret de Modeste Tchaïkovski, créé en décembre 1892 au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg.

L'action se situe en Provence au xve siècle.

La princesse Iolanta (Yolande), née aveugle, vit protégée du monde dans le château de son père, le roi René. Pour ne pas l'affliger, il impose que sa cécité lui soit cachée. La jeune fille jouit de la nature, du parfum des fleurs, des gazouillis des oiseaux et des chants de sa préceptrice et de ses amies. Rien ne lui manque.

Le roi demande au médecin maure de sa cour s'il existe un remède pour guérir sa fille. Le docteur informe qu'il faudrait que Iolanta se rende compte de sa cécité et désire voir pour être guérie. Le roi hésite à suivre ce conseil.

À l'occasion d'une partie de chasse, le duc Robert, promis de la princesse, et le chevalier Vaudémont se perdent et escaladent le mur qui mène au jardin de Iolanta, qu'ils rencontrent. Vaudémont en tombe immédiatement amoureux. Il demande à Iolanta de choisir pour lui une rose rouge, mais elle choisit deux fois une rose blanche. Vaudémont comprend alors qu'elle est aveugle et essaie de lui expliquer la couleur et la lumière. La princesse écoute émerveillée mais ne comprend pas la nécessité de voir, puisqu'elle ignore le sens de ce mot.

Le roi, arrivant sur les lieux, est d'abord furieux contre le chevalier qui a trahi le secret. Le médecin le rassure en lui disant que désormais consciente de son mal, la princesse peut guérir. Pour tromper la jeune fille, le roi menace de mort le chevalier, à moins que Iolanta ne guérisse. La princesse demande alors un remède au médecin, et sa volonté de guérir la délivre de la maladie. Le roi accepte de donner sa fille en mariage à Vaudémont, le duc Robert lui ayant révélé en aimer une autre.

Agenda 

Les 15, 18, 20, 22, 25 et 28 avril 2019 au Théâtre Cuvilliés de Munich

Compte-rendu le 19 avril sur Munichandco

mercredi 17 avril 2019

Joseph Kainz à Linderhof. La question de l'armure de Lohengrin


La Grande Revue publiait dans son numéro du 10 juin 1913, un article intitulé Le cas Louis II de Bavière signé Louis Ganzenmuller. Dans cet article, Ludwig Ganzenmüller, car la Grande Revue a francisé son nom, évoque un livre*qu'il a envoyé à l'acteur Joseph Kainz et la réponse que le célèbre acteur lui a adressée. Voici le passage de l'article qui concerne la grotte de Linderhof.

On note encore que dans un de ses châteaux, celui de Linderhof, qu'il fit construire dans le style de Versailles et  où se trouvait la fameuse grotte bleue (imitation de celle de Capri), Louis II, ordinairement en compagnie de l'acteur Kainz, déclamait des vers. Or, plusieurs amis du roi, interrogés par nous à ce sujet, nous ont certifié qu'il n’y a là qu'une légende, et M. Kainz lui-même a absolument démenti tes racontars. Lui ayant envoyé un de mes livres, où je rapportais certains épisodes de la vie de Louis II, je reçus du célèbre acteur la lettre suivante.

Vienne, 17 septembre 1908,
Lannerstrasse, 24.

Monsieur,

Mes meilleurs remerciements pour votre lettre du 12 de ce mois et pour le livre que vous avez bien voulu m'adresser.
Mais il se trouve dans la description de la grotte bleue (page 109), sur laquelle vous avez spécialement attiré mon attention, une erreur qu'on ne cesse de répéter, une affirmation qui ne répond pas aux faits.
Le roi Louis Il, aux promenades en barque auxquelles j'ai pris part plus d'une fois, n'a jamais, À ma connaissance, porté en pareille circonstance l'armure de Lohengrin, mais presque exclusivement l'habit de ville (Jaquette).
Je vous prie d'en vouloir bien prendre note et de croire à ma meilleure considération.

Joseph Kainz "

La réponse de l'acteur ne nous parle que de son expérience personnelle, dont on ne peut faire un absolu. Kainz n'a jamais vu le roi porter l'armure de Lohengrin, mais Kainz ne fut que quelques jours à Linderhof, la question du port de l'armure de Lohengrin reste ouverte.

* Ganzenmüller, Ludwig, Die Königsschlösser: Spezialführer von Füssen a. L., Reutte, Garmisch-Partenkirchen u. Murnau. Wintersport im bayer. Hochland,  2e édition, 1908 - 182 p.

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mardi 16 avril 2019

Notre-Dame, un poème de Théophile Gautier dans La comédie de la mort

Les inondations de 1910

 Notre-Dame 

I

Las de ce calme plat où d'avance fanées,
Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années ;
Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,
Avec de jeunes fats et des femmes frivoles,
Echangeant sans profit de banales paroles ;
Las de toucher toujours mon horizon du doigt.

Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,
Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame ;
Je suis allé souvent, Victor,
A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,
Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
Flotte comme un gros ballon d'or.

Tout chatoie et reluit ; le peintre et le poète
Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,
Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux ;
Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles ;
Ithuriel répand son écrin dans les cieux.

Cathédrales de brume aux arches fantastiques ;
Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
Par la glace de l'eau doublés,
La brise qui s'en joue et déchire leurs franges,
Imprime, en les roulant, mille formes étranges
Aux nuages échevelés.

Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte,
Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu ;
Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.

Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique,
La vieille église attache une gloire mystique
Faite avec les splendeurs du soir ;
Les roses des vitraux, en rouges étincelles,
S'écaillent brusquement, et comme des prunelles,
S'ouvrent toutes rondes pour voir.

La nef épanouie, entre ses côtes minces,
Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces,
Une araignée énorme, ainsi que des réseaux,
Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
En fils aériens, en délicates mailles,
Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.

Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
Sous un chaud baiser de soleil,
Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,
Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques
Aux fleurs d'azur et de vermeil.

Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires
Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires,
Dévotement taillés par de naïfs ciseaux ;
Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
Par les hommes et non par le temps abattues,
Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux,

Dogues hurlant au bout des gouttières ; tarasques,
Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
Chevaliers vainqueurs de géants,
Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
Myriades de saints roulés en collerettes,
Autour des trois porches béants.

Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles
Où l'arabesque folle accroche ses dentelles
Et son orfèvrerie, ouvrée à grand travail ;
Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,
Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,
La cathédrale luit comme un bijou d'émail !

II

Mais qu'est-ce que cela ? Lorsque l'on a dans l'ombre
Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre
Et qu'on revoit enfin le bleu,
Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,
Une crainte vous prend, un vertige sublime
A se sentir si près de Dieu !

Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche
Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous ;
L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
Vous fouettant de son aile en ricanant voltige
Et fait au front des tours trembler les garde-fous,

Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
Découpent, en passant, d'étranges silhouettes
Au fond de votre œil ébloui,
Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,
Bête apocalyptique, en se tordant aboie,
Paris éclatant, inouï !

Oh ! le cœur vous en bat, dominer de ce faîte,
Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite ;
Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout,
Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,
Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,
Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout !

De la rampe, où le vent, par les trèfles arabes,
En se jouant, redit les dernières syllabes
De l'hosanna du séraphin ;
Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,
Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues ;
L'entendre murmurer sans fin ;

Que c'est grand ! Que c'est beau ! Les frêles cheminées,
De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,
Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
Et la lumière oblique, aux arêtes hardies,
Jetant de tous côtés de riches incendies
Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs.

Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille,
Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
Sous les bijoux et les atours ;
Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine
Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
N'en porte à son col les grands jours.

Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes
Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,
Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits
De toutes les couleurs, des résilles de rues,
Des palais étouffés, où, comme des verrues,
S'accrochent des étaux et des bouges étroits !

Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,
Des maisons ! Des maisons ! Le soir vous en ébauche
Cent mille avec un trait de feu !
Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,
Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme,
Qu'on pourrait croire fait par Dieu !

III

Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,
Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,
Il ne l'est seulement que du haut de tes tours.
Quand on est descendu tout se métamorphose,
Tout s'affaisse et s'éteint, plus rien de grandiose,
Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.

Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
Et le Seigneur habite en toi.
Monde de poésie, en ce monde de prose,
A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose ;
L'on est pieux et plein de foi !

Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir ;
A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
Dans le triangle saint Dieu se va faire voir.

Comme nos monuments à tournure bourgeoise
Se font petits devant ta majesté gauloise,
Gigantesque sœur de Babel,
Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille,
Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,
Et, ton vieux chef heurte le ciel.

Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,
Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque,
Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
Ces panthéons bâtards, décalqués dans l'école,
Antique friperie empruntée à Vignole,
Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit.

Ô vous ! Maçons du siècle, architectes athées,
Cervelles, dans un moule uniforme jetées,
Gens de la règle et du compas ;
Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,
Et des huttes de plâtre à des hommes de fange ;
Mais des maisons pour Dieu, non pas !

Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
Les parthénons coquets, églises courtisanes,
Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
Les maisons sans pudeur de la ville païenne ;
On dirait, à te voir, Notre-Dame chrétienne,
Une matrone chaste au milieu de catins !
Théophile GautierLa Comédie de la mort (1838)