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mercredi 4 novembre 2026

Jakob Strauß, prédicateur de la Réforme — La grande erreur commise dans la vénération des reliques

 Jakob Strauß et la fronde contre les reliques : un combat protestant aux racines sociales

Ce projet d’étude met en lumière la figure oubliée mais passionnante de Jakob Strauß, prédicateur radical de la Réforme au début du XVIe siècle. En croisant l'analyse iconographique d'une gravure de 1523 et la traduction critique de son traité sur la vénération des reliques, ce travail explore la manière dont le réformateur a battu en brèche l'une des dévotions les plus ancrées de l'Église traditionnelle. Loin de se limiter à une querelle théologique pure, l'écrit de Strauß dévoile une violente critique de l'idolâtrie financière et de l'exploitation des fidèles, rappelant avec ferveur l'exigence évangélique de la charité envers les plus démunis.

Jakob Strauß (Jacobus Strauss), prédicateur de la Réforme

Un météore de la Réforme

Jakob Strauß, docteur en théologie, fut l'un de ces hommes que la Réforme a portés au premier plan avant de les laisser retomber dans l'ombre. Ses contemporains le jugeaient aussi impétueux qu'Andreas Karlstadt, et les anabaptistes zurichois avaient fondé sur lui certains espoirs. Il joignait une solide formation savante, dont il tirait une fierté manifeste, à une vraie sensibilité pour les misères du peuple. Il avait une grande force dans l'attaque de l'ancien ordre, mais peu de talent pour bâtir du neuf, et pas le moindre sens de la prudence politique. Il surgit soudain comme écrivain fécond et disparut de même.

Origines et formation

On ignore presque tout de son enfance. Il naquit probablement à Bâle entre 1480 et 1485, y fit ses études de théologie et enseigna dès 1506 en divers lieux, notamment à Wertheim et à Strasbourg. Vers 1515, il fréquenta l'université de Fribourg-en-Brisgau, où il devint en 1516 professeur de philosophie et de théologie. On le retrouve plus tard comme prédicateur évangélique à Berchtesgaden, d'où il fut chassé. Il fut aussi prédicateur à Strasbourg, et beau-frère de Martin Bucer.

Le Tyrol, 1521-1522

Sa première grande scène est Hall, dans la vallée de l'Inn. Chassé de Schwaz par les franciscains, il y prêche devant des foules si nombreuses que l'église des Clarisses devient trop petite : le curé de Saint-Nicolas lui cède sa chaire, et il prêche parfois en plein air, dans les jardins ou au-dessus de la place publique. Dès la Pentecôte 1521, il dénonce l'abus de la confession et réclame la communion sous les deux espèces. Au carême de 1522, il consacre seize sermons à la confession. Il traite toute la hiérarchie ecclésiastique et la vie monastique de « fantaisie ». Le clergé le dénonce à l'évêque, mais le peuple l'aime. Trente à quarante hommes l'escortent après chaque sermon, et les autorités n'osent d'abord pas agir ouvertement. Convoqué à Innsbruck, il est finalement expulsé et prononce son dernier sermon le 4 mai 1522, parmi les pleurs et l'indignation de la foule.

Wittenberg, Wertheim, Weimar

Il gagne la Saxe et arrive à Wittenberg en août 1522. Il y écrit son premier ouvrage, sur la confession et la juste préparation à la Cène. Luther le recommande au comte Georges de Wertheim, mais son tempérament orageux, celui d'un « maître » plutôt que d'un « enseignant », rend le séjour impossible, et il est congédié en octobre. Il passe Noël 1522 à Weimar, où il assiste à la dispute sur la Cène entre le prédicateur Wolfgang Stein et les franciscains, et se tient à distance de Thomas Müntzer.

Eisenach, 1523-1525 : l'apogée

Début 1523, il devient prédicateur à Eisenach, où il se montre extrêmement actif comme écrivain et comme réformateur. Sa manière vigoureuse rappelle celle des Suisses. Il abolit la messe latine et le baptême à l'huile et au chrême. Il conteste aussi l'application de la loi mosaïque à la vie du peuple chrétien, ce qui le conduit à son combat le plus fameux : il tient l'intérêt (l'« usure ») pour contraire à la foi chrétienne et à l'amour fraternel. Dans un écrit de 1524, au ton plus modéré mais ferme sur le fond, il dénonce les évangéliques « en peinture » dont les belles paroles d'amour ne se traduisent par aucun acte, et il souhaite le rétablissement du jubilé biblique. Luther reconnaît la modération de l'écrit mais maintient ses objections : il faut obéir aux lois que suivent l'autorité et les voisins. Strauß convainc pourtant Wolfgang Stein, et le duc Jean-Frédéric se plaint qu'il excite le peuple. À la fin de 1524, on lui confie la visite des paroisses d'Eisenach et des environs, qu'il mène avec une autorité presque magistrale.

La guerre des Paysans, 1525

Le soulèvement éclate alors, et Strauß se trouve pris entre deux feux. Il supplie les paysans de rester en paix, en pleurant depuis la chaire, et manque d'être jeté dans la Werra par ceux qui comptaient sur son ralliement. Pourtant, ses écrits sur l'usure avaient exhorté les débiteurs à se faire justice, et les paysans de Haute-Souabe l'avaient nommé parmi ceux qui devaient « prononcer le droit divin ». Après la défaite des paysans, il est interrogé à Weimar et emprisonné. Brisé, il sauve sa vie par une attitude humiliée et une défense habile. Sa position à Eisenach est devenue intenable : on l'appelle désormais le « pape des paysans », et Cochläus le désigne comme prédicateur de la révolution. Il lui répond par écrit, mais la haine le chasse. Il se réfugie à Nuremberg, malade de corps et d'âme.

La querelle eucharistique, 1526-1527

C'est là qu'il se jette dans la querelle de la Cène. Œcolampade lui oppose un mépris glacial, jugeant que Strauß est trop insignifiant pour qu'on discute avec lui. Cette blessure d'orgueil le pousse dans le camp luthérien, du côté du Syngramma souabe de Brenz. Devenu prédicateur à Baden-Baden grâce à l'intervention d'un noble du Kraichgau, il publie en 1526 un pamphlet contre Zwingli pour défendre la présence réelle du corps et du sang du Christ, puis un second écrit contre Œcolampade en 1527. Ces textes manquent de pensée propre mais ne manquent pas d'assurance : on y sent la fierté du docteur en théologie envers le simple maître ès arts de Zurich. Zwingli n'y voit que l'écho du Syngramma et le traite, un peu injustement, de maître d'école allemand. Même ses alliés, comme Urbanus Rhegius, sont mal à l'aise, et Schneewitz de Strasbourg le raille cruellement. Œcolampade ne daigne pas répondre à son dernier écrit.

La fin

La suite est obscure. Rejeté par les deux camps de la Réforme et inquiet de la montée de l'anabaptisme, Strauß semble avoir infléchi la politique religieuse du margrave Philippe de Bade vers un retour à l'ancienne Église. Selon Waldner, il serait revenu entièrement à la vieille foi en 1532 et serait mort vers 1533 comme serviteur de l'Église catholique. L'auteur de la notice y voit l'effet probable de l'ambition déçue, du manque de reconnaissance et de l'amertume personnelle.

Pourquoi il compte aujourd'hui

Strauß est un témoin précieux des premières années de la Réforme, avant qu'elle ne se fige en confessions. Il montre ce qu'un prédicateur populaire pouvait alors oser et ce qu'il risquait : la liberté de prêcher, l'adhésion enthousiaste des foules, puis la rupture avec les autorités, les Réformateurs et le peuple lui-même. Sa critique de la confession, de la messe et de l'usure l'a mené bien plus loin que Luther ne voulait aller. Il incarne ainsi le versant social et radical de ce moment, avec ses espoirs, ses malentendus et ses échecs.

Source du résumé biographique : article Jakob Strauß de G. Bossert (Gustav Bossert le Vieux, 1841–1925) dans la Realenzyklopädie für protestantische Theologie und Kirche (tome 19 de la 3. Auflage , Hrsg. Albert Hauck, Bd. 1–22; 1896–1909)

La relique comme idolâtrie : la Brève instruction chrétienne sur la grande erreur commise dans la vénération des reliques laquelle s’apparente de tout point à l’usage commun de l’idolâtrie par Jacobus Strauß, prédicateur à Eisenach en Thuringe

Traduction française à partir d’un exemplaire imprimé en caractères gothiques. La gravure sur bois de la page de titre montre un prédicateur en chaire devant une assemblée ; au centre, un écu portant un oiseau, sans doute un cygne.)

Note du traducteur : les passages entre crochets avec [?] signalent une lecture incertaine du texte original ; [...] marque une lacune de lecture.


Préface

Jésus.

Grâce et paix de la part de Dieu le Père et de notre Seigneur Jésus-Christ à tous ceux qui aiment le saint Évangile.

Il n’est point caché aux croyants en Christ que tout ce que l’on rend aux créatures en lieu et place de Dieu doit passer pour idolâtrie. C’est pourquoi nous autres Allemands, selon le génie propre de notre langue, disons « idolâtrie » (Abgötterei) pour nommer ce qui brise l’honneur et l’adoration dus à Dieu : ces choses qui détournent de Dieu l’honneur qui lui revient.

Or le diable a ingénieusement dissimulé l’idolâtrie manifeste sous l’apparence du bien ; en secret et à la sourdine, sous mille déguisements, il a dressé et imposé au peuple chrétien l’outrage le plus âpre et le plus périlleux fait à Dieu. Parmi ces séductions cruelles, la moindre n’est pas ce que l’on nomme les reliques, que l’on tient, sans aucun fondement dans l’Écriture, en si grande parure, révérence et vénération. C’est pourquoi, à la prière de maints chrétiens pieux, et pour frapper cette grande erreur et l’arracher de tous les cœurs chrétiens, je veux en écrire une instruction petite, brève et intelligible. Je ne me soumets à personne, sinon à celui qui voudra me répondre par une Écriture claire et lumineuse : celui-là, je le recevrai avec l’invincible lumière du saint Évangile, de sorte qu’il ne pourra plus guère contester mon écrit. Je me recommande ainsi, moi et mon écrit, à tout chrétien pieux, en Dieu.

Donné à Eisenach, le 26 mars de l’an 23.

Serviteur du saint Évangile et de tous les chrétiens, Jacobus Strauß, prédicateur à Eisenach.

Premier feuillet de doctrine

Marges : Genèse 3 ; 1 Corinthiens 6 ; Genèse 50 ; Philippiens 3

Dieu tout-puissant a imposé à Adam et à tous ses enfants, après le péché, d’accomplir leur vie corporelle dans l’humiliation, la misère, l’angoisse et la détresse, jusqu’à ce qu’ils retournent à la terre, selon la nature de leur corps, dont ils furent tirés, ainsi qu’il est écrit en Genèse 3. Cela doit s’accomplir sur tous les enfants d’Adam, rendus, dans leur corps, semblables à la grossière terre, et abaissés. [Suit une phrase très abrégée : elle dit en substance que le croyant ne doit prêter au corps et à ses membres aucune attention excessive, mais s’en servir comme d’un instrument au service de Dieu ; l’œuvre accomplie, corps et âme se séparent, et le corps n’a plus à être l’objet d’un souci ni d’un culte.] Car le cœur chrétien croit et sait bien que ce qui est périssable doit être détruit, et que la loi de Dieu s’accomplit, selon son jugement, sur le corps, comme le dit Paul dans la première épître aux Corinthiens, chapitre 6.

De là suit d’abord, de façon irrésistible, qu’aucun saint ni ami de Dieu n’a jamais désiré ni ordonné que son corps fût, après sa mort, entouré d’honneurs fastueux, d’égards et de vénération. Les saints patriarches ont certes disposé leurs propres sépultures, et Joseph a commandé à ses frères, lors de la sortie du peuple d’Israël hors d’Égypte, d’emporter aussi ses ossements (Genèse 50) ; nous en exposerons plus bas le fondement. Un chrétien pieux peut maintenant aisément discerner quel abus immense et quel mal le diable a introduits ici contre le commandement de Dieu et la volonté obéissante de tous les saints : on orne, honore et adore les reliques à grands frais, peine et labeur, alors que cela ne doit être attendu que de Dieu seul, dans l’humble discrétion, la glorification et l’honneur. Ainsi Paul le dit aux Philippiens, au chapitre 3 : nous attendons du ciel notre Sauveur Jésus-Christ, qui transfigurera le corps de notre abaissement pour le rendre semblable au corps de sa gloire, selon l’efficace par laquelle il peut aussi s’assujettir toutes choses.

Comment donc pourrait-on plaire, agréer ou rendre service aux saints, qui reposent bienheureux dans le Christ jusqu’au dernier jour, en promenant leurs ossements et leurs vêtements dans une pompe toute temporelle, au gré du caprice de chacun ? Voilà la première et grande erreur, l’aveuglement et la nuit qui entourent les reliques, et qui offensent Dieu et ses saints ; car Dieu veut que, d’une volonté due et soumise, notre corps soit abaissé sous la terre selon sa loi, et qu’il y attende son relèvement par son Fils unique au dernier jour.

Comment pourrait-on jamais penser que les saints fussent pieux ou saints, s’ils se réjouissaient de l’apparat, de la parure, des cris et du tapage autour de leur corps, contre l’ordre commun de Dieu ? Eux qui, dans leur vie mortelle, devaient et voulaient s’accorder au bon plaisir de Dieu, comment demeureraient-ils dans le Christ, si maintenant, connaissant Dieu non plus par la foi mais dans une vision véritable, ils détournaient de Dieu leur volonté et leur désir ? Ils seraient alors pires et plus mauvais que nous, pauvres pécheurs de la terre, à qui le vieil Adam obscurcit chaque jour la connaissance de Dieu.

Que chaque chrétien pieux voie ici quelle séduction diabolique c’est que, dans cette vénération pervertie des reliques, on prétende que les chers saints, amis de Dieu, après avoir déposé le vieil Adam dans leur mort, voudraient de nouveau se détourner de Dieu. Il n’y a là rien d’autre, avec les reliques, qu’un contentement des saints qui ne saurait subsister devant le bon plaisir de Dieu.

Deuxième feuillet de doctrine

Marges : Jean 10 ; 1 Pierre 5 ; Psaume 102 ; Matthieu 6 ; Luc 11 ; Jean 16 ; Romains 13

Hélas, quelle grande et misérable séduction, que, sous le nom et l’apparence des chers saints, l’état de béatitude soit détourné, par une fausse dévotion, en une chose sensible qui voile la volonté et la loi de Dieu ! C’est pourquoi, pieux chrétien, laisse les reliques être des reliques, et mets toute ta confiance dans le vrai et juste Sauveur, qui est le Christ : sa parole et son enseignement te placent, par la foi, sans nul intermédiaire, sous la protection de Dieu et te rendent assuré de n’avoir à craindre personne, ni au ciel ni sur la terre ; et nul ne pourra te nuire. Le Seigneur Christ t’en rend sûr en Jean 10, où il dit : mes brebis entendent ma voix, et je les connais, et elles me suivent ; je leur donne la vie éternelle, et nul ne les arrachera de ma main. Tu entends bien : aucune relique, aucune sainteté ne te soutient dans le Christ ; seule la foi qui écoute sa voix et la suit, cela, le Christ seul le donne, librement, par sa grâce et sa miséricorde, par laquelle tous les saints, et non par leurs mérites, sont sauvés.

Deuxièmement, il faut considérer avec soin, dans la fausse dévotion aux reliques, comment l’idolâtrie la plus âpre et la plus dangereuse s’insinue ici aussi, sous les dehors du bien, en silence et en secret. Comprends-le ainsi d’abord : notre Dieu vivant et éternel se montre lui-même, en toute vérité, d’un amour et d’une fidélité paternels ; aussi devons-nous, sans aucun intermédiaire et sans l’ombre d’un doute, placer en lui seul toute notre confiance, notre espérance et notre contentement, [car il pourvoit à toute notre détresse et à notre misère, en père attentionné [?]]. Pierre le dit dans sa première épître, chapitre 5 : « Jetez sur lui tout votre souci, car il prend soin de vous. » Et au psaume 102 il est écrit : Dieu a pitié de ceux qui le craignent, comme un père a pitié de ses enfants, car il connaît notre fragilité. Et le Christ, notre cher Seigneur, l’établit avec force dans l’Évangile, en Matthieu 6, Luc 11, Jean 16 et en maints autres endroits : que dans toutes nos détresses nous devons parler avec Dieu et lui demander, comme l’enfant à son père fidèle et aimant.

Qu’est-il donc besoin, ou à quoi bon, de chercher d’autres moyens pour gagner la faveur de Dieu, quand la bonté divine s’offre d’elle-même ? Dis-moi donc, cher ami, serviteur des reliques : ton cœur n’a-t-il jamais été dans une vraie confiance envers ton Dieu miséricordieux, pour que tu mettes un tel zèle, jusqu’à la peine de mort [?], à les honorer avec argent et or, velours et soie, gens, cierges, cris, chants et flûtes, et même avec cuirasse et armes, comme si la miséricorde de Dieu ne te secourait pas et ne te consolait pas davantage dans sa parole vivante ? Où est donc ton espérance en Dieu seul ? Dieu ne voulant de toi aucun de ces moyens, tu lui adjoins un supplément à sa promesse. Comment pourrait-on jamais excuser d’idolâtrie le culte vain et misérable des reliques, quand ce qui appartient à Dieu seul et tout entier est en partie confié à ces misérables reliques ? On ne peut le gloser autrement : il faut espérer en Dieu, comme l’Écriture l’indique, et laisser tomber tout intermédiaire honorable.

Troisièmement, il est patent que, dans cette fausse dévotion instituée, le commandement de Dieu et toute la loi sont rompus, alors que toute la loi de Dieu s’accomplit dans l’amour fraternel, ainsi que Dieu le dit par saint Paul aux Romains 13. On peut donc aisément mesurer combien est damnable l’énorme dépense, inestimable, consacrée aux reliques : on bâtit des églises, on fonde des monastères pour entretenir les reliques, on prodigue or, argent, pierres précieuses, chants, flûtes, orgues, des biens sans nombre ; et le pauvre peuple chrétien dans le besoin, les veuves et les orphelins, sont en cela tout à fait oubliés, alors que Dieu l’a ordonné au plus haut point, et que c’est par là que se reconnaît la foi chrétienne vivante : dans le service du prochain en ses détresses. Aussi la sentence finale sur la béatitude éternelle repose-t-elle précisément sur ce point, comme il est écrit en Matthieu 25.

Troisième feuillet de doctrine

Marges : Ésaïe 29 ; Matthieu 15

Le Seigneur Christ appelle les élus à la béatitude éternelle parce qu’ils ont nourri les affamés, désaltéré les assoiffés, vêtu ceux qui étaient nus, hébergé les sans-logis, visité les malades et consolé les prisonniers. Et il dit des damnés, qu’il voue à la peine éternelle, que c’est parce qu’ils n’ont rien fait de tel.

Ô Dieu, quelle grande séduction, que l’on consacre des dépenses à des ossements de morts, tandis que les vivants doivent, entre-temps, souffrir la faim et la soif ! Que chaque chrétien pieux considère combien de florins d’or et de joyaux d’argent l’on prépare pour les reliques, alors que des milliers de pauvres gens sans feu ni lieu, de veuves, d’orphelins et de misérables dans le besoin devraient être secourus selon le commandement de Dieu. On le voit partout : ceux qui vouent leur zèle et leur attention à ces reliques impies sont capables de risquer pour elles, à l’occasion, une grosse somme d’argent et de la dépenser avec joie ; mais qu’ils aient à prêter à leur prochain et frère, dans sa grande détresse, quelques florins, ils s’imagineraient courir à leur ruine.

Que chacun songe aussi quelle somme inestimable on dépense à aller chercher le tombeau de saint Jacques en Espagne, saint Pierre et saint Paul à Rome, à faire le pèlerinage des reliques à Aix-la-Chapelle, la tournée de Nuremberg, de Bamberg, de Würzburg [?], à Sainte-Anne-du-Mont (Annaberg), et même chez mes chers frères et amis de Hall, dans la vallée de l’Inn ; si le commandement de Dieu était observé, combien de milliers de pauvres gens dans le besoin seraient ici réjouis et soutenus ! Que cela détourne de Dieu et de son commandement, tout homme simple peut aussi le reconnaître. C’est pourquoi il doit nous arriver aussi ce qui est arrivé aux anciens Juifs : parce qu’ils avaient mis en avant des lois et des ordonnances forgées par les hommes, au détriment de la loi et des commandements divins, et les tenaient avec tout le zèle et à grands frais, ils furent frappés par Dieu, aveuglés et endurcis dans leur esprit, et finirent par mettre à mort sur la croix le Fils de Dieu. Lis à ce sujet Ésaïe 29 et Matthieu 15. Ainsi nous, chrétiens, nous sommes sots et insensés : nous laissons tomber la parole de Dieu, vivante et manifeste, et nous nous attachons à des choses prétendument saintes, issues d’une imposture forgée par les prêtres et les moines, et nous nous donnons toute la peine du monde pour les maintenir.

C’est pourquoi aussi a été abolie, chez les évêques, empereurs, rois, princes comme chez le commun peuple, la compréhension chrétienne fondamentale de la parole vivante de Dieu. Chacun suit son propre chemin, sa dévotion de son cru est tenue pour sa foi chrétienne constante, chacun s’en remet à son patron et à sa relique ; et le monde entier est ainsi endurci dans la méchanceté et la scélératesse, et durci à la manière du diable. Il faut que le Christ soit crucifié à nouveau : c’est-à-dire que sa sainte parole divine, dans son vrai sens fondamental, nul ne veut plus l’entendre, nul n’ose plus l’enseigner en public, et il faut bien qu’il en soit ainsi. Car si la vraie justice et la délivrance du péché ne découlent que de la seule miséricorde de Dieu, et qu’elle nous est entièrement refusée [?], on ne trouvera plus que dureté et absence de pitié devant la détresse de notre prochain ; Dieu n’a alors plus de part en nous, la foi est elle aussi perdue, et nous allons d’une méchanceté à l’autre. Cela se voit en tous lieux et à tous les confins de la chrétienté.

Regarde seulement, pieux chrétien, les très puissants princes et seigneurs territoriaux : tel d’entre eux gaspillera deux, trois, mille florins, et bien plus encore, pour honorer des reliques ; mais s’il lui fallait faire grâce à ses pauvres sujets d’un cens, d’une redevance ou d’un impôt annuel, il ne pourrait plus être roi ni prince. Le pauvre homme doit payer, dût-il, lui, sa femme et ses enfants, souffrir la faim et la misère. Que dis-je : mainte pauvre femme enceinte perd, de saisissement, le fruit qu’elle porte sous son cœur, quand le pauvre travailleur, faute de récolte ou par quelque autre malheur, ne peut s’acquitter, et que, pour cela, on le met aux ceps, aux fers, et qu’on le tourmente : ce qui crie sans nul doute vengeance au ciel. Et cette vengeance ne se fera pas longtemps attendre, car Dieu ne pourra l’endurer plus longtemps.

Mais les grands seigneurs n’y pensent pas ; la parole et le commandement de Dieu ne les concernent en rien ; ils s’estiment quittes dès lors que, des richesses arrachées à leurs pauvres sujets, ils donnent une part, sur le conseil des moines et des prêtres qui s’en emplissent aussi la panse, aux reliques, aux idoles et à cet ouvrage de poupées : ils iraient alors au ciel, quand bien même le diable devrait les y porter.

Quatrième feuillet de doctrine

Il en va de même des riches marchands qui, d’abord, partout, par l’usure et par des achats et ventes frauduleux, déchirent entièrement le bien commun : ils n’en sont pas moins de saints et pieux personnages, dès lors qu’ils font de riches largesses prélevées sur ce mauvais bien honteux, au profit des reliques et de ces poupées d’idoles, œuvre des prêtres ; et ils s’en vont aussi, comme les prêtres et les moines le leur promettent, au ciel [la fin de la phrase est obscure]. Et à leur suite viennent les états susdits et leurs pareils ; le pauvre peuple commun, séduit, n’est pas non plus en reste, et il faut que le Christ avec son commandement reste derrière la porte, tandis que les inventions des hommes et toute frivolité passent devant.

Il ne sert à rien non plus d’objecter qu’à côté de la parure et du culte des reliques on a institué beaucoup de belles et grandes aumônes pour l’entretien et la consolation des pauvres gens, et qu’on s’en trouverait excusé ; car toutes ces aumônes ne pèsent rien face au grand abus des reliques ; et même si quelques villes soutiennent fidèlement leurs pauvres, elles auraient pourtant, dans leur voisinage, bien assez de raisons de miséricorde [et d’aide ; mais ce secours fait défaut [?]].

Mais pour que le commandement de Dieu, l’amour fraternel, demeure méprisé, et que cette fabrique de poupées avec son idolâtrie subsiste, l’Antéchrist à Rome et ses disciples, les évêques, y ont adjoint leurs indulgences et leurs grâces, afin que la foire soit complète, et que les pauvres gens simples, privés de leur argent [...] demeurent affermis et fortifiés dans la même erreur [?].

Quatrièmement, il y a lieu de pleurer, dans cette erreur, que la vraie foi ait si entièrement disparu de la chrétienté, et qu’il apparaisse ici que la vie n’est pas en nous, puisqu’on accorde tant d’honneur et d’attention à des choses mortes, insensibles, sans aucune Écriture ni fondement chrétien. La foi chrétienne vivante ne donne au chrétien aucune œuvre à accomplir, à faire ou à omettre qui soit incertaine ou douteuse ; car toutes les œuvres chrétiennes agréables à Dieu doivent reposer, dans la foi, sur une connaissance certaine, comme la foi, dans la parole vivante de Dieu, montre clairement ce qu’il y a lieu de faire ou de laisser.

C’est ce que notre Seigneur Christ montre aussi en Luc 10, où Marthe, s’affairant avec zèle à rendre au Seigneur un service corporel, se plaint de sa sœur Marie, assise aux pieds du Seigneur et écoutant sa divine parole, de ne pas se lever pour l’aider. Marthe devrait écouter sa parole, en laquelle Dieu est honoré au plus haut point et lui seul ; et il dit à Marthe : une seule chose est nécessaire, c’est-à-dire ce que la parole de Dieu enseigne de faire : on ne doit appartenir qu’à elle ; et ce que l’on entreprend en dehors d’elle, fût-ce pour toucher au corps de notre Seigneur Christ, n’a aucune valeur devant Dieu. C’est pourquoi sont de piètres amis de Dieu ceux qui croient conquérir le tombeau du Christ par le sang, ce que Dieu a si souvent interdit dans l’Écriture. Et ceux qui se rendent à ce saint tombeau ne sont pas pour autant de bons chrétiens, quand bien même ils y siégeraient jusqu’au dernier jour. Il faut que le cœur de l’homme chrétien meure avec le Christ et soit enseveli, retiré du péché et de toute la pompe du monde, jusque sous la terre ; il faut que le Christ, avec sa sainte passion, soit déposé dans notre cœur comme dans un tombeau extérieur, dans son repos bienheureux. Cela, seule la foi peut l’accomplir, et non le tombeau juif de Jérusalem.

Puisqu’on ne trouve pas une seule lettre de la sainte Écriture divine qui commande d’honorer les reliques, on peut en conclure à bon droit que tout honneur rendu aux reliques en dehors de la foi, où il n’a pas de fondement, est particulièrement contraire à Dieu, comme Dieu le dit par Paul aux Romains, au chapitre 14 : tout ce qui ne vient pas de la foi est péché.

Cinquième feuillet de doctrine

D’abord, il est vrai que les saints patriarches eurent leurs propres sépultures et s’ensevelirent les uns les autres corporellement et fidèlement, accomplissant en cela la loi de Dieu, selon laquelle le corps doit retourner sous la terre. Mais que l’on ait adoré, honoré ou vénéré avec cérémonie le corps abandonné des défunts et leurs ossements, on n’en lit rien, et cela ne découle d’aucun des écrits cités. Ninus, lui, fit ériger le tombeau de son père, et une image en son nom, qu’il fit honorer et adorer : c’est là, selon les histoires, le commencement de toute idolâtrie. Cela contredit toute la loi de Moïse et l’enseignement de tous les prophètes. Le Seigneur Christ voit aussi, dans ces choses, une atteinte à son bon plaisir divin chez les prêtres et pharisiens qui, de son temps, se mirent à orner et peindre les tombeaux des prophètes, comme on peut le lire en Matthieu 23.

Quant à Joseph, le saint patriarche, qui ordonna à ses frères que ses ossements fussent emportés à la sortie d’Égypte, il ne faut pas y voir un ordre de les honorer ; il faut y voir ceci : de même que la sortie d’Égypte vers la terre promise figure la sortie bienheureuse hors de la captivité pécheresse du vieil Adam, par la rédemption de notre Seigneur Jésus-Christ, et l’entrée dans la félicité éternelle promise et assurée en Christ, de même, quand l’homme entier est sauvé par le Christ, le corps avec tous ses membres doit aller là aussi. C’est cela que le saint patriarche Joseph, éclairé dans la foi, a espéré et prévu, et c’est pourquoi il voulut que ses ossements fussent conduits d’Égypte en la terre promise.

Si quelqu’un voulait ici une explication plus ample, parce que ce sens de l’Écriture lui paraîtrait trop spirituel, le texte est clair, et, pris selon son sens littéral, il ne dit rien d’autre que ceci : Joseph désirait enfin la sépulture de ses parents, qu’il ne put, après sa propre mort, ordonner de la même façon ; comme il était gouverneur en Égypte, il lui fallut d’abord être enseveli en terre d’Égypte ; mais quand ses bienfaits envers tout le royaume d’Égypte furent oubliés et que sa race fut si misérablement méprisée et persécutée, Dieu le Tout-Puissant la fit sortir d’Égypte, corps et biens, d’une main puissante, et il ordonna à Joseph d’emporter aussi ses ossements. De cela seul il ne s’ensuit nullement qu’on doive les honorer et les adorer avec or, argent, pierres précieuses et pompe ; tu peux le voir toi-même dans ce texte pur et clair, à ton gré.

Quant à Jérôme, que l’on exalte si haut, louant fort les reliques et les saints, et délaissant la vraie doctrine chrétienne et divine ; qui a traité d’hérétique Vigilantius, lequel écrivait ici de façon chrétienne ; et que l’Église romaine, infernale, entretient et confirme cela : je laisse les vieilles femmes s’en contenter. Car quiconque examine ses deux écrits contra Vigilantium peut saisir à pleines mains que Jérôme ne s’appuie sur aucun fondement de l’Écriture, comme il sied à un enseignement chrétien, [et qu’il s’y montre plutôt partisan [?]. Que cela ne te trouble pas : que le pape et sa suite gardent leur Jérôme ; nous voulons appartenir au Christ et à sa parole divine, et ne pas bavarder, en matière de reliques, de la vraie et droite foi, charité et espérance chrétiennes ; ce qui est certain, sûr et nécessaire, nous l’aimerons de tout notre désir, et nous croirons non en Jérôme, mais en notre Seigneur Jésus-Christ : ce n’est pas Jérôme qui est mort pour nous, mais le Christ seul, Fils de Dieu. C’est pourquoi nous devons écouter la voix du Christ, non celle de Jérôme, ni d’aucun homme qui n’apporte pas l’Écriture dans son fondement.

Que celui qui préfère s’en prendre à mon écrit regarde bien d’où il vient : les inventions et la doctrine des hommes ne me feront pas peur ; et comme j’ai confiance en Dieu, il sera éconduit sans peine du champ [?]. Je m’arrête là pour cette fois, jusqu’à ce que, si l’on m’y presse davantage, ceux qui n’ont d’yeux que pour Dieu m’amènent à publier un traité plus long. Écrit à Eisenach en Thuringe, le dimanche des Rameaux de l’an 23.

D. Ja. Strauß.

Sixième feuillet de doctrine

Marge : Ésaïe 5

Cinquièmement, que chaque chrétien pieux porte son vrai jugement, puisque nous avons montré brièvement et sans réplique que l’espérance, l’amour du commandement de Dieu et du prochain, et la lumière de la foi vivante sont entravés et interdits par le culte vain des reliques : ne doit-on pas le tenir et le considérer pour une idolâtrie empoisonnée ? Puisque même Augustin et les docteurs scolastiques enseignent et doivent concéder que la véritable et unique adoration de Dieu consiste à placer en Dieu seul la foi, l’amour et l’espérance, alors tout chant, parole, prière, flûte, orgue, cierge, et autres inventions humaines, sacerdotales et monacales, s’opposent à la véritable adoration de Dieu, et celui qui les pratique doit être reconnu pour un véritable idolâtre.

Sixièmement, la connaissance humaine seule suffit déjà à reconnaître que la glorification des reliques n’est qu’une séduction diabolique, forgée de toutes pièces. Car tous ceux qui se sont préoccupés de connaître Dieu savent qu’aucun savoir certain ni aucune garantie indubitable ne peut être donné d’aucune relique ; ceux qui y croient sans Écriture n’en ont eux-mêmes rien su avec certitude, et ils racontent partout des mensonges manifestes. Remarque d’abord la sainte croix : on en montre tant de morceaux dans toutes les églises que, s’il fallait qu’une seule fût la vraie et qu’elle fût si grande et si longue, on en pourrait bâtir une maison bien convenable.

De même, on montre en deux lieux le prépuce de notre Seigneur : il est blasphématoire de penser qu’on ait retranché tant de superflu du tout petit enfant Jésus lors de sa circoncision, accomplie pour nous, et que le Christ, ressuscité à la vie immortelle, ait pu laisser ici-bas quelque chose de ses membres et de son sang.

De même, en maintes églises, on montre le lait de Notre-Dame, que l’on attribue complaisamment à la Vierge Marie ; or il n’est pas de vache en Suisse dont on dirait que son lait serait aussi largement distribué, sans que tu ne dises que c’est un mensonge.

De même, on montre saint Jacques à Compostelle, et aussi à Celos [?]. Saint Marc gît à Venise, en corps entier, et on le voit aussi en corps entier à la Reichenau, dans le sol. Saint Matthias, on le montre à Rome à Sainte-Marie-Majeure, et à Trèves, au monastère Saint-Matthias, où il gît lui aussi en corps entier. De même à Rome, à Sainte-Croix, on montre un des grands clous dont le Seigneur Christ fut cloué à la croix ; et à Trèves un autre ; à Cologne aussi ; et ceux de Nuremberg en ont un également. De même, la tête de sainte Barbe est montrée en trois endroits. De même, si saint Sébastien avait été aussi grand que le grand géant, le plus grand colosse qui fût jamais venu au monde, les ossements que l’on montre en son nom ne tiendraient pas dans son seul corps. Et si la barbe de saint Antoine était aussi hirsute que celle d’un mouton de Hollande, il y en a pourtant, dans les églises, bien davantage que cela. De même, quelles longues et larges braies saint Joseph aurait-il dû avoir, pour que viennent de là tous les lambeaux qu’on exhibe de toutes parts dans les églises ! Et d’autres mensonges, innombrables, inexprimables, flagrants, se trouvent dans le commerce des reliques ; il faudrait être bien habile pour accorder entre elles de telles fables impossibles. Mais tout reçoit sa force et sa confirmation dès que le saint père le pape et ses dévots évêques y font publier des bulles [?] ; il faut alors les croire, quand ils disent que l’eau est feu et que le feu est eau ; et de même que leur mensonge doit être vrai, de même leur vérité doit être mensonge. Car ils appellent le mal bien et le bien mal, font des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres, et ils font du peuple ordinaire ce qu’ils veulent ; c’est pourquoi aussi ils sont maudits de Dieu, comme il est écrit en Isaïe 5.

Septièmement et enfin, nous ne devons pas non plus laisser que l’Écriture, que nous avons citée au commencement au sujet des sépultures des patriarches et des ossements de Joseph, soit tirée à l’appui de l’erreur des reliques.

Notes sur quelques points incertains

  • Poppenwerk : le mot est compris comme « ouvrage de poupées », c’est-à-dire fabrique d’idoles, ce qui s’accorde avec l’emploi de götze (« idole ») dans le troisième feuillet.

  • Würzburg : le texte porte quelque chose comme Weidburg. La lecture reste une hypothèse.

  • Vigilantius : prêtre gaulois du début du Ve siècle, adversaire du culte des reliques, violemment attaqué par saint Jérôme dans son traité Contra Vigilantium. Le nom est conservé sous sa forme latine, comme dans l’original.

  • Le passage sur la justice et la délivrance du péché (troisième feuillet, avant-dernier paragraphe de la deuxième partie) est syntaxiquement abrégé : le sens général est sûr, la construction exacte moins.

  • Les [?] restants se trouvent dans la préface, le premier feuillet de doctrine, le passage sur les marchands et les aumônes, et le début du dernier feuillet.

Commentaire théologique

I. Un opuscule de la première Réforme

En mars 1523 (la préface est datée du 26), Jacobus Strauß, prédicateur à Eisenach, publie en allemand une Brève instruction chrétienne sur la grande erreur commise dans la vénération des reliques. L'écrit s'adresse aux laïcs, et l'auteur le dit sans détour : il ne se soumet qu'à celui qui lui répondra « par une Écriture claire et lumineuse ». La thèse est dans le titre même : le culte des reliques est « de tout point semblable à l'usage commun de l'idolâtrie ». Il ne s'agit donc pas d'un abus de la dévotion à corriger, mais d'une idolâtrie véritable, que le diable aurait introduite dans la chrétienté « sous l'apparence du bien », « en secret et à la sourdine, sous mille déguisements ».

Cet article reconstitue l'argumentation du traité d'après la traduction établie à partir des photographies de l'exemplaire imprimé, puis s'arrête sur l'un de ses passages les plus saisissants, celui qui concerne la circoncision de Jésus et le saint prépuce.

II. Une définition de l'idolâtrie par déplacement

Strauß ouvre sa préface sur une remarque de langue : nous autres Allemands, dit-il, nommons Abgötterei ce qui brise l'honneur et l'adoration dus à Dieu, « ces choses qui détournent de Dieu l'honneur qui lui revient ». Le critère de l'idolâtrie n'est donc pas la nature de l'objet vénéré, mais le déplacement de l'honneur, de la confiance et de l'espérance, qui ne vont plus à Dieu seul. Cette définition fonctionnelle lui permet de ranger sous un même chef le paganisme et la piété la plus sincère.

Il la renforce, dans le dernier feuillet, par un appel aux autorités mêmes de ses adversaires : « Augustin et les docteurs scolastiques enseignent et doivent concéder que la véritable et unique adoration de Dieu consiste à placer en Dieu seul la foi, l'amour et l'espérance. » De là, par syllogisme : tout chant, cierge ou orgue, toute « invention humaine, sacerdotale et monacale » rendus aux reliques s'oppose à la vraie adoration, et celui qui les pratique « doit être reconnu pour un véritable idolâtre ».

III. Les sept moments de l'argumentation

L'ordre des arguments n'est pas toujours aussi net que l'annonce de l'auteur, qui numérote ses points de « deuxièmement » à « septièmement » (le « premièrement » est porté par le grand exposé initial sur le corps et la terre).

Le corps voué à la terre. Le texte s'ouvre sur Genèse 3 : après le péché, Dieu a imposé à Adam et à tous ses enfants de vivre dans « l'humiliation, la misère, l'angoisse et la détresse » jusqu'à ce qu'ils retournent à la terre. Aucun saint, conclut Strauß, n'a désiré ni ordonné que son corps fût honoré après sa mort. Les honneurs rendus aux ossements contredisent la condition mortelle que Dieu a voulue, et ils prêtent aux saints un contentement qui ne saurait subsister « devant le bon plaisir de Dieu ». Il en fait un argument ad hominem : s'ils se réjouissaient de la pompe faite autour de leur corps, les saints seraient « pires et plus mauvais que nous, pauvres pécheurs de la terre ».

Le Christ seul. Prenant appui sur Jean 10, il oppose à la médiation des saints la parole du Christ, qui place le croyant, « sans nul intermédiaire, sous la protection de Dieu ». « Laisse les reliques être des reliques », dit-il, et fie-toi au « vrai et juste Sauveur ». Chercher d'autres moyens de gagner la faveur divine revient à ajouter « un supplément à sa promesse ». La béatitude des saints eux-mêmes procède de la grâce et de la miséricorde, non de leurs mérites.

L'amour du prochain. Le commandement de Dieu, rappelle-t-il avec Romains 13, s'accomplit dans l'amour fraternel. Or les sommes consacrées aux reliques, aux églises, aux monastères, aux pèlerinages sont soustraites aux pauvres, aux veuves et aux orphelins, au mépris de Matthieu 25. Le ton monte : des princes dépensent des milliers de florins pour des ossements et accablent leurs sujets d'impôts, au point que de pauvres femmes enceintes « perdent, de saisissement, le fruit qu'elles portent » quand leurs maris sont mis aux fers faute de pouvoir payer. Cela, dit-il, « crie vengeance au ciel ».

L'Écriture. Strauß relève qu'on ne trouve dans la Bible « pas une seule lettre » qui commande d'honorer les reliques, et que tout ce qui ne vient pas de la foi est péché (Romains 14). Il en tire une règle de pratique : la foi vivante ne donne au chrétien aucune œuvre « incertaine ou douteuse », car les œuvres agréables à Dieu reposent sur une connaissance certaine de sa parole. La scène de Marthe et Marie (Luc 10) l'illustre : ce qui est entrepris hors de la parole, fût-ce pour toucher au corps du Christ, n'a aucune valeur devant Dieu. Même le pèlerinage au tombeau de Jérusalem et l'idée de conquérir ce tombeau par les armes sont ainsi condamnés : seul compte le tombeau du cœur, enseveli avec le Christ.

Les patriarches. Il prévient l'objection tirée de Joseph. La demande du patriarche (Genèse 50) a, selon lui, un sens littéral (il ne pouvait être enseveli en Canaan, et Dieu ordonna le transfert quand Israël fut délivré) et un sens typologique (la sortie d'Égypte figure la sortie hors de la captivité du vieil Adam, et le corps est appelé avec l'homme entier à la félicité). De là aucun honneur dû aux ossements. À l'inverse, Ninus, qui fit honorer le tombeau de son père, est cité comme origine de l'idolâtrie.

Jérôme et Vigilantius. Strauß récuse l'autorité de saint Jérôme, qui a loué les reliques et traité d'hérétique Vigilantius, et il affirme que les deux écrits contra Vigilantium ne s'appuient sur « aucun fondement de l'Écriture ». Sa règle est brutale : « Nous croirons non en Jérôme, mais en notre Seigneur Jésus-Christ : ce n'est pas Jérôme qui est mort pour nous. »

L'argument par l'absurde. Le dernier feuillet dresse un répertoire de reliques manifestement multipliées. C'est dans cette série qu'apparaît le passage qui nous retient.

IV. Le passage sur la circoncision et le saint prépuce

Le traité énumère, dans son sixième point, des reliques dont la quantité suffit à démentir l'authenticité. Elles sont introduites par des « Item » successifs : d'abord la sainte croix (« on en montre tant de morceaux dans toutes les églises que, s'il fallait qu'une seule fût la vraie et qu'elle fût si grande et si longue, on en pourrait bâtir une maison bien convenable »), puis le texte que voici.

Le texte, d'après ma lecture de l'imprimé (orthographe normalisée, quelques mots incertains) :

Item die beschneidung unsers herrn weist man an zwey enden, ist lesterlich zu gedencken, das von dem kleinen wintzigen kindlin Jesu, seiner beschneidung umb unsert willen an sich genommen, so viel überflüssigen abgeschnitten sey, und Christus zu dem unsterblichen leben auferstehen, seiner leiblicher glieder und blutes etwas hie in dieser welt hett mögen lassen.

Traduction :

« De même, on montre en deux lieux la circoncision de notre Seigneur [c'est-à-dire ce qui en fut retranché, le prépuce] : il est blasphématoire de penser qu'on ait retranché tant de superflu du tout petit enfant Jésus lors de sa circoncision, accomplie pour nous, et que le Christ, ressuscité à la vie immortelle, ait pu laisser ici-bas quelque chose de ses membres et de son sang. »

Une remarque de vocabulaire d'abord. Le mot que porte l'imprimé est Beschneidung, « circoncision » : Strauß désigne la relique par l'acte, selon une métonymie courante, et ne dit pas lui-même « prépuce ». La traduction « prépuce » est l'interprétation commune de ce que l'on montrait sous ce nom (le Sanctum Praeputium), mais le texte ne le dit pas.

Le passage procède en trois temps, très serrés.

Premier temps : le constat. « On montre en deux lieux ». Le seul fait que la relique soit présentée en plusieurs endroits est, dans la logique de l'Item qui l'entoure, un indice de fausseté. Il y avait un seul enfant, une seule circoncision, donc au plus une relique authentique. Les historiens signalent qu'à la fin du Moyen Âge un nombre bien supérieur de sanctuaires, — en France, en Italie, dans les Pays-Bas, en Espagne, en Allemagne, en revendiquaient une —. Strauß, lui, ne dit que « deux », ce qui fait de sa phrase un exemple parmi d'autres et ne prétend pas à l'exhaustivité.

Deuxième temps : le ressort comique. « Tant de superflu » (so viel überflüssigen). La phrase joue sur l'écart entre le « tout petit enfant » (kleinen wintzigen kindlin) et la quantité de matière qu'impliquerait la multiplication de la relique. Le diminutif redoublé, l'adjectif « superflu » donnent à l'argument une saveur de moquerie qui le rattache aux autres Item du feuillet : le lait de la Vierge que nulle vache de Suisse ne fournirait, la barbe de saint Antoine, les braies de saint Joseph. Mais le trait est à double tranchant : il vise la crédulité autant que l'objet, et il ne s'attaque pas au mystère de la circoncision elle-même, que Strauß qualifie ailleurs sans ironie d'accomplie « pour nous » (umb unsert willen), formule qui rappelle le sens soustractif et rédempteur que la tradition donne à l'obéissance du Christ à la Loi (Luc 2, 21 ; Galates 4, 4-5).

Troisième temps : la thèse christologique. C'est ici que le passage cesse d'être une plaisanterie. Le mot lesterlich, « blasphématoire », porte la phrase : penser que le Christ ressuscité ait pu laisser sur terre « quelque chose de ses membres et de son sang » est un blasphème, parce que cela suppose une résurrection incomplète. L'argument est dogmatique : le corps du Seigneur est entré, intégralement, dans « la vie immortelle » (unsterbliche leben) ; rien de ce qui lui appartenait ne peut être resté en dépôt dans ce monde. La relique est alors, non seulement invraisemblable, mais inadmissible en théologie.

Ce raisonnement n'est pas isolé : il s'insère dans la question, discutée par les théologiens médiévaux, de l'intégrité du corps ressuscité du Christ et du sort de ce qui s'en était détaché pendant sa vie, question que Thomas d'Aquin traite dans la Somme théologique (IIIa, q. 54), si ma mémoire est bonne, et dont la réponse allait dans le sens de l'intégrité. Strauß en tire la conclusion pratique que ses contemporains ne tiraient pas : si le corps est intégralement ressuscité, la relique est impossible.

On notera enfin la place du passage dans la logique du traité. Strauß a établi au premier feuillet que le corps du croyant est promis à la terre puis au relèvement par le Fils ; il conclut ici, pour le Christ lui-même, que ce relèvement est total. La relique du Christ est la plus gênante de toutes pour la dévotion, parce qu'elle prétend conserver, séparé de lui, ce qui lui appartient en propre : elle offre à l'argument du « corps voué à la terre » son cas limite.

V. Portée et limites

Trois principes organisent le traité. Un principe christologique : le Christ est l'unique médiateur ; les reliques, comme l'intercession des saints, ruinent la gratuité du salut. Un principe scripturaire : toute pratique doit se justifier par une parole claire, et l'incertitude de la pratique atteste son origine non divine. Un principe éthique : la vraie religion est l'amour du prochain, et l'on reconnaît l'idolâtrie à ce qu'elle se paie sur le dos des pauvres.

Les limites sont aussi nettes. Strauß ne distingue guère la vénération de l'adoration (dulia et latria), distinction que la théologie médiévale avait établie pour répondre à l'accusation d'idolâtrie ; il l'ignore, ou la tient pour un artifice. Sa critique de Jérôme est brève et polémique, sans lecture du Contra Vigilantium. Son argument empirique prouve plus l'effondrement du système de garantie ecclésiastique que la fausseté de chaque relique. Et sa conclusion, qui range l'Antéchrist à Rome, engage une apocalyptique plus large que la seule théologie.

Reste le témoignage : en 1523, un prédicateur de Thuringe articule, en quelques feuillets, le premier commandement, la grâce seule, l'Écriture seule et la charité concrète pour attaquer, non un dogme, mais la piété ordinaire de son temps.

Analyse de l'iconographie de la gravure

Cette gravure sur bois de 1523 est un manifeste visuel de la contestation protestante.

La scène de gauche (L'estrade et la tribune) : En haut à gauche, des musiciens ou personnages juchés sur une estrade en bois attirent l'attention. Cette mise en scène publique apparente la foire ou le spectacle de rue dénonce la théâtralisation et la marchandisation des pratiques religieuses par le clergé.

Le blason central (Le cygne ou l'oie) : Suspendu au centre, l'écu arbore un oiseau tenant un objet dans son bec. Dans l'imagerie luthérienne, cet oiseau fait référence à la prophétie de Jan Hus ("Hus" signifiant oie en tchèque, martyrisé en 1415), annonçant l'arrivée d'un cygne (assimilé à Luther). Il ancre l'écrit de Strauß dans la légitimité de la Réforme. Voici quelques précisions approfondies sur le symbole de l'oie et du cygne dans le contexte de la Réforme protestante et de cette gravure :
  • L'origine linguistique et le jeu de mots historique : Le nom du réformateur tchèque Jan Hus (brûlé vif pour hérésie lors du concile de Constance en 1415) signifie littéralement « oie » en tchèque (husa). Ce nom a fourni très tôt aux partisans de la réforme un puissant vecteur d'imagerie symbolique.

  • La prophétie de Jan Hus : Selon la tradition historique et l'historiographie protestante, Jan Hus aurait prononcé une prophétie prophétique avant de mourir sur le bûcher : "Vous faites rôtir une oie, mais dans un siècle, vous entendrez chanter un cygne que vous ne pourrez pas rôtir". (« Sie braten jetzt eine Gans, aber über hundert Jahre werden sie einen Schwan singen hören, den werden sie nicht braten können. » / En tchèque moderne « Dnes pečete husu, ale za sto let přijde labuť, kterou nebudete moci upeéct. »

  •  Ce mot d'esprit est devenu un mythe fondateur pour les protestants, qui y voyaient l'annonce directe de la venue de Martin Luther un siècle plus tard (le cygne étant souvent associé à Luther dans l'iconographie religieuse).

  • La signification dans le blason de la gravure :

    • Sur cette page de titre de 1523 signée par Jakob Strauß, le blason central met en scène cet oiseau (proche de l'oie ou du cygne) tenant un objet dans son bec.

    • Placer cet écu au cœur de la composition graphique revient à placer l'ouvrage théologique sous le patronage spirituel et la légitimité des précurseurs de la Réforme. C'est une manière d'affirmer que le combat mené contre les dérives de l'Église romaine s'inscrit dans une longue lignée de résistance théologique.

La foule assemblée (Centre et droite) : Une vaste assemblée de fidèles assiste à la scène. À droite, une construction évoquant un reliquaire ou un édifice religieux matérialise le lieu du culte contesté, face à des spectateurs aux réactions partagées entre adhésion et remise en question.
3. Étude détaillée des vêtements (Mode du XVIe siècle)

Les costumes représentés sur cette gravure de 1523 illustrent parfaitement la mode de la transition entre la fin du Moyen Âge et la Renaissance allemande :
  • Les ecclésiastiques et les religieux (à droite) : On distingue des personnages vêtus de longues robes monastiques ou soutanes amples (frocs et capes), caractéristiques des ordres religieux catholiques critiqués par la Réforme. Leurs coiffes et tonsures rappellent leur appartenance au clergé traditionnel. Les plis droits et rigides de leurs vêtements traduisent la solennité, mais aussi un certain traditionalisme figé face aux bouleversements de l'époque.
  • Le peuple et les citadins (au centre et en bas) : Les hommes portent des pourpoints, des vestes mi-longues et des chausses. Leurs têtes sont couvertes de bonnets plats ou de bérets souples typiques de la mode allemande du début du XVIe siècle (le style landsknecht assagi). Les femmes portent des robes longues et amples, souvent cintrées sous la poitrine, accompagnées de coiffes enveloppantes, de voiles ou de bonnets en tissu qui masquent partiellement les cheveux, reflétant la pudeur et les codes vestimentaires des femmes mariées ou du peuple à cette époque.
  • Les musiciens sur l'estrade (en haut à gauche) : Leurs tenues combinent des éléments pratiques pour le mouvement, avec des pourpoints ajustés et des manches fendues ou décorées, suggérant des gens de spectacle ou des acteurs engagés dans une mise en scène populaire.

mardi 3 novembre 2026

Siegfried à Munich : l’enfance du mythe et la fin d’un monde

 À la Bayerische Staatsoper, Tobias Kratzer et Vladimir Jurowski donnent à la deuxième journée du Ring une lecture qui place l’enfance au cœur du récit. Le metteur en scène confronte la féerie du mythe à la réalité contemporaine des quartiers populaires. L’imaginaire enfantin, la précarité sociale, l’humour et la violence composent un univers où l’histoire d’un jeune homme découvrant ses origines devient aussi celle d’un monde qui se défait.

Il est des spectacles dont la durée s’efface devant la densité de l’expérience. Les cinq heures et demie de ce Siegfried munichois ont passé avec une rapidité presque déconcertante. La mise en scène de Tobias Kratzer, portée par la direction musicale de Vladimir Jurowski, déplace le point de vue sans chercher à actualiser artificiellement le poème de Wagner. Le mythe est regardé à hauteur d’enfant. Ce choix commande toute la représentation : la perception des personnages, les décors, les rapports entre le réel et l’imaginaire, jusqu’à la manière dont se construit peu à peu le destin du héros.

La production, conçue en coproduction avec le Gran Teatre del Liceu, s’inscrit dans la continuité du Ring de Kratzer. Le metteur en scène envisage la tétralogie comme une réflexion sur les systèmes de pensée et les formes de consolation que les hommes opposent à leur condition mortelle. Il résume cette architecture en parlant d’une « théorie des systèmes » de Wagner : Das Rheingold serait placé sous le signe de la religion, Die Walküre sous celui de l’amour romantique, Siegfried sous celui de la parentalité, tandis que Götterdämmerung mettrait en jeu la force civilisatrice de la politique dans un monde dont la religion s’est progressivement retirée.

Dans l’entretien qu’il a consacré à sa mise en scène, Kratzer explique que l’être humain cherche à répondre au déficit de sens de son existence en se tournant vers la famille et les enfants. Si l’individu ne peut vivre éternellement, il demeure à travers ses descendants, son patrimoine génétique et le souvenir qu’il laisse. À la puissance génératrice des dieux répond ainsi, à l’échelle humaine, celle de la parentalité. Le rapport entre Mime et Siegfried prend toute son ambiguïté dans cette perspective. Le nain élève l’enfant, prétend lui transmettre un savoir, mais entend aussi l’utiliser pour satisfaire ses propres ambitions. La paternité est ici mêlée d’intérêt, de manipulation et d’échec.

L’enfance comme principe de vision

Dessin d'ouverture réalisé par l'artiste peintre Andi Fischer

Avant même que la représentation ne commence, un dessin d’enfant apparaît sur la toile d’avant-scène. Un jeune garçon vient de terrasser un dragon ; un oiseau domine le ciel. Toute l’histoire semble déjà contenue dans cette image élémentaire. Elle annonce moins une illustration du récit qu’une manière de le regarder. Le monde de Siegfried sera celui que l’enfant imagine, avec ses monstres, ses jeux, ses peurs et ses prodiges. La scène finale reprendra le dessin, comme si l’opéra tout entier s’était développé à l’intérieur de cette représentation enfantine du monde.

Au premier acte, le décor nous transporte dans un appartement contemporain modeste, un deux-pièces au mobilier de bas de gamme. À droite, la pièce de séjour et le coin cuisine ; au centre, un petit vestibule ; à gauche, la chambre de Siegfried, décorée de dragons et de dinosaures. Sur une table, Mime a préparé des épées de carton qu’il tente d’assembler avec l’enfant. Une grande photographie de chien occupe un pan de mur. La forêt légendaire où Wagner situe la demeure du forgeron a cédé la place à un intérieur banal, marqué par la précarité. La féerie, elle, s’est réfugiée dans l’imagination du jeune garçon.

Une trouvaille essentielle de Kratzer consiste à dédoubler Siegfried. L’enfant, interprété sur scène par Quentin Becker, est accompagné de son double adulte, chanté par Benjamin Bruns posté dans un réduit côté jardin. Le chanteur demeure d’abord distinct de l’action, comme une présence qui prête sa voix à l’enfant et donne corps, à ses côtés, au héros en devenir. Cette séparation entre le personnage chantant et son incarnation enfantine rend visible la construction progressive de Siegfried. Il n’est pas encore l’homme qu’il deviendra : il est aussi cet enfant qui joue, rêve et se fabrique un univers à partir des objets les plus ordinaires.

Mime et le jeune Siegfried

Le personnage de Mime, confié à Matthias Klink, bénéficie de toute l’ambiguïté que Kratzer entend lui donner. La stature plutôt élevée du chanteur, peu conforme à l’image physique traditionnellement associée au nain, introduit un décalage sans que l’interprète cherche à le compenser par une gestuelle caricaturale. Vocalement, Klink caractérise Mime par un timbre volontiers grinçant, aux sonorités acides et parfois nasillardes, qui souligne la nervosité du personnage, ses inquiétudes et ses brusques changements d’humeur. Cette émission mordante, aux inflexions volontiers caustiques, sert une diction incisive et une caractérisation très précise du texte. Le chanteur sait aussi ménager des nuances qui laissent apparaître, derrière les accents revêches et les protestations, une certaine fragilité.

Klink compose ainsi un Mime dont les attitudes et les réactions laissent affleurer les contradictions. Il s’occupe de l’enfant, tente de l’éduquer, cherche à lui inculquer quelques rudiments et paraît parfois éprouver à son égard une affection véritable. Mais ses intentions sont intéressées. Il entend faire de Siegfried l’instrument de sa propre réussite et le conduire jusqu’à Fafner pour s’emparer de l’anneau. Le chanteur fait ainsi exister un personnage à la fois familier et inquiétant, dont les gestes de sollicitude ne parviennent jamais à masquer le calcul. L’enfant, du reste, n’est pas dupe de cette affection équivoque.

La cuisine devient le théâtre d’une petite catastrophe domestique : le four à micro-ondes explose, tandis que Mime laisse brûler le dîner. Le feu, élément essentiel de la dramaturgie wagnérienne, fait son apparition sous la forme d’accidents ménagers. La forge de Nothung, plus tard, procédera de la même logique : le quotidien et le merveilleux se rencontrent dans un univers où l’imagination transforme les objets familiers.

L'apparition du Wanderer (Nicholas Brownlee)

Le Wanderer surgit dans cet appartement comme un visiteur importun, un petit mafieux du quartier venu collecter le pizzo. Nicholas Brownlee lui donne une autorité physique et vocale immédiate. Son manteau modeste dissimule un costume de dominateur ; sa lance et son œil gauche fermé composent une silhouette reconnaissable. Il attache Mime au radiateur et impose sa présence dans l’appartement. Le jeu des questions prend alors les allures d’un interrogatoire dont le nain ne maîtrise plus les règles. La voix de Brownlee possède une assise et une ampleur qui donnent au Wanderer une autorité presque impériale. Le personnage n’est pas seulement un voyageur mystérieux : il porte avec lui la puissance d’un monde dont il sait déjà qu’il est condamné.

À la fin de l’acte, le Siegfried adulte rejoint son jeune double dans la chambre. L’épée brisée est réduite en limaille à l’aide d’une râpe, puis les deux Siegfried entreprennent de reforger Nothung. Ils construisent une tente avec des draps de lit, comme le font les enfants lorsqu’ils se ménagent une cachette à l’abri du monde. La tente se colore d'une lumière orangée, celle qui émane du traitement thermique du métal. Le chanteur quitte son costume gris sombre pour revêtir un vêtement semblable à celui de l’enfant, un sweat à capuche bleu clair. Lorsqu’il chante « Zum Leben bringe ich dich wieder », la résurrection de l’épée prend l’allure d’une victoire de l’imagination. Benjamin Bruns y fait entendre une voix claire, au métal franc et lumineux, dont la projection donne à la scène son élan héroïque.

Le quartier, le dragon et la compassion

Timo Riihonen en Fafner

Le deuxième acte déplace l’action dans un quartier populaire. Avant que le décor ne se découvre, une vidéo occupe tout l’écran d’avant-scène. Fafner y apparaît sous les traits d’un ancien ecclésiastique, vêtu en prêtre, qui a renoncé à son état pour se consacrer à la richesse et à ses plaisirs. On le voit dans un café douteux, entouré de femmes, jouer aux courses et gagner une somme considérable. Il fréquente les ventes aux enchères, acquiert des tableaux de maîtres, porte des costumes sur mesure et une montre de prix. La réussite matérielle est ostensiblement affichée, mais le visage demeure profondément malheureux. L’anneau lui a procuré la richesse, non le bonheur. Fafner a obtenu les biens qu’il désirait ; le vide intérieur, lui, est resté intact.

Kratzer explique que Fafner a renié son existence de prêtre pour succomber à l’appel de l’or. L’anneau est conçu comme une sorte de machine magique, presque une machine temporelle, grâce à laquelle on pourrait acquérir richesse et bonheur. Mais la possession ne résout rien. Fafner a terminé avec sa vie et demeure dans une léthargie que seule l’arrivée de Siegfried viendra interrompre. Le dragon est moins une créature fantastique qu’un homme prisonnier de sa propre richesse.

Lorsque la vidéo s’efface, le plateau révèle un paysage urbain dégradé : poubelles, détritus jonchant le sol, graffitis, immeubles d’habitation modestes, pressing Eco Clean, supérette Super Shop 24 et chariot de supermarché abandonné. Le quartier est celui d’une banlieue populaire, avec ses signes de précarité et de petite délinquance. Alberich, interprété par Georg Nigl, y apparaît vêtu d’un sweat à capuche sombre, presque gothique. Sa silhouette tranche avec les représentations plus traditionnelles du personnage. Le baryton donne à Alberich une présence nerveuse et incisive ; son timbre singulier s’accorde à cette figure qui rôde dans le quartier, toujours aux aguets, toujours animé par la convoitise.

Fafner demeure d’abord invisible. Sa voix profonde et sépulcrale provient de l’entrée d’un immeuble dont la cage d’escalier est fermée par des briques de verre translucides. Derrière cette paroi, des ombres inquiétantes se déplacent : le dragon est là, présent par sa seule masse et par la menace qu’il fait peser sur le quartier. La basse sépulchrale de Timo Riihonen, ample et sombre, donne à cette apparition une dimension souterraine. La métamorphose du géant en dragon trouve ainsi une traduction scénique qui repose sur la suggestion plutôt que sur l’illustration littérale.

Kratzer ne renonce pourtant pas à la fantaisie. Siegfried tente de communiquer avec l’oiseau de la forêt en soufflant dans un cornet en plastique, jouet d’enfant qui remplace les moyens plus solennels du conte. Il dispose également d’un assistant vocal évoquant les appareils domestiques connectés. Le Tarnhelm apparaît dans une séquence vidéo. Lorsque le combat contre le dragon éclate, il attire les habitants du quartier et provoque même l’arrivée d’une voiture de police. Fafner, dans une tenue qui évoque Dark Vador, finit par se traîner aux pieds de Siegfried. Les références populaires, le cinéma et le conte de fées appartiennent au même imaginaire, sans que l’un chasse l’autre.

Mais la scène ne se réduit pas à ses effets comiques. Lorsque Fafner meurt, Siegfried lui prend la main et lui témoigne une compassion inattendue. Ce geste marque une étape dans l’évolution du personnage. Vladimir Jurowski le souligne dans son entretien : Siegfried est d’abord un « reiner Tor », un « pur insensé », dépourvu de connaissance du monde et d’empathie, qui évoque davantage Mowgli, le héros du Livre de la jungle, qu’un héros traditionnel. Son père adoptif est toutefois le nain perfide Mime, et non une panthère ou un ours bienveillant. Jurowski insiste sur le contraste entre la beauté des éléments féeriques et la laideur, parfois cruelle, des comportements humains. Les échanges du premier acte entre Mime et Siegfried peuvent même prendre une coloration particulièrement brutale. Le héros est initialement peu sympathique ; il le devient progressivement, notamment dans ses rapports avec la nature et avec l’oiseau.

Siegfried 

La mort de Fafner révèle cette transformation. Siegfried n’est plus seulement celui qui tue pour se défendre ou pour accomplir la mission que Mime lui a assignée : il sait désormais éprouver de la compassion. L’oiseau, blessé au cours de l’action, reçoit également ses soins. Siegfried lui confectionne un nid avec des journaux qu’il tasse contre les parois du Tarnhelm. Lorsqu’il le libère, l’oiseau déploie ses ailes et s’envole vers les coulisses. La réalisation de cet oiseau, dont on distingue les mouvements d’ailes, est particulièrement convaincante.

Après la mort de Mime, Siegfried se rend à la supérette et en rapporte des fleurs qu’il dépose auprès des deux cadavres. Ce geste, d’une simplicité désarmante, achève de dessiner un personnage qui découvre peu à peu la possibilité d’un rapport affectif au monde. L’enfant qui jouait à tuer des dragons devient un jeune homme capable de prendre soin des êtres qu’il a rencontrés.

Le rire au cœur de la tragédie

L’humour occupe une place importante dans cette lecture. Tobias Kratzer s’en explique par une réflexion qui éclaire son approche de l’œuvre. Siegfried est communément considéré comme la partie la plus comique du Ring ; le metteur en scène juge pourtant cette affirmation discutable. Pour lui, toute tragédie contient une comédie et toute comédie une tragédie. Un personnage ne devient véritablement drôle que si son désir possède une portée existentielle ; inversement, il ne peut devenir tragique que si le spectateur a d’abord ri avec lui.

Cette conception se retrouve dans les détails qui ponctuent le spectacle, à commencer par le retour du chien déjà aperçu dans Das Rheingold. L’animal avait été dévoré par le dragon, mais Mime lui reste profondément attaché. Kratzer précise qu’il a fait confectionner un petit coussin portant le portrait du chien, afin que celui-ci continue, pour lui du moins, à vivre un peu. Le détail est cocasse, mais il révèle aussi quelque chose de la solitude du nain. Derrière le manipulateur, le père maladroit et l'être intéressé demeure un personnage capable d'attachement, dont les petites fidélités survivent à l'échec de ses ambitions.

Le rire ne constitue donc pas un simple contrepoint à la gravité du récit. Il rapproche les personnages du spectateur et rend leur vulnérabilité plus sensible. Le chien disparu, le coussin, les jouets et les accessoires domestiques appartiennent à ce monde de détails où la fantaisie laisse affleurer une réelle mélancolie.

Un monde en ruine

Le Wanderer et Erda

Le troisième acte abandonne le foisonnement des décors précédents. La scène est presque entièrement nue, noire, dominée par des rangées de grands projecteurs suspendus aux cintres. L’espace évoque une salle d’entraînement ou de fitness où s’exercent des guerriers casqués et cuirassés. La violence n’est plus celle des rues ou des rapports familiaux : elle prend désormais une dimension institutionnelle et militaire.

Wotan tente de réveiller Erda. L’interrogatoire se déroule selon des méthodes coercitives qui évoquent les pratiques policières : faisceau lumineux dirigé vers le visage de l’interrogée, menottes, contrainte physique. Erda, interprétée par Wiebke Lehmkuhl, est soumise à une véritable torture, tandis qu’un jet d’eau est déversé sur son visage voilé. La contralto oppose à cette violence une voix sombre et solidement assise, dont la profondeur convient à cette figure primordiale que Wotan cherche en vain à contraindre. L’autorité divine s’est transformée en pouvoir répressif. Wotan attend d’Erda une réponse à la crise qui le menace, mais il ne dispose plus des moyens de maîtriser le cours des événements. Il espère que le réveil de Brünnhilde pourra encore assurer une forme de rédemption au monde ; il renvoie finalement Erda à son sommeil.

L’orchestre, sous la direction de Vladimir Jurowski, déploie alors une puissance considérable. La densité sonore renforce l’impression d’oppression qui se dégage du plateau. Après les scènes de jeu, de découverte et de confrontation avec le monde naturel, le troisième acte place les personnages devant les conséquences d’une histoire dont les forces supérieures ont perdu la maîtrise.

Wotan réapparaît avec son casque ailé et son costume, qui rappellent les premières mises en scène du Ring. Ses deux corbeaux, Hugin et Munin, sont enfermés dans une cage. Siegfried, ensanglanté, le renverse. Le dieu n’est plus le maître du destin, mais une figure déchue, prisonnière de ses propres décisions. La rupture de la lance par Siegfried prend alors toute sa portée : l’autorité de Wotan est définitivement brisée.

Brünnhilde ne repose pas sur un rocher, mais sur le sol de la Königsaal en ruine, dans un décor qui rappelle celui de Die Walküre. Des débris, quelques petits tas de foin et une bougie minuscule composent le lieu de son sommeil. Le cercle de feu que Siegfried doit franchir se réduit à cette petite flamme, qu’il lui sera aisé de souffler. L’humour de Kratzer se loge une nouvelle fois dans la disproportion entre le symbole mythique et sa représentation matérielle. Au sol gisent les têtes sculptées de Wagner et de Louis II, arrachées aux murs du hall du Nationaltheater ; le grand lustre de cristal est effondré. Tout un monde est à terre. La salle royale, naguère espace de représentation et de pouvoir, est devenue le vestige d’une civilisation qui s’effondre.

C’est dans ce paysage de ruines que le jeune Siegfried réapparaît. Il invite son double adulte à s’approcher de Brünnhilde et à l’embrasser pour la réveiller. Le projecteur de galaxies qu’il allume diffuse alors un ciel étoilé, peuplé d’étoiles colorées. Le « Erwache ! » de Benjamin Bruns porte avec force l’appel du héros. La projection reste ferme et la voix conserve son éclat dans cette scène qui réclame une dépense vocale considérable. Brünnhilde s’éveille enfin et, dans son chant « Heil dir Sonne, heil dir Licht », accueille le retour de la lumière. Le ciel étoilé, qui prolonge le rêve enfantin de Siegfried, donne à cette renaissance une dimension à la fois merveilleuse et profondément théâtrale.

La prise de rôle de Bruns trouve ici son épreuve majeure. Le personnage exige une endurance exceptionnelle : le chanteur doit soutenir de longues scènes et affronter, au troisième acte, une écriture d’une intensité particulière, après plusieurs heures de musique. Dans son entretien avec BR-Klassik, le ténor reconnaît avoir longtemps hésité à accepter Siegfried. Il raconte qu'il avait même répondu à son agente, quelques années auparavant, qu'il ne voulait absolument pas chanter ce rôle. Il a fini par se laisser convaincre, non sans découvrir que la tâche était plus exigeante encore qu'il ne l'imaginait. Il souligne notamment la nécessité d'une voix puissante et précise, ainsi que l'endurance requise par le troisième acte.

Sur scène, Benjamin Bruns traverse cette épreuve avec une assurance qui tient autant à la tenue de la ligne qu'à la résistance de l'émission. Son timbre clair, son métal franc et la fermeté de sa projection lui permettent de soutenir l'écriture sans sacrifier la luminosité de la voix. Il ne donne pas l'impression de lutter contre le rôle ; il en assume progressivement les exigences, jusqu'à cet appel à Brünnhilde qui constitue l'un des moments forts de la soirée. Simone Schneider lui répond par un soprano dense et chaleureux, doté d'une ampleur dramatique qui convient à la stature de Brünnhilde. La voix conserve sa plénitude dans le réveil et le duo, où elle trouve à s'épanouir dans une écriture qui demande à la fois puissance et souplesse.

De la ruine à la création

Après le réveil de Brünnhilde, Siegfried lui rend ses vêtements de Walkyrie. Elle abandonne pourtant les attributs de son ancienne fonction. Le couple se tourne vers les murs de la salle et entreprend de peindre un oiseau. Siegfried commence le dessin, Brünnhilde le complète. Le geste renvoie directement au dessin enfantin qui accueillait les spectateurs au début de la soirée. L’image de l’enfant terrassant le dragon trouve son prolongement dans une création partagée par les deux personnages.

Siegfried redécore le Königssaal

Cette circularité évoque l’ouroboros, le serpent qui se mord la queue, mais elle est ici moins celle d’un éternel recommencement que celle d’une transmission. L’enfant a imaginé le monde ; l’adulte le reprend et le transforme avec celle qu’il vient de réveiller. À la destruction de l’ancien ordre répond la possibilité d’une création nouvelle. L’amour de Siegfried et Brünnhilde ne restaure pas le monde des dieux : il ouvre un espace qui lui échappe.

L’arrivée des Walkyries, venues protéger leur sœur, prolonge cette conclusion. Un dernier trait d’humour accompagne le réveil de Grane. Le cheval noir, magnifique, à la robe lustrée et à l’imposante queue parfaitement brossée, apparaît brièvement sur scène. Siegfried a prévu une carotte pour lui, qu’il sort d’on ne sait où. Le geste provoque les rires de la salle et ramène, au terme de cette vaste fresque, la fantaisie familière du monde enfantin.

La mise en scène de Kratzer fait ainsi apparaître une dimension du poème de Wagner que les représentations plus directement mythologiques laissent parfois dans l'ombre. En faisant coexister l'univers du conte et la réalité d'un quartier populaire, elle ne substitue pas une actualité superficielle au mythe. Elle s'attache à ce que le récit contient de profondément humain : la difficulté d'éduquer, l'ambivalence de la filiation, le désir de transmettre, la découverte de la compassion et l'impossibilité de retenir un monde qui s'effondre. L'enfance n'est pas un simple décor psychologique ; elle est le regard à travers lequel Siegfried apprend à sortir de lui-même.

Une partition née de plusieurs époques

La longue genèse de Siegfried explique certains contrastes de son langage musical. Wagner n'a pas composé le Ring de manière continue entre 1848 et 1874. Après avoir achevé les livrets à la fin de 1852, il entreprit la composition musicale en novembre 1853 avec Das Rheingold. Il commença Siegfried en septembre 1856 et acheva le deuxième acte le 9 août 1857. Le travail sur la tétralogie fut ensuite interrompu pendant plusieurs années, notamment au profit de Tristan und Isolde, de la version parisienne de Tannhäuser et des Maîtres chanteurs de Nuremberg. Le troisième acte de Siegfried ne fut repris qu'en 1869, après les années munichoises et l'achèvement des Maîtres chanteurs.

Comme le rappelle Egon Voss dans son étude sur la genèse de l'œuvre, Wagner ne cherchait pas à maintenir une uniformité stylistique entre les différents actes. Il visait plutôt la « précision de l'expression musico-dramatique » : la musique devait épouser au plus près la situation théâtrale. Les motifs eux-mêmes ne possèdent pas une signification fixe. Leur fonction est aussi de relier les différentes parties de la tétralogie ; leur portée expressive se transforme selon le contexte. Ainsi, le motif du dragon, grotesque dans Das Rheingold, devient menaçant lorsqu'il caractérise Fafner dans Siegfried. Le thème associé à Siegmund et Sieglinde se charge, dans le nouvel opéra, du souvenir que Siegfried garde de sa mère. Quant à la ligne chromatique descendante liée à l'endormissement de Brünnhilde à la fin de Die Walküre, elle réapparaît lors du réveil d'Erda, dans un contexte harmonique différent. Ces quelques exemples suffisent à mesurer combien la mémoire musicale du Ring se construit par transformations plutôt que par répétition mécanique.

Vladimir Jurowski donne à entendre cette continuité sans atténuer les contrastes. Il aborde Siegfried comme une œuvre dont les dimensions féeriques ne doivent jamais masquer la complexité philosophique et musicale. Il souligne lui-même que l'opéra possède une accessibilité particulière pour un jeune public, tout en reposant sur une opposition parfois difficile à soutenir entre la beauté du conte et la cruauté de l'action. Cette tension traverse aussi la lecture de Kratzer. La fosse et le plateau font entendre et voir la transformation progressive d'un personnage, depuis l'absence d'empathie jusqu'à la découverte de la compassion et de l'amour.

La direction de Jurowski donne à cette trajectoire une ampleur orchestrale qui ne perd jamais de vue les tensions dramatiques. Dans le troisième acte, la puissance de l'orchestre accentue l'oppression du monde de Wotan. Ailleurs, les contrastes de matière et de couleur, les retours thématiques et les évolutions harmoniques accompagnent les changements de perspective du récit. Le Bayerisches Staatsorchester déploie dans cette lecture toute la palette de ses ressources, avec une ardeur et une précision remarquables, magnifiant les couleurs de la partition tout en maintenant un dialogue vivant et constamment inspiré avec la scène.

La soirée tient beaucoup à la rencontre de ces deux approches. Jurowski fait entendre les transformations du discours orchestral ; Kratzer donne au récit un point de vue qui en déplace les équilibres sans en dissoudre les enjeux. Derrière la fable du jeune héros invincible se dessine une histoire de filiation, de transmission et de perte. À la fin, le monde des dieux est en ruine, la lance de Wotan brisée, les emblèmes du pouvoir renversés. Mais un enfant devenu adulte et une femme revenue à la vie dessinent ensemble un oiseau sur les murs. La dernière image ne répare pas ce qui a été détruit. Elle laisse entrevoir ce qui peut encore naître.

Les cinq heures et demie de représentation se sont achevées presque à regret. D'une opulence rare, le spectacle laisse le souvenir d'un Siegfried où l'invention scénique et la lecture musicale se répondent sans cesse, et dont la dernière image donne envie de retrouver les personnages dans la suite du cycle. Le temps s'est évanoui comme en un songe. Une seule hâte demeure désormais : attendre l'avènement du Crépuscule des dieux.


Bayerische Staatsoper, Nationaltheater, Munich

Première représentation : 29 octobre 2026. Représentation du 1er novembre 2026 : deuxième de la première série.

Direction musicale : Vladimir Jurowski
Mise en scène : Tobias Kratzer
Assistant à la mise en scène : Matthias Piro
Décors et costumes : Rainer Sellmaier
Lumières : Michael Bauer
Vidéo : Manuel Braun, Jonas Dahl, Janic Bebi
Dramaturgie : Bettina Bartz, Olaf Roth

Distribution du 1er novembre 2026

Siegfried : Benjamin Bruns
Siegfried enfant : Quentin Becker
Mime : Matthias Klink
Le Wanderer : Nicholas Brownlee
Alberich : Georg Nigl
Fafner : Timo Riihonen
Erda : Wiebke Lehmkuhl
Brünnhilde : Simone Schneider
L'oiseau de la forêt : soliste(s) du Tölzer Knabenchor

Orchestre : Bayerisches Staatsorchester

Crédit photographique @ Monika Rittershaus

Source de travail principale : l'excellent programme de la production