mardi 21 janvier 2020

Le retour de la Baronne Spera Truchseß-Wetzhausen. Une expérience d'auteur.

Portrait de la jeune Esperanza de Sarachaga (vers 1858) 
réalisé par le photographe S.L. Levitsky à Saint-Pétersbourg 
et conservé dans les archives du Musée de l'Ermitage.

Certains de mes aimables lectrices et lecteurs se souviennent peut-être de mon intérêt pour Esperanza de Sarachaga, issue de la famille des Sarachaga, ancienne une famille basque de rang princier, et devenue par mariage Baronne (Freifrau) de Truchseß-Wetzhausen, et de mes recherches sur cette figure indissociable de la fin du Roi Louis II de Bavière. Au cours de mes investigations historiques qui m'ont permis de quelque peu approcher sa personnalité, je me suis senti de plus en plus proche de cette grande dame que je n'aurais sans doute jamais pu rencontrer dans la vie ordinaire si nous avions été contemporains, pour l'évidente raison du cloisonnement des castes sociales. Mais la recherche historique permet ce que la société ne tolère pas, et j'ai pu me lier d'amitié avec la Baronne, la faire chère à mon coeur. J'ai retrouvé sa tombe à Munich : elle fut enterrée aux côtés de son mari sans que la famille Truchseß ne prenne alors la peine de faire graver le nom de la défunte sur la pierre tombale, curieux oubli ou décision délibérée, je ne sais. Et depuis, de temps à autre ses mânes se rappellent à mon bon souvenir.

La vie de chercheur-écrivain, pour passionnante qu'elle soit, est souvent solitaire, et davantage encore si ses intérêts sont extrêmement ciblés et ne suscitent qu'un intérêt limité sinon chez quelques spécialistes. Ainsi dans la littérature historique ludwighienne (adjectif-néologisme pour désigner le roi Louis II de Bavière), les auteurs ne consacrent-ils le plus souvent qu'un paragraphe, parfois une page, très rarement davantage, à mon amie Spera (c'est ainsi que l'appelaient ses proches et que son Esprit m'a donné l'autorisation de la nommer). J'ai pu lire ses journaux intimes, en allemand comme en français, son recueil de citations, j'ai retrouvé sa trace dans les journaux bavarois et français de l'époque ; je me suis intéressé au grand oeuvre de son frère, un fervent catholique quasi mystique qui a tant contribué aux recherches et à la propagation du culte du Sacré-Coeur, notamment grâce à sa fondation à Paray-le-Monial. Intrigué par plusieurs allusions aux lubies de Spera et à ses troubles psychiques, j'ai aussi retrouvé trace de ses séjours dans deux grands institutions psychiatriques,ce qu'on appelait alors des asiles (Nervenanstalt). Je l'ai encore rencontrée comme personnage d'un film muet consacré à Louis II, puis d'une comédie musicale et même dans une mise en scène ludwighienne de la Flûte enchantée de Mozart.

De temps à autre, la recherche et les publications conduisent à de nouvelles rencontres. Ainsi qu'elle ne fut ma surprise, très vite suivie de mon enchantement, d'être contacté par un membre de la famille de Sarachaga, la Princesse Stéphanie de Sarachaga, qui, passionnée par l'histoire de sa famille, a eu l'attention attirée par mes articles, et m'a gracieusement contacté et offert de partager nos découvertes. Est-ce l'âme ou l'Esprit de Spera qui a favorisé ce contact ? Je me plais à le croire.

Dernier avatar et dernier bonheur en date dans cette connivence, en lançant il y a quelques jours le moteur de recherche internet, j'ai découvert Der Psychiater des Königs, le roman d'un auteur d'origine bavaroise, Michael Seitz,  qui a écrit un roman historique sur le professeur von Gudden et sur sa fin tragique dans les eaux du lac de Starnberg, un roman qui donne une place centrale au personnage de la Baronne Esperanza de Truchsess Wetzhausen et qui présente le grand intérêt d'avoir été écrit par un auteur qui fut autrefois infirmier psychiatrique et qui s'est intéressé à la vie quotidienne dans les asiles de la seconde moitié du 19ème siècle. Le prologue de son roman décrit l'internement de la Baronne qui, certaine qu'une conspiration se trame contre la personne du roi Louis II, parvient à tromper la surveillance de ses infirmiers et à s'enfuir.

J'ai aussitôt contacté M. Michael Seitz pour lui marquer mon intérêt et lui proposer d'évoquer son travail de romancier sur mon blog. Je lui aussi demandé l'autorisation de traduire son prologue et de le mettre en ligne, qu'il m'a gracieusement accordée. Qu'il s'en voie ici remercié. J'y reviendrai bientôt.

À suivre donc.

Le wagnérisme de Bouvard dans ' Les plaisirs et les jours ' de Marcel Proust

Dans Les plaisirs et les jours, le jeune Marcel Proust (— il a alors 25 ans —) pratique avec finesse et humour l'art du pastiche et s'essaye notamment à la parodie flaubertienne en mettant en scène Bouvard et Pécuchet qui se passionnent cette fois pour la musique, dans un chapitre intitulé Mélomanie. On y découvre le wagnérisme de Bouvard.

Reynaldo Hahn au piano avec Montesquiou, Madeleine Lemaire et Labrazo.
Une caricature de Sem.

Mélomanie

Déjà dégoûtés de la bicyclette et de la peinture, Bouvard et Pécuchet se mirent sérieusement à la musique. 

Mais tandis qu’éternellement ami de la tradition et de l’ordre, Pécuchet laissait sabler en lui le dernier partisan des chansons grivoises et du Domino noir, révolutionnaire s’il en fut, Bouvard, faut-il le dire, “se montra résolument wagnérien”. À vrai dire, il ne connaissait pas une partition du “braillard de Berlin” (comme le dénommait cruellement Pécuchet, toujours patriote et mal informé), car on ne peut les entendre en France, où le Conservatoire crève dans la routine, entre Colonne qui bafouille et Lamoureux qui épelle, ni à Munich, où la tradition ne s’est pas conservée, ni à Bayreuth que les snobs ont insupportablement infecté. C’est un non-sens que de les essayer au piano : l’illusion de la scène est nécessaire, ainsi que l’enfouissement de l’orchestre, et, dans la salle, l’obscurité. Pourtant, prêt à foudroyer les visiteurs, le prélude de Parsifal était perpétuellement ouvert sur le pupitre de son piano, entre les photographies du porte-plume de César Franck et du Printemps de Botticelli.

De la partition de la Walkyrie, soigneusement le “Chant du Printemps” avait été arraché. Dans la table des opéras de Wagner, à la première page, Lohengrin, Tannhauser avaient été biffés, d’un trait indigné, au crayon rouge. Rienzi seul subsistait des premiers opéras.

Le renier est devenu banal, l’heure est venue, flairait subtilement Bouvard, d’inaugurer l’opinion contraire.

Gounod le faisait rire, et Verdi crier. Moindre assurément qu’Erik Satie, qui peut aller là contre ? Beethoven, pourtant, lui semblait considérable à la façon d’un Messie. Bouvard lui-même pouvait, sans s’humilier, saluer en Bach un précurseur. Saint-Saëns manque de fond et Massenet de forme, répétait-il sans cesse à Pécuchet, aux yeux de qui Saint-Saëns, au contraire, n’avait que du fond et Massenet que de la forme.

“C’est pour cela que l’un nous instruit et que l’autre nous charme, mais sans nous élever, insistait Pécuchet.” Pour Bouvard, tous deux étaient également méprisables. Massenet trouvait quelques idées, mais vulgaires, d’ailleurs les idées ont fait leur temps. Saint-Saëns possédait quelque facture, mais démodée. Peu renseignés sur Gaston Lemaire, mais jouant du contraste à leurs heures, ils opposaient éloquemment Chausson et Chaminade. Pécuchet, d’ailleurs, et malgré les répugnances de son esthétique, Bouvard lui-même, car tout Français est chevaleresque et fait passer les femmes avant tout, cédaient galamment à cette dernière la première place parmi les compositeurs du jour.

C’était en Bouvard le démocrate encore plus que le musicien qui proscrivait la musique de Charles Levadé ; n’est-ce pas s’opposer au progrès que s’attarder encore aux vers de Mme de Girardin dans le siècle de la vapeur, du suffrage universel et de la bicyclette ?
D’ailleurs, tenant pour la théorie de l’art pour l’art, pour le jeu sans nuances et le chant sans inflexions, Bouvard déclarait ne pouvoir l’entendre chanter. Il lui trouvait le type mousquetaire, les façons goguenardes, les faciles élégances d’un sentimentalisme suranné.

Mais l’objet de leurs plus vifs débats était Reynaldo Hahn. Tandis que son intimité avec Massenet, lui attirant sans cesse les cruels sarcasmes de Bouvard, le désignait impitoyablement comme victime aux prédilections passionnées de Pécuchet, il avait le don d’exaspérer ce dernier par son admiration pour Verlaine, partagée d’ailleurs par Bouvard. “Travaillez sur Jacques Normand, Sully Prudhomme, le vicomte de Borrelli. Dieu merci, dans le pays des trouvères, les poètes ne manquent pas”, ajoutait-il patriotiquement. Et, partagé entre les sonorités tudesques du nom de Hahn et la désinence méridionale de son prénom Reynaldo, préférant l’exécuter en haine de Wagner plutôt que l’absoudre en faveur de Verdi, il concluait rigoureusement en se tournant vers Bouvard :

“Malgré l’effort de tous vos beaux messieurs, notre beau pays de France est un pays de clarté, et la musique française sera claire ou ne sera pas, énonçait-il en frappant sur la table pour plus de force.
“Foin de vos excentricités d’au-delà de la Manche et de vos brouillards d’outre-Rhin, né regardez donc pas toujours de l’autre côté des Vosges ! – ajoutait-il en regardant Bouvard avec une fixité sévère et pleine de sous-entendus, – excepté pour la défense de la patrie.

Que la Walkyrie puisse plaire même en Allemagne, j’en doute… Mais, pour des oreilles françaises, elle sera toujours le plus infernal des supplices – et le plus cacophonique ! ajoutez le plus humiliant pour notre fierté nationale. D’ailleurs cet opéra n’unit-il pas à ce que la dissonance a de plus atroce ce que l’inceste a de plus révoltant ! Votre musique, monsieur, est pleine de monstres, et on ne sait plus qu’inventer ! Dans la nature même, – mère pourtant de la simplicité, – l’horrible seul vous plaît. M. Delafosse n’écrit-il pas des mélodies sur les chauves-souris, où l’extravagance du compositeur compromettra la vieille réputation du pianiste ? que ne choisissait-il quelque gentil oiseau ? Des mélodies sur les moineaux seraient au moins bien parisiennes ; l’hirondelle a de la légèreté et de la grâce, et l’alouette est si éminemment française que César, dit-on, en faisait piquer de toutes rôties sur le casque de ses soldats. Mais des chauves-souris !!! Le Français, toujours altéré de franchise et de clarté, toujours exécrera ce ténébreux animal. Dans les vers de M. de Montesquiou*, passe encore, fantaisie de grand seigneur blasé, qu’à la rigueur on peut lui permettre, mais en musique ! à quand le Requiem des kangourous ?… – Cette bonne plaisanterie déridait Bouvard. – Avouez que je vous ai fait rire, disait Pécuchet (sans fatuité répréhensible, car la conscience de leur mérite est tolérable chez les gens d’esprit, topons-là, vous êtes désarmé !”

* Robert de Montesquiou avait publié un recueil de poèmes intitulé Les chauves-souris, dans lequel plusieurs poèmes sont consacrés à la musique et aux poèmes des opéras de Wagner

lundi 20 janvier 2020

L’amitié de Frédéric Nietzsche et de Richard Wagner, un article de Theodor de Wyzewa (1897)


L’AMITIÉ DE FRÉDÉRIC NIETZSCHE ET DE RICHARD WAGNER (1)

in Theodor de Wyzewa, Revue des Deux Mondes, 4e période, tome 141, 1897 (p. 457-468).

     « S’entretenant un jour avec un de ses disciples des nouvelles tendances de la littérature : « Je ne comprends pas, lui dit mon frère, la manie qui pousse les romanciers à prendre toujours pour unique sujet de leurs récits l’amour, un thème devenu si ennuyeux à force d’avoir servi ! — Mais, répondit le jeune homme, n’est-ce point parce que l’amour est la seule passion qui donne lieu à tant de conflits, et aussi tragiques ? » — Sur quoi mon frère de s’écrier, avec une vivacité toute particulière : « Quelle erreur ! L’amitié, par exemple, produit dans les âmes les mêmes conflits, et à un degré infiniment plus haut. C’est d’abord l’attrait réciproque, fondé sur l’impression d’une communauté de pensées, puis le bonheur de se sentir l’un à l’autre, et l’admiration et l’adoration mutuelles ; et puis c’est d’un côté la méfiance, de l’autre un doute croissant sur la valeur de l’ami ; c’est la certitude qu’on devra se séparer, et cependant la peur de ne pouvoir pas supporter la séparation ; sans compter mille autres tourments que je ne puis dire. »

     La sœur de Frédéric Nietzsche, Mme Elisabeth Fœrster, qui nous rapporte ces paroles de son frère, ajoute que le jeune homme à qui elles s’adressaient en parut stupéfait, mais non convaincu. « Sans doute, dit-elle, il n’avait pas même l’idée qu’on pût ressentir jamais une amitié aussi passionnée. » Mais Nietzsche, lui, parlait par expérience. C’est une amitié de ce genre qui durant sept ans, de 1869 à 1876, l’avait uni à Richard Wagner; ou plutôt c’est de cette façon qu’il se représentait l’histoire de son amitié, après la rupture finale, et c’est de cette façon que s’efforce de nous la représenter Mme Fœrster, dans le second volume de la Vie de son frère, qui vient de paraître, et dont cette histoire forme, pour ainsi dire, l’unique sujet (2), Le nom de Wagner revient, en effet, presque à toutes les pages du volume, soit qu’il s’agisse de la vie intime de Nietzsche, ou de son enseignement à l’Université de Bâle, ou de ses écrits, ou de l’évolution de ses idées en matière d’art et de philosophie, et chacun des chapitres pourrait être considéré comme le développement de l’une de ces phases de « l’amitié passionnée », que le philosophe eût voulu voir traitées par les romanciers. Mme Foerster nous y montre d’abord Nietzsche et Wagner « attirés l’un vers l’autre par l’illusion d’une communauté de pensées » ; puis viennent les joies « d’une admiration et d’une adoration réciproques» ; et puis l’un des deux amis « se méfie » de l’autre (c’est Wagner, dont Nietzsche avait observé dès le début qu’il avait un caractère « méfiant ») ; et l’autre ami se met à « douter », sans cesse davantage, de la valeur des idées, des sentiments, et de l’œuvre même de celui qu’il avait naguère « admiré et adoré » ; jusqu’à ce qu’enfin ils comprennent tous deux que la séparation est désormais inévitable, et s’y résignent, tout en se demandant s’ils auront la force de la supporter. Tel est, dans ses lignes essentielles, le plan de ce second volume de la biographie de Nietzsche : et l’on ne s’étonnera pas après cela que, mal composée, diffuse, encombrée de vains détails et de commentaires superflus, cette partie du récit de Mme Fœrster soit cependant plus curieuse encore que la précédente. Elle a l’unité et la variété, et le charme, et la vie d’un roman.

     Mais, hélas ! ce n’est qu’un roman. Et tout autre nous apparaît l’histoire véritable des relations de Nietzsche et de Richard Wagner, telle qu’elle ressort des faits et documents divers cités dans ce livre même. C’est une histoire beaucoup moins poétique, mais en revanche beaucoup plus humaine ; le jeune disciple de l’auteur de Zarathustra l’aurait aisément comprise. Elle ne laisse pas non plus d’être assez touchante dans sa vérité, et le romancier qui voudrait la prendre pour thème y trouverait encore, à ce qu’il me semble, l’occasion d’analyses subtiles et de vivantes peintures. Ai-je besoin d’ajouter que pour la mémoire de Nietzsche comme pour celle de Wagner elle n’a rien, au total, que de fort honorable ? Elle nous rappelle seulement que notre nature a des exigences où personne n’échappe, et qu’il n’y est pas jusqu’aux sur-hommes qui ne doivent porter leur part des petits travers et des petits ridicules de l’humanité.

    La véritable histoire de cette amitié désormais fameuse, et dont Mme Fœrster dit avec raison qu’elle a été à la fois « le bonheur et la tragédie » de la jeunesse de son frère, c’est surtout l’histoire d’un malentendu réciproque, devenant plus profond et plus pénible d’année en année. Aucun des deux amis ne s’est rendu compte une seule fois de ce qu’était l’autre, ni de ce qu’il croyait être ; aucun n’a vu nettement l’opinion que son ami se faisait de lui. Ainsi durant sept ans, à travers les phases successives de leur amitié, ils sont restés étrangers l’un à l’autre. Et cela était fatal. Tout les y condamnait, la différence de leurs âges, leur éducation, leur caractère, tout jusqu’aux circonstances où ils s’étaient rencontrés.

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   Lorsque, le 15 mai 1869, Richard Wagner reçut pour la première fois la visite de Frédéric Nietzsche, dans sa villa des environs de Lucerne, il avait cinquante-sept ans. Il avait écrit Tristan et Isolde, les Maîtres Chanteurs et la plus grande partie de l’Anneau du Nibelung. La pleine gloire ne lui était pas venue encore ; mais déjà son génie avait provoqué, dans le monde entier, des admirations enthousiastes et des dévouements passionnés. Une seule chose, désormais, lui tenait au cœur : la réalisation de son vieux rêve artistique, la fondation d’un théâtre modèle où il pût monter à sa guise l’œuvre colossale qu’il allait achever. Joignons-y que son œuvre de théoricien, elle aussi, était presque achevée, que depuis vingt ans il avait exposé son plan de réformes, ainsi que les principes métaphysiques dont il prétendait le déduire et les corollaires moraux dont il l’accompagnait : sans compter que, avec son goût des théories, il avait bien conscience d’être avant tout un artiste, à tel point qu’il avouait lui-même les désaccords de son œuvre et de sa doctrine. Les idées abstraites l’attiraient, le passionnaient, mais il n’était tout à fait à l’aise que dans la musique. Elle seule avait pour lui, quoiqu’il en eût, une importance essentielle : la musique, et tout particulièrement cette musique nouvelle, qu’il avait créée.

    Comment supposer que, dans ces conditions, il ait éprouvé pour le jeune philologue de Naumbourg un « attrait » instinctif, et surtout qu’il ait été attiré vers lui par « une communauté de pensées » ? Comment admettre, entre ce vieillard glorieux et ce petit professeur, une « réciprocité d’admiration et d’adoration » ? Wagner fut flatté de l’enthousiasme du jeune homme ; il fut aussi frappé de sa science, de son esprit, de sa profonde familiarité avec les poètes grecs. Et il l’accuellit avec une faveur des plus marquées, se disant sans doute qu’on ne pouvait trop souhaiter de voir tous les philologues allemands ressembler à celui-là. « Ne manquez pas de revenir chez nous, lui écrivait-il le 3 juin, faites-vous bien connaître de nous ! Le commerce de mes compatriotes ne m’a jusqu’à présent guère réussi. Venez sauver ma croyance, un peu ébranlée, dans ce que — avec Goethe et quelques autres — j’appelle la liberté allemande ! » — « Montrez au monde, lui écrivait-il quelques mois plus tard, ce que c’est que la vraie philologie, et aidez-moi à réaliser la grande Renaissance ! »

     Et, de fait, Nietzsche paraissait disposé à vouloir l’y aider. Il publiait en décembre 1871 un gros livre, la Naissance de la Tragédie, où, sous prétexte d’expliquer la formation du théâtre grec, il glorifiait l’art nouveau de Richard Wagner. Mais il le glorifiait en philologue, et en philosophe, et aussi en poète. Son interprétation de l’œuvre d’art de l’avenir était peut-être, çà et là, un peu fantaisiste : mais jamais encore on n’en avait publié d’aussi savante, ni d’aussi agréable à lire, ni venant d’une source aussi autorisée. C’était un grand et important service qu’il rendait à « la cause », et Wagner ne pouvait manquer d’en sentir le prix. « J’ai dit à ma femme, écrivait-il à Nietzsche, qu’après elle, c’était vous qui veniez en première ligne ; et après vous, mais à une longue distance, c’est Lenbach, qui vient de peindre un portrait de moi, saisissant de justesse... J’ai toujours besoin de votre livre pour me mettre en train, entre le déjeuner et la reprise de mon travail : je lis, et puis je reprends la musique de mon dernier acte. «Une autre fois, il dit à Nietzsche qu’il le place, dans son cœur, entre sa femme et son cliien. Il l’encourage à aller entendre Tristan et Isolde. « Seulement, lui recommande-t-il, ôtez vos lunettes ! » Conseil où il ne faut voir rien de symbolique : car Wagner voulait dire simplement que, pour un bon wagnérien, la musique de son drame devait avoir plus d’intérêt que les décors, et le jeu des acteurs, et l’action elle-même.

    Sa reconnaissance, d’ailleurs, ne se bornait pas à ces conseils, et à ces compliments. Il publiait, le 23 juin 1872, dans la Gazette de l’Allemagne du Nord, un grand article sur le livre de Nietzsche où il reprenait pour son compte la thèse exposée par le jeune professeur. L’année suivante, à la fête qu’il donnait pour la pose de la première pierre de son théâtre, il le faisait asseoir en face de lui, à la droite de Mme Wagner. Et sans cesse il lui écrivait, s’inquiétant de sa santé, l’invitant à venir passer ses vacances à Bayreuth, le tenant au courant de tout ce qu’il faisait.

    Le jeune homme lui ayant adressé, en septembre 1873, un exemplaire de sa brochure sur David Strauss, Wagner lui répondait que, de son côté, il s’était mis depuis trois mois déjà à l’instrumentation du Crépuscule des Dieux. « Et vous croyez peut-être que j’ai fini ? poursuivait-il. Hélas ! je pourrais marquer d’une croix sur mon calendrier les jours où j’ai trouvé le loisir de travailler à ma partition. À peine je commence, que m’arrivent des lettres, ou d’autres aimables nouvelles qui, m’obligeant à rentrer en rapport avec le monde extérieur, coupent du même coup mon pauvre « génie ». Voilà maintenant que me tombe sur la tête votre David Strauss, et voilà encore que votre collègue Overbeck m’envoie son livre sur la christianisation de la théologie ! C’est à en devenir enragé, comme l’était devenu ce scalde islandais, Égile, dont je vous ai déjà — je crois — raconté l’histoire. Rentrant Chez lui après une longue traversée, ce bon poète avait trouvé, déposé sur sa table, le bouclier d’un de ses amis. — Allons ! s’était-il écrié, il m’a encore apporté cela pour que j’en fasse un poème ! Y a-t-il longtemps qu’il est parti ? Je veux le rattraper et lui casser les reins ! Mais il n’avait pu le rejoindre ; il était rentré dans sa maison, avait bien considéré le bouclier, et... il en avait fait un poème ! Pour ce qui est d’Overbeck, il n’a qu’à venir ici, s’il désire son poème. Et pour ce qui est de vous, je vous jure que je vous tiens pour le seul homme qui sache ce que je veux ! »

    Le 27 février 1874., en réponse à l’envoi de l’essai sur l’Utilité et les Inconvénients de l’histoire, Wagner écrivait à son jeune ami : « Vous n’attendez pas, n’est-ce pas, que je vous fasse des compliments ? Que pourrais-je dire de nouveau de votre flamme, ou de votre esprit ? Ma femme trouvera du nouveau à vous en dire : c’est son métier de femme. Sachez seulement que notre grosse affaire s’arrange. En 1876 tout se réalisera. Les répétitions commenceront dès l’année prochaine. » Et Mme Wagner, entre autres compliments, lui disait : « De même que Bouddha s’est instruit de l’essence des choses en rencontrant sur sa route un mendiant, un vieillard, et un cadavre, de même que le chrétien se sanctifie par la contemplation du Sauveur crucifié, de même le spectacle des souffrances du génie vous a mis en état de comprendre et de juger dans son ensemble notre soi-disant civilisation moderne. »

   Nulle trace, dans tout cela, de la « méfiance » dont se plaignait Nietzsche. On lui était reconnaissant de son admiration, et des témoignages de toute sorte qu’il en avait prodigués : on le tenait pour un fidèle partisan, on comptait sur lui, pour la grande bataille prochaine. Tout au plus Wagner commençait-il à s’apercevoir de certaines singularités qui auraient eu de quoi, en effet, éveiller sa « méfiance », s’il eût été seulement moins indulgent, ou moins absorbé par d’autres soucis. Brusquement, un beau jour, Nietzsche s’était mis à refuser toutes les invitations. Il alléguait son travail, son état de santé ; ses réponses étaient devenus brèves, embarrassées, pleines de réticences et de sous-entendus. Un jour enfin il était venu : mais il avait apporté avec lui une partition de Brahms ; et il avait voulu à tout prix que Wagner en prit connaissance. C’est le maître lui-même qui a raconté l’histoire à Mme Fœrster. « Votre frère avait installé son cahier rouge sur le piano : toutes les fois que j’entrais dans le salon, cet objet rouge me sautait aux yeux ; il me fascinait, positivement, comme la toile rouge exaspère le taureau. Je voyais bien que Nietzsche voulait me dire : « Regarde, celui-là aussi a du bon ! » et un soir j’ai éclaté. Mais quel éclat ! — Et qu’a dit mon frère? demande Mme Fœrster ? — Rien du tout. Il a rougi, et m’a regardé avec dignité. Je donnerais cent mille marks pour avoir autant de tenue que ce Nietzsche : toujours distingué, toujours digne. Ah ! voilà qui aide à faire son chemin dans le monde ! »

    Cela se passait en août 1874. En décembre, la même année, Wagner écrivait à son ami : « Votre lettre nous a bien inquiétés... Je suis d’avis que vous devriez vous marier, ou composer un opéra. L’un et l’autre de ces deux partis auraient pour vous les mêmes avantages et les mêmes inconvénients. Pourtant je crois que le mariage vaudrait mieux... Voulez-vous, en attendant, un palliatif ? Venez ici l’été prochain. Les occupations ne vous y manqueront pas : je compte passer en revue tous nos chanteurs de l’Anneau du Nibelung ; le décorateur est en train dépeindre, le machiniste organise la scène, etc. Mais... on connaît l’humeur bizarre de l’ami Nietzsche ! Et je ne veux plus rien vous dire, c’est peine perdue. Ah ! Dieu! mariez-vous donc, et avec une femme riche ! Et puis vous voyagerez, et vous vous approvisionnerez de cette expérience qui vous paraît si enviable. Et puis : l’été prochain, répétitions à Bayreuth, avec l’orchestre, et en 1876... Je prends des bains tous les jours. Prenez-en aussi! Et mangez de la viande ! Et croyez-moi bien à vous de tout cœur. Votre fidèle Richard Wagner.»

    Nietzsche s’abstint de venir à Bayreuth l’été suivant : mais Wagner avait tant à faire qu’il ne paraît pas s’en être aperçu. Sa joie fut grande, en revanche, lorsque, en 1876, à la veille des représentations, il reçut un nouveau livre du jeune philologue, consacré tout entier à l’oeuvre de Bayreuth. « Ami, lui écrit-il aussitôt, votre livre est immense ! Où avez-vous appris à me connaître aussi bien ? Arrivez vite ! Venez vous préparer par les répétitions à l’impression de la première ! Votre Richard Wagner. »

    L’heure de la bataille suprême allait sonner, pour Wagner. Le vieux maître allait inaugurer son art, dans son théâtre. Il allait recueillir le fruit de trente ans d’efforts, de souffrances et d’inquiétudes. Et il se réjouissait ingénument de la joie qu’il allait offrir à ses admirateurs. Nietzsche, en particulier, qui avait si vaillamment combattu pour la cause, comme il allait être heureux de la voir triompher ! Comme la perspective de pouvoir assister bientôt aux répétitions allait être pour lui une douce récompense !

    Nietzsche vint, en effet, assister aux répétitions. Mais il était d’humeur plus bizarre, plus hargneuse que jamais. C’est à peine si Wagner l’apercevait de loin en loin, promenant sa tristesse parmi l’allégresse bruyante des autres wagnériens. Et puis brusquement, un beau jour, on apprit qu’il était parti. Pourquoi ? Personne ne le savait, et personne d’ailleurs ne se souciait de le savoir. On avait, à cette heure décisive, bien autre chose en tête ! Et comme on l’avait laissé partir on le laissa revenir, quelque temps après. De nouveau Wagner l’entrevit, errant dans la foule. Il pensa sans doute que le pauvre garçon devait être malade ; il lui avait toujours dit que l’excès de travail ne lui valait rien.

    Les deux amis se rencontrèrent une fois encore, l’hiver suivant, à Sorrente. Wagner s’y reposait de ses glorieuses fatigues : Nietzsche y était venu se reposer aussi. Mais il y était venu en compagnie d’un juif, le docteur Paul Rée, auteur d’un petit livre de pensées inspiré d’Helvétius, de Stendhal, et des positivistes anglais. Il ne se séparait plus de ce nouvel ami, dont la personne, non plus que les doctrines, ne pouvait être du goût de Richard Wagner. Aussi les entrevues furent-elles assez froides. On échangea des politesses, mais pas une fois il ne fut question de rien d’essentiel. Wagner vit bien, — et sans doute il le vit alors pour la première fois, — que Nietzsche n’avait plus pour lui son pieux attachement de jadis.

    Il le vit plus clairement encore quelques mois plus tard, lorsque Nietzsche, au retour de Sorrente, lui envoya un nouveau livre, un recueil de pensées intitulé : Humain, trop humain, où il reniait ment ses anciennes croyances, proclamant avec une verve frénétique la vanité de tout idéal, la lâcheté de la compassion, la profonde bassesse des sentiments réputés les plus hauts, Wagner fut d’abord stupéfait; puis il se fâcha, il « éclata », comme il avait fait jadis pour la partition de Brahms. Dans un article de ses Feuilles de Bayreuth, il s’éleva, sans d’ailleurs nommer personne, contre ces « saturnales de la pensée » où les « philologues », comme les autres savants, sont trop enclins à se laisser aller. « Ils analysent tout, critiquent tout, disait-il, et ils ne s’aperçoivent pas que la réalité n’a aucun rapport avec leurs petites malices. » Mme Wagner, de son côté, écrivait à la sœur de Nietzsche : « Je n’ai presque rien lu du livre de ton frère, le peu que j’en ai lu m’ayant suffi pour comprendre que ton frère lui-même me saurait gré un jour de n’en avoir pas lu davantage. L’auteur de Schopenhauer comme éducateur raillant le christianisme ! Et cela sur le ton du premier plaisantin venu ! . . . Quant à ce que Nietzsche s’imagine, que Parsifal n’a d’autre objet que de le réfuter, n’est-ce pas la preuve d’un singulier aveuglement, tant sur soi-même que sur le reste des choses ? » Ce qui n’empêchait pas Wagner d’envoyer à son ancien admirateur le poème de Parsifal, avec une dédicace des plus affectueuses. Mais désormais les relations des deux amis avaient pris fin : c’était, pour Wagner, un wagnérien de moins, un de ceux sur lesquels il avait le plus compté, qui l’avaient le mieux servi, et dont la ferveur l’avait le plus touché.

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     Combien différente nous apparaît la même histoire, si nous la regardons maintenant du point de vue de Nietzsche ! « Nous étions amis et nous sommes devenus étrangers l’un à l’autre, écrit le philosophe dans un de ses carnets. Mais cela est bien ainsi, et nous n’avons ni à en rougir, ni à le cacher. Nous sommes deux navires, dont chacun a son but et sa voie tracée. Nous pouvions nous croiser, et célébrer une fête en commun, — comme nous l’avons fait ; — mais ensuite, la force toute-puissante de nos tâches à tous deux devait fatalement nous éloigner l’un de l’autre. » Il se tenait pour un navire, égal au moins en grandeur et en importance à celui qu’il avait par hasard « croisé » sur sa route !

     Peut-être ne s’était-il pas fait cette idée dès le début. Peut-être fût-ce la seule admiration du génie de Wagner qui l’avait, en 1869, attiré vers l’auteur de Tristan et des Maîtres Chanteurs. Et peut-être avait-il oublié ses premiers sentiments lorsqu’il écrivait, en 1888 : « Un psychologue pourrait établir que, dès ma jeunesse, ce que j’entendais dans la musique wagnérienne n’avait rien à démêler avec Wagner lui-même. » Peut-être ne s’était-il avisé que plus tard de ce qu’il affirmait qu’avait toujours été pour lui l’art de Wagner : « Un simple prétexte pour provoquer la naissance d’un paganisme allemand ; un pont, pouvant conduire à une conception essentiellement inchrétienne du monde et de l’humanité. » Tout porte à croire, au contraire, qu’n entendait bien, dans la musique wagnérienne, cette musique elle-même. Il en raffolait encore en 1876. Il avouait, en 1888, que Tristan et Isolde le remplissait de délices.

     Mais le livre de Mme Fœrster démontre clairement que, dès la seconde année de ses relations avec Wagner, Nietzsche avait apporté à son wagnérisme d’autres préoccupations que celles d’un simple prosélyte, se dévouant tout entier au succès de la « cause ». — « J’ai conclu une alliance avec Wagner, écrivait-il à un ami en 1872. Tu ne peux te figurer combien à présent nous sommes voisins l’an de l’autre, et combien nos plans se touchent de près. » Il avait un « plan » à lui : et c’était ce plan qu’il servait en glorifiant le vieux maître. Cette Naissance de la Tragédie, où tout le monde avait vu une profession de foi wagnérienne, il avait voulu, au contraire, en faire une profession de foi nietzschéenne ; et il se désolait d’avoir dû y introduire le nom de Wagner, d’avoir dû « gâter le grand problème grec en y mêlant des choses modernes. » — « On ne se figurera jamais tout ce que ce livre me coûte, écrivait-il dès 1872, ni tout ce que j’y sacrifie à mes relations avec Richard Wagner. »

    Et quand le livre avait paru, c’était, aux yeux de Nietzsche, comme si pour la première fois le wagnérisme venait d’être fondé. « Ce livre, nous dit sa sœur, a eu pour effet d’attacher au nom de Wagner de nouvelles espérances, des espérances plus vastes et avec un horizon plus lointain. Par lui, l’art de Wagner est entré en communion avec la pensée de la jeune Allemagne. »

     Le livre de Nietzsche sur Schopenhauer, dont Mme Wagner avait vanté « le beau style », avait eu dans sa pensée plus d’importance encore. Sous le nom de Schopenhauer, c’était lui-même qu’il y célébrait. C’était en pensant à lui qu’il y disait de Schopenhauer que, « outre le bonheur de sentir son propre génie, il avait eu le privilège de trouver en Goethe le spectacle d’un autre génie. » Schopenhauer, cela signifiait Nietzsche, et Goethe, Wagner. Mme Fœrster nous l’affirme : et Nietzsche ne s’est pas fait faute de l’avouer maintes fois.

    L’alliance de deux génies, unissant leurs forces pour mieux travailler à la réalisation d’un double « plan » : telle était la conception que se faisait Nietzsche de ses relations avec Richard Wagner. Quoi d’étonnant, après cela, que l’affectueuse indifférence de son « allié » pour son plan à lui l’ait de plus en plus froissé et peiné ? Il se résignait à mêler le nom de Wagner au « grand problème grec » , et Wagner ne voyait dans son livre qu’un plaidoyer wagnérien ! Il rêvait la fondation d’un « paganisme allemand », et Wagner l’entretenait du progrès des répétitions, à Bayreuth, ou bien le complimentait de sa « flamme » et de son « humour » ! Il décrivait, dans ses essais, l’image idéale qu’il se formait de lui-même, et Wagner lui répondait affectueusement que la lecture de ces essais lui faisait perdre son temps, le retardait pour l’instrumentation du Crépuscule des dieux ! Le malentendu se prolongeait, s’accentuait entre eux.

    Il était arrivé à son comble en 1876, lorsque Nietzsche, après la publication de son essai : Wagner à Bayreuth, était venu aux répétitions de l’Anneau des Nibelung. Cet essai, dont Wagner s’était presque borné à lui accuser réception, c’était à son avis une œuvre d’une portée énorme ; elle valait davantage, à elle seule, pour la consécration de l’entreprise wagnérienne, que les applaudissements de la foule et la faveur des souverains. Nietzsche y avait, suivant son expression, « sonné la cloche » pour Richard Wagner. Et il était forcé de constater que Wagner lui-même l’avait à peine entendu.

     Aussi n’imagine-t-on pas le supplice que furent pour lui ces répétitions de Bayreuth, dont Wagner avait espéré qu’elles lui seraient une récompense. Il écrivait bien à sa sœur, le lendemain de son arrivée, que le roi de Bavière avait télégraphié pour témoigner du « ravissement » que lui avait causé la lecture de son livre. Mais, sauf Louis II, qui lui-même sans doute ne s’en souciait guère, personne ne se souciait du livre, ni de l’auteur. Un seul homme, une seule œuvre absorbaient toutes les pensées.

   Ou plutôt il ne faut pas croire que l’amère et profonde désillusion de Nietzsche lui soit venue du peu d’attention qu’on accordait à son livre. Son orgueil était plus haut, et plus légitime. Il aurait voulu que Wagner et le monde wagnérien reconnussent la part qu’il avait prise à cette œuvre même, dont on acclamait la consécration. Il avait l’impression d’avoir collaboré avec Wagner, en élevant pour ainsi dire cette entreprise théâtrale jusqu’à la dignité d’une révolution esthétique et philosophique. Et l’Anneau des Nibelung n’était à ses yeux qu’un début, quelque chose comme ce « pont » par où il avait rêvé de conduire l’esprit allemand à « une conception foncièrement inchrétienne du monde et de l’humanité. » Il s’était dévoué au « plan » de Wagner avec l’espoir que celui-ci, à son tour, allait se dévouer au sien. Mais Wagner ne faisait pas mine d’y songer. Il jouissait de son triomphe, seul au-dessus de la foule de ses admirateurs, offrant fièrement à l’Allemagne l’immense monument qu’il venait d’édifier pour elle. Le malheureux Nietzsche devait s’avouer que son « allié » avait trompé son attente, et que son long sacrifice resterait inutile. C’est tout cela qu’exprime à sa façon Mme Fœrster dans un des passages les plus curieux de son livre. « Un matin que nous étions venus chez Wagner, écrit-elle, nous le trouvâmes dans son jardin, se préparant à sortir. Je ne me rappelle plus ce qu’il nous dit, mais tout à coup je vis une lueur s’allumer dans les yeux de mon frère, et tout son visage s’animer avec une expression d’attente fiévreuse. Peut-être espérait-il que Wagner allait enfin lui dire : « Oh ! mon ami, toute cette fête n’est qu’une farce, ce n’est point du tout ce que, à nous deux, nous avons désiré et rêvé ! » Mais aux premières paroles qui sortirent ensuite de la bouche de Wagner, je compris bien que l’attente avait été vaine. Cet aveu que mon frère avait espéré, Wagner ne le fit point : il n’aurait pu le faire. Il n’était plus assez jeune pour prendre parti contre soi-même ! »

   Mais ce qu’il y a de plus tragique, dans cette désillusion du philosophe, c’est qu’en effet ses illusions n’avaient pas été sans fondement. Non que Wagner, comme nous l’avons vu, lui ait fait jamais aucune promesse, ni que, « à eux deux », ils aient jamais rêvé en commun une œuvre auprès de laquelle l’œuvre de Bayreuth n’aurait été qu’une «farce ». Mais cette œuvre idéale, Nietzsche avait conscience de l’avoir exposée dans ses livres, où Wagner n’avait vu qu’un éloge de son génie. Il ne se trompait pas en affirmant, plus tard, que le drame dionysiaque dont il avait prêché la résurrection était supérieur mille fois à ce qu’il appelait « l’opéra wagnérien ». Il lui était supérieur comme l’est toujours l’idéal à la réalité (3).

     Le drame de Wagner avait seulement pour lui d’être réel, de vivre, tandis que celui de Nietzsche n’existait qu’en idée. Et c’est là, je crois, l’explication dernière du malentendu si tristement prolongé entre les deux amis. L’un était un penseur, l’autre un artiste et un homme d’action; et tous deux n’attachaient d’importance véritable qu’à ce pour quoi leur nature les avait créés. Ainsi, pour Wagner, les théories n’étaient au fond qu’un divertissement, ce qui ne l’a pas empêché d’ailleurs de créer une des doctrines artistiques les plus belles qui soient. Et Nietzsche, de son côté, tout en étant un merveilleux poète, n’a jamais vécu que pour la pensée. Seules les idées lui paraissaient valoir qu’on s’en occupât. Dans la plus admirable musique, il voyait un « pont » conduisant à quelque conception générale des choses. Et, ayant construit sur le drame de Wagner tout un palais d’idées, — magnifiques, en effet, et si fortes qu’aujourd’hui encore il reste le plus grand des écrivains wagnériens, — c’est de la meilleure foi du monde qu’il considérait ensuite ce drame lui-même comme un peu son œuvre, et s’attendait à recevoir la part de gloire qui lui en revenait.

    Sa déception fut terrible : il en souffrit toute sa vie, et sa souffrance est la meilleure excuse à ses cruels jugements sur Richard Wagner. Ce n’est point par simple rancune, ainsi qu’on l’a trop souvent répété, ce n’est pas non plus par folie qu’il s’est acharné jusqu’au bout contre la personne et l’œuvre de son ancien ami. Il avait l’âme noble, et peu d’hommes ont été plus naïvement bons, d’une bonté plus douce et plus compatissante, que ce farouche contempteur de la compassion. Loin d’avoir contre Wagner une rancune personnelle, on a vu combien il continuait à l’aimer, quel tendre et touchant souvenir il avait gardé de son amitié. La musique même de Wagner continuait à le passionner : ce qu’il écrivait de Tristan nous le prouve assez. Mais ni les sentiments personnels, ni même les émotions artistiques n’avaient d’importance réelle pour cet amant de l’idée. Et, au point de vue des idées, il méprisait Wagner. Il le méprisait depuis le jour où l’art de Wagner avait cessé de servir de base à ses constructions ; ne s’y étant attaché qu’à cause d’elles, sous leurs ruines à présent il croyait voir le néant. Et il allait par le monde, toujours en quête d’une base nouvelle, mais sans pouvoir oublier qu’à celle-là quelques-uns de ses plus beaux rêves étaient restés attachés. Quoi d’étonnant que la grande ombre de Wagner se soit fixée, depuis lors, à l’horizon de sa pensée, et que douze ans durant il ait poursuivi de ses sarcasmes les plus amers l’homme dont le nom seul le faisait pleurer ?

T. de Wyzewa.

(1) Das Leben Friedrich Nietzsche’s, par Mme Elisabeth Fœrster-Nietzsche. Tome II, 1re partie, 1 vol. in-8° ; Leipzig, 1897.
(2) Sur le premier volume de la Vie de Nietzsche, voyez la Revue du 1er février 1896.
(3) Sur le wagnérisme de Nietzsche, et en général ses relations avec Wagner, voyez l’article de M. Éd. Schuré dans la Revue du 15 août 1895.

samedi 18 janvier 2020

Der Psychiater des Koenigs: Bernhard von Gudden und seine Zeit. Ein Buch von Michael Seitz.


Wer war der Mann, der mit dem bayerischen Märchenkönig Ludwig gemeinsam im Starnberger See den Tod fand? Dies ist die Geschichte eines Arztes, eines Revolutionärs, eines Wissenschaftlers – und vor allem des Menschen: Bernhard von Gudden! Der berühmteste Mordfall aus der bayerischen Geschichte wird hier aus der Sicht des Arztes erzählt. – Der Autor, ein ausgewiesener Kenner der bayerischen Geschichte und selbst ein Fachpfleger für Psychiatrie, erzählt die Geschichte über den Wahnsinn der Wittelsbacher aus der Sicht des Psychiaters Bernhard von Gudden … Das Buch widmet sich neben dem bayerischen Märchenkönig Ludwig des II., auch dessen Bruder Prinz Otto sowie der Kaiserin Elisabeth und deren psychischen Störungen. In dieser romanhaft-biographischen Erzählung eröffnet sich dem Leser ein Bild über die Psychiatrie am Ende des 19. Jahrhunderts.



Romanhaft-biographische Erzählung
Zu bestellen auf Amazon (Paperback und Kindel) :
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Über den Autor

Michael Seitz, Jahrgang 1976, hat seine Kindheit und Jugend in München und im ländlichen Niederbayern verbracht. Schon als Kind wollte er Schriftsteller werden und hielt an diesem Traum fest. Während andere ein »vernünftiges Studium« absolvierten, schrieb er in seiner wenigen freien Zeit, die ihm als Gesundheits- und Krankenpfleger blieb, in jeder Minute an seinen Manuskripten. Der Autor lebt seit 2005 in Wien. Er schreibt vorwiegend historische Romane und Gegenwartskrimis. Er genießt es, mit seiner Frau und seinen beiden Kindern durch Wien zu flanieren und in Buchgeschäften zu schmökern. Seit Kurzem besitzt die Familie einen Kater namens »Mizzi«. Seitz wird von der Literaturagentin Lianne Kolf vertreten. »Man muss schon verrückt sein, wenn man Schriftsteller werden will!«, so Seitz' Lebensmotto. Sein 2017 bei Droemer Knaur* erschienener Kriminalroman "Die verlorenen Kinder" entwickelte sich aus dem Stand zu einem Publikumserfolg. Außerdem liegen von ihm vor Der Falter/Wien Krimi (Droemer Knaur* 2018) Der Psychiater des Königs (Selfpublished 2016) Die Hexe von Burg Weißenstein (Morsak 2013) Wiener Roman (Selfpublished 2014)

Am Schmalensee - 18.01.2020 -










vendredi 17 janvier 2020

Quand Maupassant visitait l'Hôtel des Palmes à Palerme


Guy de Maupassant écrivit son récit de voyage intitulé Au soleil en 1884. Au cours de ce voyage, il séjourne à Palerme et, après avoir longuement visité la Chapelle palatine, s'en revient à l'Hôtel des Palmes, où un voyageur apprend que Wagner y résida. Wagner y termina en 1881 la composition de Parsifal

" [...] Je reviens lentement à l'Hôtel des Palmes, qui possède un des plus beaux jardins de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de plantes énormes et bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte en quelques instants les aventures de l'année, puis il remonte aux histoires des années passées, et il dit, dans une phrase : 

— C'était au moment où Wagner habitait ici. 

Je m'étonne : — Comment ici, dans cet hôtel ? 

— Mais oui. C'est ici qu'il a écrit les dernières notes de Parsifal et qu'il en a corrigé les épreuves. 

Et j'apprends que l'illustre maître allemand a passé à Palerme un hiver tout entier, et qu'il a quitté cette ville quelques mois seulement avant sa mort. Comme partout, il a montré ici son caractère intolérable, son invraisemblable orgueil, et il a laissé le souvenir du plus insociable des hommes. 

J'ai voulu voir l'appartement occupé par ce musicien génial, car il me semblait qu'il avait dû y mettre quelque chose de lui, et que je retrouverais un objet qu'il aimait, un siège préféré, la table où il travaillait, un signe quelconque indiquant son passage, la trace d'une manie ou la marque d'une habitude. Je ne vis rien d'abord qu'un bel appartement d'hôtel. On m'indiqua les changements qu'il y avait apportés, on me montra, juste au milieu de la chambre, la place du grand divan où il entassait les tapis brillants et brodés d'or. 

Mais j'ouvris la porte de l'armoire à glace. 

Un parfum délicieux et puissant s'envola comme la caresse d'une brise qui aurait passé sur un champ de rosiers. 

Le maître de l'hôtel qui me guidait me dit : — C'est là-dedans qu'il serrait son linge après l'avoir mouillé d'essence de roses. Cette odeur ne s'en ira jamais maintenant. 

Je respirais cette haleine de fleurs, enfermée en ce meuble, oubliée là, captive ; et il me semblait y retrouver, en effet, quelque chose de Wagner, dans ce souffle qu'il aimait, un peu de lui, un peu de son désir, un peu de son âme, dans ce rien des habitudes secrètes et chères qui font la vie intime d'un homme. 

Puis je sortis pour errer par la ville. [...] "