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samedi 27 juin 2026

Création mondiale de Rienzi à Dresde en 1842 - Deux articles de la Revue et Gazette musicale de Paris

Acte IV, scène finale


Dresde, 21 octobre .— La première représentation de Rienzi, grand  opéra en cinq actes, paroles et musique de M. Richard Wagner, a eu lieu hier au Théâtre de la cour, et a obtenu un succès d’éclat qui marquera dans les fastes de notre scène lyrique. Jamais l’enthousiasme de notre public, ordinairement si calme, ne s’est manifesté par des applaudissements plus bruyants. Trois fois demandé dans le cours de la représentation, l’auteur a été rappelé une quatrième fois à la chute du rideau, et salué par les acclamations frénétiques de toute la salle. Ajoutons que l’exécution a été parfaite. L’administration avait déployé un luxe extraordinaire pour la mise en scène de cet opéra, remarquable sous tous les rapports. Les principaux rôles, confiés à nos premiers sujets, tels que madame Schrœder-Devrient et M. Tichatschek, ont été. joués et chantés avec le rare talent qui distingue ces célèbres artistes.

Tichatschek en Rienzi
Correspondance particulière. Dresde, 18 novembre. — L’immense succès de Rienzi, tragédie lyrique de M. Richard Wagner, s’est soutenu aux représentations suivantes, et se soutiendra encore longtemps. L'enthousiasme du publie, loin de se refroidir, se manifeste toujours avec les mêmes transports, en découvrant chaque fois de nouvelles beautés dans cette admirable partition, qu’il faut entendre plusieurs fois pour la saisir parfaitement. Rienzi et son auteur font ici le sujet de toutes les conversations ; on revient à peine de l’étonnement de voir un jeune homme, inconnu jusqu’ici, s’élancer si haut d’un seul bond, et prendre du premier coup sa place à côté de nos illustrations musicales. Ce qui étonne davantage, c'est de trouver réunies à ce point, dans le même individu, deux qualités diverses, celles de musicien et de poète ; car le libretto est tout entier sorti de la plume du compositeur, et il ferait honneur à un poète de profession. Vous connaissez le roman de Bulwer, intitulé Rienzi. C’est ce livre qui a fourni l’idée première de l’opéra ; mais M. Wagner, loin de suivre servilement les données du célèbre romancier, a traité son sujet en toute liberté ; son libretto se distingue par des situations dramatiques pleines d'effet. Inutile de dire que les paroles et la coupe des morceaux sont supérieurement bien disposées sous le rapport musical. Il y aurait une longue Histoire à faire des contrariétés et des ennuis que l'auteur a éprouvés avant d’arriver à la représentation de sa pièce. Même, lorsqu’elle fut reçue, il n’était pas au bout de ses tribulations. Aux premières répétitions au piano, tout le monde se récria sur l’excessive difficulté de cette musique. Pareille chose s’est déjà vue ; on se rappelle les interminables discussions qui s’élevèrent au sujet de Fidelio, dont plusieurs morceaux furent jugés inexécutables. Beethoven était alors dans tout l’éclat de sa célébrité ; il écrasait de son nom et de sa volonté tout ce qui s'opposait à lui. Mais un compositeur, jeune et sans réputation, que peut-il faire en face des artistes qui se déchaînent contre son œuvre, et qui en refusent l’exécution? Il faut une conviction bien forte pour ne pas se laisser ébranler. Aussi, M. Wagner ne se découragea pas. À force d’instances, il sut vaincre toutes les objections; on y mit de la bonne volonté, et alors les choses ne tardèrent pas à changer de face. Ceux qui s'étaient le plus élevés contre cette musique en devinrent les plus chauds partisans : madame Schrœder-Devrient s’enthousiasma pour son rôle, le ténor Tichatschek prit feu pour le sien ; les choristes, dès qu’ils parvinrent à mettre de l’ensemble dans ces masses imposantes, furent étonnés de l’effet qu’ils produisaient ; enfin, tout le monde se mit d’accord à dire que c’était magnifique, grandiose, sublime. Aux répétitions avec orchestre, où la partition apparut dans tout son éclat, l'enthousiasme gagna les musiciens, et ils annoncèrent par toute la ville que cet opéra irait aux nues, J'avoue que ces éloges anticipés m’inquiétaient pour l’auteur; ils pouvaient compromettre le succès de l’ouvrage : on sait ce que c’est qu’un public auquel on promet des merveilles, et qui arrive avec une attente surexcitée, difficile à satisfaire. Mais Rienzi est sorti victorieux de cette épreuve périlleuse, le succès a été colossal. À peine l'ouverture eut-elle atteint la dernière mesure, que toute la salle éclata en applaudissements, qui se renouvelèrent à la fin de l’introduction, et continuèrent ainsi à suivre chaque morceau. L’auteur, demandé après le premier acte et les deux actes suivants, fut rappelé à la fin de la pièce, et reçut du public une ovation comme il n'y en à pas eu ici de pareille. Le spectacle ayant duré au-delà de l'heure ordinaire de la clôture, l’administration exigea pour la seconde représentation quelques coupures ; mais alors il fut curieux de voir l'opposition des chanteurs ; personne ne voulut rien perdre de son rôle. Toutefois, ces coupures furent faites, mais avec ménagement. Au moment où je vous écris, sept représentations ont consolidé le succès de Rienzi. Malgré l’augmentation du prix des places que l’administration a maintenue jusqu'ici, le public s’y porte toujours en foule, et cet opéra aura sans doute une longue et brillante carrière. 


Mme Schoeder-Devrient en Adriano
Mais aussi, il faut le dire, l’exécution en est parfaite sous tous les rapports; chanteurs et orchestre rivalisent de zèle et de talent. Tichatschek est admirable dans le rôle de Rienzi, parfaitement approprié à ses moyens ; jamais son organe si sonore n’a fait entendre des sons plus suaves et plus énergiques. Madame Schoeder-Devrient, la grande tragédienne, qui brille surtout dans les rôles pathétiques (on se rappelle ses représentations de Fidelio) est sublime dans celui d’Adriano ; elle électrise l’assemblée dans son grand air du troisième acte, dont je ne saurais vous décrire l’effet, Une cantatrice très distinguée, dont le nom est peu connu à l'étranger, mais qui mérite de l’être, ma- demoiselle Wüst, douée d'une voix de soprano d'une pureté remarquable, fait valoir tous ses moyens dans le rôle d'Irene (sœur de Rienzi, aimée d’Adriano), et les morceaux d’ensemble exécutés par ces trois artistes ne laissent rien à désirer. Je ne parlerai pas des rôles secondaires ; il suffira de dire que tous sont convenablement rendus. Quant aux chœurs, ils sont d’un effet imposant ; grâce au soin de M. Fischer, chargé du soin de les conduire, ces masses vocales se meuvent avec un ensemble, une précision qui ne sauraient être surpassés. Je n'entrerai pas ici dans de longs détails sur la musique. Pour en signaler les nombreuses beautés, il faudrait donner une analyse approfondie de la partition, tâche difficile que d’autres rempliront mieux que moi. Je me bornerai à dire (et c’est l’opinion unanime des connaisseurs dont je me rends l’organe) que cette musique porte partout le cachet de l’originalité, qu'elle abonde en motifs aussi neufs qu’heureux, qu’on n’y trouve point de réminiscences, et surtout point de ces lieux communs qui se rencontrent dans une foule de compositions modernes. L’instrumentation, très riche, déploie tout le luxe de l’orchestre, sans cependant trop couvrir les voix. Enfin, c’est l’œuvre, non d’un débutant, mais d’un maître accompli.

Revue et Gazette musicale de Paris 1842 n°49
Dessins in Illustrierte Zeitung du 12 août 1843

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