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vendredi 29 mai 2026

Festival de Pentecôte à Salzbourg - Barrie Kosky revisite le Viaggio a Reims de Rossini

Le Journal de Paris publia dans son Feuilleton des 20 et 21 juin 1825 un compte-rendu de la représentation royale du Viaggio a Reims de Gioachino Rossini au Théâtre Italien. Les articles sont du critique et écrivain Stendhal (Henri Beyle), un rossinien de la première heure, qui signait la plupart de ses articles B. L. ou B. dans ce quotidien. Stendhal signale que pour célébrer l'événement, le théâtre avait été brillamment illuminé. Sur la façade de la salle on lisait, en lettres de feu, l'inscription suivante : " Al munificentissimo Re Carolo decime protettore delle belle arti. Viva il Re! "  Le sacre de Charles X venait d'avoir lieu à Reims à la fin du mois de mai. À Paris, outre le nouvel opéra de Rossini, de nombreuses réjouissances furent organisées. À la cour, les comédiens du Théâtre français donnèrent le Misanthrope de Molière et Valérie, une comédie en prose écrite en 1822 par Eugène Scribe et Mélesville. Le 22 juin un bal masqué fut donné dans les appartements de leurs altesses royales. Le 26 juin, on fit jouer les grandes eaux de Versailles en l'honneur du sacre. 


Le grand hall du Lys d'Or et sa porte tambour

Le couronnement de Charles X à Reims est au coeur de l'opéra composé par Rossini pour les festivités du sacre, mais il l'est en absence. Des voyageurs en provenance des grands pays européens de l'époque sont en route pour assister au sacre, ils ne pourront cependant y assister, car ils se trouvent bloqués à l'hôtel du Lys d'or, un établissement de Plombières-les-bains, qui était alors une station thermale vosgienne en vogue. La situation est absurde : il n'y a plus dans la région un seul cheval de disponible. Ce blocage constitue une situation d'enfermement, un bouillon de culture qui fermente et met en évidence sur un mode hypertrophié les caractères des dix personnages principaux. Le livret de Luigi Balocchi est inspiré du roman Corinne ou l'Italie de Mme de Staël. Il n 'y a pas à proprement parler d'intrigue, le librettiste dépeint avec un humour burlesque l'exaspération et les sautes d'humeur des  personnages, dont certains se trouvent de plus en prise aux tourments de l'amour. 

Au Festival de Pentecôte salzbourgeois que dirige Cecilia Bartoli on retrouve avec bonheur l'équipe dont le pasticcio de Vivaldi Hotel Metamorphosis monté l'an dernier fut couronné de succès : Gianluca Capuano, les Musiciens du Prince-Monaco et Barrie Kosky sont de retour à Salzbourg pour une nouvelle production, Cecilia Bartoli, qui dirige le Festival de Pentecôte, interprète le rôle de la poétesse Corinna. Rossini avait composé Il Viaggio a Reims expressément pour les meilleurs chanteurs de son temps, dont il connaissait les capacités individuelles. Des rôles taillés sur mesure. Ce même souci a présidé à la sélection des chanteurs et chanteuses pour la production actuelle.

Les portes battantes feydeauesques

Barrie Kosky nous entraîne dans un trépidant voyage en absurdie, orchestrant sa mise en scène sur un rythme endiablé. Pendant l'ouverture un nombreux personnel envahit le hall du Lys d'Or sous la houlette de Madame Cortese, la jolie hôtesse de l'auberge. Dans leur agitation, d'innombrables grooms sont pris dans le tourniquet de la porte d'entrée. Le metteur en scène crée un grouillement chaotique parfaitement chorégraphié, qui se répétera dans toutes les scènes d'ensemble. Grand admirateur de Georges Feydeau, il a voulu insuffler une touche vaudevillesque à sa production, s'inspirant du style de farce de l'auteur dramatique parisien dont les " portes qui claquent " avec un rythme de mécanisme d'horlogerie étaient la marque de fabrique.  De même que les grooms circulent et défilent avec célérité, portant parfois à bout de bras une grande harpe dorée, les personnages se croisent, se cachent et s'échappent dans un enchaînement effréné de quiproquos. Barrie Kosky fait lui aussi claquer les portes au nez des personnages dans une scène très réussie pour laquelle le décor donne à voir la perspective d'un couloir de l'hôtel comportant douze  chambres.  La séduction, la passion amoureuse, la jalousie conduisent à des situations caricaturales au comique grotesque. Le metteur en scène s'est déchaîné, laissant la bride à sa  créativité légendaire. « Cet opéra offre au metteur en scène des possibilités incroyables, écrit-il, car je peux inventer une autre histoire, puisqu'il n'y a pratiquement pas d'intrigue dans l'opéra original. » 

Si l'intrigue est quasi inexistante, l'extravagante mise en scène de Barrie Kosky  nous embarque dans la comédie délirante d'un voyage plein de verve et de burlesque érotique. Plus excentriques les uns que les autres, les dix personnages principaux se succèdent sans vraiment créer une action. Ils entrent en scène, chantent un air ou un duo et puis s'en vont. L'opéra est comme un catalogue de caractères. Madame Cortese tient à la bonne tenue et à la réputation de son auberge ; la poétesse Corinna, tout entière à sa poésie, se doit de briller avec esprit lorsqu'elle improvise ; madame de Folleville est une jolie parisienne entichée de mode, désespérée par la perte de ses bagages ; la comtesse Mélibée est sentimentale et très susceptible ; le comte de Libinskof, général russe d'un caractère violent, aime la comtesse polonaise à la folie ; lord Sidney est quant à lui amoureux de la belle Corinna qu'il tente de courtiser, il a pour rival le chevalier Belfiore ; don Profondo est un amateur d'antiquités caricatural ; don Alvar, grand d'Espagne et amiral, aime la comtesse Mélibée ; le baron Trombonok sert de fil conducteur au spectacle. Le librettiste a réuni  avec humour une société cosmopolite  aux comportements stéréotypés. 


La scénographie de Rufus Didwiszus s'inspire des portes claquées de Feydeau, les murs du grand hall et du couloir des chambres sont sobrement recouverts de papier peint noir et blanc. Ce sont les portes qui importent. À l'opposé de cette sobriété,  la grande scène finale du banquet est opulente : une longue table débordant de victuailles est décorée d'un cerf aux ramures abondamment fleuries et d'un sanglier empaillés. Pour couronner les agapes, on apporte une énorme pièce montée dont le sommet s'ouvre en effet surprise pour laisser apparaître la poétesse Corinna, que la production a rebaptisée la Ceci, le surnom bien connu de Cecilia Bartoli. Dans la version salzbourgeoise l'hymne final ne célèbre pas la France et son nouveau roi, la poétesse improvise un hymne à la musique, un art qui réjouit les cœurs et réconcilie les peuples.

La couleur vient plutôt des costumes festifs de Victoria Behr dont l'extravagance contraste avec la grisaille des murs: s'ils s'inspirent des tendances déjà extrêmes de la mode de l'époque de Charles X, ils en caricaturent les traits. Les chapeaux s'élargissent, ainsi du chapeau de la comtesse de Folleville qui arrive dans un énorme carton porté par six grooms et qui est d'une largeur équivalente à la taille de la comtesse. Les coiffures sont affublées d'un haut chignon avec des cheveux frisés sur les côtés, les manches serrées aux poignets deviennent de plus en plus bouffantes, les manches dites à gigot sont énormes, de multiples jupons rendent les robes plus amples leur donnant la forme d'une cloche. Le costume du major Trombonok avec ses épaulettes hypertrophiées est à l'aune de ce personnage imposant qui anime toute la pièce de sa gaieté.

La musique du Viaggio a Reims, interprétée sur instruments d'époque,  comporte des moments musicaux exceptionnels, tels le sextuor et l'étourdissant Gran Pezzo Concertato interprété a cappella par quatorze chanteurs. Rossini a également illustré le cosmopolitisme des voyageurs que la disparition des chevaux a confinés, il représente musicalement les différentes nationalités par un défilé d'hymnes nationaux réels ou imaginaires, dont l'indispensable  God Save the King ou un hymne tyrolien piqueté d'un peu de yodel. Tout cela est frappé au coin de l'humour et absolument divertissant. Barrie Kosky apprécie en bon gourmet la légèreté de l'oeuvre qu' il "aime comparer à un soufflé, ou à une confiserie pétillante, fragile et délicieusement sucrée." Et d'ajouter : cet opéra " nous offre un festin musical qui nourrit nos âmes. "

Les chanteurs sont excellents, il maîtrisent tous à la perfection les ornement vocaux des coloratures rossiniennes interprétées avec une agilité extrême, les notes piquées et détachées du staccato, la rapidité des arpèges qui font monter la tension et les émotions. Rossini laissait peu de place à l'interprétation, insistant davantage sur la virtuosité expressive mise au service de l'émotion. Tout est rythme et cadence dans sa musique. Et c'est ce rythme que la mise est parvenue à imager. 


Le Viaggio a Reims exige une distribution luxueuse de dix chanteurs de tout premier plan, que le Festival de Salzbourg est parvenu à réunir. Le rôle de Corinna est tenu par Cecilia Bartoli, ses deux solos sont accompagnés à la harpe avec en scène un harpiste moustachu travesti, habillé et coiffé en femme,  qui mime sa partie la jouant en playback sur la grande harpe dorée qu'ont transportée les grooms, une trouvaille légère et drôle qui fait naître le sourire. Lors de la première mondiale de1825, le rôle avait été interprété par la légendaire Giuditta Pasta, une des plus grandes voix de son temps. Cecilia Bartoli s'est livrée à des recherches passionnées sur les cantatrices Giuditta Pasta et Maria Malibran, dont les rôles lui conviennent généralement très bien, en termes de caractère vocal et de tessiture. Elle souligne que "Les deux airs sont extrêmement beaux, mais aussi exigeants – ils peuvent sembler simples sur le plan musical, puisqu’ils ne contiennent aucune de ces guirlandes de coloratures si chères à Rossini. Pourtant, Corinna est une poétesse célèbre, de sorte que le texte et les nuances doivent être particulièrement significatifs et délicats." 

Belfiore (Edgardo Rocha) et Corinna (Cecilia Bartoli)

La poétesse suscite la passion amoureuse de deux hommes au profil musical diamétralement opposé. Belfiore est interprété par le ténor uruguayen Edgardo Rocha, qui est reconnu comme l'un des meilleurs ténors de sa génération dans le répertoire rossinien et belcantiste. Sa bella figura de jeune premier et plus encore son timbre chaleureux et lumineux, ses coloratures qui, malgré la rapidité de l'énonciation, sont d'une excellente élocution, et la brillance de ses aigus, tout cela est absolument ravissant, mais son énorme talent ne sert pas son personnage qui se fait claquer au nez la porte de la chambre de  la belle Corinna. Amoureux transi et désespéré, il aura cependant droit à l'un des plus beaux duos de la soirée avec la poétesse. Son rival Lord Sidney, un colonel anglais, est chanté par le baryton-basse Ildebrando D’Arcangelo de sa belle voix mâle et profonde. Son élégance, son attitude stoïque et sa parfaite courtoisie très british ne parviennent pas à séduire Corinna, au contraire du public charmé quant à lui par la splendide aria solo accompagnée par un solo de flûte. Un double camouflet qui tient au fait que le coeur de la poétesse est déjà pris, elle est amoureuse de la musique.

La mezzo-soprano Marina Viotti campe la Marchesa Melibea comme une femme pleine de tempérament. Elle aussi a deux prétendants : le comte de Libenskof, et Don Alvaro, Grand d'Espagne et amiral.  Les prétendants se querellent au cours d'un fameux trio. Le ténor Dmitry Korchak interprète le rôle du comte de Libenskof tout en puissance. Il aura la préférence de la marquise : lors d'un aparté en chambre  il a présenté ses plus plates excuses aux pieds de la marquise qui s'est transformée en domina armée d'un fouet. La basse slovaque Peter Kellner chante Don Alvaro, mais les sombres chaleurs de sa voix ne parviennent pas obtenir les faveurs de la belle marquise.

Tara Erraught en Madame Cortese

Madame Cortese, la locandiera, est interprétée par la soprano Tara Erraught qui fait des débuts très applaudis dans le rôle. Elle accomplit son rêve de partager la scène avec Cecilia Bartoli, qui est son modèle iconique. Il est une scène délicieuse où ces dames, toutes deux de rose vêtues, sont encadrées d'un groupe de danseurs plus ou moins dévêtus. La chanteuse irlandaise chante un italien parfait, dont l'intelligibilité est  particulièrement remarquable dans les passages au débit rapide du sillabato.  Elle se montre par ailleurs une excellente yodleuse. Chanter la tyrolienne à Plombière-les-bains, quoi de plus exotique ?

Le chapeau monumental de la Comtesse de Folleville (Mélissa Petit)

La soprano lyrique française Mélissa Petit a donné une fabuleuse comtesse de Folleville qui est à elle seule l'ambassadrice de la mode parisienne. Superficielle, frivole et versatile, elle incarne la France mondaine. Lorsqu'elle apprend que la diligence transportant ses malles a brûlé, elle entre dans une crise de désespoir hystérique magistralement interprétée. Et quand on lui apprend que son chapeau a été sauvé, son hystérie suicidaire se transforme en un instant en un joyeux délire. Mélissa Petit a offert une des plus belles pages musicales et théâtrales de la soirée.  

Don Profondo

Le baryton Florian Sempey fait ses débuts salzbourgeois en Don Profondo. Il fait un tabac dans  le célèbre air "Medaglie ammirabili", semblant se jouer des difficultés du sillabato dont il maîtrise parfaitement la technique. Il rend fort bien ce personnage fou d'antiquités dont la tenue extravagante (bas à jarretières et mini slip noir) laisse songeur. 


Enfin, last but not least, le baryton géorgien Misha Kiria prête ses beaux graves et sa haute stature, rendue encore plus imposante par son costume aux larges épaulettes, au Barone di Trombonok. Cet officier prussien passionné de musique sert de fil rouge à l'opéra, il va tenir la bourse des voyageurs qui le chargent de tenir la caisse. On s'en doute, son nom dérive du trombone, ce qui souligne son caractère militaire quelque peu rigide. Mais dans la mise en scène de Barrie Kosky et au vu de son costume dessiné par Viktoria Behr, c'est un militaire d'opérette certes imposant mais plutôt bon enfant.

Musicalement, c'est le splendide Concertato a quattordici voci qui remporte la palme de la soirée, une des pages les plus réussies de l'oeuvre du maître de Pesaro. Cet ensemble exceptionnel ne fait pas oublier que le Viaggio a Reims est d'abord un opéra pour solistes, mais qui ne manque pas pour autant de liant. C'est la fonction qu'occupe le magnifique Choeur de l'Opéra de Monaco qui constitue la trame musicale chantée. La direction musicale informée de Gianluca Capuano impulse une dynamique vibrante à l'opéra en accord avec la vitalité et l'entrain de la mise en scène qui a jeté un regard neuf sur un opéra souvent joué avec davantage de sériosité. La présentation rythmique déjantée de Barrie Kosky lui restitue sa dimension comique bouffonne et apporte aux spectateurs un vent d'optimisme qui dégage quelque peu le ciel fort sombre des actualités. Le Viaggio a Reims, qui vient de fêter son deux centième anniversaire, en sort tout rajeuni, pour le plus grand amusement du public salzbourgeois.


Équipe artistique

Gianluca Capuano, chef d'orchestre 
Barrie Kosky, mise en scène 
Stefano Visconti chef de chœur 
Rufus Didwiszus, scénographie
Victoria Behr, costumes 
Franck Evin, lumières 
Christian Arseni, dramaturgie 

Distribution

Cecilia Bartoli, Corinna 
Marina Viotti, Marchesa Melibea 
Mélissa Petit, Comtesse de Folleville 
Tara Erraught Madame Cortese 
Edgardo Rocha Cavalier Belfiore 
Dmitry Korchak Comte de Libenskof 
Ildebrando D’Arcangelo Lord Sidney 
Florian Sempey Don Profondo 
Misha Kiria Barone di Trombonok 
Peter Kellner Don Alvaro 
Giovanni Romeo Don Prudenzio 
Helena Rasker Maddalena 
Salvatore Taiello Don Luigino 
Galia Bakalov Delia 
Federica Spatola Modestina 
Rodolphe Briand Zefirino 
Rafał Pawnuk Antonio 

Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo 
Les Musiciens du Prince — Monaco 

Crédit photographique © SF/Monika Rittershaus (photos du spectacle) et Marco Borelli (photo des salutations)

lundi 25 mai 2026

Viaggio a Reims — Les tribulations de la montre offerte par Charles X à Gioachino Rossini

Le monde de l'opéra bruisse pour le moment des heureuses nouvelles en provenance du Festival de Pentecôte de Salzbourg où Cecilia Bartoli, le maestro Gianluca Capuano et le metteur en scène Barrie Kosky remportent un franc succès avec leur nouvelle production du Viaggio a Reims, l'opéra que Gioachino Rossini composa à l'occasion des fêtes du sacre rémois du roi Charles X. Le roi offrit une montre au compositeur en témoignage de sa reconnaissance.

Plusieurs anecdotes ont circulé à propos de cette montre. La première est touchante, elle se déroule à la terrasse d'un café parisien et a fait l'objet d'une petite bande dessinée publiée dans la revue pour jeunes filles Âmes vaillantes du 17 avril 1955. Une seconde anecdote relate la fin tragique de la précieuse montre, que Le Ménestrel relata dans son édition du 30 septembre 1894. 

Âmes vaillantes — La montre mystérieuse

Le grand compositeur Rossini se promenait un jour dans les rues de Paris. Ayant soif, car il faisait grand soleil, il s’arrêta à la terrasse d’un café et s’attabla devant un verre de bière. Tout en savourant la fraîche boisson, il tira de sa poche une très belle montre et se mit, par amusement, à en faire sonner les heures. Un inconnu qui avait pris place à la table voisine semblait prendre beaucoup d’intérêt à ce manège. Il se rapprocha bientôt de Rossini et le félicita d’être le propriétaire d’une montre aussi remarquable.








— Elle est entièrement incrustée de diamants authentiques, répondit Rossini avec fierté... Depuis plusieurs années qu’elle m’appartient, elle n’a pas varié d’une minute. Elle est à répétition ; elle sonne les heures, les demies, les quarts. Elle indique aussi les mois et les jours de la semaine...  De plus, en appuyant sur un ressort secret, elle fait entendre les premières mesures de la prière de mon « Moïse »... L’inconnu s’extasia devant le bijou : — Elle est vraiment admirable... Et même, plus encore que vous le pensez...







— Comment cela? s’étonna le musicien. — Oui, plus admirable encore, car cette montre possède deux autres particularités originales que vous ne semblez pas connaître... — Ma montre possède deux autres particularités que j’ignore? Vous voulez plaisanter, je suppose, répondit Rossini avec feu. — Je plaisante si peu que je vais vous proposer un pari : celui de vous apprendre les deux particularités que vous ignorez. Si j’y parviens, la montre est à moi ; si j’échoue, je vous verserai alors 10.000 florins.







Rossini accepta sur-le-champ la gageure. Alors l’inconnu prit la montre entre ses mains et fit tourner un petit bouton d’or. Le portrait de Rossini apparut en médaillon et, tout aussitôt, la montre se mit à jouer la fin de la prière de « Moïse ». — J’ai perdu, avoua Rossini en soupirant, mais comment avez-vous percé ce secret? — Je n’abuserai pas, dit l’inconnu. Reprenez votre montre. Sachez que je suis l’orfèvre Plivée, et que c’est à moi que le roi a confié le soin de fabriquer votre montre... Bruno PATRICE.








Le Ménestrel

Incendie du Théâtre Royal Italien. Nuit du 15 Janvier 1838. peint par Mr Ferri

Une montre ayant appartenu à Rossini vient d'être vendue à l'enchère à Bologne et adjugée pour un prix considérable à un Anglais. Cette montre a son histoire. Quand Charles X monta sur le trône, en 1824, il fit cadeau à Rossini, qui venait de composer l'opéra Il Viaggio à Reims pour les fêles du sacre, d'une magnifique montre en or, à répétition, ornée de diamants. Cette montre, une véritable oeuvre d'art, marquait les heures, les jours et le quantième et renfermait le portrait de Rossini. Lorsqu'on ouvrait le couvercle, elle jouait deux motifs célèbres du maître. Après treize années de bons et fidèles services, la montre s'arrêta le 1er janvier de l'année 1838, et il n'y eut pas moyen de la remettre en mouvement. Rossini était alors à Bologne, et comme personne, à part le fabricant, ne comprenait le fonctionnement de cette montre, il pria son ami Fabiano, un ancien ténor, de l'emporter avec lui à Paris. À son arrivée dans la capitale, Fabiano se rendit à l'Opéra italien, où des chambres étaient réservées à l'usage de Rossini d'une façon permanente. Le même soir (on donnait Don Juan), un incendie se déclara, qui consuma en quelques heures l'édifice entier et tout ce qu'il renfermait. C'est à grand peine que Fabiano échappa à la mort ; par exemple, il ne put sauver que sa vie : la montre avait disparu dans les flammes. Désespéré de la perte de ce trésor, il se mit à la recherche de l'horloger Plivée, qui en était l'auteur ; il le trouva au Palais-Royal et lui conta sa peine. Plivée, en artisan prévoyant, avait confectionné une seconde montre, semblable à celle que le roi lui avait commandée, et la remit à Fabiano, qui rayonnait de joie. Celte seconde montre était identique à l'original, jusque dans les plus petits détails, mais les diamants étaient faux. Rossini, qui ne s'attendait pas à retrouver une montre semblable à celle qu'il avait perdue dans l'incendie, fut heureux comme un enfant en recevant la copie en question. Il ne s'en sépara pas de toute sa vie. C'est cette montre qui vient d'être vendue à Bologne, à la suite du décès d'un parent éloigné de Rossini.

vendredi 22 mai 2026

A DRAGstory, un cabaret queer à la Maison des Artistes de Munich

Photo © Anne Coersmeier

Dans de nombreux pays occidentaux, juin est le mois des fiertés. Les festivités et la marche du Christopher Street Day 2026 (CSD) de Munich auront lieu du 11 au 28 juin. Le festival munichois se déroulera sous la devise « Notre diversité. Notre force. » Le point culminant de cet événement de deux semaines, le grand défilé politique, sera organisé  le samedi 27 juin 2026.

En prémices du festival LGBTQIA+ *, un groupe d'artistes drag queens et drag kings ont présenté ce 20 mai un spectacle haut en couleurs dans la belle salle Jugendstil de la Künstlerhaus (Maison des artistes) de Munich, un lieu mythique qui, en 1900, avait concrétisé le rêve longtemps caressé des artistes de disposer d'un lieu représentatif bien à eux. Ce rêve continue pour les artistes contemporains qui y viennent présenter leurs oeuvres et leurs spectacles. La salle est organisée à la manière d'un café-concert ou d'un cabaret.


« A DRAGstory » est une comédie musicale  queer qui allie la passion pour le théâtre et un esprit pétillant comme du champagne. Pinay Colada et Olga Flixpuss, accompagnées d'une douzaine d'artistes talentueux, nous entraînent dans un voyage passionnant à travers l'univers du drag, qui trouve son origine lointaine dans les théâtres élisabéthains en Angleterre, où de jeunes hommes « déguisés en fille » (drag) interprétaient des rôles féminins.

Les artistes ont conçu un spectacle qui illustre chronologiquement les grands épisodes de l'histoire LGBTQIA en Allemagne au 20ème siècle, depuis les années 20 à Berlin, avec  les grands cabarets et bals travestis, une période de libération bientôt suivie de la répression nazie, du durcissement des lois criminalisant l'homosexualité et de la déportation des personnes homosexuelles dans les camps de concentration. L'Allemagne ne décriminalisera progressivement l'homosexualité qu'à partir de 1969. C'est l'époque des grands mouvements de contestation de mai 1968 en France et du soulèvement de Stonewall à New York en juin 1969. En 1971 en Allemagne, Rosa von Praunheim proclame que " Ce n'est pas l'homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit."  Les années 1980 connaissent une nouvelle stigmatisation des communautés gays avec l'épidémie du sida. Les communautés LGBT se solidarisent et réagissent en revendiquant la reconnaissance et l'égalité des droits dans les  marches des fiertés, organisées à partir de 1979. En Allemagne, les contrats d'union civile sont obtenus en 2001, le mariage pour tous seulement en 2017.


À la Künstlerhaus de Munich, l'ambiance est à la fête et les drag queens et kings nous ont offert un spectacle fascinant dans lequel musique, théâtre et histoire s'entremêlent avec art pour créer une expérience captivante et divertissante. Le vaisseau spatial de « A DRAGstory – Queer à travers le cosmos » décolle ! Un voyage musical captivant entre glamour, drame et émancipation – avec des chansons telles que « Diamonds are a Girl’s Best Friend », « Vogue », « Pretty Ugly », « Liebe ist alles », « Over the Rainbow », « Holding Out for a Hero », « Toxic », « No More Drama » et le grand final avec « Defying Gravity ». Un spectacle plein de paillettes, d’émotions et d’histoires queer, touchant et d’une couleur sans limites, un spectacle qui est aussi débordant d'humour, de traits piquants et d'auto-ironie.


La salle est chauffée à blanc par la présentatrice de la soirée, une drag queen vêtue d'un tailleur haute couture qui incite à acclamer les artistes et les numéros par des applaudissements nourris, aux sifflements, et aux cris brefs, aigus et stridents d'enthousiasme. Tous les numéros sont bruyamment acclamés par un public aux anges, surexcité à souhait. Les drags excellent dans l'art de l'incarnation et la  parodie, ils/ elles explorent les normes de genre de manière théâtralisée. Elles/ils sont passés maîtres, souvent avec extravagance, dans les techniques artistiques du maquillage et du costume, de la gestuelle, avec un travail approfondi sur la démarche, les postures et la voix. Leurs prestations mêlent le chant, souvent en "lip-sync" (synchronisation labiale), et la danse, avec parfois des grands écarts surprenants.  Tout est fait pour déconstruire ou exacerber les stéréotypes. Ce sont toutes et tous de fabuleux artistes. La salle est en folie, c'est une fête de tous les instants. 

Pour les drags kings et queens, c'est leur grand soir et au moment des adieux, ils/elles promettent déjà un nouveau spectacle pour l'an prochain.

* LGBTQIA+ est un sigle parapluie qui désigne les personnes dont l'orientation sexuelle, l'identité de genre ou les caractéristiques sexuelles diffèrent des normes hétérosexuelles et cisgenres. Le signe « + » indique que la liste est ouverte pour englober l'ensemble des autres diversités. L'acronyme se décompose de la manière suivante : L (Lesbienne), G (Gay), B (Bisexuel·le), T (Transgenre), Q (Queer), I (Intersexe), A (Asexuel·le ou Aromantique).
Crédit photographique @ Künsterhaus München (via facebook)

jeudi 21 mai 2026

Sebastian Weigle dirige le sixième Concert d'Académie de l'Orchestre d'État de Bavière

 Concert du 19 mai 2026 au Théâtre national de Munich


Sebastian Weigle est un nom familier pour le public munichois de par ses nombreuses prestations à l'Opéra d'État de Bavière où  il a fait ses débuts en 2014 avec La Femme sans ombre et où il a dirigé, entre autres, Lohengrin, Tannhäuser, L'Amour de Danaé et La Dame de pique. Cette saison Sebastian Weigle, qui est en charge de la musique à l'Opéra de Francfort, est revenu pour  Parsifal et vient de diriger le dernier Concert d'Académie de la saison. 

Au programme deux œuvres orchestrales dont la virtuosité et la richesse des couleurs mettent en valeur la prouesse instrumentale de l'orchestre sous tous ses aspects : la seule composition orchestrale originale de Modeste Moussorgski, Une nuit sur le mont Chauve, un sabbat de sorcières endiablé, et la Symphonie n° 3 en do mineur, op. 78 de Camille Saint-Saëns, communément appelée Symphonie avec orgue. Grâce à cette programmation, le nouvel orgue numérique acquis par l'Opéra d'État à l'été dernier a enfin pu déployer toute sa splendeur et offrir au public sa sonorité riche et nuancée. Enfin, fidèle à la tradition de l'Orchestre d'État de Bavière qui invite ses solistes aux concerts de l'académie, le trompettiste Johannes Moritz a interprété le Concerto pour trompette d'Alexander Aroutiounian : une œuvre véritablement spectaculaire où le compositeur arménien mêle des éléments de la musique folklorique de son pays à des harmonies somptueuses, caractéristiques du romantisme tardif, et à une touche française, une délicieuse découverte.


La soirée a débuté avec l'arrangement et l'orchestration que Rimski-Korsakov donna en 1886 à la partition de  La nuit sur le mont chauve, le poème symphonique que Moussorgski composa en 1866/67 mais qui ne fut jamais joué de son vivant. La version originale ne refit surface qu'en 1920. Sebastian Weigle et l'orchestre nous entrainent dans la musique exubérante et opulente qui décrit l'apparition des esprits des ténèbres puis des sorcières venues célébrer le sabbat et adorer Tchernobog, la divinité des ténèbres dans la Russie païenne. Sebastian Weigle imprime un tempo d'une rapidité et d'une vivacité étourdissantes en accord avec l'indication Allegro feroce, une pulsation et une fureur rythmiques qui soutiennent le tourbillon effréné du sabbat. Le dernier mouvement est d'une lenteur tout en contraste, Rimski-Korsakov a apporté sa propre conclusion calme et rassérénante : une petite cloche de l'église d'un village voisin sonne au loin et sa voix légère qui annonce la lumière de l'aube disperse les esprits des ténèbres.

Le compositeur arménien Alexander Aroutiounian, né en 1920 à Erevan, est connu des mélomanes allemands presque exclusivement à travers son Concerto pour trompette composé en 1950 et complété en 1972 avec la cadence composée par Timofei Dokschizer, qui fut trompettiste soliste au Bolchoï. Certains connaissent  également son Concert scherzo pour trompette et piano. Mais son œuvre comprend des suites et des symphonies pour orchestre, une profusion de concertos solos pour une grande variété d'instruments dont le cor, le trombone et le tuba, des cantates, des mélodies, des œuvres chorales et de la musique de chambre ainsi que des œuvres pour piano. En Arménie, Aroutiounian est, avec Aram Khatchatourian, l'un des compositeurs les plus importants et les plus joués du XXe siècle.

De nos jours, son Concerto pour trompette peut définitivement être considéré comme appartenant à la littérature musicale mondiale, en grande partie grâce au légendaire Dokschizer qui, considéré comme l'un des grands trompettistes du XXe siècle, a très tôt interprété cette œuvre en dehors de l'Union soviétique. L'oeuvre, qui a révolutionné l'art de jouer de la trompette, captive l'auditeur par son flair expressionniste à consonance française et son émotivité particulière. Sa composition séduit par son lyrisme énergique,  ses couleurs et sa vivacité.


Le trompettiste autrichien Johannes Moritz a commencé l'étude de son instrument à l'âge de sept ans. Il a été trompette solo de l'Orchestre Mozarteum de Salzbourg de 2008 à 2018,  et, depuis 2018, il occupe le même poste au sein de l'Orchestre d'État de Bavière. Il enseigne à l'École de musique de Salzbourg depuis 2011. Il donne une interprétation aussi brillante qu'émouvante du concerto, éveillant l'attention émerveillée du public dès l'introduction à caractère récitatif par sa virtuosité et une perfection technique sans faille. Johannes Moritz déploie la variété des couleurs de cette oeuvre aux contrastes marqués, tantôt vive et fougueuse, tantôt tendre, rêveuse et mélancolique. Le public lui réserve un triomphe, sans obtenir le rappel demandé avec insistance, mais que demander de plus après une interprétation aussi captivante ?


Camille Saint-Saëns, qui fut aussi pianiste et organiste, a dédié sa Symphonie no 3 en ut mineur (op. 78) écrite en 1885 et 1886 à son ami Franz Liszt. Cette symphonie avec orgue  est en fait la cinquième symphonie du compositeur, qui avait pris ses distances avec ses deux premières symphonies, les reléguant au statut d'oeuvres de jeunesse. Il s'agit d'une commande de la Royal Philarmonic Society de Londres, où elle fut créée en mai 1886, deux mois avant la mort de Liszt. L'orgue, dans les deuxième et quatrième parties  et le piano à quatre mains, dans les deux dernières parties font clairement partie de l'orchestre, et ne jouent quasiment pas comme instruments solistes. Camille Saint-Saëns considérait sa Symphonie n° 3 avec orgue comme l'aboutissement de sa carrière. Il a exprimé sa conscience de la difficulté de l'entreprise dans une citation devenue célèbre : « J'y ai donné tout ce que je pouvais donner... Ce que j'ai fait là, je ne le referai plus jamais. »

Lors des obsèques de Camille Saint-Saëns en décembre 1921, ce fut son ancien élève et ami de longue date Gabriel Fauré qui prononça son éloge funèbre. Il y mettait en lumière leur vision commune : celle d’une musique qui doit célébrer la vie, la clarté et l'élévation de l'esprit.  Il a mentionné que Saint-Saëns avait un jour commenté qu'il ne comprenait pas la musique colérique et sombre qu'il entendait à l'époque, que la musique, les arts, devraient célébrer la vie et nous élever, que la musique devrait exister " où règnent côte à côte la dignité, l'esprit, le charme, la tendresse souriante ". Ils étaient tous deux organistes ; Fauré a souvent remplacé Saint-Saëns aux claviers du grand orgue de l'Église de la Madeleine à Paris lorsque celui-ci était en tournée. Gounod, lui aussi organiste et ami de Saint-Saëns, avait assisté à la création parisienne de la symphonie avec orgue en 1889. Il avait alors résumé la grandeur de cette partition en déclarant : " Cette symphonie a sa place au Louvre. Voilà le Beethoven français. "

Peter Kofler en répétition

À Munich la partie pour orgue a été confiée à Peter Kofler, spécialiste renommé de l'orgue et de musique sacrée. Peter Kofler est depuis 2008 organiste à l'église  Sankt Michael de Munich. En 2024, il a achevé l'enregistrement intégral des œuvres pour orgue de Johann Sebastian Bach, réalisé sur l'orgue Rieger à quatre claviers de l'église Saint-Michel. Il est également l'initiateur et le directeur artistique du festival international d'orgue « Munich Organ Autumn » et enseigne l'orgue et la direction chorale à l'Université de musique et des arts du spectacle de Munich. Peter Kofler apporte sa remarquable expertise à la symphonie de Saint-Saëns. Il rend avec une extrême précision le motif décalé du mouvement d'ouverture qui donne le ton et crée l'atmosphère de la symphonie, une atmosphère que l'on retrouve  dans les entrées dans les 2e et 4e mouvements. Le timbre de l'orgue confère une solennité grandiose dans le mouvement final. 

Sebastian Weigle, Peter Kofler et l'orchestre ont su souligner et rendre à merveille la francité, le lyrisme et le caractère mystique de la symphonie avec orgue, une oeuvre qui s'inscrit à la fois dans la lignée des premiers compositeurs romantiques mais fait aussi référence aux musiques parisiennes qui lui sont contemporaines. 

Si La Nuit sur le mont chauve est bien connue du public, les deux autres oeuvres furent sans doute pour beaucoup une découverte. À Munich, le Concerto pour trompette d'Alexander Aroutiounian était joué pour la première fois dans le cadre des Concerts d'Académie de l'Orchestre d'État de Bavière. Quant à la Symphonie avec orgue, elle n'avait plus été au programme de l'Académie musicale depuis 1889. Ces découvertes ont été rendues encore plus passionnantes grâce à la direction de Sebastian Weigle, aux jeux du trompettiste et de l'organiste et à la précision d'exécution de l'Orchestre d'État de Bavière. Un régal.

Crédit photographique @ Bayerisches Staatsorchester

mercredi 20 mai 2026

Création mondiale d'Of one blood de Brett Dean au Théâtre national de Munich

Deux monuments funéraires en cours d'investigation


Of one blood, le nouvel opéra de Brett Dean, vient de connaître une première triomphale à la Bayerische Staatsoper. C'est l'Opéra d'État de Bavière qui a pris l'initiative de la commande de l'oeuvre au compositeur australien, en association avec l'Opéra de Santa Fe, l'Opéra d'État d'Australie-Méridionale et l'Opéra de Garsington. 

Le titre de l'opéra Of one blood (D'un même sang, D'un même lignage) renvoie à l'histoire de Marie Stuart et d'Élisabeth I, deux femmes puissantes et apparentées qui régnèrent respectivement sur l'Écosse pour la première (de 1542 à 1587) et sur l'Angleterre et l'Irlande pour la seconde (de 1558 à 1603). Cousines germaines au deuxième degré, elles avaient pour ancêtre direct un grand-père commun, le roi d'Angleterre Henri VII. Les deux reines, qui ne se rencontrèrent jamais, restèrent néanmoins brouillées toute leur vie : le règne d'Élisabeth Ière dura près d'un demi-siècle, celui de Marie Stuart un quart de siècle. Une lutte acharnée pour le pouvoir entre la domination protestante et l'opposition catholique, et finalement la pression du Parlement, contraignirent la reine d'Angleterre à ordonner l'exécution de Marie Stuart. Le lien de parenté avait placé Marie Stuart dans la ligne de succession directe du trône d'Angleterre, ce qui constituait une menace politique majeure pour Élisabeth. Ironie du sort, les tombeaux de ces deux femmes qui ne se rencontrèrent jamais, se trouvent côte à côte dans la Lady Chapel, la chapelle mariale que fit construire leur ancêtre commun Henry VII à l'abbaye de Westminster, à Londres.

L'histoire des deux reines est bien connue, elle est relatée dans de nombreux ouvrages historiques et dans la pièce de Friedrich Schiller, Marie Stuart, et a inspiré plusieurs opéras, dont, au 19ème siècle, Elisabetta, regina d'Inghilterra (1815) de Gioachino Rossini, la Trilogie Tudor de Gaetano Donizetti et Marie Stuart de Louis Niedermeyer (1844), au 20ème siècle, la Gloriana de Benjamin Britten (1953) et plus récemment Mary, Queen of Scots (1977) de Thea Musgrave et en 1980 Мария Стюарт (Marie Stuart), un opéra-ballade du compositeur russe Sergueï Slonimski. 

L'histoire de cette famille dysfonctionnelle est portée aujourd'hui à l'opéra par une famille harmonieuse et très créative, celle du compositeur Brett Dean, de son épouse Heather Betts qui en a composé le livret et de leur fille, la mezzo-soprano Lotte Betts-Dean, qui interprète une des dames d'honneur de Marie Stuart. 

Heather Betts, artiste peintre expressionniste figurative et librettiste, est particulièrement connue pour ses toiles inspirées par la littérature, la philosophie et les livrets d'opéra. Réalisant un travail académique parfaitement documenté, elle a puisé son inspiration pour le livret dans des documents historiques, dans les lettres des deux reines et d'autres sources du 16ème siècle. La  relation tumultueuse des deux femmes a été entretenue entièrement à distance par le truchement d'intermédiaires et de courtisans, ou par correspondance. En raison de cette distance imposée, les deux cousines vivaient dans les pensées l'une de l'autre, donnant forme à une présence en absence obsessionnelle. Dans la version qu'en donne la librettiste, la spirale des luttes de pouvoir, des intrigues, de la violence, de l'influence aristocratique et du regard féminin sur l'histoire, qui s'est intensifiée au fil des décennies, est condensée en une dramaturgie captivante, offrant un écrin idéal à la musique de Brett Dean. 

Avec cet opéra, le compositeur Brett Dean renoue avec l'univers de l'anglais élisabéthain déjà exploité dans son Hamlet et qui est ici puisé directement dans les lettres et écrits d'Élisabeth et de Marie compilés par son épouse. « Si la confrontation dramatique et directe entre Élisabeth et Marie ne s'est en réalité jamais produite, les deux personnages sont cependant la plupart du temps ensemble sur scène, mais chacune dans son propre espace. C'est comme un écran partagé, explique Heather Betts. Elles chantent aussi ensemble. » À noter qu'inspirée par son livret la librettiste a créé une série d'oeuvres picturales qui seront prochainement exposées, et que l'on peut déjà découvrir en ligne.

Élisabeth Tudor (Johanni van Oostrum) et Marie Stuart (Vera-Lotte Boecker)

Le metteur en scène Claus Guth et le scénographe Étienne Pluss  ont emprunté des éléments du décor à la Chapelle de la Vierge (La Lady Chapel) de l'abbaye de Westminster. Les  premières scènes donnent à voir les somptueux monuments funéraires en marbre blanc surmontés des gisants des deux reines, qui se font face de part et d'autre de la nef centrale, et, descendant des cintres, un des pendants qui orne la voûte en éventail finement sculptée de la chapelle. Le pendant fait figure de métonymie pour toute l'architecture de la chapelle. Les monuments et le pendant se trouvent au centre d'un hangar ultra-moderne doté de portes coulissantes. Le hangar a une propreté de laboratoire, des personnages en surtout blanc, portant casques et bottes également blancs, s'activent autour des deux monuments introduits par les portes latérales. Peut-être s'agit-il d'une équipe de restaurateurs ou d'historiens. Un appareil de levage leur permet de soulever le couvercle d'un des sarcophages, ils en retirent un pendentif, une petite croix en or. Au premier acte, la scène est clairement divisée en deux territoires, ceux d'Elisabeth et de Marie, une large bande noire viendra encore renforcer l'impression de séparation, elle se combine visuellement avec le pendant de la voûte pour figurer la forme d'une croix, une croix noire dont le symbole est patent : le conflit entre les deux reines est aussi celui d'une guerre de religion, la couleur noire signale que la Mort rode en quête d'illustres victimes. Deux assassinats ont endeuillé la cour écossaise, Marie Stuart est sa prochaine victime. 

Entre le premier et le deuxième acte, la librettiste a opéré un saut temporel de près de 19 années, le temps de l'emprisonnement de Marie Stuart. Au deuxième acte, la scène est recouverte d'un tapis de matières noires, peut-être des morceaux de charbon ou des cendres fuligineuses, où progressent difficilement les dames d'honneur de Marie Stuart qui ont troqué leurs élégants tartans rouges et noirs du premier acte pour des tartans noirs et blancs dont la houille salit le tissu. Les remarquables costumes d'Ursula Kudrna sont particulièrement réussis.

Marie Stuart (Vera-Lotte Boecker) et ses cinq dames d'honneur

La composition de Brett Dean encadre chacune des deux reines chantées par des sopranos d'un ensemble vocal : Marie est entourée de cinq femmes et Élisabeth de cinq hommes. Son opéra utilise toutes les ressources d'un grand orchestre, elle offre une place de choix à la section des percussions et utilise en outre  une vaste série  d’indices sonores préenregistrés, dont des voix humaines, le battement des ailes d'un corbeau,  des sonorités instrumentales de hautbois, de percussions, de clavecin et d'alto, certaines transformées électroniquement. L'écriture des lettres étant centrale dans le récit, l’opéra s’ouvre sur le crissement de plumes sur un parchemin. « Toutes ces plumes sur le parchemin qui grincent  »  écrivait Paul Claudel en 1939  dans sa Jeanne d'Arc. Le crissement est ici obtenu à l'aide d'un bâton frotté sur la peau d'une grosse caisse. Brett Dean a créé des rythmes d'écriture nerveux qui rendent compte du sentiment d'urgence qui accompagnait la rédaction de lettres qui devaient arriver rapidement à leurs destinataires. Le battement d'ailes rappelle Lord Darnley, alors époux de Marie, qui, retournant de Glasgow à Édimbourg, peu avant sa mort mystérieuse, aurait été accompagné selon la légende par un corbeau tout au long du trajet.

Les deux rôles principaux se devaient d'être interprétés par des sopranos que la composition approche de manière distincte. « Marie est une soprano légère et lyrique, et avec Vera-Lotte Boecker, nous avons une voix capable d'atteindre des sommets vertigineux et possédant un univers sonore beaucoup plus éthéré. Élisabeth, quant à elle, est interprétée par Johanni van Oostrum ; c'est une chanteuse wagnérienne expérimentée », explique Brett. « Élisabeth a neuf ans de plus que Marie ; elle avait plus de pouvoir et de richesse. Je voulais en quelque sorte refléter sa position et, à cet égard, une sorte de supériorité sur Marie… J'avais en tête l'image d'Élisabeth entourée de cuivres – même s'il faut s'en détacher à un moment donné, car on a envie de l'entendre. Même une soprano wagnérienne ne peut pas tenir toute une soirée avec des cuivres aussi présents. » La prestation des deux sopranos éblouit par son intensité et sa véracité.

Élisabeth Tudor (Johanni van Oostrum) et Marie Stuart (Vera-Lotte Boecker)

Les strates de sonorités électroniques contemporaines, réalisées avec le concepteur sonore Bob Scott, reposent sur les couches sonores qui citent des compositions de la Renaissance. Le claveciniste irano-américain Mahan Esfahani apparaît physiquement avec son instrument sur scène au sein de l'univers d'Élisabeth. L'univers de Marie Stuart est quant à lui associé à un hautbois placé dans la salle. Brett Dean dessine un paysage sonore immersif et global, qui englobe le public et le plonge dans l'univers musical des Tudors, avec des citations de madrigaux anglais, d'oeuvres de William Byrd, de Tallis et des Variations Walsingham de John Bull, que publia la reine Elisabeth, qui, musicienne comme sa cousine, jouait du virginal. Le mixage de la musique contemporaine avec les harmonies de la Renaissance anglaise produit une texture sonore inédite, révolutionnaire et totalement prenante. La direction d'orchestre de Vladimir Jurowski, qui dispose d'une connaissance approfondie de l'oeuvre du compositeur pour l'avoir longtemps pratiquée, est absolument exemplaire. Le directeur musical général et l'orchestre dépeignent avec une maestria confondante les paysages sonores spectaculaires, à la croisée de la tradition et de la transformation, de l'opéra Of one blood. Laissons-lui le mot de la fin : 

« Brett Dean possède un style distinctif et immédiatement reconnaissable, et je le considère, en un sens, comme le Richard Strauss de notre époque : il a une compréhension exceptionnellement précise des capacités d' un orchestre moderne et compose des partitions d'une grande puissance sonore. (…) Sa musique est un mélange unique de sonorités résolument novatrices et d'éléments qui restent pourtant familiers. » 

Conception et distribution 

Composition Brett Dean
Livret Heather Betts
Direction musicale Vladimir Jurowski
Mise en scène Claus Guth
Scène Etienne Pluss
Costumes Ursula Kudrna
Conception sonore Bob Scott, Sven Eckhoff
Lumières Michael Bauer
Chorégraphie Sommer Ulrickson
Chœur Christoph Heil
Dramaturgie Yvonne Gebauer, Lukas Leipfinger

Distribution du 17 mai 2026

Élisabeth Tudor, reine d'Angleterre Johanni van Oostrum
Marie Stuart, reine d'Écosse Vera-Lotte Boecker
Consort féminine I Seonwoo Lee
Consort féminine II Mirjam Mesak
Consort féminine III Lotte Betts-Dean
Consort féminine IV Meg Brilleslyper
Consort féminine V Jane Kennedy Freya Apffelstaedt
Consort masculin I / Lord Darnley Liam Bonthrone
Consort masculin II Joel Williams
Consort masculin III / Rizzio Andrew Hamilton
Consort masculin IV / Seigneur écossais I Armand Rabot
Consort masculin V / Seigneur écossais II / Bourreau Paweł Horodyski

Clavecin solo Mahan Esfahani

Orchestre d'État de Bavière
Chœur de l'Opéra d'État de Bavière
Ballet de l'Opéra d'État de Bavière

Crédit photographique © Monika Rittershaus

Sources : les citations sont traduites du programme et du site de la Bayerische Staatsoper. 

jeudi 14 mai 2026

Dorian Gray, un spectacle de danse-théâtre d'Enrique Gasa Valga au Deutsches Theater de Munich

Visuel de l'affiche © Moritz Orgler

Enrique Gasa Valga et sa Limonada Dans Company sont très appréciés du public munichois qui pourra cette année assister à quatre spectacles du chorégraphe catalan. Après le gala de danse pendant la saison des bals, au cours duquel il avait offert un panorama de son oeuvre, vient l'actuel Dorian Gray, qui sera suivi en juillet de Der Fall Wagner  et en août de Carmen. Enrique Gasa Valga désigne ses spectacles comme étant du Tanztheater,  une branche de la danse promue dans les années septante par Pina Bausch et sa compagnie, le Tanztheater Wuppertal, qui utilise l'expressivité et la théâtralité dans l'écriture chorégraphique et les mouvements des danseurs. 

Enrique Gasa Valga est originaire de Barcelone. Il a suivi une formation de danseur de ballet à Saragosse avant de remporter une bourse pour intégrer la très renommée Escuela Nacional de Ballet de Cuba. Au cours de la saison 2003/04, il est arrivé à Innsbruck et est devenu membre de la compagnie de danse du Tiroler Landestheater où il se produisit pendant 6 ans comme danseur. Il dirigea ensuite pendant 14 années la compagnie de danse du Tiroler Landestheater. En 2023, il a fondé sa propre compagnie de danse, la Gasa Valga Dance Company, dont les spectacles sont  toujours accompagnés d’un orchestre live. C'est aussi le cas pour son  Dorian Gray, créé la saison dernière à Innsbruck. C'est donc en voisin qu'il vient présenter ses spectacles au Deutsches Theater. Son Dorian Gray nous offre la première allemande d'un roman dansé. 


Le programme reproduit un extrait de la préface du Portrait de Dorian Gray (1891) d'Oscar Wilde, un texte fondateur de l'esthétisme, affirmant que l'art n'a d'autre but que la beauté et qu'il est affranchi de toute morale. Wilde y proclame que « l'art est inutile » et que « tout art est à la fois surface et symbole». 

Le roman se déroule à Londres à la fin du XVIIIe siècle et raconte l'histoire de Dorian Gray, un jeune homme d'une grande beauté, fasciné par les idéaux hédonistes du dandy Henry Wotton. L'histoire prend une tournure dramatique lorsque Dorian souhaite que son portrait, peint par son ami proche, le peintre sensible et talentueux Basil Hallward, vieillisse à sa place. Au fil du récit, la déchéance morale engendrée par sa vie dissolue se révèle. Historiquement, le roman a suscité la controverse lors de sa première publication et a été critiqué pour son caractère jugé offensant. Au fil du temps, l'histoire s'est transformée en une œuvre célèbre, appréciée pour son esprit incisif, son analyse sociale et son exploration profonde des thèmes philosophiques.


En 2013, Enrique Galsa Valga présentait son Faust à Innsbruck, un spectacle de Tanztheater dans lequel il réinterprétait le Faust allemand, en déplaçant  l'action dans un hôpital psychiatrique. Les histoires de Faust et de Dorian Gray présentent de nombreuses ressemblances : dans la variante française, l'opéra Faust de Gounod,  le "seul bien" que Faust désire par-dessus tout, et qui remplace tous les autres que Méphistophélès lui propose (la richesse, la gloire, la puissance, ), est la jeunesse ;  l'orpheline Marguerite a  un frère sensé la protéger mais qui est appelé à servir sous les drapeaux, il en va de même pour Sibyl Vane, le grand amour de Dorian Gray, qui la rejette pour vivre dans la luxure, elle a un frère marin qui brille lui aussi par son absence. Comme Faust Dorian Gray vend son âme au diable, tous deux sont atteints de narcissisme pathologique, un thème que le roman de Wilde met en scène par le biais du portrait magique du protagoniste qui reste au cours des années d'une éclatante jeunesse, alors que sa représentation s'enlaidit et vieillit, portant les stigmates de sa déchéance morale. Le chorégraphe souligne une analogie avec le métier de danseur, dont on admire la beauté corporelle et les performances de haute volée, mais dont la carrière se termine avec la perte des capacités physiques.

Au mythe de Faust, Enrique Galsa Valga ajoute des analogies avec celui de Narcisse, l'histoire d'un jeune homme lui aussi d'une beauté exceptionnelle qui, puni pour son orgueil et son mépris de l'amour, tombe amoureux de son propre reflet dans l'eau. Incapable de posséder cette image, il dépérit et meurt, se transformant en la fleur éponyme : le narcisse. Narcisse est mieux loti que Dorian Gray, qui, pris au piège du reflet de sa beauté représentée dans un tableau, est de plus responsable de la mort de Sibyl qui se suicide, puis de celle de son ami Basil qu'il tue dans un accès de rage, enfin de celle du marin James Vane et de la sienne propre : il se tue lui-même en essayant de tuer sa conscience. 


La musique, véritable fil conducteur, mêle des classiques intemporels, réarrangés pour un orchestre de sept musiciens, à des compositions originales créées spécialement pour cette production par le directeur musical Roberto Tubaro. Elisa Gobbi et Greta Marcolongo, dans les rôles des « Dark Soul Girls », guident Dorian et le public tout au long du récit. La band et les deux chanteuses, dotées toutes deux d'une voix envoûtante, valent à elles seules le déplacement. On entend des chansons pop célèbres, des titres d'Amy Winehouse et des rythmes jazzy.  Les décors d'Helfried Lauckner et les costumes de Birgit Edelbauer-Heiss captivent par leur élégance et leur éclat, typiques des années 1950. Le rôle-titre est dansé par Locke Venturato, un danseur australien bien charpenté dont la puissance athlétique et la massivité impressionnent. À ses talents de danseur et d'acteur, Locke Venturato ajoute celui de chanteur, avec une voix chaleureuse et bien posée, qui étonne et séduit tout à la fois. 

Le spectacle de Tanztheater, qui a aussi une atmosphère de cabaret très entrainante au demeurant, est chanté en anglais. Il est accompagné d'un programme qui décrit les 20 séquences du ballet et qui s'avère bien utile pour les spectateurs qui n'auraient pas lu ou relu le roman d'Oscar Wilde.

Conception artistique

Chorégraphie et mise en scène Enrique Gasa Valga
Direction musicale Roberto Tubaro
Scénographie Helfried Lauckner
Costumes Birgit Edelbauer-Heiss
Lumières Christoph Freiinger
Direction technique Alexander Paget

Distribution

Dorian Gray Locke Venturato
Le peintre Basil Hallward Gabriele Tamolli
Le dandy Lord Henry Wotton Martin Segeta
Sybil Vane Camila Danesi
James Vane Gabriel Marseglia
Mrs. Vane, leur mère Chiara Malavasi
Les Dark Soul Girls  Elisa Gobbi et Greta Marcolongo

Crédit photographique du spectacle @ Peter Koren

Le spectacle se joue jusqu'au 17 mai au Deutsches Theater de Munich