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| Conrad Ekhof (1720-1778) , portrait par Anton Graff , 1774 |
Une visite au palais Friedenstein de Gotha a permis de découvrir le théâtre baroque de la cour de Gotha, qui fut le premier théâtre allemand doté d'une troupe permanente. Ce théâtre a été rebaptisé Théâtre Ekhof. Ekhof y travailla les trois dernières années de sa vie. L'occasion de découvrir cette personnalité clé de l'histoire du théâtre allemand qui donna une nouvelle dimension aux arts de la scène de son époque.
Un texte publié dans le Journal illustré des familles et repris en feuilleton par le Hagenauer Zeitung à partir du 30 novembre 1880. Le texte se réfère au témoignage du jeune acteur August Wilhelm Iffland qui à 18 ans vint à Gotha en 1877 s'instruire dans son métier auprès du vieux et très talentueux Conrad Ekhof, qui lui apprit à renoncer à la diction pompeuse et monotone qui était encore en usage sur les scènes allemandes, et à modeler simplement son débit sur les sentiments qu’il avait à exprimer.
CONRAD EKHOF
La seconde moitié du siècle passé [le 18ème siècle] est, sans contredit, la phase la plus intéressante du vaste et splendide développement de l’art dramatique en Allemagne ; elle précède, ou plutôt elle prépare et amène l’ère brillante des grands acteurs, des Iffland, des Fleck, des Wolff. À cette époque, Conrad Ekhof fut le premier à conquérir pour la scène allemande la valeur artistique, l'importance et la renommée qu’elle a su conserver jusqu’à nos jours. Avant lui, la haute société allemande n’avait appris à connaître dans ses voyages que la comédie française à Paris et les bons mots de Pierrot à Vienne. Il était impossible au drame allemand de rivaliser avec le théâtre français, et le vulgaire ignorant confondait avec Pierrot les quelques comiques distingués que l’Allemagne possédait. Le grand monde ne crut à l’art national que lorsque Ekhof mit en scene la vie sociale, animée de la vigueur et de l’entrain de son génie, de l’ardeur et de l’énergie de son langage.
C’est à bon droit que les acteurs du temps appelaient Ekhof leur père. II était le modèle sur lequel ils se formaient, le premier artiste allemand qui, fidèle à la nature, ait su représenter la vie. Il avait bien eu pour prédécesseur à Leipzig Kohlhart, de la troupe de Mme Neuber, le célèbre interprète du Caton de Gottsched ; néanmoins Ekhof doit être considéré à juste titre comme le régénérateur de la récitation et de la diction qu’il avait trouvées dans les écarts du pathos boursouflé et vide de sens ; il ramena la diction et le geste à la vérité et à la simplicité naturelles, et devint ainsi le fondateur de cette excellente école qui, dans la suite, forma Iffland et qui, plus tard encore, trouva des représentants distingués dans Esslair, Lemm, Costenoble, et qui menace de s’éteindre avec Anschütz, L. Loewe, Laroche, Marr et quelques autres. Ekhof, connaissait et reproduisait les caractères mieux que personne et l’on pourrait appliquer parfaitement au jeu de sa physionomie ce que Noverre a dit de Garrick: " Il avait une figure spéciale pour chaque rôle. " Voici le jugement que porte sur lui Schink dans ses fragments dramaturgiques : " Ekhof est parmi les acteurs de l’Allemagne ce que Lessing est parmi les poètes : le premier, l’inimitable! Personne ne connaissait comme lui toutes les faces, tous les recoins du cœur, toutes les nuances et tous les contrastes des classes de la société ; personne n’était maître comme lui de tous les tons, de tous les accents de la passion ; quel est celui qui, à son exemple, sut toujours être l’homme et ne jamais être Ekhof ? " Lessing dit dans sa Dramaturgie: « Quel que soit le rôle que joue cet homme, que ce soit même le plus petit, on reconnaît toujours en lui le grand acteur, et on regrette de ne pouvoir l’admirer dans tous les autres rôles. » Meyer raconte dans la biographie de Schroeder : « Je me souviens de la soiree inappréciable pour moi, où Schroeder voulut bien me montrer, dans une imitation parfaite, la manière de jouer des acteurs et des actrices célèbres que je connaissais ou que je n’avais jamais vus. Hors de moi, je m’écriai: Ô pour tout au monde, un mot, un seul mol d’Ekhof ! — Mon sage ami me prit la main en souriant et me dit: « Donnez-moi d’abord son organe! Je n’en ai jamais entendu, je n’en entendrai jamais un pareil.» Ekhof jouail le rôle d’Odoardo Galotti si supérieurement bien, qu’Engel, qui dans la conversation était bien plus libre que dans ses écrits, s’écria stupéfait: « Mais cet homme a le diable au corps. Il a mis tout mon sang en ébullition ; toutes mes veines en sont gonflées.» Enfin Kotzebue s’exprime de la manière suivante : « Souvent je voyais Ekhof aller aux répétitions, le dos courbé, simplement vêtu, mal frisé ! J'admirais alors en silence cet homme inexplicable, qui le soir, lorsqu'il représentait un roi ou un ministre, semblait être né pour gouverner. »
Notre société moderne est probablement tentée de se représenter un héros de la scène comme l’était Ekhof, entouré de richesse, de luxe, de confort dans sa vie privée. Ce serait là une bien grande erreur. Quel abîme séparait à cette époque l’artiste et l’homme ! Tandis que celui-là planait au-dessus de tout, celui-ci vivait ordinairement dans les conditions les plus tristes, les plus précaires. Les gages des acteurs ne leur permettaient pas de remplir une place brillante dans la société. Lorsque, par exemple, Iffland et Beil étaient engagés à Gotha, sous la direction d’Ekhof, le traitement mensuel d’Iffland s’élevait à 20 thalers (75 francs), et celui de Beit, dont le répertoire était plus considérable, à 24 thalers (90 francs) ; par contre, le premier recevait quatre et le second trois cordes de bois des forêts ducales. Et dire que, dans ce temps, c’était là un brillant commencement pour un jeune artiste de talent, car le grand Ekhof lui-même ne gagnait par semaine que 12 thalers (45 francs), et n’avait droit qu’à neuf cordes de bois par an ; il est vrai que, par une faveur toute spéciale, il lui était permis, en temps de disette, de tirer sa provision de farine du magasin ducal à un prix très-modéré. Un autre privilège, plus remarquable encore, était attaché à son titre de directeur du théâtre ducal — c’était le droit de brasser de la bière. En a-t-il jamais profité ? Nous ne saurions évoquer des preuves à l'appui de notre affirmation, mais nous aimons à croire qu’il a abandonné à d’autres le commerce des houblons et qu'il a préféré verser à ses contemporains le nectar de l’éternelle beauté.
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| August Wilhelm Iffland (1759-1814) |
De nos jours on croit volontiers au « comédien ordinaire » de tel ou tel souverain propriétaire d’une délicieuse retraite à la campagne, ou, pour le moins, d’une magnifique résidence en ville. Quelle idée nous ferons-nous de l’interieur d’Ekhof ? Nous allons y introduire nos lecteurs pour quelques instants, en compagnie d’Iffland, venu à Gotha comme jeune commençant afin de soumettre ses aptitudes naissantes au jugement du maître. Accompagnons-le dans sa première course en ville, le lendemain de son arrivée.
Il voulait, avant tout, voir la demeure de celui qui devait décider de son avenir il voulait voir la porte qui, chaque jour, donnait passage à Ekhof, la fenêtre d’où partaient ses regards, la cheminée même d’où s’echappait la fumée de sa cuisine. II lui semblait que tout cela devait lui donner une image de l’artiste ou du moins une idée de la manière dont il serait reçu ; il pensait que l'apparition extérieure d’Ekhof ferait sur lui la même impression que celle d’un puissant monarque ou d’un héros redoutable. À son avis, l'habitation du grand tragédien devait nécessairement se distinguer avantageusement d’entre les maisons voisines par une particularité quelconque ; pour le moins elle devait avoir des fenêtres élevées, à travers lesquelles le regard avide découvrirait un salon charmant ou une riche bibliothèque. Une large porte s’ouvrirait sur un corridor bien clair, orné sans doute de bustes et de tableaux ; l’étranger, réjoui par cet aspect, serait dignement préparé à la reception qui l'attendait.
À ces pensées, le cœur du jeune homme battait bien fort. Après quelques recherches préalables, il se trouva dans la rue Heinold ; il avait appris la veille à son hôtel que c’était là que demeurait Ekhof. Il s’était garde de demander le numéro de la maison, car il était sur de reconnaître au premier coup d’oeil l'habitation du Roscius allemand.
Il aperçut bientôt qu’il se trouvait dans une des rues les plus anciennes de la ville : la plupart des maisons avaient deux étages ; quelques-unes étaient de pauvre apparence ; celles dont la construction laissait moins à désirer dénotaient cependant, comme les autres, la pénurie de la petite bourgeoisie. Iffland avait fait tout le trajet du vieux marché à la montagne du château, sans avoir pu reconnaître parmi ces maisons celle d’Ekhof. Voyant qu’il s’etait trompé dans ses prévisions, il rebroussa chemin afin de parcourir encore une fois cette rue escarpée qu’il ne s’était pas attendu à trouver dans la charmante petite ville ; le pavé était détestable ; çà et là quelque étable, idylle par trop champêtre, étalait au beau milieu de l’alignement ses chambres modestes.
Plus loin, le passant pouvait remarquer de petites fenêtres qui s’élevaient à moins d’un mètre au-dessus du sol ; le bruit monotone du métier d’un tisserand l'avertissait de la présence du pauvre qui gagne à peine le pain quotidien. À l'extrémité supérieure de la rue se trouvait une maisonnette à deux étages ; la pluie et le vent, à force de battre les murs en avaient fait pâlir la couleur jaunâtre ; cette modeste habitation était hors de l’alignement ; on arrivait à la petite porte d’entrée en franchissant, au moyen d'une étroite planche, une affreuse flaque d'eau. C’est là que notre voyageur rencontra une douzaine qui, sous la direction du plus âgé d’entre eux, chantaient en choeur un cantique. Par ci par là une main charitable leur jetait quelque pièce de monnaie. Ils hésitèrent un instant à la vue de l’étranger et le regardèrent de leurs grands yeux ébahis ; mais ils continuèrent bravement leur besogne. Iffland ne les étonna pas peu, en les gratifiant d'une pièce blanche. Tandis qu'il s’apprêtait à porter ses pas plus loin, il se sentit arrêté ; une voix connue l’appela et, en se retournant, il vit l’homme qu’il avait déjà rencontré sur la grande route alors qu’il s’était acheminé vers la ville. Ce compagnon de voyage, à l’arrivée duquel notre jeune artiste ne s’attendait nullement, lui dit avec bienveillance : — Soyez le bienvenu, car je crois pouvoir supposer que c’est pour me trouver que vous vous fîtes donné la peine de venir ici ; voyez, voici ma cabane ; j’y demeure comme saint Crépin de Soissons, au milieu d’excellents voisins, de pauvres gens qui vivent au jour le jour, comme moi. Faites place, mes garçons, et qu’un d’entre vous relève un peu la planche ! Venez, mon ami — à Hanovre, votre ville natale, on jouissait autrefois des mêmes agréments rustiques — ainsi du courage et avançons !

À ces mots, Ekhof — car c’était lui — tendit la main à son hôte ; avant que celui-ci n’eut eu le temps de revenir de sa surprise et de s’expliquer cette rencontre imprévue, il avait franchi le petit pont. Ekhof ouvrit la porte de la maisonnette et fit entrer Iffland dans une cour étroite, encombrée encore d'un hangar, d’un tas de bois et d’un escalier en pierre très primitif. Au moment où la porte s’ouvrit, l’intérieur de la maison retentit d’un bruit étrange, discordant, qui ne ressemblait guère à un aboiement, quoiqu’il provint de deux vieux chiens jaunes ; ils se précipitèrent à la rencontre de leur maître d’un pas chancelant, en poussant des hurlements rauques, oppressés par l’embonpoint résultant de leur vie paresseuse. Lorsqu’ils aperçurent l’étranger, ils aboyèrent de plus belle et tentèrent une attaque contre ses mollets ; ce que voyant, le vieillard se baissa, caressa les méchantes bêtes et en prit une sous chaque bras ; puis, d’un signe familier, il montra à son hôte un escalier étroit et usé ; la rampe était avantageusement remplacée par une grosse corde.
Arrivé au haut de cet escalier, il commença par remettre les chiens à une vieille femme bossue, qui venait de sortir d’une cuisine enfumée. Après cela il poussa l’étranger avec force cérémonies dans une chambre si petite qu’à peine on pouvait y remuer ; elle était encombrée de meubles, tellement quelle ressemblait plutôt à une malle bourrée qu'à un réduit habitable ; une cage eut presque été aussi spacieuse que la chambre de réception d’Ekhof. On n’y voyait de libre qu’un étroit passage, ménagé entre la porte d’entrée et celle des chambres attenantes. La plus belle pièce de l’ameublement était sans contredit un orgue magnifique qui eût fait bonne mine dans un vaste salon, mais qui, dans cette chambrette, menaçait d'ébranler d’un seul son les bases de la chétive demeure. Cependant un cahier de musique étalé sur l'instrument montrait que le propriétaire ne doutait ni de la solidité de sa maison, ni de celle de ses nerfs et qu'il se livrait sans crainte à des exercices musicaux qui eussent infailliblement brisé le tympan de tout autre mortel. Une grande armoire en chêne, dont les deux battants avaient été enlevés afin d’économiser l'espace, semblait soutenir le plafond ; elle regorgeait de livres, de brochures, de papiers. Le désordre de cette collection de volumes de tous les formats imaginables prouvait clairement que jamais une main amie n’avait osé débrouiller ce chaos, ni même le débarrasser de son épaisse couche de poussière. Apparemment ce désordre gênait tout aussi peu notre vieillard que les deux vilains caniches et la hideuse cuisinière ; bien souvent les personnes âgées aiment à résister aux changements et aux transformations de la vie en maintenant dans leur entourage immédiat un état de choses aussi invariable que possible ; ils portent à d’anciens arrangements le respect qu’ils réclament pour leur personne de la part de la génération nouvelle.
Chaque détail de l’ameublement témoignait du goût simple et modeste que la vieillesse oppose volontiers aux exigences frivoles du jeune âge : un vieux fauteuil à dossier droit et élevé, un bureau en bois de sapin, sur le poêle, une grande cage de perroquet en cuivre remplie de manuscrits complétait le mobilier ; outre l’escabeau qui se trouvait devant l’orgue, et le vieux fauteuil qui s’étalait près de la fenêtre, il était impossible de découvrir un siège quelconque.
Telle était la demeure d’un artiste qui exerça une influence si puissante sur l’art dramatique en Allemagne. Traçons-en peu de mots les principaux événements : Ekhof était le fils d’un soldat hambourgeois ; il passa son enfance dans un sous-sol du faubourg de Saint-Pierre, privé de l’instruction nécessaire, néanmoins il ressentit bientôt le vif désir d’acquérir des connaissances et fut heureux d’entrer à l'âge de 17 ans au service d’un avocat d’Altona, car son patron possédait une bibliothèque de choix, composée principalement des meilleures productions littéraires de l'Allemagne et de l’étranger. Le jeune homme studieux profita si bien de cette occasion favorable qu’il lui arrivait souvent de lire en cachette, pendant des nuits entières, Molière et Goldoni, à la lueur d’une mauvaise lanterne. Mais sa position devint de plus en plus insupportable, car il ne remplissait pas seulement les fonctions de gratte-papier : il dut se livrer à une foule d’occupations plus désagréables ; il cirait les bottes, gardait les enfants et faisait des emplettes au marché. Dans sa vingtième année il quitta la maison de l’avocat, parce que madame avait demandé qu’il se tint derrière sa voiture, revêtu d’une livrée gris-perle. En 1740, il monta sur les planches et débuta à Lunebourg ; à partir de ce moment, il consacra toute sa vie à l’art, il la lui consacra jusqu’à son dernier souffle. Son existence entière fut une série non interrompue de souffrances. Pendant plus de 40 ans il ne put se créer une position stable dans quelque endroit que ce fût. Enfin, en 1771, le destin sembla lui accorder quelques instants de répit. La duchesse Anne-Amélie le fit venir de Hanovre à Weimar, avec sa troupe ambulante si célèbre, afin d’organiser des représentations permanentes. À peine le théâtre fût-il construit qu’il devint la proie des flammes. Ekhof, qui commençait déjà à vieillir, eut été rejeté une fois de plus dans sa vie d’aventures el de privations, si le duc Ernest II de Saxe-Gotha n’avait pris la résolution de fonder un théâtre et d’offrir ainsi dans sa residence un asile à la muse allemande, si tristement abandonnée. Sous la direction d’Ekhof, l’entreprise gagna bientôt des proportions inconnues jusque là en Allemagne, et son éclat ne fut même pas obscurci par le splendide épanouissement des arts à Weimar.
Malheureusement les dernières années d’Ekhof furent assombries par des infortunes de toute nature. Sa femme, la fille cadette de l'ancien directeur Spiegelberg, fort applaudie autrefois dans les rôles de soubrette, devint folle, sans espoir de guérison ; elle survécut de douze ans à son mari. Ekhof était resté sans enfants, mais il avait adopté un fils et une fille de sa belle-soeur ; il les aimait avec la tendresse d'un père. II en fut bien mal récompensé ; le jeune homme et la jeune fille quittèrent secrètement la maison, l'un pour fuir les suites déshonorantes de sa conduite malhonnête, l’autre pour monter sur les planches contre la volonté expresse d’Ekhof, qui certes devait avoir des motifs suffisants pour le lui défendre. Le jour de la fuite de Betty fut en même temps celui ou le vieil artiste parut en scène pour la dernière fois. L'action perfide de son enfant favori avait brisé le coeur du vieillard, affaibli déjà par tant de malheurs. Ekhof mourut bientôt apres. — Ce soir-là on représentait Hamlet.
Au changement de décoration de la quatrième scene, qui fait apparaître la terrasse d’Elseneur, tous les regards se dirigèrent vers la coulisse d'où devait sortir le fantôme. Hamlet paraît avec Horatio et Marcellus. — Quelle heure? — Je crois qu'il est près de minuit. — Voyez, mon prince, il vient ! — Anges et messagers de Dieu, protégez-moi ! Jamais peut-être ce cri sublime de terreur n'a électrisé à ce point une salle comble.
Jamais les spectateurs n’avaient été saisis à ce point par l'apparition du spectre. Le duc et tout le public se levèrent en silence et d’un seul mouvement à l’entrée d’Ekhof, revêtu de l’armure magnifique du roi assassin ; l’éclat du fer assombri par les plis d'un crepe grisâtre augmentait l’horreur de cette apparition épouvantable de pâleur.
Qu’il était terrible, ce revenant! — Aucune plume de son panache ne remuait ; impossible d’apercevoir le moindre tressaillement; c’était là réellement le pas muet d un envoyé de la justice éternelle qui a rompu les blocs de marbre de son tombeau. Cette forme inanimée était bien, de la tête aux pieds, la personnification de l’héroisme paralysé par la mort, de la majesté royale vaincue par la poussière du cercueil et dont il ne reste plus qu'une ombre. Même lorsqu’il commença à parler, ses lèvres ne semblaient pas s’agiter, et pourtant quelles profondeurs de souffrance, quel abîme de désolation sut-il mettre dans ce seul mot: « Écoute ! »
Comment décrire la suite de son récit ? Jamais la parole ne dompta plus victorieusement le cœur des assistants. « Il ne versait pas les larmes du chagrin, dit Iffland, il n’exhalait pas les plaintes de l’amour paternel: c’était le sentiment dépouillé de toute forme matérielle qui allait du cœur au cœur. En donnant la vérité toute pure, il réunissait en un même tressaillement les hommes les plus divers. Ces gémissements de la colère contenue, de la fureur palpitante, de la douleur réprimée, ce rire du désespoir — les décrire serait un miracle ! Jamais pareille chose n’est entrée dans l’âme, jamais pareille chose n’est sortie de la bouche d’un acteur ! »
Le public entier partagea cette puissante impression. Pendant la description terrible du meurtre, on ne vit que des faces pâles et contractées ; l’aspect glacé de l’ombre plaintive fascinait les regards au point de faire oublier à tous qu’ils étaient au théâtre et de faire croire à chacun que la victime s’adressait à lui en particulier.
L'artiste parvint à l'apogée de son genie et de sa puissance, lorsque sur la fin du récit le fantôme, presque suppliant, engage son fils à ne rien entreprendre contre sa mère: « Abandonne-la au ciel et aux épines qui lui déchirent le cœur ! » À ces paroles on crut entendre la voix pleine d’amour et de pardon du malheureux père, trahi par son enfant ; oui, ces paroles, il les appliquait à la fille qui venait de l’abandonner, à l'ingrae qui venait de lui briser le coeur. La compassion du public pour l'homme vénérable remplaça la pitié pour le spectre malheureux ; beaucoup de ses amis ne purent retenir plus longtemps leurs sanglots ; Ekhof lui-même parut en ce moment devoir succomber sous le poids de sa douleur, car le fantôme, immobile jusque là, trembla légèrement. Mais une fois encore sa voix reprit sa vigueur accoutumée, lorsqu’il termina son récit par ces paroles touchantes qui semblaient déjà sortir de la tombe: « Adieu ! Adieu! Souviens-toi de moi ! » — Le fantôme disparut. Ce furent là les dernières paroles prononcées sur la scène par le grand Conrad Ekhof.