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samedi 25 juillet 2026

Rienzi retrouvé : l’étrange destin du premier triomphe de Richard Wagner — Notre dossier de référence

 Plaque commémorative à Dresde - Photo personnelle.

Longtemps considéré comme l’enfant encombrant de Richard Wagner, Rienzi, der Letzte der Tribunen occupe pourtant une place essentielle dans l’histoire du compositeur. Créé à Dresde en 1842, l’ouvrage fut le premier grand succès public de Wagner et révéla un musicien encore en quête de son langage. Avant Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser ou Lohengrin, c’est Rienzi qui imposa son nom auprès du public allemand.

Mais l’histoire de l’œuvre est aussi celle d’une longue disparition : rejeté par Wagner lui-même, absent du canon de Bayreuth, instrumentalisé au XXᵉ siècle pour des raisons politiques, Rienzi porte en lui les contradictions de son créateur et de sa réception. Son retour au Festspielhaus en 2026 ouvre ainsi un vaste champ de réflexion historique, musical et esthétique.  

À l'occasion du retour de Rienzi au Festival de Bayreuth en 2026, j'ai rassemblé l'ensemble des recherches que je consacre depuis plusieurs mois à cette œuvre fascinante, longtemps oubliée et souvent mal comprise. 

Premier grand triomphe de Richard Wagner en 1842, Rienzi, der Letzte der Tribunen fut aussi l'œuvre qu'il renia progressivement, avant qu'elle ne soit durablement écartée du répertoire et instrumentalisée au XXᵉ siècle. Son histoire est celle d'un opéra, mais aussi d'un mythe, d'une réception critique et d'un héritage complexe.

Ce dossier réunit vingt articles consacrés à toutes les facettes de cette aventure : les sources littéraires, la création de 1842 à Dresde, les premières critiques allemandes et françaises, la création parisienne de 1869, les caricatures et documents iconographiques, le monument romain à Cola di Rienzo, une étonnante publicité Tobler de 1913, jusqu'au retour de l'œuvre à Bayreuth sous la direction de Nathalie Stutzmann.

📚 Au sommaire : vingt posts à découvrir en cliquant sur les liens

De 1835 à 1842

1842 / 1843

1850
1869

Rienzi, l’œuvre retrouvée : Nathalie Stutzmann à la recherche du Wagner perdu

Photo @ Bayreuther Festspiele
 

Comment dirige-t-on un opéra dont le manuscrit original a disparu ?

La question pourrait sembler relever de la fiction. C'est pourtant celle qui s'est nécessairement posée  à Nathalie Stutzmann quand le Festival de Bayreuth lui a confié la direction musicale du premier Rienzi de son histoire. Derrière l'événement historique que constitue l'entrée, pour la première fois, du troisième opéra achevé de Richard Wagner sur la Colline verte se cache une aventure musicologique exceptionnelle : depuis plus de quatre-vingts ans, l'œuvre est privée de sa partition autographe. Chaque représentation repose désormais sur un patient travail de reconstruction. L'enjeu dépasse largement la simple redécouverte d'un ouvrage rarement joué. 

En programmant pour le cent cinquantième anniversaire du Festival, Bayreuth revient sur un paradoxe qui traverse toute son histoire. Premier immense succès de Wagner, l'opéra fut pourtant tenu à l'écart du Festspielhaus pendant près d'un siècle et demi. Plus surprenant encore, cette œuvre fondatrice est aujourd'hui l'une des seules du grand répertoire dont le texte musical original a disparu. Pour les interprètes, et tout particulièrement pour le chef d'orchestre, chaque nouvelle production devient autant une entreprise de restitution qu'un acte d'interprétation. 

Le premier triomphe de Richard Wagner 

Lorsque Richard Wagner entreprend la composition de Rienzi en 1838, il n'est encore qu'un jeune musicien de vingt-cinq ans en quête de reconnaissance. Son regard est alors tourné vers Paris, capitale du grand opéra européen. Il admire Meyerbeer, Halévy et Auber, dont les vastes fresques historiques mêlent scènes populaires, ballets, processions, grands ensembles et effets spectaculaires. C'est dans cette esthétique qu'il puise son inspiration lorsqu'il adapte le roman d'Edward Bulwer-Lytton consacré au tribun romain Cola di Rienzo. Le résultat est une œuvre monumentale. Cinq actes, un orchestre considérable, des chœurs omniprésents, des scènes de foule impressionnantes, des marches triomphales et une écriture vocale d'une exigence redoutable composent une partition qui dépasse les dimensions habituelles de l'opéra allemand de son temps. 

La création, le 20 octobre 1842 à Dresde, est un triomphe. Malgré une représentation de près de six heures, le public acclame longuement le compositeur. Ce succès transforme sa carrière. Wagner est nommé Kapellmeister de la Cour royale de Saxe et obtient enfin la reconnaissance qui lui permettra d'écrire Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser puis Lohengrin. Sans Rienzi, l'histoire du compositeur aurait sans doute été tout autre. Pourtant, c'est précisément cette œuvre qui deviendra, quelques années plus tard, la plus embarrassante de son catalogue.

Un opéra que Wagner n'a cessé de remanier 

À partir des années 1850, Wagner élabore progressivement sa théorie du drame musical. Son idéal artistique s'éloigne désormais des conventions du grand opéra français, qu'il juge trop dépendant des effets spectaculaires et des contraintes de la scène. La continuité dramatique, l'unité entre poésie, musique et théâtre deviennent les fondements de sa nouvelle esthétique. Rienzi incarne précisément tout ce qu'il cherche désormais à dépasser. 

Le compositeur entreprend alors de remanier son ouvrage. Les ballets disparaissent, certaines reprises sont supprimées, des scènes entières sont raccourcies ou réorganisées. D'une production à l'autre, les coupures se multiplient, au point que certaines représentations perdent plus d'un tiers de la musique originale. Il n'existe donc déjà plus, du vivant même de Wagner, une version unique de Rienzi. Chaque théâtre adapte l'œuvre à ses contraintes, tandis que le compositeur lui-même poursuit sans cesse son travail de révision. Cette instabilité éditoriale jouera un rôle déterminant lorsque le manuscrit autographe disparaîtra.

Le destin tragique d'un manuscrit 

L'histoire de Rienzi prend une dimension politique à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Depuis sa jeunesse, Adolf Hitler voue une admiration particulière à cet opéra, qu'il affirme avoir découvert à Linz au début du XXᵉ siècle. Il voit dans le personnage de Cola di Rienzo la figure d'un chef providentiel capable de rendre sa grandeur à un peuple humilié, une lecture idéologique qui n'a pourtant que peu à voir avec les intentions de Wagner. 

Le manuscrit autographe de Rienzi avait été offert par le compositeur au roi Louis II de Bavière. Après la disparition de la monarchie en 1918 il a rejoint les collections du Wittelsbacher Ausgleichsfonds, le Fonds de compensation de la Maison de Wittelsbach. En 1938-1939, dans le contexte des célébrations du cinquantième anniversaire d'Hitler, plusieurs manuscrits autographes de Wagner sont acquis auprès de ce fonds par la Reichswirtschaftskammer (la Chambre économique du Reich) avant d'être officiellement remis au Führer. Étroitement associée à cette opération en raison de sa proximité avec Hitler, Winifred Wagner contribue à faire de cette transmission un geste hautement symbolique, ce qui explique que certaines publications lui aient ensuite attribué, à tort, le rôle de donatrice.

Le manuscrit quitte alors définitivement les collections bavaroises pour Berlin. Durant les derniers mois de la guerre, sa trace se perd. Les témoignages divergent : certains le situent dans le bunker d'Hitler situé sous la Chancellerie du Reich,  d'autres évoquent un transfert vers des dépôts d'archives en Silésie, tandis que plusieurs historiens estiment qu'il aurait disparu dans les incendies qui ravagèrent Berlin au printemps 1945. Aucune de ces hypothèses n'a jamais pu être démontrée et, à ce jour, le manuscrit autographe de Rienzi demeure officiellement perdu.

Sa disparition s'inscrit d'ailleurs dans une perte patrimoniale plus vaste. Plusieurs autres manuscrits autographes de Wagner, notamment ceux de Die Feen, Das Liebesverbot, Das Rheingold ou Die Walküre, disparaissent eux aussi dans le chaos de la fin du IIIᵉ Reich. Mais le cas de Rienzi est particulièrement sensible : privé de son manuscrit de référence, l'opéra ne peut désormais être interprété qu'à partir de copies anciennes, de matériels d'orchestre et des éditions critiques établies par les musicologues.

Reconstruire Rienzi : un patient travail de philologie musicale

Comment faire revivre un opéra lorsque le document qui faisait autorité a disparu ? C'est toute la singularité de Rienzi. Loin de condamner l'œuvre au silence, la perte du manuscrit autographe a ouvert un immense chantier musicologique qui se poursuit encore aujourd'hui. 

Heureusement, avant sa disparition, la partition avait été largement copiée. Les chercheurs disposent des matériels d'orchestre utilisés à Dresde, de copies manuscrites conservées dans plusieurs bibliothèques allemandes, des partitions de chant publiées au XIXᵉ siècle ainsi que d'exemplaires annotés par Wagner lui-même. Cette documentation est d'une richesse exceptionnelle, mais elle présente aussi de nombreuses divergences. Une indication de dynamique varie d'une source à l'autre, un passage orchestral est modifié, une transition est abrégée ou développée. Rien de surprenant : Wagner n'a cessé de remanier Rienzi au fil des reprises. 

À partir des années 1970, dans le cadre de l'édition critique des œuvres complètes de Wagner, les musicologues Reinhard Strohm puis Egon Voss entreprennent un travail d'une remarquable minutie. Leur objectif n'est pas de reconstituer une partition disparue — mission impossible — mais d'établir, à partir de l'ensemble des sources conservées, le texte musical le plus fiable et le plus cohérent. Chaque variante est confrontée, chaque mesure comparée, chaque divergence analysée afin d'approcher, autant que possible, la pensée du compositeur.

Le résultat n'est donc pas une « partition retrouvée », mais une édition critique, fruit d'un dialogue permanent entre les sources, la recherche historique et la philologie musicale. C'est sur ce patient travail que repose aujourd'hui toute interprétation de Rienzi.

Le chef d'orchestre, dernier éditeur de la partition

Cette situation confère au chef d'orchestre une responsabilité exceptionnelle. Dans la plupart des opéras de Wagner, la partition constitue un texte de référence auquel l'interprète se confronte. Rienzi échappe à cette évidence. Ici, avant même de diriger la musique, il faut décider quelle musique sera jouée.

Faut-il restituer les dimensions monumentales de la création de 1842, qui dépassait les six heures, ou retenir les nombreuses coupures opérées par Wagner au cours des décennies suivantes ? Quels épisodes rétablir, quelles répétitions conserver, quel équilibre trouver entre fidélité aux sources et efficacité dramatique ? Chacun de ces choix influe profondément sur la perception de l'œuvre.

Le chef devient ainsi, d'une certaine manière, le dernier éditeur de la partition. Son rôle ne consiste plus seulement à interpréter le texte musical ; il participe à son élaboration. Cette responsabilité, presque unique dans le grand répertoire lyrique, explique pourquoi chaque nouvelle production de Rienzi constitue aussi une nouvelle lecture de l'œuvre.

Nathalie Stutzmann face à un défi hors norme

C'est à Nathalie Stutzmann qu'il revient aujourd'hui de relever ce défi singulier. Après avoir marqué les esprits à Bayreuth avec Tannhäuser, la cheffe française retrouve la Colline verte pour aborder l'ouvrage le plus problématique du corpus wagnérien, une partition dont le texte musical demeure, aujourd'hui encore, le résultat d'un patient travail de reconstitution.

Son autorité dans le grand répertoire romantique allemand, sa connaissance approfondie des œuvres de Wagner et sa capacité à construire ces vastes architectures sonores où chaque épisode s'inscrit dans une respiration dramatique d'ensemble font d'elle une interprète particulièrement légitime pour conduire cette renaissance musicale.

Car Rienzi exige infiniment plus qu'une direction spectaculaire. Il faut maintenir la cohésion dramatique d'une fresque monumentale, maîtriser des masses chorales considérables, préserver la transparence d'une orchestration foisonnante et conduire sans rupture un discours musical qui oscille encore entre les codes du grand opéra français et les intuitions du futur drame musical.

Sous l'influence assumée de Meyerbeer affleurent déjà les longues arches orchestrales, la densité de l'écriture symphonique, le rôle de plus en plus structurant des motifs et cette continuité dramatique qui deviendra la marque du Wagner de la maturité. Toute la difficulté consiste précisément à révéler cette évolution sans jamais trahir la nature profonde de l'œuvre. Il ne s'agit ni de diriger Rienzi comme un simple grand opéra à la française, ni d'y projeter artificiellement le langage de Tristan et Isolde ou de L'Anneau du Nibelung. L'enjeu est de faire entendre une partition de transition, où le jeune compositeur, encore fasciné par les fastes de la scène parisienne, laisse déjà entrevoir celui qui allait bouleverser l'histoire de l'opéra.

Une résurrection musicale

Cette production est bien davantage qu'une redécouverte. Elle rappelle qu'une œuvre ne survit pas uniquement grâce à l'encre déposée sur un manuscrit. Elle vit aussi par le travail obstiné de ceux qui la transmettent : copistes, archivistes, musicologues, éditeurs, chefs d'orchestre et musiciens.

Le paradoxe est l'un des plus fascinants de toute l'histoire de la musique. Alors que la partition autographe de Rienzi demeure introuvable depuis plus de quatre-vingts ans, l'opéra continue de renaître sur scène. Non parce que le manuscrit aurait été miraculeusement retrouvé, mais parce que la recherche scientifique, la mémoire des archives et l'engagement des interprètes ont permis de reconstruire, pièce après pièce, un texte musical que l'on croyait perdu.

En dirigeant Rienzi au Festspielhaus, Nathalie Stutzmann ne présente donc pas seulement une rareté wagnérienne. Elle s'inscrit dans cette chaîne de transmission qui, depuis plusieurs décennies, redonne vie à une œuvre longtemps demeurée dans l'ombre. Plus qu'une première à Bayreuth, cette production marque une étape importante dans la redécouverte d'un opéra fondateur, dont la disparition du manuscrit n'a jamais altéré la puissance dramatique ni la force visionnaire.

Le Rienzi de 1869 à Paris : les chroniques laudatrices de Théophile Gautier et de Léon Leroy.

Dessin dans la Chronique illustrée
du 11 avril 1869

 Monter un opéra de Wagner à Paris restait en 1869 un défi important tant les anti-wagnériens étaient virulents et dépassaient en nombre les wagnériens enthousiastes. Le souvenir du Tannhäuser de 1861 était dans la mémoire de tous les mélomanes. Ce conflit se répercute dans la presse. Ainsi peut-on lire les articles virulents et moqueurs d'Albert Wolff dans le Figaro des 4 et 8 avril 1869 auquel vient s'opposer le brillantissime article de Théophile Gautier dans le Journal officiel, un article que l'on doit à l'intervention de Judith Gautier qui avait sollicité l'aide de son père pour soutenir la production de l'oeuvre. Le même jour, Léon Leroy, le secrétaire général du Théâtre-Lyrique, donnait un article plus musicologique dans La France musicale. On le lira, les onomatopées grotesques de Wolff, qui fait certes quelques concessions au génie de Wagner, ne font pas le poids au regard de la plume intelligente et bien documentée du grand écrivain romantique, ni de celle plus compétente de Léon Leroy.

La réaction de Judith Gautier

Judith Gautier écrivit à son père Théophile pour l'inciter à rédiger un article pour contrer "cette vermine du Figaro qui crache sa boue sur tout ce qui est beau et grand et déshonore à tel point la littérature que l’on est vraiment tenté d’y renoncer à tout jamais."

"Je ne doute pas que toi, qui le premier a parlé de Wagner en France et qui ne peut manquer d’admirer la beauté absolue, quel que soit l'art dans lequel elle se révèle, tu n’étais décidé d’avance à faire un article favorable. Je t‘écris seulement pour t'offrir quelques détails sur la partition et quelques renseignements si tu en as besoin ; et pour te supplier de mettre le pied sur cet ignoble gueux de Wolff, lis ses aboiements dans le Figaro ; je pense qu’ils te fourniront une indication suffisante."


L'article de Théophile Gautier  dans le Journal Officiel du 12 avril 1869

THÉÂTRE-LYRIQUE : Rienzi, opéra en cinq actes, de Richard Wagner, traduction de MM. Charles Nuitter et Guillaume.

Rarement la curiosité parisienne avait été plus vivement surexcitée que par les simples mots inscrits sur l′affiche du Théâtre-Lyrique : « Mardi, première représentation de Rienzi, opéra en cinq actes, de Richard Wagner. » Dans un temps où certes la préoccupation n′est pas aux œuvres d′art, Wagner a le don de passionner la foule, de provoquer des enthousiasmes frénétiques et des répulsions violentes. Son nom prononcé assemble les nuages dans le ciel le plus serein. L′orage se forme aussitôt ; les éclairs se dégagent en lueurs palpitantes, le tonnerre gronde, la foudre éclate à travers la pluie, le vent et la grêle. À ce fracas, personne ne reste paisible ; il semble que l′univers va crouler, et chacun court vers l′autel de son dieu menacé. Les chœurs rivaux des admirateurs et des détracteurs s′injurient comme dans la Fiancée de Messine et sont prêts à en venir aux mains. C′est une agitation, un tumulte, une furie qui rappellent les grandes luttes romantiques de 1830, où les jeunes bandes d′Hernani se ruaient au théâtre avec leur mot de passe, scalpant les faux toupets classiques et proclamant la liberté et l′autonomie de l′art.

Nous n′aurions jamais entendu une note de Richard Wagner que nous serions sûr, à tout ce bruit, de sa supériorité. Il trouble trop profondément tout le monde musical pour n′être pas un génie, un héros, à la manière dont l′entendent Emerson et Carlyle. Sous quelque point de vue qu′on l′envisage, il est celui qui apporte la sensation nouvelle, peut-être un peu trop tôt, mais on voit dès à présent qu′il sera le maître souverain, et que rien ne peut empêcher son avènement. Bientôt sa bannière victorieuse flottera sur le plus haut donjon de la citadelle, dorée par le soleil et caressée par le vent qui jusqu′alors l′avait effrangée et tordue. C′est à Wagner que pensent, comme à un Dieu ou comme à un démon tentateur, les jeunes musiciens cherchant leur voie. C′est de Wagner que se préoccupent les vieux maîtres, sûrs pourtant de leur gloire, et dans chaque œuvre contemporaine, il n′est pas difficile de trouver le reflet ou tout au moins l′étude secrète de cette puissante originalité.

Un hasard de voyage nous fit assister, au théâtre de Wiesbaden, à une représentation du Tannhäuser, dans un temps déjà lointain où le nom de Richard Wagner était à peine prononcé en France. Cette musique, d′une brusque nouveauté pour nous qui ne connaissions absolument rien de ce maître, nous produisit une impression étrange et délicieuse ; nous venions d′entendre, pour la première fois, de la vraie musique romantique, tels que les poètes la conçoivent. Cette musique reproduisait avec la plus naïve fidélité la légende du bon chevalier Tannhäuser et de Mme Vénus vivant maritalement dans la montagne de Vénusberg jusqu′à ce que le soupçon de diablerie vienne à ce brave Allemand, bon catholique au fond, et qu′il dise à sa compagne mythologique :

                 Vénus, ma belle déesse,
                 Vous êtes une diablesse.

Ce qui nous frappa surtout dans la partition du maître germanique, c′était l′extrême clarté de cette phrase musicale traduisant la phrase parlée par une mélodie continue sans fioritures, sans ornements superflus, l′orchestre se chargeant du commentaire et soutenant de ses richesses la simplicité du dessin vocal. Nous envoyâmes de Wiesbaden au Moniteur ou à l′Artiste, nous ne savons plus lequel, un article admiratif que nous terminions en nous étonnant qu′un pareil opéra si original et si neuf n′eût pas encore franchi le Rhin. Aussi notre surprise fut grande lorsque, l′Opéra ayant monté quelques années plus tard ce même Tannhäuser, exécuté si facilement au théâtre de Wiesbaden, par des chanteurs et un orchestre qui n′étaient probablement pas les premiers de l′Allemagne, on déclara cette musique impossible, folle, absurde, en dehors de toutes les conditions du théâtre, et n′étant au fond qu′un ennuyeux charivari. Tannhäuser s′abîma sous un ouragan de sifflets ; on affubla, comme d′une pourpre dérisoire, la musique de Wagner de cette plaisanterie, « musique de l′avenir ». Le loustic qui l′inventa ne croyait pas dire si juste. En effet son temps est arrivé, et la musique de l′avenir est bien près d′être la musique du présent.

La chute du Tannhäuser n′ébranla nullement notre conviction. Les critiques sont entêtés et quand ils sont en outre d′anciens poètes romantiques, ils savent fort bien que les sifflets ne tuent pas une œuvre de génie. On avait dit des vers dramatiques de Victor Hugo, exactement ce qu′on disait des phrases musicales de Wagner. On leur reprochait tout simplement de n′être pas des vers et c′est aujourd′hui un lieu commun d′avancer que l′auteur de Ruy Blas et de la Légende des siècles est le plus grand métrique de notre temps.

Mais revenons à Rienzi, qui en venant se faire jouer sur le Théâtre-Lyrique, accomplit un ancien projet du maître. Une lettre de Wagner nous l′apprend : « écrit il y a de cela trente ans, en vue du grand opéra, Rienzi ne présente aux chanteurs aucune des difficultés et n′offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l′ont suivi ; tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris et je crois encore que s′il est monté avec éclat et joué avec verve, il a chance de succès. » Les œuvres sérieuses mettent du temps à faire leur chemin, mais elles le font, et le jugement porté par le maître sur son œuvre vient d′être confirmé l′autre soir de la façon la plus triomphante. Rienzi n′est pas arrivé précisément au Grand-Opéra, mais il a trouvé, au Théâtre-Lyrique, un zèle, une chaleur, une conviction et un dévouement passionné qui ne doivent lui laisser aucun regret. Pasdeloup a magnifiquement reçu l′hôte de génie qu′il s′efforce d′introduire et de naturaliser en France.

Quelques mots sur le livret traduit sur le poème de Wagner par MM. Nuitter et Guillaume. Il n′y faut pas chercher les complications savantes de nos drames lyriques. C′est tout simplement l′histoire de Rienzi telle qu′elle s′est passée dans la réalité. Cola Gabrino, dit Rienzi ou Rienzo, était le fils d′un cabaretier. Il fit d′excellentes études, se lia d′amitié avec Pétrarque et, en étudiant l′antiquité, il s′éprit des idées de liberté et de république. Le séjour des papes à Avignon livrait Rome aux plus fâcheux désordres. Rienzi harangua le peuple, se fit nommer tribun, chassa les barons et rétablit l′ancien et bon état. Son gouvernement fut sage d′abord, mais l′enivrement du pouvoir le frappa de vertige, et il devint l′oppresseur de Rome après en avoir été le libérateur ; chassé une fois, il revint et fut tué dans une émeute par un serviteur de la famille des Colonna ; il commença comme Brutus et finit comme Masaniello ou Jean de Leyde.

Rienzi, premier drame lyrique écrit par Wagner, révèle déjà un immense talent. Ce n′est pas le Wagner qui montre toute son originalité dès le Vaisseau-Fantôme, mais c′est déjà un homme tout nouveau. Excepté les cavatines cousues ça et là pour plaire au public qui sont dans le goût italien, l′opéra ne rappelle rien ni personne. L′impression est déjà une. C′est une émeute, un tumulte populaire ; il n′y a en somme que deux personnages, Rienzi et la foule. C′est plutôt une magnifique symphonie avec chœurs qu′un opéra comme on l′entend ordinairement. L′orchestre est déjà d′une puissance rare. L′auteur possédait toute sa science.

Au premier acte, l′appel aux armes :

          Quand la trompette aura sonné trois fois,

est empreint d′un fier enthousiasme qui se communique au chœur dont les voix reprennent le thème, le gonflent et l′augmentent dans un crescendo superbe. Le trio qui vient ensuite est souligné par un adorable accompagnement. Au second acte, l′on a longuement et bruyamment applaudi l′air que chante le coryphée des messagers de paix félicitant Rienzi. Rien de plus suave, de plus tendre et de plus délicat que cette cantilène admirablement dite par Mlle Priolat, à qui toute la salle l′a redemandée. Le chœur des patriciens qui conspirent est aussi fort beau. On sent à travers les sourds murmures les révoltes de l′orgueil froissé et les grondements de la haine encore impuissante. L′entrée et la douleur d′Adriano s′expriment dans l′orchestre par deux notes de hautbois qui ressemblent au soupir d′un cœur blessé. Ce pur et charmant détail fait prévoir le Wagner futur dont l′orchestre sait tout dire et tout faire éprouver. Le septuor et le chœur final sont des morceaux d′une puissance et d′une grandeur étonnantes et qui vous soulèvent comme sur des ailes.

Nous avons remarqué au troisième acte la marche militaire d′un rythme si ferme et si guerrier ; la prière des femmes pendant le combat, dont le tumulte intermittent augmente la ferveur et l′effroi ; au quatrième acte, la marche de la paix et la magnifique situation dramatique de Rienzi, maudit, excommunié, restant seul sur les marches de l′église ; au cinquième acte, la prière de Rienzi, admirable de ferveur et de tristesse.

               Surgis Soleil, et sur le monde
               Fais resplendir la liberté.

Dans ce morceau on entrevoit le puissant Wagner d′aujourd′hui, et l′entrée de la sœur du tribun, qui le console par son amour dévoué, est une éclaircie par où apparaissent une seconde les anges aux ailes frémissantes du prélude de Lohengrin.

On ne peut que féliciter M. Pasdeloup, le nouveau directeur du Théâtre-Lyrique, qui a déjà si bien mérité de l′art avec ses concerts populaires, d′avoir monté Rienzi. L′éclatant succès obtenu à la première représentation et qui se continuera, sans nul doute, permet d′espérer que nous verrons bientôt le Vaisseau-Fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et Iseult, les Maîtres-chanteurs et tout ce répertoire inconnu, riche écrin de beautés nouvelles. Qu′il mêle sans crainte aux chefs-d′œuvre classiques les chefs-d′œuvre romantiques ; qu′à l′Iphigénie en Tauride de Glück succède le Rienzi de Wagner, qu′Idoménée de Mozart alterne avec Lohengrin ou la Traviata, rien de mieux. L′Opéra ne joue-t-il pas Rossini, Meyerbeer, Verdi ? Guillaume Tell, les Huguenots, Don Carlos, ne tiennent-ils pas souvent l′affiche ? Cela n′empêche pas que Gounod ne soit le bienvenu, Gounod et tous ceux qui apporteront une œuvre ayant des éléments de succès. Le même mélange d′anciens maîtres et de nouveaux poëtes se voit à la Comédie-Française. On y donne Hernani, le lendemain d′Andromaque, et les Faux-ménages après le Misanthrope. C′est ainsi que se fondent et se maintiennent les bons répertoires. Il ne faut pas compter sur cette bonne fortune d′un chef-d′œuvre frais éclos. On l′attend avec les chefs-d′œuvre accomplis. M. Pasdeloup qui n′est directeur du Théâtre-Lyrique que depuis cinq mois, aime assez l′art moderne pour lui faire une large place. Que les jeunes compositeurs se livrent avec confiance à leur génie, ce n′est pas le propagateur de Wagner et de Schumann qui reculera devant leurs audaces.

Rienzi est monté avec beaucoup de richesse ; les décors et les costumes ont du caractère ; les masses chorales manœuvrent bien et le tout forme un spectacle superbe. Le tableau final où Rienzi est tué sur son balcon est mis en scène de la façon la plus dramatique.

Montjauze, dans le personnage de Rienzi, a dépassé tout ce qu′on pouvait attendre de son talent ; il s′est transfiguré en chanteur et en acteur de premier ordre. Ce rôle a été pour lui ce que Guillaume Tell a été pour Duprez. Il tient tête avec une aisance admirable à ce perpétuel dialogue avec le chœur. Sa voix domine ces ensembles formidables et d′un geste il retient ce lot de peuple, qui monte toujours vers lui délirant de joie et de fureur ; il porte avec une grâce majestueuse et un faste d′artiste les magnifiques draperies blanches, brodées d′or que revêt le tribun dans sa vanité de parvenu à qui la tête tourne au sommet de la grandeur. On ne saurait rêver une plus parfaite incarnation du type de Rienzi.

Madame Borghèse chante avec chaleur les airs un peu plaqués d′Adriano, l′amoureux de la sœur du tribun, représentée par Mademoiselle Steinberg avec beaucoup de grâce. Mais ce pauvre petit amour épisodique est ballotté en tous sens comme une leur noyée par le bouillonnement tumultueux et plein d′écume de ce grand drame sévère, qui commence par un combat et finit par une émeute.

Les chœurs ont été excellents, et l′orchestre a enlevé avec une verve superbe cette ouverture de Rienzi, déjà populaire avant que l′opéra lui-même fût connu.

Théophile Gautier

L'article de Léon Leroy dans la France musicale du 11 avril 1869

RIENZI

Opéra en cinq actes, de RICHARD WAGNER
Représentations au Théâtre-Lyrique, le 6 avril 1869

L'opéra, dont j'ai l'honneur de parler aujourd'hui aux lecteurs de la France musicale, est de ceux qui permettent à la critique de franchir les bornes du compte rendu spécial. En effet, il ne s'agit pas simplement ici d'une œuvre quelconque, présentée au public parisien pour s'imposer au répertoire ou tomber dans l'oubli, selon le bon plaisir de ce même public. Rienzi est une des pièces de ce grand procès artistique qui se déroule en Allemagne depuis trente-cinq ans bientôt, et en France, c'est-à-dire à Paris, depuis les fameux concerts donnés par Richard Wagner, au Théâtre-Italien, en 1860. Après la débâcle du Tannhauser, à l'Opéra, les admirateurs de Wagner, ils sont nombreux et se multiplient incessamment, quoi qu'on en dise, révèrent une revanche pour le musicien brutalement sifflé. On chercha donc, dans l'œuvre de Wagner, un opéra dont le goût français pût s'accommoder plus aisément.

On pensa d'abord à Lohengrin, dont divers fragments avaient obtenu un éclatant succès aux Concerts populaires; puis on songea au Vaisseau fantôme, dont la légende était quelque peu connue en France, et dont la musique paraissait se rattacher davantage, dans ses formes et dans son style, aux traditions de l'opéra français.

Personne alors ne songeait à Rienzi. Wagner, disait-on, répudiait cette œuvre de jeunesse.

Cependant, quiconque se préoccupait de la revanche de Tannhauser devait comprendre que, dans l'état actuel de notre éducation musicale, il fallait, pour atteindre ce but, remonter le courant wagnérien presque jusqu'à sa source, c'est-à-dire non pas seulement jusqu'au Vaisseau fantôme, mais bien jusqu'à Rienzi, celui des opéras de Wagner qui se rapproche le plus des formes acceptées et consacrées chez nous.

M. Pasdeloup, qui aime la musique de Wagner à son théâtre comme à ses concerts, et qui réussira à la faire applaudir au Théâtre-Lyrique comme au Cirque Napoléon, M. Pasdeloup a compris la nécessité de suivre, dans l'intérêt de son œuvre de propagation, cette filière chronologique.

Voici donc Rienzi  au Théâtre-Lyrique. Nous entrons dans le vif de la question actuelle.

On a déjà dit de Rienzi que c'était le Crociato de Wagner. A mon sens, cette comparaison est absolument à côté de la vérité. Si l'on met en parallèle Rienzi et Tristan, écrits à trente ans d'intervalle, je conviens qu'au point de vue de l'esthétique musicale, tout un monde sépare ces deux ouvrages; mais assimiler Rienzi au Crociato, est une facétie qui n'a plus cours depuis la représentation de mardi dernier.

Sans doute, Rienzi est une œuvre de jeunesse, Wagner n'avait pas vingt-cinq ans quand il la composa ; sans doute, maintes pages de cette partition, notamment le finale du second acte, trahissent manifestement les sacrifices que l'auteur se crut alors obligé de faire aux dieux de la salle Ventadour. Mais quelle ampleur, quelle magnificence de style dans ce finale du deuxième acte de Rienzi ! Et combien tout cela est loin des innocentes pantalonnades du Crociato!

Je viens de dire qu'entre Rienzi et Tristan il y avait tout un monde et, en effet, tout ce qui, dans le premier de ces deux opéras, se rattache encore aux vieilles formules, aux coupes consacrées, aux cadences officielles et aux harmonies, estampillées par les conservatoires, a totalement disparu dans le second de ces ouvrages. Tristan c'est la suprême réalisation d'un système qui ne s'est pleinement affirmé qu'à partir de Tannhauser inclusivement, avec sa mélodie presque ininterrompue, ses harmonies terribles, ses obscurités et ses splendeurs, c'est la mélodie de la forêt, parfois hérissée de broussailles inextricables, mais où se rencontrent, çà et là, de vastes éclaircies, débordantes de mouvement et de lumière.

Je proteste également, pour ma part, contre l'idée que des musiciens un peu superficiels ont mise depuis quelque temps en circulation, et qui devait aisément se propager dans un milieu léger comme le nôtre, ou les opinions toutes faites sont toujours accueillies avec le plus grand empressement. " Rienzi n'est pas du vrai Wagner, ont prétendu quelques-uns ; et quelles que soient ses destinées au Théâtre-Lyrique, la question wagnérienne n'aura pas avancé d'un pas en France. "

Je ne suis point de cet avis : d'abord, et en tous cas, il importait à la cause de Wagner que le maître allemand fut connu à Paris autrement que par l'exécution de quelques fragments isolés ; ensuite, malgré les imitations italiennes dont ne s'est point défendu le compositeur, qui travaillait surtout en vue du public parisien, il n'est pas niable que la partition de Rienzi n'offre à chaque pas la puissante empreinte de cette main qui devait, un peu plus tard, écrire le Vaisseau fantôme. Le Wagner de Rienzi  est encore indécis ; il est partagé entre les entraînements de sa nature ardente et la nécessité des concessions Je n'y contredis pas. Mais si l'individualité de l'auteur de Lohenngrin ne se montre pas encore tout entière, elle se laisse au moins pressentir dans toutes les pages capitales de Rienzi  dans l'ouverture, dans la scène d'Orsino et de ses partisans, dans la prière des femmes (troisième acte), dans le chœur de l'excommunication, et dans le cinquième acte en entier.

D'ailleurs, les pages vraiment originales sont, je le répète, assez nombreuses dans cette partition pour que les partisans de Wagner livrent de bonne grâce aux anathèmes ou aux lazzi de ses détracteurs, les quelques faiblesses qu'elle renferme. Quant à moi, je leur abandonne volontiers le duo d'Adriano et d'Irène, au premier acte, la plupart des airs de ballet, et la première partie de la marche sur laquelle défile le cortège de Rienzi, avant la bataille, au troisième acte. Je suis même disposé à reconnaître que l'appel aux armes de Rienzi, auquel répond le chœur, vaut beaucoup moins par son style que par la disposition toute particulière des voix de femmes, lesquelles voix occupent les degrés inférieurs de l'échelle chorale. Sauf quelques exceptions de détail, et bien que mon enthousiasme ait encore des nuances, je ne sais plus qu'admirer tout le reste et m'étonner de cette virilité d'inspiration et de cette prodigieuse expérience de symphoniste chez un musicien de vingt-cinq ans.

Le cadre de cet article ne me permet pas d'étudier dans tous ses détails cette œuvre considérable, ni par conséquent de m'engagcr dans une nomenclature qui offrirait d'ailleurs un médiocre intérât au lecteur. Je signalerai pourtant quelques-uns des morceaux qui commandent plus particulièrement l'attention.

Au premier acte, l'air de Rienzi : Sachez défendre tous vos droits (suivi du chœur final), et dont Meyerbeer pourrait bien s'être souvenu quand il a écrit le chœur des évêques, de L'Africaine.

Au deuxième acte, le délicieux chœur des Messagers de paix, - une perle ,- qui a été bissé d'enthousiasme; puis le chœur Qu'un hymme d'allégresse, etc., et le septuor avec chœur final.

Au troisième acte, l'hymne de guerre de Rienzi : Santo Spirito cavaliere ! et, pendant la bataille, la prière des femmes, à laquelle se mêle, par intervalles et dans le lointain, la fanfare guerrière du héros.

Au quatrième acte, la marche orchestrale qui accompagne le cortège du tribun; puis la romance de Rienzi : Que la tristesse s'efface, et le chœur de la malédiction : Vae ! vae ! tibi maledicto. Au cinquième acte enfin, la prière de Rienzi, et le chœur furieux qui précède l'incendie du Capitole.

J'ai hâte de dire que Monjauze a eu les honneurs de cette belle soirée. Pour ce personnage écrasant de Rienzi, il ne fallait pas seulement un ténor doué d'une poitrine de bronze, il fallait encore un artiste passionné de cette tâche, à la fois magnifique et terrible. Monjauze a été jusqu'au bout d'une vaillance incomparable, et je répéterai ici ce que tout le monde disait de lui à la fin de la soirée : c'est une révélation. 

En dépit des fatigues de sa voix, Mlle Borghèse (Adriano) seconde dignement Monjauze-Rienzi, et Mlle Sternberg est une Irène fort convenable.

Mlle Priolat a été très-remarquée dans le solo du chœur des Messagers de paix.

Je ne terminerai pas cet article très-sommaire sans relever un reproche dont l'instrumentation de  Rienzi est aujourd'hui l'objet. 

Il s'agit de l'excès des sonorités, notamment de l'emploi fréquent des instruments de cuivre.

Je ne disconviens pas que les auditeurs placés dans le voisinage des trompettes, des trombones et du saxo-tromba, n'aient lieu de regretter l'importance du rôle donné à ces instruments ; je reconnais aussi que dans les ensembles chœurs et orchestre qui sont nombreux dans cette partition, la sonorité atteint parfois des proportions capables d'affecter les tympans très-nerveux. Mais il faut cependant tenir compte de la nature du sujet.

Rienzi , ne l'oublions pas, est un opéra politique et révolutionnaire, où l'auteur a dû mettre constamment en scène toutes les masses peuple, soldats, seigneurs, prêtres, etc., qui formaient l'entourage permanent de son héros historique. Or, de pareilles scènes ne s'accompagnent pas avec des mirlitons. Et d'ailleurs, il ne me paraît pas que nous ayons le droit de tant faire les délicats : on a adressé autrefois le même reproche à Verdi. L'auteur des Vêpres siciliennes  a passé outre, et le public s'est habitué à son orchestration métallique ! Je ne sache pas que la renommée du maître italien s'en trouve plus mal aujourd'hui.

En somme, la soirée de mardi dernier est une victoire édifiante, et pour Richard Wagner et pour le directeur du Théâtre-Lyrique.

Rienzi  est décidément acclamé par le public français. Maintenant la brèche est ouverte, et par où  Rienzi a passé passeront le Vaisseau fantôme et Lohengrin, n'en déplaise aux réactionnaires et aux impuissants.

LÉON LEROY

Sources : les articles sont disponibles sur  le site Gallica de la BnF ; la  gravure représentant Théophile Gautier a été réalisée en 1869 pour L'Illustration d'après une photographie exécutée la même année spécialement pour cette publication par M. Bertall.

vendredi 24 juillet 2026

Aux origines de la réception de Wagner : les critiques de Rienzi dans la Neue Zeitschrift für Musik (1842)

 Les premiers témoins de Rienzi : deux articles oubliés de la Neue Zeitschrift für Musik (1842)

Le 20 octobre 1842, au Théâtre royal de Dresde, Richard Wagner présente au public son troisième opéra, Rienzi, der letzte der Tribunen. Le succès est immédiat. En quelques heures, un jeune compositeur encore presque inconnu devient l'une des figures les plus prometteuses de la musique allemande. Bien avant Le Vaisseau fantôme, Tannhäuser ou Lohengrin, c'est Rienzi qui révèle Wagner à ses contemporains.

Parmi les nombreux témoignages suscités par cette création, ceux publiés quelques jours plus tard dans la Neue Zeitschrift für Musik occupent une place particulière. Fondée en 1834 par Robert Schumann, cette revue est alors l'un des périodiques musicaux les plus influents du monde germanique. Elle constitue un observatoire privilégié des débats esthétiques qui traversent la première moitié du XIXᵉ siècle et accompagne l'émergence d'une nouvelle génération de compositeurs.

Le premier article paraît dans le numéro 36 de la Neue Zeitschrift für Musik, quelques jours seulement après la création du 20 octobre 1842. Le second, publié dans le numéro 41, revient sur l'œuvre avec le recul que permettent les représentations suivantes. Signé Adolf Schubring (« A. S. »), il constitue l'une des toutes premières analyses critiques approfondies de Rienzi. Cette distance éditoriale est révélatrice : la revue de Robert Schumann choisit d'abord de témoigner de l'événement, puis d'en proposer une lecture esthétique, offrant ainsi à ses lecteurs deux regards complémentaires sur la naissance du premier grand succès de Richard Wagner L'intérêt de ces deux textes réside autant dans leur complémentarité que dans leur valeur documentaire.

Le premier est une correspondance rédigée au lendemain de la première représentation. Son auteur, demeuré anonyme, écrit depuis Dresde le 21 octobre 1842, encore sous le choc de la soirée inaugurale. Plus qu'une critique, il livre un reportage vivant sur l'événement : l'attente fébrile qui précède la représentation, l'enthousiasme du public, la qualité exceptionnelle de la distribution réunie autour de Wilhelmine Schröder-Devrient et de Joseph Tichatschek, la magnificence de la mise en scène, mais aussi la conscience d'assister à la naissance d'un compositeur appelé à un destin hors du commun. Ce texte est précieux parce qu'il restitue l'atmosphère de la création avant que l'histoire ne transforme Wagner en monument.

Le second article adopte une tout autre perspective. Signé des initiales « A. S. », aujourd'hui attribuées au critique Adolf Schubring, il constitue la première véritable analyse esthétique de Rienzi. Schubring ne se contente pas d'enregistrer un succès ; il examine l'œuvre avec une remarquable lucidité. Il admire l'originalité dramatique de Wagner, la richesse de son invention orchestrale, la puissance de ses ensembles et l'ambition de son architecture musicale. Mais il relève également les défauts qu'il attribue à la fougue de la jeunesse : une durée excessive, un usage parfois envahissant des cuivres, une écriture vocale d'une redoutable difficulté et un lyrisme encore insuffisamment développé. Fait remarquable, plusieurs de ces observations rejoindront plus tard les réserves que Wagner exprimera lui-même à propos de son opéra de jeunesse.

L'intérêt de ces deux documents dépasse largement le simple témoignage historique. Ils montrent comment Rienzi fut perçu avant que le compositeur ne rompe avec l'esthétique du grand opéra français et avant que sa pensée théorique ne vienne redéfinir sa propre trajectoire artistique. En 1842, Wagner apparaît encore comme un héritier de Spontini, de Weber, de Meyerbeer et d'Auber ; le créateur du Ring n'est encore qu'en germe. La comparaison récurrente avec La Muette de Portici d'Auber illustre parfaitement cette lecture contemporaine de l'œuvre.

Ces deux articles permettent également de mesurer le rôle joué par la Neue Zeitschrift für Musik dans la reconnaissance du jeune Wagner. Loin de se limiter à un compte rendu de circonstance, la revue offre à ses lecteurs un double regard : celui du témoin de la création et celui du critique musicien. Réunis, ces textes constituent l'un des tout premiers dossiers consacrés à Rienzi et comptent parmi les sources essentielles pour comprendre la réception immédiate de l'opéra.

La traduction française que nous proposons ci-dessous souhaite restituer au plus près la langue, le style et l'esprit de ces articles publiés en octobre 1842. Près de deux siècles plus tard, ils conservent une fraîcheur étonnante. On y découvre un Wagner encore inconnu du grand public, un théâtre de Dresde au sommet de ses moyens artistiques, et surtout l'instant rare où une œuvre nouvelle cesse d'être une promesse pour entrer dans l'histoire.

Premier article du Neue Zeitschrift für Musik (n° 36 de 1842)

Encore sous l'impression toute fraîche de la représentation d'hier, je m'empresse de vous livrer un premier compte rendu de la première représentation et de l'accueil réservé au grand opéra de Richard Wagner, Cola Rienzi — un simple compte rendu, précisons-le, car une évaluation et une appréciation approfondies de cette œuvre sont difficilement envisageables après une ou deux écoutes seulement. Par ailleurs, une analyse experte de la partition — rédigée par une plume plus qualifiée que la mienne — sera sans doute prochainement soumise à votre estimée publication. 

Au vu de tout ce qui s'était dit ici et là, parmi les membres de la distribution et de l'orchestre, durant les répétitions de cette œuvre colossale, l'attente du public — du moins chez les mélomanes — avait atteint un tel paroxysme qu'elle aurait presque pu compromettre le succès de l'ouvrage ; et pourtant l’accueil réservé à la première représentation témoigna que le jeune compositeur avait surpassé toutes les attentes, même les plus audacieuses. Dès les premières notes de trompette de l’ouverture, l’attention du public, captivé, s’empara de la salle comble et persista jusqu’à la fin de l’opéra – qui ne survint qu’après onze heures, un événement inédit ici. Dès l’introduction, il devint évident pour tous qu’il s’agissait d’une œuvre extraordinaire, et les applaudissements nourris en furent la preuve. Bien que, au fil de l’opéra, des remarques se soient parfois fait entendre dans le foyer quant à sa longueur, j’entendais invariablement ces remarques accompagnées de l’observation que, s’il est presque impossible de suivre une telle composition avec une attention soutenue pendant cinq heures, on reste néanmoins tenu en haleine par les nombreuses beautés de l’œuvre. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : avec cette première œuvre, Richard Wagner s’est imposé parmi les parmi les phénomènes musicaux les plus remarquables de notre temps et – pourvu que ses créations futures soient à la hauteur de ce début – son nom figurera un jour parmi les plus illustres. 

Tenter de vous rendre compte clairement de cette composition en ces lignes serait aussi vain que d'essayer de décrire les beautés d'un tableau ou d'un paysage, d'essayer de l'illustrer ; et je dois me limiter à décrire l'impression qu'elle m'a faite — ainsi qu'à celle qu'a faite l'ensemble du public, à en juger par ses expressions d'approbation. Il y a d'abord le livret écrit par Wagner lui-même — incontestablement l'une des œuvres les plus magnifiques et les plus intelligentes du genre depuis La Vestale, Cortez et Olympia de Jouy, et — à l'exception peut-être de La Muette de Portici — bien supérieure bien supérieure aux livrets de pure fabrication théâtrale de M. Scribe. Riches en magnifiques effets musicaux et scéniques, ces éléments émergent néanmoins naturellement et logiquement du sujet grandiose, sans jamais paraître forcés ni artificiels. Quel immense avantage cela confère à Wagner sur tant de ses confrères, dont le talent reconnu et la ferveur musicale sont si souvent étouffés par les textes d'opéra insignifiants et superficiels auxquels ils sont contraints de se rabattre faute de mieux ! Ici, en revanche, l'inspiration poétique et musicale jaillit d'une seule et même source. On ne trouve ici aucune trace d'une adaptation du roman de Bulwer – ce que l'on pensait initialement du livret. Certes, il s'accorde avec le roman quant aux moments historiques clés, mais, en tant que sujet opératique, il s'agit d'une œuvre entièrement originale ; seul l'hymne de bataille de Rienzi – expressément mentionné comme tel dans le livret – est emprunté à la traduction de Bulwer par Bärmann. 

La musique est tout aussi magnifique, On perçoit parfois quelques réminiscences de Gluck, de Spontini ou de Weber, —les modèles que le jeune compositeur admire le plus, — mais jamais un véritable emprunt. De plus, la musique est d'une clarté et d'une intelligibilité constantes, si bien qu'une multitude de motifs résonnent encore à mes oreilles ; bien sûr, il ne faut pas s'attendre à les fredonner immédiatement en rentrant chez soi. Pour cela, il faut se donner la peine de revenir l'écouter.

Les récitatifs sont d'une déclamation toujours juste et expressive, composés dans un style proche de celui de Spontini. L'orchestration accompagnant les voix solistes est riche et raffinée, sans jamais les dominer ; les pièces d'ensemble, les chœurs et les marches sont imposants et puissants ; et l'œuvre musicale tout entière est imprégnée d'une telle ferveur et d'une telle passion conçue et interprétée de la manière même dont seul un jeune talent aussi prometteur peut insuffler la vie à ses œuvres.

En termes de difficulté d'exécution, cet opéra – de l'avis de plusieurs artistes que je connais – compte parmi les plus difficiles ; ce facteur, ainsi que sa longueur, sont probablement les seuls défauts que des critiques musicaux avertis et impartiaux pourraient lui reprocher. Cependant, si l'œuvre doit être jouée sur d'autres scènes allemandes, le jeune compositeur devra – aussi difficile que cela puisse lui paraître – se résoudre à la raccourcir considérablement. Je le dis avec une profonde conviction : quel dommage de perdre ne serait-ce qu'une seule mesure ! – Mais que faire ? Même avec les meilleures intentions, l'enthousiasme musical du public dure rarement au-delà de dix heures (1). Or, le fait que cela ait été le cas ici – que le suspense et l'attention soient restés intacts jusqu'au dernier coup d'archet, et que la salve d'applaudissements à la fin du cinquième acte ait même surpassé celle des actes précédents – me garantit sans aucun doute que je ne suis pas le seul à avoir été si fortement impressionné par cette œuvre colossale. Il ne fait guère de doute que Rienzi occupera une place centrale dans notre répertoire opératique cet hiver — témoignant ainsi, par la même occasion, de la volonté bienveillante de l’estimée direction du théâtre [de monter] le premier opéra d’un auteur jusqu’alors inconnu.

Et quelle représentation ce fut ! Quelle collaboration entre les plus grands talents artistiques ! Je me souviens rarement avoir été témoin d’autant d’amour, d’enthousiasme et de persévérance chez tous les participants — depuis notre indéfectible Kapellmeister Reissiger jusqu’au plus humble choriste — si ce n’est peut-être lors des productions d’Euryanthe et des Huguenots. Sans rien enlever au mérite des autres scènes, nous pouvons affirmer avec une fierté légitime qu’aucune autre ne possède actuellement une troupe d’artistes capable de présenter cette œuvre musicale colossale aussi bien — ou peut-être même avec autant d’excellence — qu’on le fait ici à Dresde. Quel ténor pourrait mieux convenir au rôle extrêmement difficile et exigeant de Rienzi que notre Tichatschek ? Avec quelle puissance, quelle émotion et — surtout — quelle clarté il a interprété les récitatifs ; quelle qualité captivante et émouvante sa voix a révélée dans les cantilènes plus douces ! Et où, aujourd’hui, trouverait-on une seconde Schröder-Devrient ? L’Allemagne entière la connaît et a rendu hommage à son talent dans ses rôles les plus éclatants. Pourtant, j’oserais dire que je n’ai jamais admiré autant de ferveur et de passion, ni une telle intensité tragique, que ce soir — en particulier dans le grand air du troisième acte. Avec quelle magnificence elle a su mettre en valeur chaque passage du rôle d’Adriano — un rôle bien moins gratifiant que celui de Rienzi, mais d’autant plus ardu ! Avec quelle assurance, quelle clarté et quelle maîtrise vocale Wüst s’est tenue entre les deux protagonistes, forte de sa voix de soprano pure ; avec quel agrément sa voix s’est distinguée dans les ensembles. Et, autour de ces trois rôles principaux, gravitaient d’excellents artistes tels que Wächter, Dettmar, Risse, Reinhold et Vestri — sans oublier la charmante débutante Thiele, dont la petite voix argentée a créé un effet presque éthéré lors du chant céleste des Messagers de la Paix. C’était comme si Wagner avait taillé son opéra sur mesure pour ces interprètes. Mais par-dessus tout, les plus grands éloges reviennent à l’incomparable Maître Fischer — ce chef de chœur par excellence ; j’ai rarement rencontré une telle rondeur de timbre et de nuance, ou une telle justesse inégalée dans des passages choraux aussi complexes. Et si l'on considère ce qu'implique le renforcement de ces chœurs d'hommes par l'apport du chœur de la garnison — un ensemble constitué grâce à son zèle inlassable —, quiconque a entendu cet opéra conviendra sans doute avec moi qu'il s'agit là d'une entreprise véritablement colossale. 

La réputation de notre orchestre royal n'est plus à faire ; qu'il suffise de dire que ses membres — dirigés par le brillant Lipinsky — ont rivalisé admirablement avec les interprètes, offrant ainsi un véritable aperçu des délices de cette soirée. Il en va de même pour les décors, la mise en scène impressionnante du maître de ballet Lepitre et les costumes — à la fois pleins de goût et d'un caractère bien marqué — conçus par notre costumier et acteur de la cour, Heine.

L'effet produit fut exactement celui que l'on pouvait attendre en pareilles circonstances. Le jeune compositeur fut appelé sur scène après les premier, deuxième et troisième actes ; les interprètes furent
couverts d'applaudissements et de bravos ; et le dénouement bouleversant du quatrième acte laissa place à un silence profond, qui finit par se muer — alors que le rideau tombait pour la dernière fois — en une ovation tonitruante rappelant le compositeur et toute la troupe. Si Richard Wagner a une immense dette de reconnaissance envers les artistes et l'institution tout entière grâce auxquels sa première œuvre a été présentée au public avec une telle perfection, il s'est, en retour, acquitté de cette dette de la plus belle des manières en ajoutant une nouvelle feuille à la couronne de lauriers de notre association d'artistes. Wagner est originaire de cette région — un natif de Leipzig, dit-on — ; c'est donc un plaisir d'autant plus grand pour tout véritable Allemand de voir que son œuvre de début, sans même avoir subi la consécration parisienne, a suscité un tel enthousiasme sur les rives de l'Elbe — un enthousiasme qui trouvera assurément un écho partout où règnent un authentique esprit allemand et le goût du véritable talent.

Dresde, le 21 octobre 1842

(1) Au grand soulagement de nombreux mélomanes — et pour le plus grand bien du jeune compositeur —, j'apprends qu'il a déjà opéré de nombreuses coupes en vue de la prochaine représentation ; il est toutefois singulier, et révélateur quant à W., que ce raccourcissement de l'œuvre suscite, dit-on, des réticences de la part des chanteurs eux-mêmes.

Second article du Neue Zeitschrift für Musik (n° 41 de 1842)

Merci, Luc. C'est une très belle découverte. Ce texte est capital pour l'histoire de la réception de *Rienzi*. Son auteur est **Adolf Schubring** (signature « A. S. »), l'un des critiques importants de la *Neue Zeitschrift für Musik*. Il ne s'agit pas d'une simple recension, mais de la première véritable analyse esthétique de l'œuvre. Je te propose de la traduire comme le ferait une édition critique. Voici la cette critique est remarquable. On y trouve déjà, en octobre 1842, presque toutes les observations que Wagner formulera plus tard lui-même sur Rienzi : longueur excessive, surcharge orchestrale, excès des cuivres, difficulté des rôles et insuffisance du lyrisme autonome. Schubring n'est nullement hostile ; il se montre au contraire extraordinairement perspicace et voit déjà en Wagner un compositeur de premier plan dont les défauts sont ceux d'un génie encore jeune.

De Dresde ### (Encore un article sur le *Rienzi* de Wagner) J'en viens maintenant à l'opéra de Richard Wagner : *Rienzi, le dernier des tribuns romains*, qui continue, malgré l'augmentation du prix des places, à remplir le théâtre de Dresde dans des proportions tout à fait exceptionnelles. Son unique créateur — car le compositeur est également l'auteur du livret, conçu avec intelligence et rédigé dans un style d'une grande noblesse — n'est nullement un inconnu à Dresde. Avant d'entrer à l'école Saint-Thomas de Leipzig, Wagner y avait reçu son instruction à l'Institut des Francs-Maçons. De telles circonstances personnelles sont naturellement de nature à accroître l'intérêt porté à l'œuvre. À cela s'ajoute encore l'apparition soudaine d'un compositeur jusque-là peu connu avec un grand opéra d'une telle ampleur, ainsi que le jugement de Meyerbeer, selon lequel une exécution digne de cette partition ne serait possible ni à Paris, ni ailleurs qu'à Dresde. Ce jugement trouve au moins sa confirmation dans un fait : même les rôles réputés secondaires y sont confiés à des artistes tels que Wächter — reconnu à Vienne comme le plus grand Don Giovanni de son temps — ou Dettmer, qui rend à Dresde un véritable basse accompli, comme on n'en avait plus entendu depuis les plus belles années de Zezi. Mais, indépendamment de ces circonstances, l'œuvre elle-même offre suffisamment de raisons pour susciter un intérêt général. Si l'on ne saurait la ranger parmi les créations pleinement satisfaisantes, elle compte assurément parmi les plus stimulantes et les plus riches de promesses. Malheureusement, l'affluence extraordinaire du public ne m'a permis jusqu'à présent de l'entendre qu'une seule fois. Plus regrettable encore, on annonce déjà qu'elle sera retirée de l'affiche pour le reste de l'année afin d'accorder quelque repos aux chanteurs. Pourtant, je crois qu'un auditeur attentif peut déjà, après une seule représentation, porter un jugement valable. Il sera même souvent plus spontané, moins influencé par le détail, et parfois plus juste que celui auquel on parvient après avoir pesé chaque note. J'ajouterai donc sans hésiter mon appréciation à celles que d'autres ont déjà pu vous adresser. Il est impossible de disculper entièrement *Rienzi* de certains défauts fondamentaux qui s'imposent d'eux-mêmes à tout auditeur. Le premier tient à l'excès d'action dramatique, qui laisse trop peu de place aux éléments proprement lyriques de l'opéra. Ceux qui existent s'effacent presque entièrement au milieu de vastes développements épiques et dramatiques. De là vient ce manque si souvent déploré de grandes mélodies développées, autonomes, que l'on pourrait chanter en dehors du théâtre et qui accompagneraient encore le spectateur jusque chez lui. À vrai dire, ces mélodies sont peu nombreuses. Il en va cependant tout autrement du caractère mélodique pris dans un sens plus large, dont l'œuvre est loin d'être dépourvue. Le public en serait d'ailleurs encore davantage convaincu si Wagner consentait à pratiquer d'importantes coupures. On retranche déjà aujourd'hui plusieurs passages : la longue prière et une partie de l'air de Rienzi au cinquième acte ; au quatrième, un duo d'Adriano et d'Irene ; quelques épisodes choraux ; ainsi que, m'a-t-on dit, un bref passage de cuivres dans l'ouverture et plusieurs développements qui ne font que répéter à la dominante ce qui a déjà été dit à la tonique. Mais toutes ces suppressions n'ont été décidées que pour réduire la durée de la représentation, non pour améliorer l'œuvre elle-même. Si l'on voulait réellement mettre davantage en valeur son inspiration lyrique, il faudrait aller beaucoup plus loin. L'ouvrage est, en lui-même, excessivement long. Lorsque l'attrait de la nouveauté se sera dissipé, cette longueur lui sera certainement préjudiciable. L'Allemand n'aime guère emporter la clef de sa maison au théâtre et consacrer plus de quatre heures — car on est déjà parvenu à réduire une durée initiale de plus de cinq heures — à une seule partition. On pourrait difficilement la répartir sur deux soirées, comme le *Guillaume Tell* de Rossini : si la première partie pouvait satisfaire pleinement, la seconde deviendrait presque incompréhensible lorsqu'on la reprendrait le lendemain. Quant à remplacer les récitatifs continus par du simple dialogue parlé, ce serait enlever à l'œuvre ce qu'elle possède de plus précieux. Le troisième défaut, généralement ressenti et douloureusement remarqué, est l'abus presque continuel et véritablement écrasant des cuivres qui traverse presque tout l'ouvrage.

Je sais bien que le goût de notre époque est volontiers un goût de cuivre. Mais, d'une part, un tel excès trouvera difficilement des défenseurs ; d'autre part, il appartient précisément au véritable maître de s'élever au-dessus des travers de son temps.

Le compositeur devrait non seulement considérer cette erreur comme un avertissement pour ses œuvres futures, mais, me semble-t-il, délivrer encore Rienzi lui-même d'une grande partie de ces excès avant la publication pourtant si méritée de la partition.

Que de fois la trompette ou le trombone se voient-ils confier, pour épaissir la texture ou soutenir l'accompagnement, des traits qu'on hésiterait déjà à demander aux simples exécutants d'orchestre, et qui, par leur nature même, appartiennent bien davantage à la clarinette, au hautbois ou aux violons !

« Mais cela produit moins d'effet ! », dira-t-on.

J'imagine volontiers Mozart ou Spohr répondre : « Oui, moins d'effet peut-être, mais un meilleur effet. Le poivre se mesure au lot, tandis que la cannelle suffit par quarts d'once. »

Et le compositeur ne travaille-t-il pas finalement contre lui-même lorsqu'un usage aussi inconsidéré des cuivres finit par masquer ce que son œuvre renferme de réfléchi, de beau et de séduisant ? Dans une partition d'une telle longueur, ces éclats permanents ne perdent-ils pas, à la longue — heureusement ! — toute leur force expressive ?

Pour ma part, arrivé au quatrième acte, je ne prêtais déjà plus la moindre attention aux cuivres ; ils avaient cessé de troubler mon plaisir devant ce qui était réellement beau.

Nous autres Leipzigois éprouvâmes une sensation comparable le 18 octobre : nous n'entendions bientôt plus le grondement des canons ; nous remarquions seulement les rares instants où ils se taisaient.

On a également reproché au compositeur — on serait presque tenté de dire sa cruauté — d'avoir imposé à Rienzi lui-même, comme à Adriano, des exigences presque surhumaines d'endurance.

Rienzi peut encore ménager quelque peu ses forces au début de l'ouvrage ; mais Adriano — jeune amoureux appelé à chanter jusqu'au si aigu — paraît rarement sur scène autrement qu'en proie à la plus violente exaltation.

Lorsque ce rôle est interprété avec toute l'intensité dramatique qu'y apporte Madame Schröder-Devrient, il est difficile de le considérer comme moins considérable ni moins épuisant que le rôle-titre lui-même.

Quant à celui-ci, tous les auditeurs s'accordent à reconnaître que même notre infatigable Tichatschek ne saurait raisonnablement le chanter deux fois dans une même semaine sans mettre en péril sa voix et sa santé.

Les défauts que je viens d'indiquer — y compris, si l'on veut, cette démesure des exigences vocales — s'expliquent naturellement par la jeunesse encore fougueuse du compositeur et par une expérience qui n'est pas encore pleinement mûrie.

Mais, à côté de ces ombres, l'œuvre se présente à nous sous un jour éclatant.

Elle impressionne par la noblesse de sa conception et par sa grandeur ; par l'originalité profondément personnelle de ses idées ; par une conduite dramatique presque constamment réfléchie ; par l'art avec lequel sont ménagées des situations d'une force saisissante ; par une progression des passions qui ne se relâche jamais jusqu'au dernier acte ; enfin, et surtout, par une richesse d'invention véritablement exceptionnelle.

Il faut admirer en particulier les ressources dont fait preuve Wagner pour renouveler sans cesse l'accompagnement orchestral des récitatifs — lesquels occupent à eux seuls près de deux heures — et éviter ainsi la monotonie du récitatif italien.

Si seulement cet excès de fracas ne venait pas dissimuler tant de beautés, Rienzi pourrait sans hésitation être regardé comme le plus intéressant des nouveaux opéras allemands.

Certes, on rencontre encore çà et là quelques passages faibles ou mal inspirés. Les fioritures de Rienzi sur les mots : « Doch hört ihr der Trompete Ruf », les triolets du chœur « Erschallet, Friedensklänge », les roulades de trombones déjà mentionnées dans « So lang' als Roma steht », paraissent superflus. La marche qui ouvre le troisième finale est assurément originale, singulière même, mais elle est moins belle qu'ingénieuse. Le chœur « Entflieht, ihr herben Schmerzen » présente, quant à lui, une certaine vulgarité de caractère.

À ces rares exceptions près, Wagner demeure pourtant presque toujours sur les hauteurs du style noble.

Parmi les passages qui ont remporté jusqu'à présent l'approbation la plus unanime, après le chœur des Messagers de la Paix — lequel, à lui seul, récompense le déplacement au théâtre et compte sans conteste parmi les plus belles inspirations de toute la partition — figurent avant tout le sextuor du finale du deuxième acte, qui constitue probablement le sommet musical de l'ouvrage, ainsi que le trio du premier acte.

Mais méritent également une mention toute particulière plusieurs intermèdes orchestraux ; la section centrale de la musique de ballet ; la peinture sonore qui accompagne les paroles : « Malheureux, du sang !... » ; le duo « Oui, un monde entier de souffrances » ; les récitatifs « Oui, Dieu, qui accomplit des miracles par moi... » et « Renonce, une fois encore je t'en supplie », admirablement traités dans la manière des anciens maîtres ; l'air d'Adriano « Dans sa fleur déjà ma vie se fane » ; chacune des apparitions du motif Santo Spirito Cavaliere ; le chœur « Jeunes filles, pleurez » ; l'appel de Rienzi « Ayez confiance en moi, votre tribun » ; le dialogue qui conclut le quatrième acte ; enfin presque toute la scène finale réunissant Rienzi et Irene au cinquième acte. Tout cela, je le répète, mérite une estime et une reconnaissance sincères.

En poursuivant dans cette voie, Richard Wagner ne peut manquer d'occuper un jour une place d'honneur parmi les compositeurs.

Mais s'il aspire également à conquérir le cœur des foules, comme Auber y est parvenu avec La Muette de Portici, il lui faudra désormais réfléchir davantage à créer des mélodies d'un charme plus immédiat, plus aisément saisissables et qui n'aient pas besoin du soutien constant de l'art dramatique pour produire leur effet.

Ce n'est pas sans raison que j'ai évoqué ici La Muette de Portici d'Auber. Aucun auditeur attentif n'a pu manquer le remarquable parallélisme qui unit les deux ouvrages, tant par leur sujet historique que par leur conception dramatique, leur mise en scène et leur réalisation musicale.

Cette parenté se manifeste du commencement jusqu'à la fin. Elle apparaît avec d'autant plus de netteté que le librettiste d'Auber, contrairement à la vérité historique, a donné à son héros une sœur dont l'outrage — comme dans Don Giovanni et dans Rienzi — constitue le point de départ de toute l'action dramatique et nous plonge immédiatement au cœur des événements.

A. S.

jeudi 23 juillet 2026

Création mondiale de Rienzi à Dresde. Un article ironique de la Zeitschrift für die elegante Welt. (1842)

Théâtre de la Cour à Dresde à l'époque du Rienzi
Gravure tirée de  Album von Dresden. Reichel, Dresden, ca. 1852


Traduction d'un article extrait des Jahrbücher des deutschen National-Vereins für Musik und ihre Wissenschaft 15. Dezember 1842 (Annuaires de l'Association nationale allemande pour la musique et sa science, 15 décembre 1842), qui reprennent un article du Zeitung für die eleganten Welt, signé Z. f. E. W.  (1)Pour pleinement savourer  cet article, il peut être utile de lire en bas de post les commentaires qui en livrent des clés de lecture.

Dresde, 1er novembre 1842.

[Rienzi de Wagner...]

À notre époque si spéculative et si peu dramatique, chaque œuvre théâtrale significative est un événement que l'imagination épuisée accueille avec délice comme une oasis dans le Sahara du quotidien. Tel fut, et tel est toujours, le caractère d'une période de transition, d'une soif fiévreuse de plaisir ; la surstimulation de l'imagination a toujours précédé la révolution de l'esprit. Le présent prépare bien des nouveautés, tant politiques que sociales, intellectuelles que techniques. Nous aurons aussi un nouveau drame, je veux dire une nouvelle poésie dramatique.

Peut-être la musique s'y fondra-t-elle en un tout harmonieux. Ce serait une bonne chose ; car c'est seulement ainsi que l'opéra, aujourd'hui tout-puissant et étouffant, perdrait son pouvoir arrogant, et que la parole politique retrouverait la place qui lui revient. Pour l'heure, il doit se contenter des miettes et des restes de la table de la gloire. Il se tient à la porte de la maison habitée par le son, tel un prolétaire, tout au plus tel un pauvre parent, devant la crèche duquel on sourit poliment et à qui l'on glisse quelques pièces pour qu'il quitte au plus vite la bonne compagnie. Que de sommes colossales notre temps gaspille en musique, du dilettantisme domestique à l'opéra, qui surpasse tous les plaisirs ! Et à quoi la musique se rapporte-t-elle ? Aux seules facultés inférieures de l'âme, qu'elle surstimule au détriment de l'activité intellectuelle supérieure. Quel que soit son lien avec les mathématiques, elle n'est guère propice à la réflexion ; les plus grands musiciens étaient des esprits plutôt étroits : Mozart savait à peine lire et écrire, ses opinions étaient triviales et ses jugements encore plus étranges que ceux de Haendel et Beethoven ; la vision du monde et le langage de ce dernier étaient ceux d'un homme au bord de la folie. Il faudrait jouer de la musique pendant les exercices de gymnastique, qui connaissent actuellement un regain de popularité partout, sinon on risque de former une génération qui ne voudra rien avoir à faire avec l'opéra ; les jeunes deviendront bien trop robustes et forts pour cela et préféreront sans doute assister à un drame simple et vigoureux.

Que faire donc des costumes et décors orientaux de Luxus (2), qui n'ont pas encore suscité suffisamment d'intérêt ? Ils ne peuvent tout de même pas finir aux puces ! Après tout, il est encore temps avant que ces jeunes gens élancés ne deviennent des hommes, et nous… nous n'avons absolument rien contre l'opéra ; nous avons les nerfs assez sensibles et, blasés par la spéculation, nous nous prélassons dans nos loges le soir avec un contentement indéfinissable, pour ne penser à rien pendant deux heures en écoutant de la bonne musique. Si cette douce insouciance se prolonge au-delà de la durée habituelle du théâtre, cependant, nous recommençons à penser, notamment au souper ; surtout lorsqu'un opéra dure cinq heures, comme Rienzi. Cinq heures sans la moindre pensée, c'est, après tout, un pur bonheur ; bien sûr, avec cinq actes — cet opéra tragique en compte tant —, il y a quatre intermèdes ; mais lorsque la musique est si orageuse, si incessamment tonitruante comme dans celle-ci, on ne peut se demander, pendant les pauses, si l'on a perdu l'entendement, mais simplement, - si l'on a perdu l'ouïe. 

Cet opéra fit sensation lors de sa première ; le jeune compositeur fut rappelé quatre fois avec Tichatschek (Rienzi), Madame Schröder-Devrient (Adriano Colonna), Dille Wüst (la sœur de Rienzi) et ensuite avec Allen, je crois, car je suis parti cette fois-ci à dix heures. Deux représentations supplémentaires, à prix majoré, eurent lieu à guichets fermés. Voilà pour le succès apparent, du moins immédiat ; car je doute que cet opéra devienne un succès durable. C'est une œuvre musicale importante et magnifique, riche en moments brillants et d'une facture irréprochable ; seulement, ce n'est pas un véritable opéra, pas de musique dramatique, pas plus que Fidelio ou Jessonda (3), à quelques scènes près. Cela tient en partie au livret, que le compositeur a lui-même compilé d'après le roman de Bulwer. L'intrigue est plus romanesque que théâtrale. Il est toujours ardu pour la musique d'accompagner et de compléter la vie politique et les dialectiques diplomatiques ; on tolère difficilement de tels allers-retours, où il ne se passe pas grand-chose d'important, dans un drame historique.

Ce genre de discussions stériles, où il ne se produit que peu de choses significatives, est difficilement acceptable. En général, la musique, cette glorieuse rêveuse, est-elle chargée de nous fournir des parasols et des parapluies au milieu des bavardages sur la prose du jour, sur les caprices de la politique ?

S'il s'agit d'un opéra, soit, un sujet romantique, et non pas simplement une romance – je vous invite à faire la distinction ; cette dernière peut être choisie pour un opéra semi-seria ou bouffe : un grand opéra historique et tragique est une absurdité.

Par ailleurs, tout ce qui existe a, et pas seulement depuis Hegel (4), un certain droit à la reconnaissance ; Et maintenant que cet opéra « Rienzi » existe, il mérite d'être reconnu à sa juste valeur. Je résumerai en quelques mots : il n'est ni original, ni ingénieux, mais c'est une œuvre musicale réfléchie et appliquée, témoignant d'un talent certain et d'une étude assidue. Le musicien professionnel ne pourra que se satisfaire de sa rigueur d'écriture ; certaines réminiscences trop marquées et le style hétéroclite ne manqueront pas de le gêner ; le profane, quant à lui, s'en délecte, comme d'un tableau, par la splendeur des couleurs, la splendeur des masses tonales. Mais pour ces derniers, comme plus encore pour le profane, l'absence de passages expressifs, de mélodies chantables, en général, de cette vie musicale printanière, si particulière et si douce, pleine de parfums et de fleurs, est glaciale. Un défaut pour tous, cependant, est sa longueur, sans parler de son ampleur. Qui peut écouter de toute son âme cinq heures de musique, à moins d'être un quatuoriste ? Plus la musique est belle, plus l'effet est intime, moins elle devrait durer.

Car de même que le poète doit supprimer des centaines de vers, les sacrifiant à l'effet d'ensemble, pourquoi le musicien ne supprimerait-il pas des notes ? Il faut une grande vanité pour vouloir défendre et tolérer tant de matière lyrique dans une œuvre dramatique comme étant moralement nécessaire ; si étroitement liées que soient ces élans musicaux débridés, il faut les séparer : les bavardages de leur amour, comme, selon Kotzebue (5), ceux de tout couple amoureux, sont un spectacle pour les dieux, mais pour les humains, d'un ennui mortel. Je ne comprends pas comment cet opéra a pu être joué intégralement. On le raccourcit maintenant, mais ce n'est toujours pas suffisant ; s'il doit devenir un opéra de répertoire, il faut supprimer une heure entière, pour qu'il se termine vers 22 heures.

Je parlais de son style mixte. C'est ainsi. Les sonorités qui la composent puisent aux quatre coins du monde musical moderne et hyper-romantique : on y trouve peu d’éléments allemands, hormis un arrangement rigoureusement correct, la plupart étant français, quelques-uns italiens, voire servilement imités. Malgré ces imperfections, et surtout pour une œuvre de début, cette pièce musicale est l’une des plus importantes de notre époque, même si elle ne relève pas de l’opéra, grâce à un jeu d'acteur captivant, débordant de passion et d'enthousiasme. M. Dettmer (Colonna) chante et joue superbement ; malheureusement, son rôle, à l'instar de ceux de MM. Wächter, Vestri, Reinhold et Risse, est trop peu important. Le Dr Wüst (6) a tout autant peu l'occasion d'utiliser sa belle voix, pourtant bien entraînée, mais elle chante et joue son rôle, moins gratifiant que difficile, avec distinction et brio. Le Dr Thiele, chef de chœur des Messagers de la Paix, mérite également des éloges. Le magnifique ténor de M. Reinhold résonnait en moi comme une question adressée à la direction : « Pourquoi suis-je si peu employé ? Un flot de voix jaillit de ma poitrine, vibrant d'une telle ferveur pour l'art, auquel j'ai sacrifié la science, qu'il menace de se briser sous le poids de la mélancolie face à cette inactivité ! » – Peut-être cette question chantée a-t-elle aussi touché le cœur de la direction.

Z. f. E. W. (1) 

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(1) Les initiales Z. f. E. W. correspondent au titre d'un célèbre magazine culturel et littéraire de l'époque romantique allemande : la Zeitschrift für die elegante Welt (littéralement la « Gazette pour le beau monde » ou « Journal pour le monde élégant). Le nom du critique n'est pas mentionné.

(2) Le texte original en allemand fait référence à une « production de luxe » (Luxus-Production). Le mot est utilisé ici de manière ironique comme un nom propre personnifié pour désigner l'opulence d'un projet de spectacle. L'année 1842 à Dresde est une période de crise financière et de débats intenses pour le Théâtre Royal, qui vient d'inaugurer son somptueux premier Semperoper. L'administration de l'opéra dépense des sommes astronomiques pour des productions exotiques, au grand dam des critiques qui dénoncent ce gaspillage. La « production de luxe » : l'expression désigne les investissements colossaux faits pour un opéra à grand spectacle (vraisemblablement une œuvre orientalisante comme le Rienzi de Richard Wagner créé précisément à Dresde en octobre 1842, ou des pièces à machines inspirées des Contes des Mille et Une Nuits). Les décors d'Orient n'ayant pas attiré assez de public, le théâtre cherche à rentabiliser l'investissement. Le recyclage des costumes : L'auteur de la chronique mentionne le recyclage des costumes. Il se moque de la panique de la direction. Pour éviter de brader les tissus précieux au marché aux puces, ils doivent remonter une nouvelle pièce au plus vite. L'auteur fait également de l'ironie sur les « jeunes gens élancés » : à l'opéra au XIXe siècle, les rôles de pages ou de jeunes princes orientaux étaient tenus par de très jeunes choristes ou des femmes travesties (les rôles en pantalon). La satire souligne l'urgence : il faut utiliser ces costumes ajustés avant que les adolescents ne grandissent, ne prennent de la carrure (ne deviennent des hommes) et ne gâchent les mesures des habits, L'auteur conclut avec cynisme par une pirouette finale. Le public dresdois acceptera n'importe quel opéra médiocre ou recyclé, car la bourgeoisie locale « n'a absolument rien contre l'opéra » et cherche avant tout à se montrer dans le nouveau bâtiment de Semper. Tout ce paragraphe est charge satirique contre la gestion des productions de grand luxe (Luxus) du théâtre de Dresde en 1842. 

(3) Jessonda est un opéra romantique majeur composé par Louis Spohr en 1822 sur un livret d'Eduard Heinrich Gehe, un librettiste originaire de Dresde. À l'époque, et particulièrement en 1842, c'est l'un des opéras les plus célèbres, les plus joués et les plus admirés du répertoire dramatique allemand. Cet opéra constitue le parfait chaînon manquant qui explique la citation de la Zeitschrift für die elegante Welt. En effet l'histoire de Jessonda est tissée d'exotisme oriental. L'action se déroule à Goa, en Inde, au XVIe siècle.  Jessonda, la jeune et belle veuve d'un Rajah décédé, est condamnée par les prêtres hindous à être brûlée vive sur le bûcher funéraire de son mari (la tradition du Sati). Heureusement, son ancien amant, un général portugais nommé Tristan da Cunha, débarque avec ses troupes. Aidé par un jeune brahmane converti, il brise le siège et sauve Jessonda à la toute dernière seconde. L'évocation de Jessonda s'emboîte parfaitement avec la chronique satirique. Les décors et costumes orientaux : Pour monter Jessonda, les théâtres devaient fabriquer des tonnes de costumes indiens, de voiles, de tuniques de prêtres et de décors de temples exotiques.  En 1842, le Semperoper de Dresde possédait donc en stock ces fameux costumes orientaux créés pour l'opéra écrit par Gehe. La chronique de la Zeitschrift für die elegante Welt se moque du fait que ces costumes d'Indiens prenaient la poussière et qu'il fallait vite remonter Jessonda (ou un autre opéra oriental) avant que les « jeunes gens élancés » (les choristes jouant les jeunes rôles travestis) ne grandissent trop pour entrer dans les vêtements ! Jessonda est aussi le tout premier opéra romantique allemand entièrement mis en musique, sans aucun dialogue parlé (forme durchkomponiert), une innovation qui a profondément marqué Richard Wagner pour ses propres œuvres. Il remporta un succès colossal.  Des compositeurs comme Johannes Brahms, Gustav Mahler ou Richard Strauss le considéraient comme un chef-d'œuvre et le dirigeaient régulièrement. Il est resté au répertoire des théâtres allemands jusqu'au début du XXe siècle avant d'être interdit par le régime nazi en 1933 (qui refusait l'histoire d'amour interraciale et multiculturelle de la pièce).

(4) L'article cite le philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel pour faire un trait d'esprit philosophico-satirique, très à la mode chez les intellectuels allemands en 1842. Cette référence repose sur un détournement ironique d'un concept philosophique précise, elle parodie une des formules les plus célèbres de Hegel, tirée de ses Principes de la philosophie du droit) :  « Tout ce qui est réel est rationnel, et tout ce qui est rationnel est réel ». Dans l'Allemagne des années 1830-1840, cette phrase faisait l'objet de débats politiques intenses. Les disciples de Hegel l'utilisaient pour dire que ce qui existe dans le monde a une raison d'être et possède, par sa simple existence, un « droit » inhérent à être reconnu et pris au sérieux. L'ironie du critique de la Zeitschrift für die elegante Welt est savoureuse. Il applique une théorie métaphysique monumentale à un événement purement terre-à-terre : la création d'un nouvel opéra. L'auteur dit en substance : « Selon la philosophie, tout ce qui réussit à venir au monde a le droit d'exister. Par conséquent, maintenant que ce gigantesque opéra Rienzi est là sur scène, qu'on le veuille ou non, on est bien obligé de faire avec et de lui accorder de la valeur ». Cette boutade prend tout son sens quand on sait ce qu'était Rienzi à sa création à Dresde. C'était le premier grand succès de Richard Wagner, mais l'opéra était un monstre de démesure : il durait près de cinq heures [d'autres sources emtionnent six heures], embrassait des effectifs orchestraux gigantesques, et alignait des décors colossaux.

(5) L'allusion à August von Kotzebue (1761–1819)  est à la fois une référence littéraire évidente pour le public de 1842 et une pique satirique contre la longueur des opéras.August von Kotzebue était le dramaturge le plus célèbre, le plus joué et le plus prolifique d'Allemagne au tournant du XIXe siècle. C'était le maître incontesté du vaudeville, de la comédie de mœurs et des pièces à grand spectacle populaire. En le citant, le critique de cet article fait référence à une règle d'or du théâtre populaire que Kotzebue maîtrisait parfaitement : le sens du rythme et de l'efficacité dramatique. Il se plaint des longueurs dans des opéras comme Rienzi ou Jessonda) : il estime que les duos d'amour à l'opéra durent une éternité et coupent l'action dramatique (« élans musicaux débridés », « bavardages »). Ici encore l'ironie règen en maîtresse : dire que les roucoulements d'un couple amoureux sont « un spectacle pour les dieux, mais d'un ennui mortel pour les humains » signifie que si l'amour est passionnant à vivre pour les deux personnes concernées (les "dieux" de leur propre monde), assister à leurs bavardages interminables depuis le public est d'une monotonie insupportable pour les spectateurs communs (« les humains »). Le critique utilise Kotzebue (qui savait écrire des scènes d'amour courtes et dynamiques) pour rappeler qu'un bon auteur doit savoir couper dans son œuvre pour ne pas faire fuir le public.

Le journaliste de la revue fait directement référence à une réplique de la comédie de Kotzebue intitulée Die beiden Klingsberg (Les deux Klingsberg, écrite en 1798), une pièce satirique extrêmement jouée dans les théâtres allemands (y compris à Dresde) à l'époque. Dans l'acte II, scène 5 de cette pièce, on trouve la citation originale exacte (ici traduite de l'allemand) : « Das Gespräch zweier Liebenden ist ein Schauspiel für die Götter, aber für die Menschen eine tödliche Langeweile. » (Le dialogue de deux amants est un spectacle pour les dieux, mais pour les hommes, un ennui mortel.) Le critique utilise l'autorité comique de Kotzebue pour donner une leçon à Richard Wagner ou aux compositeurs de son temps : l'opéra commet l'erreur de trop faire bavarder ses amoureux en musique. Il invite le compositeur à faire comme les poètes, c'est-à-dire à avoir le courage de « supprimer des notes » pour préserver l'efficacité et l'impact de l'œuvre globale.

Henriette Wüst
par Julius Ernst Benedict
(6) Cette mention cache deux éléments typiques de la presse satirique de 1842 : une véritable identité historique combinée à un jeu de mots ironique de la part du journaliste. Derrière ce « Dr Wüst » se trouve en réalité la célèbre cantatrice allemande Henriette Wüst (1816–1892). À l'époque (en octobre 1842), elle fait partie de la troupe d'élite de l'Opéra de Dresde. C'est elle qui a chanté et créé le rôle d'Irene (la sœur du héros) lors de la première mondiale triomphale de Rienzi de Richard Wagner le 20 octobre 1842.  Ce titre de docteur est une moquerie ironique, un trait d'esprit typique de la Zeitschrift für die elegante Welt).  À l'époque, attribuer le titre académique sérieux de « Docteur » à une jeune cantatrice d'opéra de 26 ans est une farce. Le critique l'appelle ainsi pour plaisanter sur le fait que l'opéra de Wagner est si lourd, si intellectuel, si philosophique (— il vient de citer Hegel juste avant —) qu'il faut presque un « doctorat » aux artistes pour réussir à chanter et comprendre une partition aussi complexe.

De fait, le journaliste fait une analyse très juste du rôle d'Irene dans Rienzi : « Peu l'occasion d'utiliser sa belle voix » / « Moins gratifiant que difficile ». Le personnage d'Irene est vocalement très exigeant (il faut une puissance de projection énorme pour dépasser l'orchestre massif de Wagner), cependant que dramatiquement, elle est souvent au second plan, écrasée par la présence immense de son frère Rienzi (joué par le ténor vedette Tichatschek) et de son amant Adriano. Le rôle offre peu d'airs en solo pour briller (par rapport aux autres opéras de l'époque). Elle chante « avec distinction et brio ».  Le journaliste salue le talent d'Henriette Wüst dans la nouveauté de Wagner, tout en égratignant le compositeur qui a écrit un rôle féminin épuisant à chanter mais peu spectaculaire pour le public.