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jeudi 15 octobre 2026

Il viaggio a Reims de Rossini : le sacre de Charles X à l'épreuve de la critique musicale de 1825

 À la veille de la première munichoise de la nouvelle production d’Il viaggio a Reims de Gioachino Rossini, présentée par le Gärtnerplatztheater de Munich, l’examen de la presse parisienne contemporaine de la création de l’œuvre, le 19 juin 1825, au Théâtre-Italien, permet de mesurer l’accueil réservé à cette partition singulière, conçue dans le sillage immédiat du sacre de Charles X. Les comptes rendus de l’époque, tour à tour enthousiastes, réservés ou sévères, restituent l’atmosphère d’un événement théâtral intimement lié à la représentation monarchique, tout en révélant les attentes esthétiques d’un public et de critiques confrontés à un Rossini au sommet de sa renommée. Si la virtuosité éclatante du compositeur suscite l’admiration, elle nourrit également des interrogations sur l’invention musicale, la dramaturgie et la capacité d’une œuvre de circonstance à s’affranchir de l’occasion qui l’a fait naître. Replacés dans leur contexte historique et musical, ces témoignages offrent un éclairage précieux sur la réception initiale d’Il viaggio a Reims, avant la découverte de la nouvelle lecture scénique qui en proposera demain, sur la scène munichoise, une interprétation contemporaine.

Le premier libretto

Il viaggio a Reims : la critique parisienne de 1825, entre célébration monarchique et procès en invention

Entre célébration dynastique, virtuosité vocale et premières interrogations sur l'épuisement de l'invention rossinienne, la réception parisienne d'Il viaggio a Reims révèle les tensions d'une époque où l'événement politique, le spectacle mondain et le jugement esthétique se trouvent étroitement imbriqués. Les comptes rendus publiés au lendemain de la création, le 19 juin 1825, ne se limitent pas à enregistrer le succès d'une soirée exceptionnelle : ils interrogent la nature même de l'œuvre, sa dramaturgie discontinue, les ressources de son écriture collective et la capacité de Rossini à renouveler un langage musical dont les formules ont déjà conquis l'Europe. Le témoignage du Journal des débats du 21 juin, particulièrement éclairant par ses exigences harmoniques, complète ainsi une réception partagée entre admiration pour l'habileté du compositeur et inquiétude devant les signes possibles d'une répétition des procédés.

Une première placée sous le signe du sacre

Le 19 juin 1825, au Théâtre-Italien de la salle Louvois, Gioachino Rossini présente Il viaggio a Reims, ossia L'Albergo del Giglio d'oro, opéra en un acte composé pour les festivités du sacre de Charles X, célébré à Reims le 29 mai précédent. L'événement possède une signification qui excède largement celle d'une nouvelle production lyrique : il marque l'entrée de Rossini dans une nouvelle phase de sa carrière française, au moment où la monarchie restaurée entend inscrire son retour à la tradition dans une politique de représentation et de prestige culturel, tandis que le compositeur, déjà auréolé de ses succès européens, est appelé à mettre son art au service d'une cérémonie dynastique.

La représentation du Théâtre-Italien participe d'un vaste ensemble de réjouissances parisiennes, parmi lesquelles figurent les spectacles donnés à la cour, le bal masqué du 22 juin dans les appartements des princes et les grandes eaux de Versailles, organisées le 26 juin. L'extérieur du théâtre, illuminé pour l'occasion, porte une inscription latine célébrant Charles X comme protecteur des beaux-arts : « Al munificentissimo Re Carolo decime protettore delle belle arti. Viva il Re ! » La dimension cérémonielle ne se limite donc ni au sujet de l'opéra ni aux paroles chantées : elle investit le bâtiment, l'assemblée, les usages de la représentation et jusqu'aux conditions dans lesquelles la musique peut être entendue et jugée.

Le Journal des débats du 21 juin 1825 restitue avec une particulière vivacité l'atmosphère de cette soirée. Sous le titre « Chronique musicale », son rédacteur évoque les milliers de flambeaux dont l'éclat rivalise avec celui du soleil encore présent à l'horizon, puis décrit une salle rapidement remplie, où l'ordre et la galanterie président à la solennité. Le roi et la famille royale prennent place dans une loge élevée au milieu de la salle ; l'assemblée se lève, les acclamations saluent leur arrivée, et les dames leur présentent les bouquets de lis et de roses distribués à l'entrée. À l'enthousiasme succède un silence respectueux, et l'opéra peut commencer.

Cette description n'est pas un simple préambule mondain. Elle permet de mesurer combien la représentation est d'abord perçue comme un événement public, dont la réussite dépend de l'accord entre l'institution théâtrale, la société élégante et la monarchie. Le journaliste du Journal des débats souligne que, pour la quatrième fois, Euterpe célèbre le couronnement du souverain : la musique apparaît ainsi comme l'un des langages privilégiés de la légitimation dynastique. Mais cette adhésion au cérémonial n'interdit pas au critique d'exercer ensuite son jugement avec sévérité. C'est précisément ce contraste qui donne à son témoignage sa valeur documentaire.

Le Journal de Paris, dans son compte rendu du 20 juin, insiste lui aussi sur le caractère exceptionnel de la production, qui permet au Théâtre-Italien de présenter au souverain « un opéra composé par Rossini exprès pour les voix de Mmes Pasta, Mombelli, Schiasetti, et de Zucchelli, Bordogni, Donzelli, etc. ». Le rédacteur met en avant l'habileté avec laquelle le compositeur exploite les qualités particulières de cette réunion d'artistes, en tirant parti de ce que leurs voix ont « de plus brillant et de plus sonore ». L'éloge musical se confond avec celui d'une institution capable de rassembler, autour d'un événement politique majeur, un ensemble de talents exceptionnels.

La conclusion du compte rendu, selon laquelle « le morceau chanté à quatorze voix a enlevé tous les suffrages » et qu'« il y a beaucoup de musique dans cet opéra de demi-caractère, et peut-être pas un morceau médiocre », témoigne d'une réception initialement favorable, attentive à la richesse de l'écriture vocale et à l'efficacité des ensembles. Il faut néanmoins replacer ce jugement dans les circonstances de la soirée : la présence du roi, la solennité du cérémonial et l'éclat de la distribution ont nécessairement influé sur la perception collective, sans pour autant annuler la réalité des qualités musicales relevées par le critique.

Cette réserve apparaît avec une remarquable netteté dans le compte rendu publié quelques jours plus tard par la Gazette nationale ou le Moniteur universel, à l'occasion de la deuxième représentation. Le journaliste observe que la première soirée avait été « en quelque sorte une solennité », au cours de laquelle le public avait « bien entendu, mais peu écouté ». La formule distingue l'audition, favorisée par le prestige de l'événement et la qualité de l'exécution, de l'écoute critique, qui suppose une attention plus soutenue à la construction dramatique et à l'invention musicale.

La seconde représentation doit précisément permettre de dépasser, au moins partiellement, cette confusion entre événement mondain et œuvre d'art. Le journal rapporte alors deux interprétations qui divisent les amateurs : pour les uns, le Viaggio ne peut survivre au cadre exceptionnel qui lui a donné son sens ; pour les autres, ses morceaux remarquables et la réunion de chanteurs de premier plan justifient de nouvelles représentations, éventuellement après quelques coupures. Le maintien de l'ouvrage à l'affiche semble donner raison aux seconds, révélant que l'intérêt musical n'a pas été entièrement absorbé par la célébration monarchique.

Un livret de circonstance, entre satire sociale et allégorie monarchique

Le livret de Luigi Balocchi repose sur un dispositif dramaturgique volontairement ténu. À l'hôtel du Lys-d'Or, à Plombières, se trouvent réunis des voyageurs représentant différentes nations européennes, tous désireux de gagner Reims pour assister au sacre. La pénurie de chevaux, obstacle matériel aussi banal qu'irrésistible, les contraint à différer leur départ. Cette impossibilité engendre une succession de situations comiques, de scènes amoureuses, de rivalités et de morceaux d'ensemble, avant que les voyageurs ne décident de célébrer le roi par un banquet et des chants nationaux.

Le couronnement, qui constitue la raison d'être de l'opéra, demeure hors scène. L'événement politique est moins représenté qu'évoqué, moins donné à voir que transformé en principe d'organisation du spectacle. Cette absence est féconde sur le plan musical : elle autorise la juxtaposition de caractères, de timbres et de traditions nationales, sans soumettre la partition aux exigences d'une action dramatique continue.

Le Journal des débats résume avec une ironie mordante l'économie de cette intrigue. Après avoir énuméré les voyageurs et leurs particularités, le chroniqueur remarque que les personnages, apparemment en parfaite santé, reçoivent pourtant les soins de Don Prudenzio, médecin de l'établissement thermal. Il ajoute que les figures des chanteurs, et jusqu'à la « rotondité » de certains interprètes, suffiraient à justifier la réputation de cette maison de santé. Puis il tranche : « J'ai nommé les principaux personnages et désigné leurs qualités : c'est plus de la moitié de l'analyse de la pièce. »

Cette pointe ne vise pas seulement la faiblesse de l'action. Elle révèle le caractère presque mécanique d'un livret conçu pour faire défiler des individualités immédiatement reconnaissables et ménager au compositeur autant d'occasions de développer des ensembles. Le critique poursuit en décrivant le projet des voyageurs, leur impossibilité de partir, puis la solution de remplacement qui les conduit à Paris. Il ne dissimule pas la minceur du ressort dramatique : la pièce s'achève par un souper et des illuminations, comme si le banquet final devait se substituer à la cérémonie que les personnages n'ont pu rejoindre.

Le Courrier français du 21 juin formule plus explicitement encore cette réserve. Il reconnaît au librettiste une qualité que ses objections dramaturgiques ne suffisent pas à effacer : « Le libretto du signor Balochi peut lutter avec tous les poèmes français composés à l'occasion du sacre de Charles X. » Le critique distingue même Balocchi parmi les auteurs sollicités par les circonstances, parce qu'il a osé introduire dans la bouche de Corinne des vers en faveur de la liberté des Grecs.

Il qualifie néanmoins le livret d'« à-propos, un peu long » et estime que son auteur « n'a suivi aucun plan». L'ouvrage lui paraît constitué de scènes à peine liées entre elles, dont les détails gagneraient à être allégés par d'indispensables coupures et dont la fonction essentielle consiste à rassembler de nombreux personnages pour fournir au compositeur des motifs de morceaux d'ensemble.

Cette objection est révélatrice d'une tension esthétique fondamentale : ce qui apparaît au critique dramatique comme une insuffisance de composition peut devenir, pour le musicien, la condition même d'une architecture fondée sur la diversité des voix et la multiplication des configurations collectives. Le livret n'est pas tant une intrigue qu'une galerie de portraits nationaux, dont les travers, les passions et les manières de chanter se répondent au sein d'une sociabilité aristocratique.

Les Annales de la littérature et des arts défendent plus résolument cette conception. Le critique y oppose à un préjugé tenace contre les livrets italiens le talent avec lequel Balocchi a su « choisir un cadre ingénieux, et le remplir avec gaieté, talent et délicatesse ». La simplicité de l'action permet, selon lui, d'introduire efficacement les différents caractères et de ménager, dans un cadre unique, une grande variété de situations.

La comtesse de Folleville, dont le désespoir provoqué par la perte de ses modes parisiennes confine à la caricature, le général russe Libenskoff, emporté par la jalousie, l'antiquaire Don Profondo, le major allemand Trombonok et l'improvisatrice Corinne composent une société où chaque individualité se reconnaît à ses obsessions. La diversité nationale devient ainsi un ressort comique, mais remplit également une fonction politique : en faisant converger des personnages venus de différents horizons vers la célébration du souverain français, l'œuvre met en scène l'image idéalisée d'une Europe aristocratique rassemblée par la monarchie restaurée.

Cette unanimité affichée n'est cependant pas dépourvue d'ambiguïtés. La figure de Corinne, empruntée à l'univers littéraire de Mme de Staël, introduit dans la célébration une voix qui ne se réduit pas entièrement à la glorification dynastique. Dans son improvisation, elle chante la lutte entre la Croix et le Croissant et formule des vœux pour la liberté des Grecs, alors engagés dans leur guerre d'indépendance contre l'Empire ottoman.

Le Courrier français reproduit les vers « Contro i fedeli ancora / Lotta falcata luna », avant de traduire le passage par cette formule : « Le croissant lutte encore contre les fidèles ; mais le sort ne cessera pas d'être propice à leur courage sacré. » Le rédacteur prévoit que ces strophes seront accueillies par des applaudissements unanimes lorsque les conventions protocolaires ne contraindront plus le public à retenir ses manifestations. Le Globe, dans son numéro du 28 juin, loue lui aussi le caractère noble du sujet et la qualité poétique de ces vers.

Il convient toutefois de distinguer les différents moments de l'improvisation de Corinne. Les Annales reproduisent également les strophes consacrées à Charles X, dans lesquelles le souverain apparaît comme le garant du bonheur de la France, protégé par la Providence. Ces vers culminent dans une invocation à la longévité du roi, tandis que les portraits de la famille royale apparaissent sur scène au milieu d'une éclatante lumière. L'improvisation articule donc plusieurs registres : l'hommage dynastique, la célébration nationale et une ouverture vers la cause grecque.

La réception de ces strophes doit être replacée dans le langage politique et religieux de l'époque. Le soutien à la cause grecque s'exprime par une rhétorique chrétienne de la victoire de la Croix, et non dans les termes d'une conception moderne et entièrement sécularisée de l'émancipation nationale. Il n'en demeure pas moins remarquable qu'un ouvrage destiné à célébrer un sacre puisse accueillir, au cœur de son dispositif officiel, une référence à une lutte contemporaine dont l'horizon dépasse celui de la monarchie française.

La partition jugée à travers ses ensembles et ses interprètes

Si le livret divise les critiques entre ceux qui déplorent son absence de véritable action et ceux qui reconnaissent l'ingéniosité de son dispositif, la musique suscite des jugements plus nuancés encore, révélant des conceptions différentes du génie rossinien. Pour une partie de la presse, la réussite du Viaggio réside dans sa capacité à mettre en valeur une distribution exceptionnelle, à renouveler les combinaisons vocales et à faire de la virtuosité un principe de construction dramatique. Pour une autre, l'œuvre trahit une répétition des procédés qui ont assuré la célébrité du compositeur, sans retrouver l'énergie comique, l'invention mélodique et la progression dramatique de ses grands opéras antérieurs.

Le désaccord porte donc moins sur l'existence de passages remarquables que sur leur signification : sont-ils les manifestations d'une maîtrise toujours féconde ou les éclats isolés d'un art qui commence à se reproduire lui-même ?

Le Courrier français reconnaît d'abord la difficulté de porter un jugement définitif après une seule audition. Il relève une introduction élégante, puis un air confié à Mlle Cinti, avant de distinguer le sextuor Si, di matti una gran gabbia, de « facture toute rossinienne ». Il place néanmoins au premier rang deux morceaux : le duo de Corinne et du chevalier français, Nel suo divin sembiante, et le grand ensemble à quatorze voix, « où le maître nous semble avoir atteint les limites de son art ».

Giuditta Pasta par Jean-Baptiste Aubry-Lecomte, d'après une peinture de François Gérard (1830)

Les Annales de la littérature et des arts partagent cet enthousiasme pour le duo, dont elles louent l'élégance et le charme, ainsi que pour le chœur à quatorze voix, qui produit selon elles « le plus grand effet ». Elles regrettent en revanche que l'improvisation de Corinne ne soit pas à la hauteur de son personnage, jugeant que le talent de Giuditta Pasta, chargée du rôle, en rehausse sensiblement la portée.

Le contraste est instructif : les critiques peuvent admirer la puissance expressive de l'interprète tout en mettant en doute l'inspiration du morceau qui lui est confié. Le succès de la représentation ne saurait donc être confondu avec une approbation sans réserve de la composition.

Le rôle de Pasta occupe à cet égard une place singulière. Célèbre pour ses interprétations dans l'opera seria, elle est accueillie dans le personnage de Corinne comme l'incarnation vivante d'une héroïne littéraire devenue image culturelle. Les Annales la décrivent comme « la Corinne italienne, telle que nous la représente l'imagination de Mme de Staël, ou le pinceau de M. Gérard », faisant de sa présence scénique le point de rencontre entre littérature, peinture et théâtre musical.

Le compte rendu de L'Étoile insiste également sur l'effet produit par son attitude, son costume et sa déclamation, tandis que la Gazette nationale relève que ses accents semblent suppléer au défaut d'inspiration de certaines strophes. L'interprétation ne constitue donc pas un simple véhicule de la partition : elle participe à la production du sens et peut, aux yeux de la critique, compenser les insuffisances de l'écriture. Dans un ouvrage dont la cohérence dramatique demeure fragile, la présence d'une artiste capable de donner à la scène une unité expressive devient l'un des principaux facteurs de réussite.

Les Annales se montrent également attentives aux limites de certains autres interprètes. Elles trouvent l'air de Cinti agréable, mais estiment que la chanteuse abuse des roulades. Le duo entre Pasta et Donzelli leur paraît délicieux, à condition que le ténor ménage davantage ses moyens. Ces observations montrent que l'éloge des chanteurs n'est pas purement cérémoniel : les critiques évaluent aussi la manière dont les ressources vocales servent la musique et dont la virtuosité peut, lorsqu'elle devient excessive, altérer l'équilibre de l'interprétation.

Le morceau à quatorze voix : triomphe de la composition ou paradoxe dramatique ?

Le morceau à quatorze voix mérite une attention particulière, car il concentre les enjeux esthétiques de la réception. Dans le livret, il intervient au moment où les voyageurs apprennent qu'ils ne trouveront pas de chevaux pour gagner Reims. La déception collective, presque dérisoire par sa cause, devient le support d'une page musicale d'une ampleur exceptionnelle.

Le Journal des débats salue explicitement ce passage : « Dans le morceau d'ensemble exécuté par quatorze voix sans orchestre, les parties vocales tour à tour séparées ou réunies, produisent un effet ravissant. » Le chroniqueur reconnaît à Rossini une connaissance exceptionnelle des ressources vocales et l'art de les combiner pour obtenir les effets les plus brillants et les plus pittoresques. Cette appréciation est d'autant plus intéressante qu'elle émane d'un critique qui se montre particulièrement sévère envers d'autres aspects de la partition.

Le Courrier français voit dans le même ensemble l'un des sommets de l'œuvre, tandis que les Annales soulignent l'effet produit par cette construction sans accompagnement orchestral. Le Journal de Paris le présente comme le principal triomphe de la soirée, et Le Constitutionnel du 21 juin compte cette page parmi celles où se retrouvent « la verve, l'imagination et la grâce de M. Rossini ».

Le Moniteur universel, dans son compte rendu de la seconde représentation du 25 juin 1825, reconnaît cependant le paradoxe d'un ensemble qui traite une situation comique dans le style du grand opéra sérieux. Il salue une mélodie savamment distribuée, confiée successivement aux différents timbres avant de les réunir dans une masse sonore d'un effet saisissant, tout en admettant que « quatorze personnages en ligne, et faisant de l'harmonie, ne constituent pas une scène ».

La distinction entre vérité dramatique et réussite musicale est ici formulée avec une grande clarté : l'ensemble peut être contestable au regard de la situation qu'il représente et néanmoins admirable par l'art de la composition, la disposition des voix et l'effet produit sur l'auditeur. Le critique demande en quelque sorte que l'on pardonne à Rossini le « contresens » dramaturgique au nom de la sensation musicale, reconnaissant que le compositeur s'adresse alors d'abord à l'oreille.

Cette tension entre le théâtre et la musique constitue l'une des clés de l'ouvrage. Le morceau à quatorze voix ne fait pas avancer l'action dans une proportion comparable à son développement musical ; il suspend le temps dramatique pour transformer une contrariété matérielle en démonstration de maîtrise. Mais cette suspension n'est pas nécessairement un défaut si l'on considère que l'œuvre a été conçue pour une distribution exceptionnelle et que son ambition réside précisément dans la mise en valeur des voix.

Le jugement du Journal des débats permet toutefois d'aller plus loin. Son admiration pour l'ensemble ne signifie pas qu'il renonce aux exigences de la composition. Au contraire, il distingue clairement l'artifice savant de la combinaison vocale et la nécessité d'une conduite harmonique rigoureuse. L'extrait transmis s'interrompt au moment où le chroniqueur commence à qualifier l'exécution du morceau, de sorte qu'il serait imprudent de tirer de cette phrase inachevée une conclusion définitive sur son jugement concernant les interprètes. Son éloge de l'écriture, en revanche, est parfaitement explicite.

Le Journal des débats : Rossini confronté aux exigences de l'harmonie

La singularité du compte rendu du Journal des débats tient surtout à la critique développée à propos du finale et de ses chants nationaux. Là où plusieurs journaux mettent l'accent sur la diversité pittoresque des mélodies et sur l'effet spectaculaire de leur succession, le chroniqueur examine leur agencement musical et conteste certains rapprochements entre les airs.

Le finale réunit les voyageurs autour d'un banquet où les toasts chantés célèbrent tour à tour les différentes nations et la monarchie française. Un hymne allemand, une polonaise, un air russe, une tirana espagnole, le Gondolement, la romance de Henri IV et la tyrolienne composent une mosaïque destinée à évoquer la diversité européenne. Cette succession de chants répond parfaitement au principe dramaturgique de l'ouvrage : chaque personnage ou groupe national trouve l'occasion de se distinguer, tandis que l'ensemble converge vers la célébration du souverain.

Mais cette diversité, séduisante par son principe, ne garantit pas la cohérence de son exécution musicale. Le Journal des débats reproche aux toasts de se prolonger excessivement, comme s'ils constituaient autant de discours prononcés au cours d'un dîner diplomatique. Le chroniqueur s'attaque ensuite à l'association de la tyrolienne et d'un morceau de Haydn qu'il désigne comme le Sanctus ou le Requiem. À ses yeux, cette musique religieuse est trop sévère pour être servie au dessert, tandis que la tyrolienne aurait dû être chantée seule, sans l'accompagnement de violoncelles qui ne s'accordent ni avec son caractère ni avec son harmonie.

Le ton se fait alors particulièrement incisif. Le journaliste dénonce l'ignorance et le mauvais goût de ceux qui auraient associé ces airs, puis reproche à Rossini de s'être montré trop complaisant envers une erreur que les musiciens auraient depuis longtemps reconnue. Il lui aurait été facile, estime-t-il, d'établir sous la tyrolienne une partie de contrepoint véritablement chantante, capable de soutenir le motif principal tout en formant une harmonie correcte.

Le grief est précis : selon le critique, les deux airs sont réunis par des mouvements harmoniques insuffisamment élaborés, qui reposent sur la tonique et passent par la sensible, produisant des octaves qu'il juge intolérables pour une oreille exercée. La terminologie technique révèle une conception exigeante de l'art musical, dans laquelle la réussite ne peut se réduire à l'effet immédiat, à la séduction mélodique ou à la virtuosité des chanteurs. La qualité d'une composition se mesure aussi à la rigueur de son contrepoint, à l'indépendance des lignes et à la pertinence de leur combinaison.

Cette critique donne une profondeur particulière au débat sur l'invention rossinienne. Il ne s'agit plus seulement de savoir si le compositeur répète ses propres formules ou s'il a suffisamment renouvelé son inspiration ; il s'agit de déterminer si son goût de l'effet, son habileté à juxtaposer des airs reconnaissables et sa recherche de brillantes sonorités ne risquent pas, dans certaines circonstances, de prendre le pas sur les exigences de la construction musicale.

Le reproche n'est pourtant pas une condamnation générale. Le même chroniqueur qui dénonce les défauts harmoniques du finale reconnaît le caractère « ravissant » de l'ensemble à quatorze voix et admire l'art avec lequel Rossini combine les timbres. Son jugement distingue donc les réussites de la partition de ce qu'il considère comme des concessions regrettables au mauvais goût. C'est précisément cette coexistence de l'admiration et de la sévérité qui rend son témoignage si important : la critique musicale de 1825 ne se réduit pas à l'opposition entre partisans et adversaires du compositeur italien, mais révèle des critères d'évaluation précis et parfois contradictoires.

Le finale met ainsi au jour une difficulté propre à l'opéra de circonstance. Rossini doit faire entendre, dans un même cadre, des chants évoquant différentes nations, tout en conduisant le spectacle vers une apothéose monarchique. La diversité des matériaux est imposée par le sujet ; leur rapprochement offre des possibilités de contraste et de couleur, mais expose également le compositeur au risque de l'hétérogénéité. Là où certains critiques voient une réjouissante galerie musicale, le Journal des débats perçoit des problèmes de goût, d'équilibre et d'écriture. L'opéra devient alors le terrain d'un débat sur les limites de la juxtaposition et sur la responsabilité du compositeur face aux conventions d'un spectacle officiel.

Le procès en répétition : Rossini a-t-il épuisé son invention ?

C'est sur ce terrain plus général que se manifeste la critique la plus sévère, celle du Globe du 28 juin 1825, signée « Z. », que le dossier documentaire identifie à Xavier Saintine. À la différence des comptes rendus qui cherchent à concilier les mérites musicaux et les faiblesses dramaturgiques, le critique entreprend une véritable mise en accusation de l'esthétique rossinienne.

Il ouvre son article sur une prophétie de disparition : « Hâtons-nous de parler du Viaggio a Reims, tandis qu’il est encore sur l’horizon ; plus tard, il ne serait plus temps, le public en aurait perdu toute souvenance. » L'ironie est mordante. L'auteur imagine déjà que l'Opéra pourrait reprendre les matériaux de la partition pour les incorporer à un ouvrage ultérieur, avant de reprocher à l'administration de payer deux fois le même travail. Derrière la plaisanterie se dessine une question fondamentale pour la réception de Rossini en France : la fécondité d'un compositeur se mesure-t-elle à sa capacité de renouveler son langage ou à l'habileté avec laquelle il exploite les ressources acquises ?

Le jugement musical du Globe est sans appel : « La musique d’Il Viaggio a Reims est une répétition trop fidèle des phrases favorites, des effets d’orchestre qui ont fait la fortune des premiers opéras de M. Rossini. » Le critique reconnaît les succès antérieurs du compositeur, de Tancredi au Barbiere di Siviglia, de La Cenerentola à Mosè, mais les transforme paradoxalement en arguments à charge : les partitions qui leur ont succédé ne seraient que des « contre-épreuves » des premières, et Rossini, affirme-t-il, «n’invente plus ».

Le reproche ne concerne pas seulement la récurrence de certaines formules mélodiques ; il vise l'ensemble du langage musical, depuis les procédés d'accompagnement jusqu'à l'emploi des instruments et aux ornements vocaux. L'accumulation des effets d'orchestre, les basses répétitives, les traits de pizzicato et les appoggiatures deviennent, sous sa plume, les symptômes d'une uniformité stylistique qui finirait par épuiser l'attention de l'auditeur.

Il serait pourtant réducteur de considérer cette charge comme une simple manifestation d'hostilité envers le compositeur italien. Le Globe oppose à Rossini la figure de Haydn, dont la longévité créatrice prouverait qu'un musicien véritablement inventif peut tirer d'un motif élémentaire une composition entière, en renouvelant son développement par les ressources du contrepoint. Le contraste révèle une hiérarchie esthétique dans laquelle la construction, l'élaboration harmonique et la transformation thématique l'emportent sur l'abondance mélodique et l'efficacité immédiate.

Rossini est ainsi jugé selon un idéal qui valorise la capacité de développer et de métamorphoser les matériaux plutôt que leur pouvoir de séduction. Le critique peut reconnaître la virtuosité de certains ensembles tout en contestant la logique générale de la partition : l'excellence locale ne suffit pas, à ses yeux, à démontrer la vitalité d'un langage.

Le Journal des débats et le Globe se rejoignent donc sur un point essentiel, sans pour autant formuler le même jugement. Le premier reproche à certains passages du finale des associations harmoniques qu'il estime incorrectes ; le second met en cause la répétition de procédés devenus familiers. Dans les deux cas, l'efficacité spectaculaire ne saurait dispenser le compositeur d'une réflexion sur la construction. Mais tandis que le chroniqueur du Journal des débats distingue les défauts de certaines pages de la réussite du morceau à quatorze voix, le critique du Globe tend à faire de ces limites le symptôme d'une crise plus générale de l'invention.

Cette opposition se retrouve, avec des nuances, dans le compte rendu du Courrier français. Celui-ci conclut que ceux qui avaient parié que Rossini n'écrirait pas une note à Paris ont perdu leur gageure, sans que les admirateurs les plus exigeants puissent être entièrement rassurés sur la valeur de ses premières productions françaises. Les Annales de la littérature et des arts estiment, pour leur part, que la partition souffre peut-être de la précipitation imposée par les circonstances et qu'elle « n'ajoutera pas à sa gloire », même si elle la soutient dans plusieurs morceaux.

Cette appréciation intermédiaire mérite d'être distinguée du verdict du Globe. Elle ne conclut pas à l'épuisement du compositeur, mais considère que l'œuvre de circonstance ne saurait constituer, à elle seule, une mesure suffisante de son génie. Dans la Gazette de France du 21 juin, le jugement est au contraire franchement favorable : le critique répond par l'affirmative à la question de savoir si la musique est digne de l'auteur de La gazza ladra et d'Otello, et voit dans le Viaggio un argument susceptible de rallier à Rossini ceux qui lui demeurent hostiles.

La réception de 1825 ne se laisse donc ramener ni à un triomphe unanime ni à une condamnation collective. Elle révèle un débat esthétique déjà constitué autour de la répétition, de l'originalité, de la construction musicale et de la place de Rossini dans la vie lyrique française.

Une œuvre éphémère, mais non une œuvre sans avenir

La brièveté de la carrière scénique du Viaggio a Reims semble, à première vue, confirmer les réserves de ceux qui n'y voyaient qu'une production circonstancielle. Après quelques représentations, Rossini retire la partition, qui ne paraît pas avoir fait l'objet d'une édition imprimée complète à l'époque. L'œuvre cesse ainsi d'appartenir au répertoire vivant et se trouve progressivement reléguée au rang de curiosité historique, liée au sacre de Charles X.

Pourtant, cette disparition ne signifie nullement que sa substance musicale ait été condamnée à l'oubli. Le paradoxe de son destin tient précisément à ce que plusieurs pages conçues pour une célébration monarchique vont trouver une seconde existence dans Le Comte Ory, créé en 1828, où Rossini réemploie une partie importante des matériaux du Viaggio.

Le Ménestrel du 11 septembre 1864, revenant sur la création de 1825, formule explicitement cette réévaluation. Le chroniqueur rappelle les divergences des premiers comptes rendus, cite les éloges adressés au grand ensemble vocal et au duo de Corinne, puis oppose aux réserves de Mély-Janin, dans La Quotidienne, la destinée ultérieure de la musique. Il écrit que « presque tous les morceaux du premier acte du Comte Ory » sont tirés textuellement, du point de vue musical, de l'opéra du sacre, auquel il rattache également le début d'un air de Raimbaud au deuxième acte.

La réutilisation devient alors une preuve rétrospective de la valeur des matériaux originels : ce qui avait été composé pour une circonstance appelée à disparaître pouvait nourrir une œuvre appelée à demeurer au répertoire.

Cette perspective oblige à reprendre avec prudence l'accusation de répétition formulée par le Globe. La question n'est pas de nier que Rossini réemploie ses procédés, ses motifs ou ses formules, mais de distinguer une reproduction mécanique d'une réélaboration créatrice. La réutilisation de matériaux n'est pas en elle-même le signe d'une stérilité ; elle peut constituer une manière de sélectionner, de recomposer et de réinscrire dans une architecture nouvelle des éléments dont les potentialités n'avaient pas été pleinement exploitées dans leur contexte initial.

La partition du Viaggio apparaît dès lors moins comme un ouvrage raté que comme un laboratoire où Rossini met à l'épreuve les possibilités d'une distribution exceptionnelle, d'une dramaturgie de la juxtaposition et d'une écriture collective dont il pourra ensuite tirer parti dans un cadre théâtral différent.

Le chroniqueur de 1864 mentionne également la tentative de transformation de l'opéra en Andiamo a Parigi, après la révolution de 1848, lorsque le Théâtre-Italien chercha à adapter l'ouvrage aux circonstances politiques nouvelles. Le principe de cette reprise était simple : substituer aux préparatifs du sacre les événements révolutionnaires et remplacer le voyage projeté vers Reims par une perspective tournée vers Paris. Quelques changements dans le livret et des suppressions de morceaux auraient suffi à cette transposition, mais l'entreprise ne connut qu'un nombre restreint de représentations.

Cet épisode rappelle que le Viaggio était étroitement lié à sa circonstance originelle, mais montre aussi que son dispositif dramaturgique se prêtait, au moins théoriquement, à une actualisation politique. L'ouvrage possédait donc deux formes de mobilité : celle de ses matériaux musicaux, réinvestis dans Le Comte Ory, et celle de son canevas, susceptible d'être détourné pour accompagner un nouvel événement historique.

La critique de 1825, miroir des attentes contradictoires du public parisien

La réception d'Il viaggio a Reims révèle finalement une tension qui traverse toute la critique musicale du premier XIXe siècle : comment juger une œuvre lorsque sa fonction cérémonielle, sa distribution exceptionnelle et son ambition esthétique ne coïncident pas entièrement ?

Le spectacle avait été conçu pour célébrer un événement monarchique, et sa réussite mondaine dépendait largement de la présence royale, de l'éclat des décors, de l'illumination et de la réunion d'interprètes prestigieux. Pourtant, les critiques ne se sont pas bornés à enregistrer la réussite de la fête. Ils ont examiné le livret, distingué les pages les plus accomplies, interrogé la relation entre musique et action et, pour certains, contesté la vitalité même du langage rossinien. Leurs divergences témoignent de l'existence d'une véritable réflexion esthétique, dans laquelle le succès de la représentation ne saurait se substituer au jugement porté sur la composition.

Le Moniteur universel exprime sans doute avec le plus de justesse le nœud du problème lorsqu'il reconnaît la puissance de l'ensemble à quatorze voix tout en observant que son efficacité musicale ne correspond pas nécessairement à une nécessité dramatique. Le Courrier français loue le duo de Pasta et Donzelli ainsi que la virtuosité des ensembles, mais reproche au livret son absence de plan. Les Annales de la littérature et des arts célèbrent l'ingéniosité de Balocchi et la présence de Pasta, tout en doutant de l'inspiration de l'improvisation finale. Le Journal des débats admire le grand ensemble vocal, mais soumet certains passages du finale à une critique sévère de leur écriture harmonique. Le Globe, enfin, transforme les limites de l'ouvrage en symptôme d'une crise plus générale de l'invention rossinienne.

Ces appréciations ne se contredisent pas absolument : elles portent sur des dimensions différentes d'une œuvre qui réussit davantage par l'organisation de ses voix et la force de ses morceaux que par la continuité de son action. Elles révèlent également des conceptions distinctes de la critique musicale. Certains journalistes privilégient l'effet produit sur le public, le charme mélodique et les qualités des interprètes ; d'autres accordent une importance déterminante à la construction dramatique, à l'harmonie et au renouvellement du langage du compositeur.

À cet égard, le Journal des débats occupe une place particulière. Son compte rendu rappelle que l'adhésion au cérémonial monarchique n'exclut pas l'exigence esthétique et que l'admiration pour une page spectaculaire peut coexister avec une condamnation précise de certains choix de composition. Loin de se contenter d'opposer les admirateurs de Rossini à ses détracteurs, il montre que la réception d'une œuvre se construit dans la confrontation de critères parfois divergents : efficacité théâtrale, richesse vocale, rigueur harmonique et originalité de l'invention.

Il viaggio a Reims occupe ainsi une place singulière dans l'histoire de Rossini. L'opéra ne représente pas seulement l'hommage d'un compositeur à un souverain dont le gouvernement avait contribué à le retenir en France ; il constitue aussi une rencontre entre les ambitions de la monarchie restaurée, la culture mondaine de la capitale et les exigences nouvelles de la critique musicale. En faisant chanter ensemble des personnages venus de toute l'Europe, Rossini transforme une intrigue minimale en vaste démonstration de virtuosité collective, où la diversité des timbres et des caractères devient le principal moteur du spectacle.

La fragilité de l'action, si souvent dénoncée, est inséparable de cette logique de composition. Les réserves suscitées par la partition ne doivent pas faire oublier que les contemporains avaient immédiatement reconnu la singularité de plusieurs de ses pages, en particulier du grand ensemble à quatorze voix. Mais l'œuvre révèle également les limites d'un dispositif où la juxtaposition des morceaux, indispensable à la célébration de la diversité européenne, peut menacer la cohérence dramatique et soulever des questions de goût et d'écriture.

La postérité a finalement renversé une partie du jugement porté en 1825. L'œuvre, retirée après quelques représentations et longtemps inaccessible dans sa forme originelle, a acquis une nouvelle importance à mesure que l'on a pu mesurer la fécondité de ses matériaux dans Le Comte Ory. Le Ménestrel de 1864 en offre déjà une lecture rétrospective, dans laquelle la partition de circonstance cesse d'être considérée comme une production vouée à l'oubli pour devenir une étape significative dans l'élaboration d'un chef-d'œuvre ultérieur.

La critique contemporaine avait raison de s'interroger sur la cohérence dramaturgique du Viaggio et sur les répétitions de son langage musical ; elle ne pouvait cependant prévoir entièrement le destin de ces mêmes matériaux, appelés à une nouvelle vie. C'est dans cet écart entre l'horizon d'attente de 1825 et la connaissance historique acquise par la suite que réside, aujourd'hui encore, l'intérêt musicologique de sa réception.

Repères documentaires et références de presse

Les analyses s'appuient sur les comptes rendus suivants, dont les citations doivent être vérifiées sur les exemplaires originaux avant toute publication scientifique définitive :

  • Journal de Paris, 20 juin 1825, compte rendu de la représentation royale.

  • Le Courrier français, 21 juin 1825, critique du livret, des ensembles et des interprètes.

  • Journal des débats, 21 juin 1825, « Chronique musicale », Théâtre royal italien. L'extrait transmis s'interrompt au cours du commentaire sur l'ensemble à quatorze voix.

  • Annales de la littérature et des arts, compte rendu d'Il Viaggio a Reims, ossia l'Albergo del Giglio d'Oro.

  • Le Mercure du dix-neuvième siècle, compte rendu de l'opéra.

  • L'Étoile, compte rendu de la représentation royale ; la date « 21 juin 2025 » figurant dans le dossier initial est manifestement erronée et doit être vérifiée sur l'original.

  • Le Globe, 28 juin 1825, « Revue musicale », critique signée « Z. », attribuée dans le dossier à Xavier Saintine.

  • La Gazette nationale ou le Moniteur universel, 25 juin 1825, compte rendu de la deuxième représentation.

  • La Quotidienne, 21 juin 1825, critique attribuée à Mély-Janin, citée rétrospectivement par Le Ménestrel.

  • La Gazette de France, 21 juin 1825, compte rendu favorable à la partition.

  • Le Constitutionnel, 21 juin 1825, commentaire sur les qualités mélodiques de l'œuvre.

  • Le Ménestrel, 11 septembre 1864, retour historique sur la création de 1825 et la réutilisation de la partition dans Le Comte Ory.

200 ans plus tard, Die Reise nach Reims au théâtre de la Gärtnerplatz

© Anna Schnauss

La nouvelle production du Viaggio a Reims, présentée sous le titre allemand Die Reise nach Reims au Gärtnerplatztheater de Munich, connaîtra sa première officielle le 16 octobre 2026 à 19 h 30. Les représentations suivantes sont programmées les 18 octobre à 18 heures, puis les 24, 29 et 31 octobre, le 5 novembre, ainsi que les 4, 18, 21 et 28 décembre à 19 h 30. Deux siècles après sa création parisienne, en 1825, à l’occasion des festivités du sacre de Charles X, l’ouvrage de Rossini retrouve ainsi la scène, offrant une nouvelle occasion d’interroger les rapports entre célébration monarchique, satire sociale et virtuosité musicale.

lundi 12 octobre 2026

Le carnaval à Rome de Johann Strauss II au Prinzregententheater de Munich

Mario Lerchenberger (Arthur) et Miriam Kutrowatz (Marie en Pepino)

Le Carnaval à Rome : Johann Strauss à la recherche du théâtre

Il y a, dans Der Carneval in Rom, cette alliance si caractéristique de l’univers de Johann Strauss fils entre l’élan de la danse, l’abondance mélodique et le jeu des apparences. Sous les masques du carnaval, les identités se brouillent, les fidélités vacillent et les amoureux s’égarent dans un labyrinthe de méprises dont la musique entretient joyeusement l’agitation. Créée le 1er mars 1873 au Theater an der Wien, cette deuxième opérette de Strauss occupe une place singulière dans son parcours : celle d’une œuvre de transition, où le maître de la valse, déjà célèbre dans toute l’Europe, cherche encore à convertir son génie de la danse en un véritable art du théâtre musical.

L’entreprise est ambitieuse. Depuis le succès d’Indigo und die vierzig Räuber, créé en 1871, Strauss s’est engagé dans un domaine où la concurrence est vive et où Jacques Offenbach a imposé un modèle particulièrement redoutable. L’opérette parisienne a démontré que la musique légère pouvait conjuguer efficacité dramatique, satire et virtuosité musicale. À Vienne, le public attend désormais de Strauss davantage qu’une succession de valses et de polkas : des personnages, des situations, des ensembles capables de soutenir l’action et une dramaturgie qui donne à ses mélodies une véritable nécessité théâtrale.

Illustration de l'opérette parue dans le magazine Der Floh, réalisée par Albert Robida (1873)

Son épouse Jetty joue un rôle déterminant dans cette évolution. Ancienne chanteuse, elle encourage son mari à affronter Offenbach sur son propre terrain et contribue à lui trouver les collaborateurs dont il a besoin. Parmi eux, Richard Genée occupe une place essentielle. Chef d’orchestre, compositeur et librettiste, il comprend les exigences du théâtre musical et sait construire des situations susceptibles de susciter l’invention de Strauss. Pour Der Karneval in Rom, l’intrigue s’inspire de Piccolino, la comédie de Victorien Sardou créée en 1861, dont elle reprend le ressort central : une jeune femme part à la recherche de son amant infidèle et se travestit en garçon afin de l’approcher sans être reconnue.

La création bénéficie de la présence de Marie Geistinger, vedette et codirectrice du Theater an der Wien, qui avait contribué aux succès viennois d’Offenbach. Elle incarne Marie, une héroïne dont le rôle exige autant de finesse comique que de sensibilité. Strauss dirige lui-même la première représentation, témoignant de l’importance qu’il accorde à cette nouvelle tentative. L’accueil est favorable et la partition manifeste des progrès dans l’art des ensembles et l’intégration de la musique à l’action. Pourtant, malgré les trente-cinq représentations consécutives de la création, l’ouvrage disparaît rapidement de l’affiche.

Ce retrait ne s’explique pas seulement par les qualités inégales du livret. L’année 1873, qui devait consacrer le rayonnement international de Vienne, tourne au désastre économique. La grande Exposition universelle, inaugurée le 1er mai, est accueillie par des pluies persistantes qui transforment le Prater en un terrain boueux et compromettent les espoirs de fréquentation. Le 9 mai, quelques jours après l’ouverture, le krach de la Bourse de Vienne provoque une crise financière qui frappe durement les milieux économiques et commerciaux. Aux intempéries succèdent les faillites, l’inquiétude et la contraction des dépenses de loisirs. Le Theater an der Wien, qui comptait sur l’afflux des visiteurs de l’Exposition pour remplir ses salles, voit ses attentes déçues. Der Karneval in Rom, qui aurait dû participer à la fête viennoise, quitte ainsi prématurément le programme, remplacé par La Grande-Duchesse de Gérolstein d’Offenbach. L’histoire de l’opérette se trouve prise dans celle d’une ville dont les ambitions de prospérité sont brutalement contrariées.


La partition n’en possède pas moins une richesse qui mérite d’être redécouverte. Si le grand défilé carnavalesque du troisième acte a durablement marqué les mémoires, avec ses masques, ses danseuses transformées en fleurs vivantes, ses chars fantastiques et ses cyclistes, cette débauche de spectacle révèle aussi les limites du projet. Le public assiste à une fête dont il demeure extérieur : les personnages boivent, dansent et s’abandonnent à l’euphorie collective, tandis que la salle reste spectatrice. Anton Langer, ami de Strauss, aurait conseillé au compositeur de renoncer aux productions trop coûteuses pour miser davantage sur la musique et sur la solidité de la comédie. La voie qui conduit à Die Fledermaus, créée en 1874, se dessine en creux : moins de dépendance à l’égard du grand spectacle, davantage de cohérence dans l’articulation entre le texte, les personnages et la partition.

Il serait toutefois réducteur de considérer Der Karneval in Rom comme une simple étape manquée. L’œuvre permet d’observer Strauss au travail, au moment où il cherche encore la forme théâtrale qui donnera à son invention mélodique toute sa portée. Elle révèle un compositeur qui ne se contente plus de fournir à la danse ses plus belles pages, mais tente de faire de la musique le moteur d’une comédie.

De la solitude des Alpes au tourbillon romain

Le rideau se lève loin de la Ville éternelle, dans un village des Alpes. Tandis que les cloches annoncent un mariage, Marie demeure à l’écart de la joie collective. Elle attend Arthur Bryk, un peintre itinérant qui lui a promis de l’épouser avant de partir pour Rome. Le temps passe, les promesses s'éloignent et le silence de l’absent devient chaque jour plus douloureux. Au milieu des réjouissances villageoises, la jeune femme apparaît comme une figure de l’attente, prisonnière d’un amour auquel elle refuse pourtant de renoncer.

La rencontre avec deux artistes en route pour Rome lui apprend qu’Arthur se trouve dans la capitale italienne. Marie décide alors de prendre elle-même son destin en main. Elle finance son voyage en vendant un portrait d’elle peint par son amant, puis quitte les montagnes pour rejoindre la ville où celui-ci s’est établi. Ce départ constitue l’un des aspects les plus intéressants du personnage. À une époque où l’autonomie sociale et financière des femmes demeure fortement limitée, une jeune fille sans fortune ni appuis qui entreprend seule un tel voyage fait preuve d’une audace peu commune. Marie ne se contente pas de braver les conventions : elle se montre ingénieuse, sait trouver les moyens de parvenir à ses fins et déploie un véritable entregent pour s’introduire dans un milieu qui lui est étranger. Son émancipation ne prend pas la forme d’un discours théorique, mais celle d’une action concrète. En cela, l’héroïne possède quelque chose d’un féminisme avant la lettre : elle refuse que l’inconstance d’un homme décide seule de son avenir.

Pour approcher Arthur, elle adopte l’identité de Peppino, un jeune homme qu’elle présente comme son nouveau visage. Le travestissement, convention familière du théâtre du XIXe siècle, constitue ici bien davantage qu’un simple procédé comique. Il donne à Marie la possibilité de pénétrer dans l’univers masculin dont son amant a fait son domaine, d’observer sa conduite et de mesurer la distance entre ses anciennes promesses et ses plaisirs présents. Arthur, qui ne reconnaît pas celle qu’il a laissée derrière lui, accepte Peppino comme apprenti. La jeune femme se trouve ainsi au plus près de celui qu’elle cherche à reconquérir, tout en dissimulant sa véritable identité.

Rome offre un contrepoint saisissant au paysage alpin. À la solitude succède la foule carnavalesque, à l’attente la circulation des désirs, à la retenue villageoise l’effervescence d’une société mondaine qui semble vivre dans un perpétuel jeu de rôles. Les artistes Robert Hesse et Benvenuto Rafaeli évoluent dans un monde où les apparences sont volontiers trompeuses. Rafaeli, qui préfère les modèles vivants aux paysages, revendique avec une franchise amusée son attrait pour le « féminin éternel », tandis qu’Arthur lui-même emprunte les dehors de la dévotion en se faisant passer pour un pèlerin qui vend de fausses reliques. La comédie ne réserve donc pas le déguisement à Marie : dans cette société, chacun entretient quelque écart entre ce qu’il paraît être et ce qu’il est réellement.

Mario Lerchenberger en Arthur, vendeur de fausses reliques

La scène des reliques offre l’un des exemples les plus savoureux de cette duplicité. Dans l’air no 7 du deuxième acte, Arthur et le chœur attirent l’attention sur les prétendus trésors pieux proposés aux fidèles. L’incipit allemand annonce la couleur : « O seht den frommen Pilgersmann… Von Josefs Mantel seht hier einen Knopf », soit, littéralement : « Ô regardez le pieux pèlerin… Du manteau de Joseph, voyez ici un bouton ! » Sous les dehors de la piété, l’arnaque est transparente : il suffit de transformer un bouton en relique pour tirer profit de la crédulité des dévots. La satire religieuse se mêle ainsi à la comédie des apparences, et la musique accompagne un numéro où la fausse dévotion devient spectacle.

Le couple formé par le comte et la comtesse Falconi ajoute une autre déclinaison du jeu amoureux. Leur relation est minée par la jalousie et les reproches. Le comte soupçonne son épouse de multiplier les admirateurs, tandis que celle-ci lui reproche son manque d’amabilité. À Rome, la comtesse ne tarde pas à s’intéresser à Arthur, qui lui-même n’est guère disposé à résister à ses charmes. Les intrigues se croisent alors dans une succession de rendez-vous clandestins, de dissimulations et de rencontres équivoques. Le jardin d’un couvent, un hôtel voisin où coule le champagne et l’atelier du peintre deviennent autant de lieux propices aux méprises.

Marie, sous les traits de Peppino, se retrouve au centre de ce ballet des apparences. Dans l’obscurité, Arthur la prend pour la comtesse et l’embrasse ; plus tard, le travestissement lui permet de déjouer les attentes et de précipiter les confrontations. La jeune femme que l’on aurait pu croire soumise à l’inconstance masculine révèle une remarquable capacité d’initiative. Elle observe, intervient et organise les circonstances qui conduiront les autres personnages à se découvrir. Le carnaval inverse ainsi les rapports de force : celle qui dissimule son identité est la mieux placée pour percer les secrets de son entourage.

Cette mécanique théâtrale possède un charme indéniable, mais elle expose aussi les fragilités du livret. Les situations se multiplient, les quiproquos s’accumulent et certains épisodes semblent s’étendre au-delà de leur efficacité dramatique. L’imagination du compositeur se montre parfois plus féconde que la construction qui devrait la canaliser. Strauss possède déjà les moyens musicaux de donner à la comédie une vie foisonnante, mais il ne maîtrise pas encore toujours l’art de concentrer l’action autour de ses enjeux essentiels.

Un « opéra-polka » : la danse comme dramaturgie

Strauss qualifiait lui-même Der Karneval in Rom de Polkaoper, d’« opéra-polka ». La formule est révélatrice. Elle ne désigne pas simplement une œuvre lyrique agrémentée de danses, mais une tentative pour faire du mouvement musical le principe même de la représentation. Le rythme entraîne les personnages, accélère les situations et entretient cette mobilité générale sans laquelle le carnaval perdrait sa raison d’être. La danse devient une force dramatique, capable de faire passer la scène de l’intimité à l’exubérance collective, de la confidence amoureuse à la confusion générale.

La partition témoigne de la richesse d’invention qui caractérise Strauss à cette période. Les mélodies semblent surgir avec une facilité presque inépuisable ; les rythmes de polka et de valse apportent leur impulsion aux ensembles, tandis que les épisodes plus tendres laissent affleurer une sensibilité qui ne se réduit jamais à la gaieté de façade. Le compositeur sait varier les atmosphères, opposer la légèreté à la nostalgie et donner aux personnages une présence musicale qui dépasse parfois les limites de leur caractérisation littéraire. Il ne s’agit pas encore de la parfaite maîtrise dramaturgique de Die Fledermaus, mais l’on reconnaît déjà cette faculté de transformer une situation théâtrale en un mouvement musical immédiatement perceptible.

L’ouverture offre un condensé particulièrement parlant de cette richesse. Elle rassemble plusieurs éléments empruntés à la partition, parmi lesquels le finale du troisième acte, un épisode du premier acte, le duo du deuxième et la grande scène de boisson qui conduit à une conclusion éclatante. Plutôt qu’une introduction indépendante, elle fonctionne comme un parcours à travers les différents visages de l’ouvrage. La fête, l’intrigue amoureuse, les mouvements de foule et les moments de lyrisme s’y répondent, donnant à entendre la diversité d’une partition qui cherche à faire tenir tout un univers théâtral dans le mouvement de la musique.

L’abondance constitue cependant une arme à double tranchant. Strauss accumule les idées avec une générosité qui peut nuire à leur développement. Des motifs prometteurs apparaissent sans toujours trouver leur pleine fonction dramatique, tandis que certaines scènes semblent réclamer une construction plus resserrée. Le critique Ferdinand Groß estimait ainsi qu’un librettiste plus habile aurait pu extraire de cette profusion la matière de plusieurs opérettes. Ce jugement résume assez bien le paradoxe du Carnaval à Rome : la partition regorge d’inventions, mais leur richesse ne s’organise pas toujours en une progression dramatique aussi convaincante que leur séduction musicale.

Le grand défilé carnavalesque qui clôt l’opérette en fournit une illustration. Masques colorés, danseuses métamorphosées en fleurs vivantes, chars fantastiques, cyclistes et scènes burlesques composent un spectacle conçu pour émerveiller le public. L’accumulation des effets devait faire de ce finale un événement à part entière, susceptible de justifier à lui seul le déplacement au théâtre. Mais le spectateur assiste à une fête dont il demeure extérieur : sur scène, les personnages boivent, dansent et s’abandonnent à l’euphorie collective, tandis que la salle reste à distance. La profusion visuelle ne suffit pas à créer une véritable participation théâtrale. Le carnaval, qui devrait abolir les frontières entre les rôles et libérer les identités, risque alors de se réduire à une succession de tableaux.

Le conseil prêté à Anton Langer prend ici tout son sens : renoncer à l’Ausstattungsoperette, l’opérette à grand spectacle qui engloutit des sommes considérables, pour faire davantage confiance à la musique et à la solidité d’une comédie. Avec Die Fledermaus, Strauss trouvera l’équilibre que Der Karneval in Rom cherche encore. Cette œuvre demeure pourtant passionnante pour qui veut comprendre comment un compositeur dont le génie rythmique semblait naturellement voué à la danse s’est progressivement approprié les exigences du théâtre musical.

Munich : une lecture concertante entre musique et théâtre

Patrick Hahn et le Münchner Rundfunkorchester

La représentation du 11 octobre 2026 au Prinzregententheater de Munich nous a offert l'occasion de découvrir cette partition rare sous la direction de Patrick Hahn, à la tête du Münchner Rundfunkorchester, avec le Chœur de la Bayerischer Rundfunk préparé par Stellario Fagone. Présentée en version de concert, l’œuvre bénéficie néanmoins d’un dispositif qui entend préserver sa dimension théâtrale. Les textes de liaison sont signés Andreas Kouba, tandis que Nikolaus Habjan intervient comme récitant, accompagné de sa marionnette Julius Bienenzeisel. Ce dispositif constitue bien davantage qu’un simple palliatif à l’absence de décors et de machinerie : il permet de renouer avec une tradition du théâtre musical dans laquelle la parole, la musique et le commentaire comique se répondent.

Patrick Hahn, né à Graz en 1995, possède un parcours qui embrasse aussi bien le grand répertoire lyrique que des univers musicaux plus éclectiques. Premier chef invité du Münchner Rundfunkorchester depuis la saison 2021-2022, il avait déjà dirigé Der Karneval in Rom au Theater an der Wien en février 2025, dans le cadre des célébrations du bicentenaire de Johann Strauss. Il retrouve donc une partition qu’il connaît, ainsi que deux partenaires de cette précédente expérience viennoise : Miriam Kutrowatz, qui reprend le rôle de Marie, et Nikolaus Habjan.


Cette familiarité sert une œuvre dont les transitions, les changements de rythme et les équilibres entre musique et parole exigent une attention constante. Chez Strauss, la légèreté n’est jamais synonyme de facilité : les tempi doivent préserver l’élan de la danse sans précipiter les chanteurs, les accents donner du relief aux situations et les épisodes lyriques trouver leur respiration sans immobiliser l’action. Patrick Hahn entretient cette mobilité, laissant circuler l’énergie de la polka et de la valse tout en ménageant l’espace nécessaire aux lignes vocales. Le Münchner Rundfunkorchester restitue la fraîcheur de la partition, ses textures légères et pétillantes, ses inflexions tendres et ses changements d’atmosphère. L’orchestre ne se contente pas d’accompagner les péripéties : il en entretient le mouvement, souligne les malices du compositeur et donne aux épisodes plus intimes leur juste relief.




Le Chœur de la Bayerischer Rundfunk, préparé par Stellario Fagone, participe pleinement à cette animation. Homogénéité des ensembles, dynamisme théâtral et précision rythmique donnent aux scènes collectives une véritable présence, indispensable à une œuvre où la foule, les artistes et les protagonistes se mêlent dans un tourbillon de situations. La version concertante met ainsi en valeur une dimension essentielle de l’écriture de Strauss : la capacité de faire du collectif un personnage à part entière.

Julius Bienenzeisel, professeur de musicologie et maître de cérémonie

Le critique musical « Julius Bienenzeisel » explique l'intrigue,
sous la direction du marionnettiste Nikolaus Habjan.

La surprise la plus réjouissante de la soirée vient de Nikolaus Habjan. Metteur en scène, acteur et marionnettiste autrichien, il a créé pour cette version de concert une marionnette à bouche articulée, le vieux professeur Julius Bienenzeisel, présenté comme un spécialiste en musicologie. Son nom, qui évoque le guêpier d’Europe, annonce un personnage volontiers piquant. Et le professeur ne manque ni de savoir ni de mordant.

Habjan ne se contente pas de réciter les textes de liaison d’Andreas Kouba. Sa marionnette devient le narrateur-animateur de la soirée, annonçant le contenu du numéro à venir, apportant les éclairages nécessaires à la compréhension de l’intrigue et commentant les situations avec une liberté de ton qui fait mouche. L’érudition se mêle à l’ironie, la précision musicologique à la plaisanterie, et les conventions de l’opérette sont examinées avec une malice qui ne les prive jamais de leur charme. Le professeur décrit, explique, brocarde et distribue ses saillies avec l’assurance de celui qui connaît son sujet et n’a nullement l’intention de garder pour lui ce qu’il en pense.

Julius, fleuri lui aussi aux applaudissements

Le procédé possède une efficacité particulière dans une œuvre dont le livret multiplie les détours. Les changements d’identité, les rendez-vous équivoques, les fausses reliques et les aventures des Falconi fournissent au commentateur une matière abondante. Julius Bienenzeisel sert de guide dans ce labyrinthe sentimental, tout en ménageant une distance amusée entre le monde viennois de 1873 et le regard contemporain. Loin de ralentir la représentation, ses interventions créent un rythme parallèle, celui d’une conversation complice avec le public.

La réussite tient aussi à la relation entre Habjan et sa créature. Le marionnettiste prête au professeur sa voix, ses intentions et son sens du comique, tout en lui laissant une autonomie de caractère. Le personnage semble posséder sa propre humeur, ses propres convictions et cette liberté un peu insolente que l’on attend d’un érudit qui a beaucoup lu et n’a plus grand-chose à prouver. Le duo devient une petite scène à lui seul, et l’on comprend combien la marionnette, dans les mains de Habjan, peut être un véritable partenaire théâtral plutôt qu’un simple accessoire.

Cette présence répond particulièrement bien à la nature de la version concertante. Là où une mise en scène traditionnelle aurait pu multiplier les décors, les costumes et les effets de foule, Habjan et sa marionnette font de la parole un élément central du spectacle. Le théâtre ne disparaît pas lorsque les décors sont absents : il se déplace dans la diction, les gestes, les commentaires et la relation directe avec la salle.

Miriam Kutrowatz, une voix en majesté

Miriam Kutrowatz en Marie

Dans le rôle de Marie, Miriam Kutrowatz confirme combien cette héroïne exigeante lui convient. Sa voix aux transparences cristallines, lumineuse et enjouée, possède cette fraîcheur qui permet de rendre crédible le passage de la jeune fille meurtrie par l’absence d’Arthur à l’intrépide Peppino. La soprano donne à son personnage une détermination qui ne sacrifie jamais la tendresse, et son interprétation fait ressortir l’intelligence pratique de cette jeune femme qui a décidé de ne plus attendre passivement le retour de son amant.

Les coloratures sont exécutées avec une grande habileté, et les notes aiguës, haut perchées, sont atteintes sans faillir. Mais la virtuosité ne se limite pas à une démonstration de moyens : elle s’inscrit dans une caractérisation théâtrale constamment vivante. Les mimiques espiègles, le regard brillant et l’assurance avec laquelle la chanteuse passe d’une attitude à l’autre donnent à Marie toute son ingéniosité. Deux ravissantes tenues de scène distinguent la jeune montagnarde de son double masculin et soulignent les possibilités comiques du travestissement. Par la fraîcheur de son chant, son aisance dans les passages virtuoses et son sens de la caractérisation, Miriam Kutrowatz séduit par une interprétation aussi vivante que nuancée.

Mario Lerchenberger, une révélation

Dans le rôle du jeune peintre Arthur Bryk, Mario Lerchenberger constitue l’une des révélations de cette version concertante. Privé des artifices d’une mise en scène traditionnelle, le ténor autrichien fait reposer son pouvoir dramatique sur la force de son chant et sur une présence scénique électrisante. Dès ses premières interventions, il déploie une voix ample et noble, une projection souveraine et un timbre radieux qui lui permettent de dominer le plateau.

Loin de se cantonner aux délicatesses du ténor lyrique traditionnel, il insuffle au personnage un volume généreux et une vaillance vocale captivante. Ses aigus, solaires et triomphants, donnent à ses interventions un éclat qui a soulevé la salle. Même au pupitre, il habite le rôle avec un panache et une assurance naturelle remarquables. À cette générosité vocale s’ajoutent une diction d’une clarté exemplaire et un sens aigu du phrasé, qui préservent la ligne musicale tout en donnant aux situations leur relief théâtral. Arthur, peintre séduisant mais sentimentalement inconséquent, trouve ainsi une stature qui dépasse les limites parfois étroites de sa caractérisation littéraire. La prestation confère à cet « opéra-polka » une dimension vocale et théâtrale de premier ordre.

Cornel Frey, la colère du mari trompé

Lauren Urquhart et Cornel Frey en comtesse et comte Falconi

Face à cette effervescence amoureuse, Cornel Frey offre une incarnation saisissante du comte Falconi, campant avec une force magistrale ce personnage jaloux et rageur, peu disposé à se laisser entraîner dans la légèreté des badinages d'une société romaine qui n'est en fait qu'un miroir tendu à la société viennoise. Même dans le cadre d’une version concertante, le ténor déploie une théâtralité mordante et un engagement total. Sous les éclats furieux et la colère bouillonnante du comte trompé, il parvient toutefois à laisser transparaître une véritable blessure et une profonde douleur.

Sa projection superbe et son timbre incisif donnent à cette figure d’époux bafoué une autorité saisissante. La colère ne se réduit jamais à un effet comique : elle révèle la vulnérabilité d’un homme qui voit ses certitudes conjugales s’effondrer. Cette capacité à faire affleurer l’émotion sous les emportements donne au personnage une épaisseur inattendue et transforme la rage burlesque en un moment de véritable intensité expressive.

Lauren Urquhart, l’élégance de la comtesse Falconi

Statuesque et flamboyante dans une robe fourreau rouge sang qui aimante immédiatement les regards, Lauren Urquhart compose une comtesse Falconi d’une irrésistible séduction. Vocalement, la soprano américaine se distingue nettement de la fraîcheur naïve et villageoise de la Marie de Miriam Kutrowatz. Là où cette dernière fait valoir un timbre d’ingénue, fluide et cristallin, Lauren Urquhart déploie une voix plus charnue, d’un lyrisme opulent et velouté.

Son émission, riche en couleurs moirées et en reflets ambrés, apporte au personnage de la comtesse libertine la sophistication et la sensualité mondaine requises par la grande tradition de l’opérette viennoise. Jouant de ses aigus étincelants et d’une diction raffinée, elle incarne avec naturel le charme aristocratique et l’esprit de séduction. Son élégance vocale et scénique forme un contraste saisissant avec la candeur de Marie, tandis que son personnage apporte à l’intrigue cette touche de liberté sentimentale qui alimente les quiproquos.

 Johannes Kammler (Robert Hesse) et Peter Sonn (Benvenuto Rafaeli)

Peter Sonn, en Benvenuto Rafaeli, et Johannes Kammler, en Robert Hesse, complètent avec efficacité la galerie des artistes romains. Leurs interventions participent à la cohésion des ensembles et à la vitalité de cette société d’artistes où les conversations, les séductions et les rivalités s’entremêlent. Flore Van Meerssche, Bernhard Schneider et Andreas Hirtreiter, également membres du Chœur de la Radio Bavaroise, prennent part aux rôles de Thérèse, Toni et Franz, contribuant à l’animation des scènes collectives.

Un carnaval de musique et de malice

Cette représentation munichoise montre combien une version concertante peut restituer la vie théâtrale d’une opérette sans recourir à l’appareil spectaculaire qui avait tant contribué à son succès initial. L’absence de décors et de machinerie oblige à concentrer l’attention sur l’essentiel : le mouvement de la musique, l’intelligence des situations, la personnalité des interprètes et la circulation du comique entre le chant et la parole. Le professeur Julius Bienenzeisel, les interventions de Nikolaus Habjan et la précision des textes de liaison d’Andreas Kouba donnent à cette lecture une cohérence particulière, tandis que Patrick Hahn et les ensembles de la Radio Bavaroise entretiennent l’élan indispensable à l’ouvrage.

Les applaudissements nourris qui saluent les artistes témoignent de la réussite de cette redécouverte. Ils récompensent une distribution engagée, la vivacité du Münchner Rundfunkorchester, la cohésion du chœur et l’inventivité du dispositif imaginé autour de Nikolaus Habjan. La soirée rappelle surtout que l’opérette de Strauss gagne à être considérée non comme un simple divertissement de circonstance, mais comme une recherche artistique où le rythme, la mélodie et le jeu des identités concourent à la construction du théâtre.

Présageant du glorieux avenir du compositeur, Der Karneval in Rom porte la marque d’une ambition considérable et d’une imagination musicale qui ne demande qu’à trouver son architecture. Sous les déguisements, les rendez-vous manqués et les éclats du champagne, Johann Strauss explore les possibilités d’un théâtre où la musique ne se contente plus d’accompagner l’action, mais contribue à la créer. Le carnaval devient ainsi le laboratoire d’une métamorphose : celle d’un compositeur dont le génie de la danse cherche à s’accomplir dans l’art de la comédie musicale.

Distribution du 11 octobre 2026

Der Karneval in Rom — Le Carnaval à Rome

Opérette en trois actes de Johann Strauss fils, d’après la comédie Piccolino de Victorien Sardou. Livret de Josef Braun et Richard Genée ; textes de liaison d’Andreas Kouba. Version de concert.

Nikolaus Habjan : récitant, avec la marionnette du professeur Julius Bienenzeisel
Miriam Kutrowatz, soprano : Marie
Lauren Urquhart, soprano : comtesse Falconi
Mario Lerchenberger, ténor : Arthur Bryk
Cornel Frey, ténor : comte Falconi
Peter Sonn, ténor : Benvenuto Rafaeli
Johannes Kammler, baryton : Robert Hesse
Flore Van Meerssche, soprano : Thérèse
Bernhard Schneider, ténor : Toni
Andreas Hirtreiter, ténor : Franz

Direction musicale : Patrick Hahn
Orchestre : Münchner Rundfunkorchester
Chœur : Chor des Bayerischen Rundfunks
Préparation du chœur : Stellario Fagone

Crédit photographique © Raphael Kast

dimanche 11 octobre 2026

Les ambitions de Mgr Gay et la relique du Saint-Prépuce, un texte satirique de La Halle aux charges et son décodage

Charles-Louis Gay, un portrait de Léonie Dusseuil


Le 21 octobre 1882, l'hebdomadaire satirique illustré français anticlérical  La Halle aux charges publiait un petit texte évoquant les ambitions déçues de Mgr Gay. Voici ce texte, suivi d'une tentative de décodage :

" Un évêque dans la lune et qui n’a pas de veine au bilboquet c’est ce cher M. Monseigneur Gay, d’Authédon [lire "Ôtez donc", une déformation d'Anthédon], ville située dans le 3ème quartier de lune et pas de l’autre. Ce saint personnage, selon le dire des bonnes cagotes de Charoux, malgré qu'il possédait toutes les vertus et qu’on le voyait en tête des bonnes sœurs aller vénérer et baiser la relique du Saint Prépuce, n’a pu arriver à troquer son épiscopat de l’astre des nuits qui ne lui rapportait pas un rouge liard, contre celui de Poitiers, où il aurait pu fricotter un peu avec la monnaie des bonnes têtes de son diocèse. Avoir fait l’imbécile et le saltimbanque pendant plusieurs années pour arriver à se casser le nez sur les foudres de la République, vous avouerez mes très chers frères que ce n’est pas Gay. "

Mgr Gay, évêque dans la lune : les ambitions déçues d’un prélat

Publié en octobre 1882 dans La Halle aux Charges, le texte consacré à Mgr Charles-Louis Gay appartient à cette littérature satirique anticléricale qui se plaît à tourner en dérision les dignitaires de l’Église, leurs ambitions et les pratiques dévotionnelles de leur temps. Derrière la caricature du prélat se dessine une allusion à un épisode de l’histoire ecclésiastique du diocèse de Poitiers : l’espoir déçu de Gay de succéder au cardinal Louis-Édouard Pie, mort en 1880. Le pamphlet mêle ainsi la raillerie personnelle, la critique des reliques et la suspicion à l’égard des intérêts matériels qui pourraient se dissimuler derrière les fonctions religieuses.

Un évêque dans la lune

Le titre même de la caricature, « Un évêque dans la lune et qui n’a pas de veine au bilboquet », donne le ton. L’expression « être dans la lune », familière aujourd’hui encore, désigne une personne distraite, absorbée dans ses pensées ou déconnectée des réalités. Appliquée à Mgr Gay, elle prend également une résonance ecclésiastique : celui-ci est évêque titulaire d’Anthédon depuis 1877, sans administrer pour autant un diocèse résidentiel correspondant à ce titre.

Le satiriste pousse la plaisanterie en situant son siège épiscopal dans un espace imaginaire. Il écrit : « M. Monseigneur Gay, d’Authédon, ville située dans le 3me quartier de lune et pas de l’autre. » La localisation lunaire transforme la nomenclature ecclésiastique en géographie burlesque. Le prélat paraît exercer son ministère dans un lieu aussi éloigné des réalités terrestres que de la vie ordinaire de ses fidèles.

Le choix du nom « Authédon » mérite toutefois une attention particulière. Il ne s’agit pas simplement de reprendre le nom réel d’Anthédon avec une orthographe différente : cette graphie dissimule un jeu phonétique sur « ôtez donc ». Observons que  le mot « bilboquet » apparaît précisément dans le titre de la caricature. Ce rapprochement invite à envisager une allusion aux Saltimbanques, une comédie-parade de Théophile Marion Dumersan et Charles Varin créée en 1838.

L'origine de la citation

Dans cette pièce, Bilboquet est le directeur d'une troupe de saltimbanques ambulants, un personnage grotesque, hâbleur et d'une féroce mauvaise foi. Si cette référence est bien celle que le caricaturiste entendait suggérer, les deux éléments du titre et du texte se répondraient : le bilboquet annoncerait la référence théâtrale, tandis qu’« Authédon » en prolongerait le jeu sonore. La fantaisie du nom ne serait alors pas gratuite, mais participerait à une plaisanterie destinée aux lecteurs familiers du répertoire comique.

L’expression « ne pas avoir de veine au bilboquet » complète cette représentation d’un personnage malchanceux. Le bilboquet, jeu d’adresse consistant à faire entrer une boule attachée par une ficelle dans une coupe ou sur une pointe, fournit ici une image plaisante de l’échec. La mésaventure du prélat est ainsi ramenée au niveau d’un jeu d’enfant : ses ambitions ecclésiastiques échouent comme une tentative maladroite au bilboquet.

Les « vertus » de Mgr Gay et la relique de Charroux

La satire prend une coloration plus nettement anticléricale dans le passage suivant :

« Ce saint personnage, selon le dire des bonnes cagotes de Charoux, malgré qu’il possédait toutes les vertus et qu’on le voyait en tête des bonnes sœurs aller vénérer et baiser la relique du Saint Prépuce ».

Le vocabulaire est révélateur. Le « saint personnage » relève d’un éloge ironique, tandis que le mot « cagotes », péjoratif, désigne des femmes affectant une piété ostentatoire. L’auteur oppose ainsi la dévotion affichée des religieuses à la distance critique qu’il entend imposer à son lecteur. La scène qu’il évoque, celle d’un évêque conduisant des religieuses à la vénération et au baiser d’une relique, est présentée de manière à susciter le sourire, voire le scandale.

L’expression « toutes les vertus » pourrait elle-même comporter une seconde lecture. À Charroux, le Saint Prépuce était associé à des appellations telles que « Saint Vœu » ou « Sainte Vertu ». Dans ce contexte, le pluriel « toutes les vertus » peut faire entendre, derrière l’éloge apparent des qualités morales de Mgr Gay, une allusion à la relique. Le procédé serait particulièrement adapté à la satire : sous couvert de louer la piété du prélat, l’auteur rappelle une dévotion qu’il juge ridicule.

Il convient cependant de ne pas transformer cette insinuation en témoignage historique. Le passage nous renseigne avec certitude sur la manière dont le journal entend ridiculiser les pratiques religieuses et l’image de Mgr Gay. À lui seul, il ne suffit pas à démontrer que l’évêque se rendit personnellement à Charroux pour vénérer la relique dans les circonstances décrites. La scène appartient d’abord à la construction polémique du caricaturiste.

La charge vise donc à la fois le prélat, présenté comme un dévot excessif, et la croyance populaire attachée à une relique corporelle du Christ. Dans la presse anticléricale du XIXe siècle, les reliques constituaient un sujet privilégié de dérision : leur vénération permettait de dénoncer ce que les polémistes considéraient comme la crédulité des fidèles et les excès du culte catholique.

Un évêché qui ne rapporte pas un rouge liard

La dimension politique et matérielle de la caricature apparaît pleinement dans cette phrase : « troquer son épiscopat de l’astre des nuits qui ne lui rapportait pas un rouge liard, contre celui de Poitiers, où il aurait pu fricotter un peu avec la monnaie des bonnes têtes de son diocèse ».

L’« astre des nuits » désigne naturellement la lune, où le satiriste a relégué le siège titulaire d’Anthédon. Le jeu se poursuit donc : cet évêché lunaire n’offre à son titulaire ni territoire diocésain à administrer ni revenus comparables à ceux qu’aurait pu procurer un diocèse résidentiel.

Le « liard » était une ancienne petite monnaie de cuivre, de très faible valeur. L’expression « un rouge liard » évoque ainsi une somme insignifiante, presque rien. Dire que le siège d’Anthédon ne rapportait pas même cette menue pièce revient à présenter la fonction comme entièrement dépourvue d’avantages matériels. L’adjectif « rouge » rappelle la couleur du cuivre, tandis que le choix d’une monnaie ancienne donne à la formule une saveur populaire.

Le verbe « troquer » transforme ensuite une éventuelle promotion ecclésiastique en transaction commerciale. Quant à « fricotter », il suggère familièrement l’idée de tirer profit d’une situation. Enfin, les « bonnes têtes » du diocèse désignent, sous une apparence de bienveillance, des fidèles que le caricaturiste suppose crédules et faciles à exploiter. Toute la phrase insinue ainsi que Mgr Gay aurait souhaité abandonner un titre honorifique sans ressources pour obtenir un diocèse dont les fidèles auraient pu contribuer à son confort matériel.

Cette insinuation doit être rapportée à son genre littéraire. Le journal ne fournit pas ici la preuve d’une recherche d’enrichissement personnel ; il prête au prélat un mobile intéressé afin de rendre sa déception plus risible. L’opposition entre l’évêché lunaire, qui ne rapporte rien, et le diocèse de Poitiers, présenté comme une source possible de revenus, relève de la caricature autant que de la critique des rapports entre autorité religieuse et ressources matérielles.

Mgr Gay et la succession du cardinal Pie

La plaisanterie s’enracine néanmoins dans une situation historique identifiable. Charles-Louis Gay, théologien et proche du cardinal Pie, évêque titulaire d’Anthédon depuis octobre 1877, exerçait les fonctions de vicaire général à Poitiers. Sa proximité avec le cardinal et sa connaissance du diocèse pouvaient nourrir l’idée qu’il serait un successeur naturel lorsque le siège deviendrait vacant.

La mort du cardinal Pie, en mai 1880, ouvrit effectivement la question de sa succession. Gay avait des raisons d’espérer cette nomination, compte tenu de son expérience et de ses liens avec le défunt. Mais il ne fut pas choisi : le siège de Poitiers échut à Jacques-Edmé-Henri Philadelphe Bellot des Minières en 1881.

Le pamphlet relit cet échec à travers une grille satirique. L’évêque qui aurait rêvé de quitter la lune pour Poitiers se serait heurté aux « foudres de la République ». L’image suggère l’affrontement entre les ambitions d’un prélat et le pouvoir politique, dans un contexte où les nominations épiscopales demeuraient liées aux rapports entre l’Église et l’État. La formule « s’écraser le nez » rabaisse l’échec à une mésaventure physique, tandis que les références au saltimbanque et à l’imbécile présentent les efforts supposés du candidat comme autant de contorsions inutiles.

La conclusion joue également sur le nom du prélat. « Ce n’est pas, Gay » fait entendre « ce n’est pas gai », transformant le patronyme en commentaire ironique sur sa déconvenue. La formule « mes très chers frères », quant à elle, détourne l’adresse traditionnelle du prédicateur et rappelle que l’auteur entend conserver jusqu’au bout la posture du clerc pour mieux la parodier.

Une caricature à plusieurs ressorts

Le texte de La Halle aux Charges associe donc plusieurs registres comiques. La lune permet de tourner en ridicule le caractère purement titulaire du siège d’Anthédon ; le bilboquet réduit l’échec des ambitions épiscopales à une maladresse enfantine ; la référence possible à Labiche et Martin ajoute un jeu de reconnaissance théâtrale ; enfin, l’allusion au Saint Prépuce de Charroux inscrit la satire dans la critique anticléricale des reliques et des pratiques de dévotion.

Le ressort le plus subtil pourrait être celui d’« Authédon », dont la sonorité semble faire écho à « ôtez donc », tandis que le bilboquet apparaît dans le même ensemble. Si ce rapprochement théâtral est confirmé, il donnera à la caricature une cohérence supplémentaire : le nom de l’évêché lui-même participerait à la plaisanterie, au lieu de n’être qu’une déformation fantaisiste d’Anthédon.

La prudence reste toutefois nécessaire. Le texte satirique ne saurait être lu comme un récit impartial des intentions de Mgr Gay, pas plus que ses allusions ne suffisent à établir tous les détails des pratiques religieuses qu’il évoque. Il témoigne d’abord de la manière dont une partie de la presse anticléricale construisait ses portraits : en mêlant un fait biographique réel, une déception politique, des insinuations sur l’argent et des plaisanteries destinées à faire rire aux dépens d’un dignitaire de l’Église. Le texte incarne aussi pleinement l’esprit français dans ce qu’il a de plus irrévérencieux : l’art de faire mouche par un jeu de mots, un clin d’œil théâtral ou une pointe de malice, et de désarmer les puissants par les seules armes du rire et de la langue.