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vendredi 4 septembre 2026

Du Saint Prépuce aux vampires de Chios - L'extraordinaire univers baroque de Léonce Allatius

 

L’Érudit, le Démon et l’Anneau Céleste

Léonce Allatius, les légendes de Chios et les mystères de Saturne

Du folklore des vampires de Chios aux archives secrètes de la Bibliothèque Vaticane, Léonce Allatius incarne toute la folie et l'érudition du siècle baroque. Portrait d'un érudit d'exception auquel l'histoire a fini par attribuer la plus cosmique des théories théologiques.

Parmi les figures les plus fascinantes de l'époque baroque, peu d'esprits incarnent aussi bien le vertige du savoir que Léonce Allatius (Leone Allacci, Leo Allatius en latin et Λέων Ἀλλάτιος en grec anciens, c. 1586–1669). Grec d'origine, théologien au Vatican, conservateur de bibliothèque et pionnier de l'ethnologie, il se trouve également au cœur d'une des rumeurs historiographiques les plus poétiques et absurde de l'histoire des sciences : celle qui lie la dévotion aux reliques aux profondeurs du système solaire. 

I. Le Saint Prépuce et les Anneaux de Saturne : Histoire d'un Mythe Bibliographique

Au XVIIᵉ siècle, la question du Saint Prépuce (Praeputium Domini) posait un problème théologique épineux. Si Jésus est monté au Ciel avec un corps glorieux et intégralement restauré lors de l'Ascension, la relique de sa circoncision pouvait-elle être demeurée sur Terre, morcelée entre plus d'une douzaine de sanctuaires européens (de Charroux à Calcata) ?

C’est dans ce contexte qu’est née l’attribution à Allatius d’un prétendu traité introuvable :

De Praeputio Domini Nostri Jesu Christi Diatriba
(Disquisition sur le Prépuce de Notre-Seigneur Jésus-Christ)

La métamorphose cosmique

Selon la rumeur, Allatius aurait proposé une solution d'une audace folle : lors de l'Ascension, le Saint Prépuce ne serait pas resté sous forme de relique matérielle sur Terre, mais se serait élevé dans les cieux. En s'éloignant, cette chair sanctifiée se serait dilatée à une échelle cosmique jusqu'à se déployer autour de la planète Saturne, formant ainsi les célèbres anneaux observés par les astronomes.

D'où vient cette légende et qui en a parlé ?

Pendant longtemps, cette histoire a été citée comme le comble de la dérive mystique baroque. Cependant, la rigueur historique impose de préciser qu'aucun manuscrit ni catalogue ancien (pas même la Bibliotheca Graeca de Fabricius) ne confirme l'existence d'un tel texte.

L'attribution de cette thèse à Allatius est une construction postérieure :

  1. Une satire anticléricale du XIXᵉ siècle : L'histoire semble avoir été popularisée ou amplifiée au XIXᵉ siècle par des auteurs sceptiques et des pamphlétaires anticléricaux (notamment dans la tradition des écrits critiques britanniques comme ceux de G. W. Foote et J. M. Wheeler(1) pour ridiculiser l'érudition pontificale et la dévotion aux reliques.

  2. Un télescopage chronologique parfait : La coïncidence entre les dates de fin de vie d'Allatius (mort en 1669) et l'époque des premières grandes découvertes sur Saturne (1655-1675) rendait l'attribution irrésistible.

  3. Sa postérité contemporaine : À l'ère d'Internet, le récit est devenu un mème scientifique et historique, redécouvert par des historiographes des curiosités (comme le Museum of Hoaxes) et la vulgarisation scientifique pour illustrer la rencontre entre foi et astronomie naissante.

II. L'Évolution des Découvertes sur Saturne : De Galilée à la Mission Cassini

Pour comprendre comment une telle métaphore a pu germer dans l'imaginaire populaire, il faut mesurer le choc que fut la découverte des anneaux de Saturne pour la conscience européenne.

Époque / AnnéeAstronome / MissionDécouverte et Comprenhension
1610GaliléeObserve Saturne pour la première fois avec une lunette artisanale. Il ne comprend pas la forme et croit voir une planète « triple » avec deux grandes oreilles ou compagnons sur les côtés, qui finissent par « disparaître » quand l'inclinaison change.
1655–1659Christiaan HuygensGrâce à une lunette plus puissante, le savant hollandais identifie enfin en 1655 la vraie forme : un anneau plat et mince, ne touchant nulle part la planète. Il publie sa découverte dans son Systema Saturnium (1659).
1675Jean-Dominique CassiniDécouvre que l'anneau n'est pas unique : il est séparé en deux par une bande sombre (qui porte aujourd'hui le nom de Division de Cassini).
1856James Clerk MaxwellDémontre mathématiquement qu'un anneau solide ou liquide s'effondrerait sous l'effet de la gravité. Il prouve que les anneaux sont composés de milliards de petites particules indépendantes en orbite.
1895James Edward KeelerConfirme expérimentalement la théorie de Maxwell grâce aux mesures spectroscopiques de la vitesse de rotation des anneaux.
1980–1981Sondes Voyager 1 & 2Révèlent une structure d'une complexité inouïe : les anneaux principaux sont divisés en des milliers d'annelets intimement sculptés par des « lunes bergères ».
2004–2017Mission Cassini-HuygensL'orbiteur offre des détails vertigineux : les anneaux sont composés à 99% de glace d'eau très pure, mesurent des dizaines de milliers de kilomètres de large mais seulement une dizaine de mètres d'épaisseur, et sont « jeunes » à l'échelle géologique (entre 10 et 100 millions d'années).

Christiaan Huygens, Systema saturnium, 1659 (Linda Hall Library)

III. L’Ethnologue des Ombres : Les Légendes de Chios et le Folklore Grec

Mais Allatius n'était pas seulement tourné vers le ciel. Né sur l'île de Chios sous domination ottomane, il reste l'un des premiers savants à s'être penché sur la culture orale et les croyances populaires grecques dans son traité fondateur de 1645 :

De quorumdam Graecorum opinationibus apud inferos
(Des opinions de certains Grecs sur les enfers et le monde des esprits)

Dans ce texte pionnier pour l'ethnologie européenne, Allatius dresse un inventaire des superstitions et terreurs de son île natale :

  • Le Vrykolakas (le vampire grec) : C'est la première description méthodique du vampire oriental. Allatius décrit ces cadavres d'excommuniés que la terre refuse de faire pourrir : leur corps devient enflé comme un tambour (tympaniaios), et l'esprit vient frapper aux portes la nuit pour tuer les habitants. Il consigne les rites d'exhumation, de décapitation et de crémation du cœur pratiqués à Chios.

  • Les Mormolykeia et les Stryges : Il cartographie les esprits frappeurs, créatures hybrides et démons féminins peuplant les ravins de l'île, utilisés tant pour expliquer les maladies infantiles que comme épouvantails pédagogiques.

  • Les Âmes Excommuniées : Il montre la porosité entre le dogme chrétien et la mythologie populaire : pour le paysan insulaire, la sanction de l'Église condamne le corps physique à devenir une marionnette des démons après la mort.

Cet ouvrage influencera profondément le XVIIIᵉ siècle (notamment Dom Calmet et son Traité sur les apparitions en 1746), posant les bases de la littérature fantastique moderne.

IV. L’Extraordinaire Richesse d'un Savant Baroque


Réduire Léonce Allatius à ces curiosités théologiques ou folkloriques serait oublier l'géant de l'érudition qu'il incarnait dans la République des Lettres :

  • Le héros logistique de Heidelberg (1623) : Mandaté par le pape Grégoire XV pendant la guerre de Trente Ans, Allatius traverse l'Europe en guerre pour récupérer la mythique Bibliotheca Palatina. Il inventorie, emballe et transporte à travers les Alpes près de 196 caisses de manuscrits inestimables à dos de mules sans en perdre un seul, enrichissant la Bibliothèque Vaticane du plus beau fonds médiéval de son temps.

  • Le Gardien de la Vaticane et le Théologien : Devenu conservateur en chef sous Alexandre VII, il consacre ses écrits (De Ecclesiae occidentalis et orientalis perpetua consensione, 1648) à tenter de réconcilier les Églises catholique et orthodoxe en démontrant que leurs divergences ne reposent que sur des malentendus linguistiques.

  • Le Père de la Bibliographie Théâtrale (Drammaturgia, 1666) : Il est le premier à traiter le théâtre et l'opéra naissant comme des objets d'étude historiques. Il dresse le catalogue systématique de toutes les pièces et livrets italiens connus, sauvant de l'oubli la mémoire du spectacle vivant.

Conclusion

Léonce Allatius incarne la beauté de l'esprit baroque : une époque où un même homme pouvait administrer les trésors du Vatican, cataloguer la naissance de l'opéra, consigner la légende des vampires de son enfance et se retrouver associé à la plus poétique des métaphores sur l'infini du ciel.

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(1) Les crimes du christianisme. [Traduit de Crimes of Christianity, by G.W. Foote and J.M. Wheeler. London, Progressive Pub. Co., 1887]

Mais la relique la plus étonnante du Rédempteur était son prépuce, retiré lors de la circoncision et miraculeusement préservé. Cet objet précieux, selon Calvin, était exhibé par les moines de Charroux qui, pour en prouver l'authenticité, affirmaient qu'il laissait couler des gouttes de sang. Toutefois, plusieurs villes se disputaient l'honneur de le posséder : Aix-la-Chapelle, Anvers, Hildesheim, Besançon, Calcata et Rome. Assurément, les chrétiens qui vénéraient cette relique obscène étaient profondément enlisés dans le bourbier de la superstition, et l'on peut douter que les polythéistes les plus ignorants se soient jamais abaissés à adorer le prépuce d'un dieu.

Une anecdote amusante concernant cet objet curieux figure dans un ouvrage anonyme mais très bien écrit, publié en 1761, sur l'Inquisition portugaise.
« Sandoval, l'évêque espagnol déjà mentionné à deux reprises, raconte comme un fait incontestable, dans sa biographie de l'empereur Charles Quint, que le véritable Santo Prepucio était conservé à Rome et tomba, entre autres choses, aux mains de soldats lors du sac de la ville par l'armée du duc de Bourbon; qu'il refusait de se laisser toucher par de tels misérables profanes ; sur quoi, l'un d'eux, plus perspicace que les autres, commençant à soupçonner la vérité, fit venir une vierge pure pour en éprouver la vertu, moment où il se dilata aussitôt. Cette précieuse relique semble avoir été perdue dans la confusion, mais fut bientôt remplacée — sans doute par le même genre d'anges que ceux qui apportèrent la Sainte Maison de Lorette. » [Memoirs Concerning the Portuguese Inquisition, p. 166.]

Il convient d'ajouter qu'au moins un auteur catholique a consacré un traité au prépuce du Sauveur, affirmant qu'il était monté au ciel, tout comme Jésus lui-même, pour se transformer en l'un des anneaux de Saturne. [ Leo Allatius, De Præputio Domini Nostri Jesu Christi Diatriba.]

Calvin, qui aurait mieux fait de dénoncer les superstitions catholiques plutôt que d'élaborer un dogme condamnant des nourrissons à peine longs d'une main à ramper sur le sol de l'enfer, suggéra que l'on dressât un inventaire des reliques. Un tel document nous aurait épargné bien des tracas, et nous déplorons sincèrement son absence, car il existe sans doute de nombreux articles intéressants qui ont échappé à nos recherches, bien qu'il nous reste encore une longue liste à énumérer.

Catherine de Sienne et l’anneau du Saint Prépuce — Conte d’une noce mystique

Mariage mystique de Sainte Catherine -Michelino da Bezzoso, vers 1420
Pinacothèque de Sienne


Bien après que Catherine de Sienne eut quitté ce monde, François Villon écrivit, à la demande de sa mère, une prière pour Notre-Dame, et il lui fit dire, dans une langue pauvre et tremblante, ce qu’elle voyait lorsqu’elle entrait dans son église, car elle ne savait pas lire les livres et n’avait pour connaître le ciel que les images peintes devant lesquelles elle priait :

Femme je suis, povrette et ancienne,
Qui rien ne scay ; oncques lettre ne lus.
Au moustier voy dont suis parroissienne
Paradis painct, où sont harpes et lus,
Et ung enfer où damnez sont boullus :
L’un me fait paour, l’autre joye et liesse.

Mais longtemps avant que cette femme ne prononce ces paroles, à Sienne, une autre femme avait regardé les images des églises avec des yeux qui, parfois, voyaient le ciel s’ouvrir.   

Je suis née à Sienne, en l’an du Seigneur 1347. Ma mère, Lapa, avait déjà mis au monde beaucoup d’enfants, et je vins au monde avec une petite sœur jumelle, Giovanna, qui ne resta pas longtemps parmi nous. J’étais la vingt-quatrième.

Dans la maison de mon père, les couleurs avaient leur vie propre. Giacomo était teinturier, et dès mon enfance je vis les laines disparaître dans les cuves et en ressortir changées, rouges, jaunes, bleues ou violettes, avec sur leurs fibres l’eau qui ruisselait encore et l’odeur forte des bains de teinture qui montait dans toute la maison.

Je ne savais pas lire les livres, mais j’apprenais beaucoup de choses sans eux, par les fresques et les retables des églises, les histoires que racontaient les frères, les sermons entendus dans les rues ou dans les chapelles, les prières de ma mère et les récits des pèlerins qui passaient par Sienne, et j’aimais surtout regarder les images de Jésus, parce que je ne savais pas encore parler de lui comme les hommes instruits, mais je savais qu’il avait été un enfant, qu’il avait eu un corps comme nous, qu’il avait eu de la peau, de la chair et du sang, et que ce sang avait coulé pour les hommes.

Un jour, alors que j’étais encore enfant, je marchais dans les rues de Sienne avec d’autres enfants lorsque je levai les yeux et vis au-dessus de moi le Seigneur, et je le vis si clairement que je ne compris pas pourquoi les autres continuaient leur chemin sans s’arrêter, car il me semblait que le ciel était devenu tout proche et que Jésus me regardait comme s’il me connaissait depuis toujours, et je demeurai là, incapable de détourner les yeux, jusqu’à ce que mes compagnons viennent me chercher et me ramènent parmi eux.

Après cela, je cherchai de plus en plus souvent la solitude, non que je voulusse fuir les miens, mais parce que j’avais découvert qu’il existait des endroits où je pouvais parler au Seigneur sans que personne ne me dérange, et je me retirais dans une chambre, dans une chapelle, au fond d’une église ou dans quelque coin tranquille où je pouvais fermer les yeux, et tantôt je le voyais, tantôt je ne voyais rien, mais même lorsqu’il ne venait pas je continuais à lui parler, parce que je ne voulais pas l’aimer seulement lorsqu’il me donnait des visions.

Circoncision de Jésus de Fra Angelico (1)

Puis vint le jour où il me fut donné de le voir comme mon époux, et je vis autour de lui sa Mère et les saints, et le Seigneur s’approcha de moi avec cette douceur que je connaissais déjà depuis mon enfance, et il me prit comme une fiancée, et je vis alors l’anneau qui m’était donné, mais ce que je voyais n’était pas comme les anneaux d’or et de pierreries que portent les femmes mariées, car devant mes yeux il y avait la chair du Seigneur, rouge de sang, et je sentis autour de mon doigt la forme d’un cercle vivant, comme si son propre corps avait été pris pour faire l’anneau de nos noces, et je regardai longtemps ma main sans pouvoir parler, parce que je savais que ce que le Seigneur venait de me donner n’était pas un bijou que l’on peut montrer aux hommes, mais quelque chose qui venait de sa chair même.

Cet anneau, les autres ne le voyaient pas, et pourtant il était là lorsque je regardais mon doigt, et il demeurait là même lorsque je n’avais plus aucune vision, comme une chose cachée que je pouvais seulement sentir et reconnaître, et c’est ainsi que je compris peu à peu que le mariage dont le Seigneur me parlait ne ressemblait pas aux mariages des hommes, car l’époux que j’avais reçu n’était pas venu avec de l’or, des perles ou des pierres précieuses, mais avec son propre corps, avec cette chair qui pouvait souffrir et avec ce sang qui avait été versé pour nous.

Lorsque le Maître dominicain Raymond de Capoue vint auprès de moi, je trouvai en lui un homme à qui je pouvais parler de ces choses sans avoir honte de mes paroles, et je lui racontai ce que j’avais vu, les apparitions du Seigneur, les paroles que j’avais entendues, les douleurs de mon corps, les moments où il me semblait que mon cœur n’était plus dans ma poitrine, et cette alliance étrange dont l’anneau demeurait invisible aux yeux des autres, et Raymond m’écoutait longuement, me questionnait avec prudence, puis gardait dans sa mémoire ce que je lui avais confié, car il devait plus tard raconter ma vie et transmettre aux autres ce qu’il avait entendu de ma bouche.

Je lui racontai aussi un jour comment le Seigneur m’avait pris mon cœur, car je l’avais vu venir vers moi avec dans ses mains un cœur rouge, vivant et brillant, et il avait ouvert mon côté pour y mettre ce cœur à la place du mien, et lorsque je sentis cette chose entrer en moi, j’eus une douleur qui me fit croire que j’allais mourir, mais en même temps je sus que le cœur qu’il me donnait était le sien, et Raymond conserva aussi cette vision dans son récit, comme il conserva celle de mon mariage mystique, car il savait que ce que je racontais n’était pas une histoire destinée à faire merveille auprès des gens, mais quelque chose qui avait bouleversé toute ma vie.

Pourtant, c’est moi qui ai parlé le plus clairement de l’anneau de chair, et je l’ai fait dans une lettre que j’adressai à ma sœur Bartolomea della Seta, lorsqu’elle traversait une grande épreuve, parce que je voulais lui rappeler qu’elle aussi était une épouse du Christ et que son alliance n’était pas faite avec un métal précieux comme celles que portent les femmes dans le monde, mais avec le corps même du Seigneur, et je lui écrivis de se baigner dans le sang du Christ crucifié, de ne chercher que lui, le Crucifié, et je lui dis qu’elle était son épouse, comme toutes les créatures qu’il avait rachetées, non point parce qu’il les avait liées à lui par un anneau d’argent, mais parce qu’il les avait épousées avec un anneau de sa propre chair.

Et je lui montrai alors l’Enfant, car c’est ainsi que je le voyais, petit et tendre, porté par sa Mère, et je lui dis de regarder comment, au huitième jour, lorsqu’on l’avait circoncis, il avait donné de sa chair juste assez pour faire un petit cercle d’anneau, et cette parole me revenait souvent à l’esprit, car lorsque je regardais l’anneau que le Seigneur avait posé à mon doigt, je ne voyais plus seulement le Christ adulte dans sa gloire, mais l’Enfant de huit jours, sa petite chair, son premier sang, sa première blessure, et je sentais que tout ce que j’avais reçu dans mes visions se trouvait déjà là, dans cette petite quantité de chair retranchée à son corps.

Je ne savais pas alors que cette parole que j’avais donnée à Bartolomea serait un jour relue par des hommes qui chercheraient à savoir si l’anneau que j’avais vu dans ma vision était véritablement cette chair de l’Enfant, et je ne peux pas leur répondre, car ce que mes yeux ont vu dans la vision n’obéissait pas aux mesures des choses terrestres, et je sais seulement que le Seigneur m’a montré son corps comme le signe de notre union, tandis que dans ma lettre j’ai moi-même rapproché l’anneau nuptial de cette chair donnée au huitième jour.

C’est aussi par les paroles des autres que je commençai à entendre parler de cette petite chair que certains gardaient comme une relique, car un frère revenu de voyage raconta un soir qu’il existait, dans une église lointaine, une chose conservée avec grand soin, que l’on disait provenir du corps de l’Enfant Jésus, et ceux qui l’écoutaient se rapprochèrent de lui lorsqu’il raconta qu’il s’agissait de ce qui avait été retiré au petit enfant lorsqu’on l’avait circoncis, et moi je demeurai silencieuse, car cette histoire venait toucher une chose que je portais déjà dans mon cœur, et lorsque le frère parla de la petite chair conservée comme un trésor, je regardai mon doigt, où personne ne voyait rien, mais où moi je sentais toujours l’anneau.

Alors je pensai au sang du huitième jour, et je pensai au sang de la Passion, et je vis dans mon esprit l’Enfant et l’Homme ne faisant qu’un, le petit corps dans les bras de Marie et le grand corps étendu sur la croix, et entre les deux je vis le même sang, comme si la première blessure et la dernière appartenaient à une seule histoire, et mon anneau de chair me sembla alors moins une chose posée sur mon doigt qu’un fil rouge courant du petit enfant jusqu’à l’homme crucifié et de l’homme crucifié jusqu’à moi.

À partir de ce moment, je ne pouvais plus passer devant un pauvre sans penser à la chair du Seigneur, ni toucher un malade sans sentir mon propre corps devenir lourd, car il me semblait que l’anneau m’appelait à aller vers ceux que les autres ne voulaient pas toucher, et je visitai les malades, les pauvres, les prisonniers et ceux que l’on conduisait au supplice, je pris dans mes mains des corps couverts de plaies et je demeurai auprès de ceux qui mouraient, et lorsque je lavais mes mains après avoir soigné quelqu’un, je regardais mon doigt comme si l’anneau pouvait y laisser une marque rouge.

Il m’arriva encore de voir le Seigneur de bien des manières, et parfois je le voyais si près que je croyais sentir sa main sur moi, tandis qu’à d’autres moments il me semblait qu’il s’était éloigné jusqu’au bout du monde, et ces absences me faisaient souffrir, mais je continuais à prier, car je savais désormais que le silence du Seigneur n’était pas la même chose que son absence, et lorsque Raymond me demandait ce que je faisais pendant ces longues heures où je demeurais seule, je lui répondais que je cherchais celui qui m’avait épousée et que je ne pouvais pas me détourner de lui simplement parce que mes yeux ne le voyaient plus.

Mon corps devint peu à peu plus faible, car je jeûnais beaucoup et ne pouvais presque plus manger, et mes forces diminuèrent jusqu’à ce que mes jambes aient peine à me porter, mais je continuai à recevoir ceux qui venaient me voir, tandis qu’au-dehors l’Église elle-même se déchirait dans un grand schisme et que cette division me faisait souffrir comme souffre une mère lorsqu’elle voit ses enfants se battre entre eux, parce que je ne pouvais pas comprendre que des hommes qui servaient le même Christ puissent se séparer ainsi alors que son corps avait été livré pour les réunir.

J’étais à Rome depuis le 28 novembre 1378 auprès du pape Urbain VI, et les jours passaient dans la fatigue, la prière et la douleur, jusqu’à ce que mon corps fût si faible que je ne pouvais presque plus me déplacer, mais plus mes forces diminuaient, plus certaines visions revenaient avec une douceur que je n’avais pas connue depuis mon enfance, et un jour, alors que je demeurais étendue et que je sentais mon corps devenir léger, je fermai les yeux et je revis le ciel de ma jeunesse.

Il y avait devant moi de grands nuages très pâles, et dans ces nuages passaient des couleurs qui me rappelèrent aussitôt l’atelier de mon père, lorsque les laines plongées dans les cuves sortaient du bain chargées de rouge, de bleu, de jaune et de violet, et les couleurs n’étaient plus séparées comme elles l’étaient dans les étoffes, mais elles se mêlaient dans le ciel en nappes légères, tantôt roses, tantôt jaunes, tantôt bleues, tantôt rouges comme du sang dilué dans beaucoup d’eau, et je reconnus ces couleurs avec une telle certitude que je crus presque sentir l’odeur des cuves et entendre mon père remuer les étoffes dans les bains.

Puis, au milieu de ces nuages, quelque chose apparut, d’abord si grand que je ne pus en comprendre la forme, et lorsque je m’approchai je reconnus un anneau, mais un anneau immense, fait de chair rouge et vivante, beaucoup plus grand que tout ce que j’avais jamais vu, et cette chair semblait suspendue entre les nuages comme une porte ouverte dans le ciel, avec sur elle la trace du sang de l’Enfant, celui qui avait coulé au huitième jour, et je compris que je regardais cette petite chair dont le frère m’avait parlé autrefois, mais qu’elle avait grandi dans ma vision jusqu’à devenir assez grande pour que je puisse passer à travers elle.

Je n’eus pas peur, car je reconnaissais cette chair et je reconnaissais surtout celui qui l’avait donnée, et lorsque je m’avançai vers l’immense anneau, je vis qu’il n’était pas séparé de celui que j’avais porté toute ma vie autour du doigt, car le même rouge y brillait, le même sang y demeurait, et les couleurs de mon père passaient autour de lui comme des voiles, si bien que je marchai vers cette grande chair avec l’impression de revenir à la fois vers mon enfance et vers le jour où le Seigneur m’avait prise pour épouse.

Alors je traversai l’anneau, et ma chair passa dans cette chair immense sans que je ressentisse aucune douleur, seulement une chaleur douce qui m’enveloppa tout entière, tandis que les couleurs des cuves de mon père glissaient autour de moi, le rouge devenant rose, le jaune devenant presque blanc, le bleu devenant transparent et le violet se mêlant au rouge, et je vis devant moi le Seigneur tel que je l’avais vu lorsque j’étais enfant, tel que je l’avais cherché dans mes prières, tel que je l’avais aimé dans ses souffrances, et je sus que j’étais arrivée au bout du chemin.

Je regardai encore une fois ma main et je vis l’anneau de chair autour de mon doigt, rouge et vivant comme au premier jour, puis je levai les yeux vers le Seigneur qui venait à ma rencontre, et tandis que mon corps s’abandonnait peu à peu et que tout ce qui m’entourait devenait lumière, je lui remis ce qui me restait de vie et un murmure sortit de mes lèvres mourantes : « Père, dans tes mains je remets mon âme et mon esprit. »

(1) L'inscription latine supérieure, tirée du chapitre 4 du Livre de Jérémie, se lit comme suit : «Circuncidimini Domino viri Iuda et auferte preputia cordium vestrum» (« Circoncisez-vous pour le Seigneur, et ôtez le prépuce de votre cœur, hommes de Juda. »). L'inscription latine inférieure se lit comme suit : « Postquam consumati sunt dies octo, ut circumcideretur puer, vocatum est nomen ejus Jesus » (« Et lorsque furent accomplis les huit jours consacrés à la circoncision de l'enfant, on lui donna le nom de Jésus. » Luc 2, 21)

jeudi 3 septembre 2026

Le Saint Prépuce ou le Tabernacle de Chair - Premier chapitre

Andrea Mantegna, La Circoncision (vers 1460-1464)
Florence, Galleria degli Uffizi, inv.1890 n.910 © Paolo Nannoni, Florence
Bien avant le matin de Judée, dans une bourgade oubliée, naquit le mohem. Au huitième jour de sa venue au monde, ses parents dressèrent la couche rituelle. Dans le secret de leur cœur, ils avaient choisi son nom : il s'appellerait Bar-Nabé — ou Bar-Nabbay dans la langue d'Aram. Ils voulaient ainsi saluer en lui le fils de la prophétie, l'enfant de l'encouragement destiné à relever l'espoir des humbles.
Pourtant, au moment où la lame s'approcha de sa chair d'enfant, la pièce s'effaça. Une clarté d'un éclat insoutenable, pareille à la géhenne du Très-Haut, submergea le foyer. Ce feu blanc frappa les parents d'une cécité immédiate. Terrassés par cette foudre céleste, privés de la vue, ils churent face contre terre. Du centre de cet incendie invisible, une voix d'airain brisa le silence, leur interdisant à jamais le nom de Bar-Nabé. L'oracle ordonna, sans réplique possible, que l'enfant reçût le nom d'Abraham. Il fallait que le nouveau-né portât le titre du premier des patriarches, car son destin n'était point d'annoncer la promesse, mais de l'accomplir par le sang.
Des décennies plus tard, le couteau de silex étincela sous la lucarne nue de la demeure de Judée, là où l'air n'est plus que poussière et attente. Par cette étroite ouverture, le jour filtrait en une clarté diffuse, opaline et verdâtre, pareille à la lueur des verres antiques qui naissaient alors sur les rivages de Phénicie. En tant que chef de la lignée et père de l’Enfant selon la Loi, Joseph aurait dû accomplir le geste de sang. C'était la coutume des pères d'Israël, un devoir gravé dans la pierre des générations. Pourtant, à l'instant de lever le bras, son âme plia sous le poids d'un indomptable vertige. Son regard tomba sur le nouveau-né, et une crainte sacrée l'assaillit : ce fils putatif n’était point issu du limon de la Terre. Il reconnut en cette chair fragile le Dieu Très-Haut, le Verbe revêtu d'un voile d'argile. Comment ses mains d'artisan, rudes et profanes, oseraient-elles entamer la peau du Créateur ?
Terrassé par le mystère, saisi par la terreur du divin, le charpentier choisit l'effacement. Il fit quérir le mohem, ce vieillard connu pour être un juste parmi les justes, nourri de la Torah, pour exécuter l'oracle du huitième jour. L'ordre de la géhenne de feu avait exigé qu'il s'appelât Abraham. Sans encore le savoir, il devenait ainsi le premier sacrificateur de Jésus, celui qui ouvrait la chair sacrée bien avant les bourreaux du Calvaire, inaugurant le mystère de la Rédemption par une première effusion de sang.
Debout dans l'ombre de la pièce, mère déjà douloureuse, la Vierge Marie assistait au sacrifice. Pour elle, cet instant marquait l'ouverture du livre des souffrances : la première des sept douleurs prophétiques qui devaient lui transpercer le cœur. En voyant poindre la pourpre sur la chair de son fils, elle reçut la blessure intime qui trouverait son achèvement au pied de la Croix.
Pour entamer la chair divine, Abraham saisit la lame rituelle, taillée dans la pierre de la circoncision. Ce silex sombre et tranchant possédait une mémoire immense. C’était le digne héritier de la pierre aiguë dont Séphora s'était saisie au désert, dans un geste de fureur et de salut, pour apaiser la colère divine et arracher son époux à la mort. De la même roche brute étaient nés les couteaux de Galgala, façonnés jadis sur l'ordre du Très-Haut pour purifier le peuple entier avant l'entrée en Terre promise. Abraham tenait entre ses doigts cette même dureté minérale, cette roche de l'Alliance qui, après avoir sauvé Moïse et guidé Josué, s'apprêtait à toucher la source du monde.
L'Enfant poussa un cri, une note d'une pureté si haute qu'elle suspendit une poussière d'or dans cette pénombre aux reflets glauques. Le sang parut, rubis céleste, prêt à se perdre sur le sol.
Ici s'ouvrait un abîme théologique. Ce petit sexe de l'Enfant recelait en puissance l'origine du monde ; il aurait pu engendrer une innombrable multitude, une lignée de chair plus vaste que les étoiles du ciel. Mais ce premier sang ne devait point féconder la Terre selon les lois habituelles de la procréation humaine. Cette source rouge refusait la génération charnelle pour un dessein plus haut : elle versait les prémices de la Vie éternelle, arrachant l'humanité à la mort plutôt qu'à la solitude.
Fidèle au rite immémorial de la metzitzah, Abraham approcha ses lèvres du petit sexe de l'Enfant. Il aspira la source pour sceller la plaie.
En cet instant précis, le cosmos bascula. La danse des étoiles et des planètes s'interrompit, suspendue à ce frémissement terrestre. Saturne, vieux dieu du temps et maître des heures, perdit ses repères séculaires face à cette éternité nouvelle. Saisi d'un vertige sacré, l'astre se mit à tourbillonner sur lui-même en un cercle frénétique, une rotation si pure qu'elle traça dans le vide les contours de ses anneaux, d'immenses couronnes de lumière prêtes à recueillir l'écho de l'Incarnation.
Au point de contact où le sang du Christ effleura la langue du vieillard, une clarté absolue s'empara de sa gorge. Ce ne fut point une brûlure de feu, mais une extase de lumière qui vint transfigurer son souffle. En buvant cette source rouge, Abraham reçut au plus profond de son être l'absolue certitude de la rémission de toutes ses fautes. L'effacement de ses péchés s'inscrivit dans son âme comme une évidence de splendeur, accompagnée de l'assurance d'un salut éternel que rien ne pourrait désormais ternir. Sa bouche devint à jamais un tabernacle inviolable. Nulle parole profane, nul murmure de misère humaine ne put désormais franchir la barrière de ses dents. Jusqu'à son dernier souffle, il n'eut d'autre verbe que Dieu. Chaque phrase échappée de ses lèvres portait une auréole de lumière, le témoignage d'une union charnelle avec le sacré. On ne l’appela plus que Pūmā d-dahbā, ce qui veut dire Bouche d’or.
Bientôt, la grâce submergea le vase de son corps. Dès qu'Abraham ouvrait la bouche, la pièce entière se chargeait d'une gloire suprême, baignée d'une lueur d'or qui dissipait l'ombre et chassait la clarté opaline du jour. Sous les yeux de Marie, dont la douleur se muait en contemplation, les murs de pierre brute semblaient transfigurés par l'haleine de sa voix. Devant un tel prodige, la Judée frémit, et la rumeur de ce don céleste courut de foyer en foyer.
Par l'humilité de Joseph, ce prêtre d'un jour était le premier communiant de l'histoire. Bien avant la Pâque, bien avant la nuit de l'Adieu où Jésus leva la coupe en disant « Prenez et buvez-en tous », le sang du Salut avait trouvé son premier calice : la bouche d'un homme transfiguré.
L'acte accompli, le fragment de chair sacrée fut recueilli selon les mystères que relate l'Évangile de l'Enfance. Une fiole de cristal, emplie d'un nard ancien et précieux, fut apportée pour préserver le reste divin de la corruption terrestre. Ses mains saisies d'une extase mystique qui leur ôtait toute faiblesse humaine, Marie prit le flacon translucide où baignait la relique et l'inséra au cœur d'une boîte façonnée dans le bois imputrescible d'un cèdre.
Au moment précis où le couvercle de cèdre se referma sur le cristal, le miracle de la voix d'Abraham trouva son écho dans l'air. Des odeurs suaves, d'un parfum si intense et paradisiaque qu'aucune essence de la Terre n'aurait pu l'égaler, envahirent la pièce. Cette fragrance d'éternité embauma les moindres recoins de la demeure, saisissant les témoins d'un calme absolu, comme si le paradis lui-même venait de respirer par cette blessure ouverte.
Alors que le silence retombait sur la maisonnée, la Mère s'approcha de la couche. Ses doigts effleurèrent le linge précieux qui avait servi à essuyer le couteau sacrificiel de silex, cette toile rude désormais marquée par la pourpre de la rédemption. Elle la plia avec ferveur pour la soustraire aux regards, gardant ainsi auprès d'elle la mémoire du premier sang versé. Cet anneau de chair prélevé au matin du huitième jour, déposé au creux du bois et du parfum, allait traverser les âges et l'histoire des hommes pour être connu, bien plus tard, sous le nom de Saint Prépuce.
Un texte de Luc-Henri Roger

mardi 1 septembre 2026

Collectionner avec style— Caroline Murat, Louis Ier et l’Antiquité — Une expo aux Staatlichen Antikensammlungen de Munich

 

Il y a dans certaines collections une histoire qui dépasse largement celle des objets qu’elles réunissent. La collection Lipona est de celles-là. Elle raconte à la fois une passion pour l’Antiquité, le destin mouvementé d’une reine devenue exilée, l’ambition culturelle d’un souverain et, plus largement, cette fascination qui saisit l’Europe du début du XIXe siècle devant les vestiges que les fouilles faisaient surgir du sol italien. De Naples à Munich, les objets de cette collection ont changé de palais, de propriétaire et de statut, mais ils ont conservé la mémoire des regards qui se sont successivement posés sur eux.

Caroline Murat, la comtesse Lipona

En mars 1826, Leo von Klenze, agissant au nom du roi Louis Ier de Bavière, signait le contrat qui allait faire entrer à Munich la collection d’antiquités de la comtesse Lipona. Ce nom pouvait sembler celui d’une aristocrate parmi tant d’autres dans l’Europe de la Restauration ; il dissimulait pourtant une personnalité qui avait occupé une place autrement plus éclatante sur la scène européenne. La comtesse Lipona était Caroline Murat, née Bonaparte, la plus jeune sœur de Napoléon, qui avait régné de 1808 à 1815 sur le royaume de Naples aux côtés de son époux Joachim Murat. « Lipona » était une anagramme de Napoli, une manière de conserver, dans le nom même qu’elle portait désormais, le souvenir du royaume qu’elle avait perdu.

C’est à Naples que cette histoire avait commencé. Caroline Murat ne fut pas simplement une souveraine entourée d’objets précieux ; elle manifesta un véritable intérêt pour les découvertes archéologiques qui transformaient alors la région napolitaine en un immense territoire de fouilles. Pompéi et les environs de Naples livraient peu à peu les traces d’un monde que l’Europe savante et mondaine redécouvrait avec une fascination croissante. Caroline suivait ces découvertes avec attention, fit elle-même entreprendre des fouilles à Pompéi et dans les environs et rassembla les vestiges qui étaient mis au jour. Dans ses appartements du Palais royal de Naples se constitua ainsi progressivement une véritable collection privée d’antiquités, un ensemble dans lequel les œuvres anciennes n’étaient pas encore séparées de la vie quotidienne par la distance solennelle d’un musée, mais appartenaient à l’univers personnel d’une souveraine.

Cette manière de collectionner dit beaucoup de l’époque. L’Antiquité n’était plus seulement celle des textes étudiés par les érudits ou des statues admirées dans les palais princiers ; elle devenait une réalité que les fouilles rendaient presque tangible. Un fragment, un vase, un objet arraché à la terre pouvait désormais être le témoin direct d’une civilisation disparue. À Naples, Caroline se trouvait au plus près de cette découverte permanente. Elle pouvait voir arriver dans son royaume des objets qui, quelques heures ou quelques jours auparavant, étaient encore enfouis depuis des siècles. La collection devenait ainsi une manière de retenir cette apparition, de réunir les témoignages dispersés d’un passé qui semblait soudain ressurgir.

Louis Ier de Bavière

À quelques années de distance, Louis de Bavière éprouvait une fascination comparable. Né quatre ans après Caroline, il découvrit l’Italie lors de son premier voyage en 1804-1805 et fut profondément marqué par les antiquités qu’il y contempla. Cette rencontre avec l’Italie devait orienter durablement ses goûts et ses ambitions. Louis ne voulait pas seulement conserver pour lui les impressions de ses voyages: il nourrissait le désir de faire connaître au nord des Alpes les beautés qu’il avait découvertes au sud. L’Antiquité allait ainsi prendre une place essentielle dans le projet culturel qu’il développa pour Munich, où il entendait réunir les œuvres qui permettraient à sa capitale de devenir elle aussi un lieu de mémoire et de contemplation du monde ancien.

Les deux futurs protagonistes de cette histoire se connaissaient d’ailleurs personnellement. En 1806, Caroline avait assisté à Munich au mariage de sa sœur Auguste-Amélie avec Eugène de Beauharnais, le beau-fils de Napoléon. Peu après, Louis séjourna plusieurs mois à Paris, où il visita à plusieurs reprises le Louvre, alors au cœur de la politique artistique de l’Empire, et où il rencontra Caroline. Ils appartenaient à deux familles souveraines et évoluaient dans le même monde européen, celui des cours, des alliances et des bouleversements napoléoniens ; ils partageaient aussi, sans pouvoir encore en mesurer les conséquences, un goût très profond pour les témoignages de l’Antiquité.

Puis l’Europe changea de visage. La chute de Napoléon en 1815 entraîna celle des Murat et mit fin au royaume de Naples. Caroline dut quitter le territoire avec une partie de sa collection d’art et trouva refuge dans les territoires des Habsbourg, où elle vécut désormais sous le nom de comtesse de Lipona. Le nouveau nom disait la perte autant qu’il en conservait le souvenir : Naples n’était plus un royaume, mais il demeurait inscrit dans l’identité de celle qui l’avait gouverné. Pourtant, l’exil avait aussi des conséquences très concrètes. Privée des revenus dont elle avait disposé comme reine, Caroline fut contrainte de vendre progressivement les œuvres qu'elle avait pu acquérir à Naples, et sa collection commença ainsi à se disperser.

C’est dans ce contexte que Louis Ier entra dans l’histoire de la collection Lipona. Un an après son couronnement, il acquit la collection d’antiquités de Caroline et, en mars 1826, Leo von Klenze formalisa cette acquisition au nom du souverain bavarois. Les objets qui avaient été réunis dans les appartements de la reine de Naples prenaient alors le chemin de Munich. Ils quittaient le monde privé de Caroline pour entrer dans celui du roi qui, depuis sa jeunesse, rêvait de faire de sa capitale un grand centre artistique européen.

L’acquisition ne fut donc pas un simple épisode du marché de l’art. Pour Louis Ier, la collection Lipona allait contribuer à poser les fondations de sa collection d’objets d’art mineurs antiques et, plus largement, des futures Collections d’antiquités de l’État. Ce qui avait commencé comme la passion personnelle d’une souveraine allait ainsi trouver une seconde vie dans un projet culturel de dimension publique. La collection changeait de propriétaire, mais aussi de fonction : elle cessait progressivement d’être le reflet d’un goût privé pour devenir une partie du patrimoine que Munich allait conserver et transmettre.

C’est précisément cette double histoire que l’exposition consacrée au bicentenaire de l’acquisition permet de retrouver. Caroline Murat en constitue la figure centrale, non comme une simple propriétaire antérieure dont Louis aurait recueilli les antiquités, mais comme celle qui fut à l’origine de la collection. Louis Ier apparaît principalement comme l’acquéreur qui lui donna une nouvelle destinée et dont la passion pour l’Antiquité devait contribuer à façonner les collections munichoises. Entre les deux se dessine ainsi une histoire de la transmission : ce que Caroline avait réuni à Naples ne disparaît pas avec la chute de son monde ; les objets traversent l’exil, changent de mains et finissent par s’inscrire dans une institution appelée à leur assurer une autre forme de permanence.

L’intérêt de l’exposition tient aussi à la possibilité de voir, pour la première fois dans une telle ampleur, la collection Lipona presque dans son intégralité. Les objets ne sont pas présentés comme s’ils avaient toujours appartenu au musée. La scénographie cherche au contraire à restituer quelque chose du XIXe siècle et à rappeler qu’avant d’être des pièces de collection conservées à Munich, ils avaient connu les appartements d’une reine à Naples, les bouleversements de l’histoire européenne et les déplacements qui suivirent l’exil de Caroline. Cette mise en contexte redonne aux antiquités une dimension biographique : elles ont une histoire, et cette histoire est aussi celle des hommes et des femmes qui les ont choisies, possédées, transportées et finalement conservées.

Il faut alors revenir à Caroline, car c’est elle qui donne à l’ensemble sa tonalité particulière. Son intérêt pour l’archéologie ne se réduisait pas à la fascination mondaine que les antiquités pouvaient exercer dans les cours européennes. Elle s’intéressa aux découvertes qui avaient lieu sur son propre territoire, fit entreprendre des fouilles et rassembla les objets qui sortaient de terre. Son palais devenait ainsi le lieu d’une rencontre singulière entre le présent et l’Antiquité : dans les appartements d’une reine du XIXe siècle entraient les témoignages matériels de civilisations disparues depuis des siècles. La collection n’était pas seulement un assemblage d’objets ; elle était une manière de faire entrer le passé dans le présent.

Louis Ier partageait cette volonté de faire vivre l’Antiquité dans son propre temps, mais son projet allait prendre une autre direction. Son admiration pour l’Italie, née lors de ses voyages de jeunesse, devait se transformer en une véritable politique culturelle. Les œuvres antiques qu’il recherchait participaient à la construction d’une image nouvelle de Munich, et leur présence dans la capitale bavaroise devait permettre au public de découvrir, au nord des Alpes, ce que Louis avait lui-même admiré en Italie. L’acquisition de la collection Lipona prend dès lors tout son sens : elle constitue l’un des moments où la passion individuelle du collectionneur rencontre l’ambition du souverain bâtisseur.

Deux regards sur l’Antiquité se rencontrent donc dans cette exposition. Celui de Caroline est lié à la découverte, à la fouille, au plaisir de rassembler les témoignages d’un monde qui renaît sous les yeux des contemporains ; celui de Louis s’inscrit dans une ambition plus vaste, celle de constituer à Munich des collections capables de donner à l’Antiquité une place durable dans la vie culturelle de la Bavière. L’un recueille les objets dans l’espace privé d’un palais royal ; l’autre les fait entrer dans une histoire qui les conduira vers les collections publiques.

La collection Lipona apparaît ainsi comme une sorte de voyage immobile : les objets ne cessent de changer de monde alors qu’ils demeurent eux-mêmes. Nés ou retrouvés à Naples, ils ont connu le regard de Caroline Murat, puis l’exil de leur propriétaire, les ventes auxquelles sa situation la contraignit, l’acquisition par Louis Ier et enfin leur installation à Munich. À travers eux se lit toute une époque où l’Europe redécouvrait l’Antiquité, où les fouilles modifiaient le rapport au passé et où les souverains collectionneurs cherchaient dans les œuvres anciennes autant une source de plaisir qu’un moyen d’affirmer leur conception de la culture.

Deux cents ans après le contrat signé par Leo von Klenze, l’exposition permet donc de regarder autrement ce qui pourrait n’apparaître, au premier abord, que comme une importante collection d’antiquités. Elle restitue une histoire humaine derrière les vitrines et les inventaires : celle d’une reine passionnée par les vestiges de son royaume, devenue comtesse de Lipona après la chute de son monde ; celle d’un roi qui avait découvert l’Italie dans sa jeunesse et qui voulut en transporter une part à Munich ; celle enfin des objets eux-mêmes, qui ont survécu aux changements de régime, aux exils et aux déplacements pour parvenir jusqu’à nous.

La véritable originalité de la collection Lipona est peut-être là : elle ne raconte pas seulement l’Antiquité, mais la manière dont les modernes ont appris à la regarder. Les objets avaient été ensevelis pendant des siècles avant que les fouilles de Naples ne les ramènent à la lumière ; Caroline Murat les fit entrer dans son univers et leur donna une place dans ses appartements ; l’histoire les arracha ensuite à ce premier écrin et les conduisit jusqu’à Munich, où Louis Ier leur offrit une nouvelle demeure. En les réunissant aujourd’hui presque deux siècles après leur acquisition, le musée ne fait donc pas que célébrer une date anniversaire : il reconstitue le long parcours d’un regard, depuis la terre de Campanie jusqu’aux collections bavaroises.

Et derrière ce parcours demeure Caroline Murat, dont le nom, longtemps éclipsé par ceux de son frère et de son époux, mérite ici d’être prononcé autrement. Elle fut reine, certes, mais aussi collectionneuse, curieuse des découvertes archéologiques de son temps, attentive aux objets que les fouilles faisaient surgir et suffisamment passionnée pour faire entreprendre elle-même des recherches à Pompéi. Sa collection fut emportée par les vicissitudes de son existence avant d’être acquise par Louis Ier ; mais elle n’a pas disparu. Elle est toujours là, à Munich, et permet aujourd’hui de retrouver, derrière chaque objet, le geste de celle qui l’avait choisi.

Ainsi, entre Caroline Murat et Louis Ier, entre Naples et Munich, entre les fouilles de Pompéi et les collections de l’État bavarois, se dessine une histoire où le goût personnel devient patrimoine. Ce qui avait commencé dans les appartements d’une reine exilée a fini par trouver sa place dans une institution publique ; ce qui appartenait à une femme et à son époque est devenu un bien transmis à plusieurs générations. Deux siècles plus tard, les antiquités de la comtesse Lipona continuent donc leur voyage, mais cette fois sans quitter Munich : elles passent du regard du collectionneur à celui du visiteur, et c’est peut-être la plus belle manière de leur rendre ce que Caroline Murat et Louis Ier avaient voulu leur offrir, une vie nouvelle parmi les vivants.ts rem

Deux objets remarquables

En 1814, le colonel Sponza entreprit plusieurs fouilles près d’Armento, en Lucanie, dans l’actuelle Basilicate. Entre juin et août, il mit au jour plusieurs tombes à chambre, dont provenaient notamment la célèbre couronne d’or d’Armento et une remarquable statuette de satyre en bronze. Les fouilles avaient reçu l’autorisation de Giuseppe Zurlo, alors ministre de l’Intérieur du royaume de Naples, et de Michele Arditi, directeur du Musée archéologique national. Les circonstances précises des découvertes demeurent toutefois mal connues et une grande partie du mobilier funéraire a disparu. Le lieu fut longtemps identifié, à tort, avec l’antique Grumentum ; les tombes se trouvaient en réalité à proximité du sanctuaire lucanien de Serra Lustrante. La tombe où fut découverte la couronne avait été aménagée au-dessus des cendres d’un bûcher funéraire : la couronne reposait sur une armature de fer placée au-dessus des restes incinérés, accompagnée de plusieurs vases d’argent aujourd’hui perdus. Comme la statuette de satyre, la couronne entra en 1826 dans la collection Lipona, avant de rejoindre Munich.

La statuette de bronze, datée de 375-350 av. J.-C., représente un satyre agenouillé, ou Silène. Son corps puissamment musclé contraste avec sa tête barbue, où les traits humains se mêlent aux signes de sa nature animale. Dans sa main droite, il tenait autrefois une épée, aujourd’hui brisée ; de la gauche, il saisit un serpent qu’il maintient dressé autour de son bras. L’ensemble pourrait avoir constitué la figure porteuse d’un grand chaudron de bronze, auquel le satyre aurait ainsi apporté une fonction à la fois pratique et spectaculaire. Découverte à Armento, comme la couronne d’or, mais dans une autre tombe — une tombe à chambre contenant une sépulture masculine —, l’œuvre se distingue par son caractère exceptionnel. Son origine demeure discutée : elle pourrait être due à un bronzier de la Grande-Grèce ou à un artisan étrusque établi en Campanie. Les deux hypothèses témoignent, chacune à leur manière, de l’intense circulation des formes, des techniques et des artistes dans l’Italie méridionale du IVe siècle avant notre ère.

Coups de coeur 










































L'expo peut se visiter jusqu'au 17 janvier 2027 aux Staatlichen Antikensammlungen de Munich