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| Liparit Avetisyan, Erwin Schrott et Angela Meade |
Fidèle à son habitude, Christof Loy propose une relecture épurée de Lucrezia Borgia, interrogeant les conventions du répertoire pour en sonder les ressorts secrets. Dans cette reprise de sa production créée en novembre 2009 à la Bayerische Staatsoper — conçue à l'origine pour mettre en valeur la maîtrise vocale et dramatique de la regrettée Edita Gruberová —, le metteur en scène allemand déploie une esthétique de la tabula rasa visuelle. Point de décors opulents, pas de somptueuses reconstitutions de la Renaissance italienne, ni d'indicateurs temporels explicites qui ancreraient l'action dans une époque donnée. L'espace scénique se résume à une épure radicale, dominée par de vastes aplats de gris et de noir, où les accessoires se font rares, presque absents, laissant toute la place à une distribution méticuleusement dirigée selon une chorégraphie de mouvements intérieurs et de placements d'une implacable netteté. Au fond de cette boîte noire et neutre, un immense mur porte en très grands caractères le nom de la duchesse : Lucrezia Borgia. Dans un élan de bravade adolescente et pour affirmer sa fidélité indéfectible au cénacle qui l'entoure, Gennaro s'avance et arrache délibérément la lettre « B », ne laissant plus transparaître que le mot « Orgia ». Quant aux costumes, loin de toute fidélité historique, ils s'apparentent à des signaux intemporels, oscillant entre l'uniformité immature de pantalons s'arrêtant à mi-mollet portés par une cohorte masculine ombrageuse, des garçons fougueux dont l'agressivité et la fureur proviennent directement de traumatismes profonds — l'assassinat ou l'empoisonnement de leurs parents — et de leur impuissance fondamentale à renverser le couple dictatorial au pouvoir. Cette instabilité psychologique se lit également dans le choix de chaussures militaires robustes, traduisant l'incapacité chronique de ces protagonistes à trouver une assise stable dans un univers en perdition. Comme le confiait Loy dans ses entretiens avec la dramaturge Yvonne Gebauer, ce choix de la nudité visuelle trouve son ancrage dans la lecture conjointe du drame de Victor Hugo et de la célèbre préface de Cromwell, où le « grotesque » le dispute au sublime, tout en convoquant l'ombre tutélaire de Shakespeare et la logique irrationnelle des séquences oniriques du prologue. Pourtant, malgré cette réflexion menée avec une évidente acuité sur la quête d'identité, la monstruosité féminine et la solitude d'une femme cernée par la violence masculine, la proposition scénique laisse un sentiment de sécheresse. Cette épure excessive confine parfois à l'abstraction pure, manquant de substance vivante et d'urgence théâtrale pour insuffler une véritable incarnation à cet ouvrage vénéneux. Le spectacle séduit par la netteté de sa construction, mais il ne parvient pas à emporter l'adhésion, demeurant prisonnier d'une sécheresse conceptuelle qui tient l'auditeur à distance.
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| Michael Butler et le choeur |
Sitôt que la fosse s'éveille, la représentation trouve sa véritable dimension, portée par la direction musicale de Paolo Arrivabeni. De retour au pupitre de l'Orchestre d'État de Bavière après plusieurs années d'absence, le chef italien déploie une sûreté stylistique dans ce répertoire qu'il sert avec une rigueur philologique constante et un sens théâtral bien mesuré. Face aux contrastes stylistiques perceptibles, inhérents aux conditions de composition hâtive de cet opéra pour la Scala en 1833, et aux inégalités d'un livret qui reste tributaire des conventions mélodramatiques, Arrivabeni impose un équilibre souverain. Sa battue, d'une fermeté rythmique soutenue, sait marier la plasticité souple des phrases mélodiques donizettiennes à une tension psychologique permanente qui transcende ces faiblesses structurelles pour traduire musicalement l'atmosphère délétère de la cour de Ferrare. Loin de tout académisme, il insuffle à sa lecture une présence communicative, un engagement palpable et une précision souriante qui portent les musiciens, dosant les contrastes avec une science consommée du souffle vocal, équilibrant la violence tragique des cuivres, la sombre solennité des basses et la légèreté feinte des numéros d'ensemble pour offrir aux artistes un écrin orchestral idéal.
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| Liparit Avetisyan et Angela Meade |
La soirée s'élève par l'excellence de ses solistes, à commencer par la soprano américaine Angela Meade, qui domine le sommet du bel canto dans le rôle-titre. Conjuguant l'ampleur orchestrale d'une voix dramatique et la flexibilité acrobatique propre à la colorature, elle déploie une ligne de chant majestueuse sur de vastes arches mélodiques, négociant les redoutables cabalettes avec une aisance remarquable, tout en humanisant le monstre sanguinaire dépeint par Victor Hugo grâce à des nuances pianissimo d'une infinie douceur, enveloppant la cruauté du personnage d'une mélancolie poignante. Face à elle, le ténor arménien Liparit Avetisyan incarne un Gennaro d'une ardente ferveur juvénile. Son timbre lumineux, allié à une émission aisée dans l'aigu et à un phrasé souple nourri de superbes filati et de soupirs expressifs, insuffle à ses cantilènes amoureuses et à ses duos déchirants avec la duchesse une vulnérabilité poétique d'autant plus saisissante que la clarté solaire de son chant contraste avec les ténèbres environnantes. Le rôle de son ami fidèle, Maffio Orsini, trouve en la mezzo-soprano Daniela Mack une figure de premier plan pour ce grand rôle en pantalon. Son timbre velouté, d'une belle noirceur sablonneuse, et sa scansion d'un mordant rythmique irréprochable font des interventions du fidèle compagnon — et tout particulièrement du célèbre brindisi de l'acte final, Il segreto per esser felici — des moments d'une élégance rare, insufflant la légèreté feinte indispensable avant que ne bascule la tragédie. Enfin, Erwin Schrott prête à Don Alfonso d'Este son baryton-basse sombre et mordant, s'écartant résolument de la figure convenue du mari trompé d'opéra bouffe. Il livre une composition théâtrale saisissante, incarnant un duc de Ferrare aux gestes saccadés et mécaniques dont la raideur prétend imposer une suprématie implacable, bien que cet autoritarisme rigide et ce cynisme glaçant masquent mal l'impuissance de ce souverain face aux machinations vénéneuses orchestrées par la duchesse. Autour de ce quatuor d'exception, les seconds rôles — parmi lesquels le Gubetta insinuant de Michael Borth, l'Astolfo aux graves ténébreux de Bálint Szabó ou le Jeppo Liverotto lumineux de Michael Butler — complètent la distribution, tandis que le Chœur de l'Opéra d'État de Bavière déploie une vaillance vocale et une homogénéité remarquables, insufflant aux interventions collectives une densité dramatique poignante, tour à tour menaçante dans les conjurations et funèbre lors du tragique banquet final.
Au terme de la représentation, le public a salué la soirée par des applaudissements nourris, consacrant la cohésion du chœur, l'investissement des solistes et la vitalité d'un chef et d'un orchestre chaleureusement acclamés, soulignant l'équilibre et la rigueur d'une exécution attentive à chaque nuance de la partition.
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| Michael Borth, Liparit Avetisyan, Angela Meade et Erwin Schrott |
Distribution du 27 octobre 2027
Direction musicale Paolo ArrivabeniMise en scène Christof Loy
Scénographie Henrik Ahr
Costumes Barbara Drosihn





















