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vendredi 23 octobre 2026

L’Écrin de la Chair Divine : Le Saint Prépuce du Puy-en-Velay et la Légende des Saints Vosy et Scutaire

Première édition de 1620 à Lyon


Sur la montagne sacrée du Puy-en-Velay, parmi les trésors insignes qu’abritait la cathédrale Notre-Dame, figurait au premier rang une relique dont la seule présence proclamait le mystère de la Chair faite Verbe : le Saint Prépuce de Notre-Seigneur, parfois nommé le Saint Circoncis. Cette parcelle du corps divin, témoin de la première effusion du sang rédempteur, inspirait aux fidèles une dévotion fervente et donnait lieu, dans l'enceinte du sanctuaire marial, à des rites d'une solennité grandiose. La mémoire de ces traditions nous a été conservée grâce aux écrits du Père Odo de Gissey, prêtre jésuite et historiographe de la Compagnie de Jésus, qui immortalisa les traditions religieuses du Velay dans son monumental ouvrage paru au XVIIᵉ siècle, le Discours historique des devotes reliques de Nostre-Dame du Puy (souvent désigné sous le titre d'Histoire de Notre-Dame du Puy).

Notre-Dame du Puy en 1836 avant sa démolition / reconstruction
L’origine de ce don céleste s’enracine dans la merveilleuse légende du miracle de Corsac, inséparable des figures tutélaires de saint Vosy et de saint Scutaire, les deux grands fondateurs de l'Église du Puy. Saint Vosy, premier évêque historique de la cité au début du Vᵉ siècle, incarnait l'autorité pastorale et la foi naissante du Velay. Il était accompagné dans ses œuvres par saint Scutaire, noble architecte d'origine sénatoriale devenu le maître d'œuvre inspiré de la toute première basilique. Selon la tradition, ces deux saints personnages cheminaient ensemble vers la Cité éternelle afin d’y solliciter de précieuses reliques lorsque, sur les rives de la Loire, ils furent accostés par deux vieillards à l’allure mystérieuse. Ces derniers leur révélèrent l’inutilité d’un tel voyage et leur remirent deux coffrets de bois précieux venus directement de Rome. Ils leur ordonnèrent de regagner au plus vite le temple sacré, assurant que les portes de l’édifice s’ouvriraient spontanément à leur approche, que les cloches s’ébranleraient d’elles-mêmes et que l’autel resplendirait d'une lumière céleste, encore baigné de sainte huile. Le miracle s’accomplit de point en point sous les yeux ébahis de la foule assemblée : à l'approche du cortège, les portes du temple s'ouvrirent d'elles-mêmes, les cloches s'ébranlèrent sous des mains invisibles et l'autel apparut baigné d'une clarté divine, encore humide du saint chrême. De cette cérémonie que la tradition dit avoir été célébrée par les anges eux-mêmes, le chapitre recouvra et conserva longuement plus de trois cents cierges apportés et abandonnés sur l'autel par les messagers célestes. Ces précieux témoins de la nuit miraculeuse étaient exposés dans la Chambre Angélique, un habitacle sacré que les pèlerins venus d'Espagne comparaient volontiers à la Santa Casa de Lorette.

L'antique liturgie du Puy a d'ailleurs immortalisé la mémoire de ces temps héroïques et la survenue des dons célestes à travers les vers d'un vieil hymne sacré :
Tandis qu'à None on chantait du Psautier,
Quelques versets à l'heure accoutumée,
Devant tous fut posé l'autre soulier
Dessus l'autel de la Vierge sacrée.

Au fil des siècles, la relique confiée à l'évêque et à l'architecte fit l’objet d’un culte fervent, célébré en particulier lors de la fête de la Circoncision et au jour anniversaire de la Dédicace de l’église, le onze juillet. En cette journée mémorable, le précieux morceau de chair était porté en procession solennelle à travers les rues tapissées de la cité. Le clergé tout entier et les dignitaires du chapitre, drapés dans leurs plus riches chapes d’or et de soie, lui rendaient des honneurs comparables à ceux réservés à la fête du Très-Saint-Corps du Christ. Le reliquaire ancien et somptueux qui la renfermait portait gravé un distique latin rappelant la coexistence des saintes dépouilles :

Circumcisa caro Christi, sandalia clara
Ac umbilici viget hic praecisio cara.

Le Père Odo de Gissey traduisit lui-même ces vers précieux en une poétique complainte classique, révélant au peuple la triple richesse conservée au cœur du même reliquaire, les soulíers de la Vierge (ses patins) et le Saint-Prépuce :

De Jésus-Christ est ici la parcelle
Qu'on lui tailla lorsqu'il fut circoncis ;
Les deux patins de la Mère pucelle
Avec la chair du nombril de son Fils.

Une telle prétention ne manquait pas de susciter l’étonnement de la Chrétienté, alors même que d’autres sanctuaires illustres, d'Anvers à Charroux, de Conques à la chapelle du Sancta Sanctorum de Rome, se prévalaient de posséder cette même relique. Pour dissiper les doutes et répondre aux attaques des détracteurs, le P. Odo de Gissey et les théologiens de la Compagnie de Jésus déployèrent une argumentation subtile. Ils rappelèrent que la relique originelle avait pu être divisée en plusieurs parcelles au gré des dons royaux et des vicissitudes de l’Histoire, citant au passage les révélations de sainte Brigitte de Suède selon lesquelles la Vierge elle-même aurait conservé la chair de la circoncision avant de la confier à l'apôtre Jean.

Mais au-delà de la matérialité des faits, c'est sur le terrain de la haute spéculation théologique que s'engagèrent les docteurs. S'interrogeant sur l'intégrité du corps du Christ ressuscité, saint Bonaventure et le père François Suarez affirmèrent que le Sauveur avait nécessairement recouvré son prépuce au Ciel dans la perfection de sa chair glorieuse, tout en concédant que la divine providence avait pu laisser sur Terre cette particule de chair pour raviver la foi des croyants. D'autres exégètes, s'appuyant sur la pensée de Gabriel Biel, sur la métaphysique d'Aristote et sur le dogme de l'Eucharistie, avancèrent qu'un même corps pouvait, par un effet de la puissance divine, résider simultanément en plusieurs lieux sous des modes différents, étant animé dans les Cieux et demeurant sans âme sur la Terre.

Ainsi conservé au cœur d'un trésor mythique comprenant l'olifant de saint Hubert, les souliers de la Vierge, un denier de Judas et les fragments de la Vraie Croix offerts par le roi Philippe le Hardi, le Saint Prépuce du Puy demeura longuement le symbole d'une piété médiévale et moderne où le merveilleux se mêlait sans heurt aux méditations les plus profondes sur l'Incarnation.

La légende diffère de la réalité historique

L'histoire légendaire raconte que Saint Vosy après avoir fait édifier la première cathédrale sur le lieu d'une apparition mariale, s'est rendu à Rome pour y chercher des reliques insignes afin de consacrer son église. C'est lors de ce voyage qu'il aurait obtenu le Saint Prépuce. Cependant, il y a un décalage entre la légende pieuse locale et la réalité historique documentée par les chercheurs : la tradition du Puy  attribue la relique à Saint Vosy au IVe siècle pour lui donner la plus ancienne et la plus pure légitimité possible, coupant l'herbe sous le pied des autres églises européennes. Mais dans les faits  historiques, aucun texte du IVe siècle (ni des siècles immédiatement suivants) ne mentionne la présence de cette relique au Puy. Les premières traces écrites attestant que la cathédrale du Puy affirme posséder le Saint Prépuce n'apparaissent qu'au Moyen Âge central (XIIe-XIIIe siècles), en pleine guerre de communication et de pèlerinages entre les diocèses.Attribuer la relique à un saint fondateur comme Saint Vosy était un procédé classique au Moyen Âge pour authentifier un objet sacré et attirer les pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques, dont Le Puy était le grand point de départ.

La perte du reliquaire sous la Révolution

En janvier 1794, dans le contexte des réquisitions révolutionnaires et de la déchristianisation, l'ensemble des pièces d'orfèvrerie en métaux précieux de la cathédrale du Puy fut confisqué, fondu ou détruit. L'ancien reliquaire — décrit par le Père Odo de Gissey comme une pièce « riche et ancienne » gravée du célèbre distique latin (Circumcisa caro Christi...) — connut le même sort tragique que la statue médiévale de la Vierge Noire, brûlée sur la place du Martouret.

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