Rechercher dans ce blog

samedi 4 avril 2026

Kirill Serebrennikov crée un Rheingold ethnographique au Festival de Pâques salzbourgeois

Yajie Zhang (Wellgunde), Jess Dandy (Floßhilde), Louise Foor (Woglinde) 

La tâche de l'art est de diagnostiquer la société à des moments où elle se trouve piégée.
Kirill Serebrennikov

Le Festival de Pâques 2026 de Salzbourg s'est ouvert avec la première de L'Or du Rhin de Richard Wagner dans une nouvelle mise en scène de Kirill Serebrennikov. Christian Gerhaher y a fait ses débuts dans le rôle de Wotan. L'Orchestre philharmonique de Berlin, sous la direction de son chef d'orchestre Kirill Petrenko, revient au Festival de Pâques en tant qu'orchestre en résidence. Après une décennie de résidence pascale à Baden-Baden et une absence de 14 ans aux bords de la Salzach, le Berliner Philarmoniker joue à nouveau à Pâques à Salzbourg, la ville où Herbert von Karajan a fondé le festival en 1967 en tant que chef d'orchestre principal du prestigieux orchestre berlinois. 

Cette année le festival célèbre un nouveau départ sous le thème « Back to the Ring », mais, contrairement à la tradition initiée il y a 59 ans par Karajan qui avait débuté le cycle avec la Walkyrie, le Ring commence comme prévu dans sa séquence narrative initiale avec Das Rheingold, le prologue de l'Anneau du Nibelungen. La Walkyrie sera jouée aux Pâques prochaines. Le cycle du Ring sera ensuite interrompu pour présenter en contrepoint Moses und Aron d'Arnold Schoenberg en 2028, avant de reprendre avec Siegfried en 2029  et Götterdämmerung en 2030. Le thème du Festival, « Retour au Ring »,  fait la nique à la dernière réplique du Crépuscule des dieux qui émane du désespoir de  Hagen.   « Éloignez-vous de l'anneau !  » («Zurück vom Ring ») crie le fils d'Albérich qui assiste à la perte de l'objet de sa convoitise, marquant ainsi l'échec de sa tentative de dominer le monde via la puissance de l'anneau.

Le Bu (Fasolt), Patrick Guetti (Fafner) © Frol Podlesnyi

Pour Kirill Petrenko, le Ring représente aussi un retour aux sources à plus d’un titre. Alors qu'il était directeur général de la musique au Théâtre de Meiningen (de 1999 à 2022), il y avait dirigé en 2001 son premier Ring, qui lui avait valu une reconnaissance internationale.  De 2013 à 2015, il a dirigé le Ring au Festival de Bayreuth, un Ring de l'or noir mis en scène par Frank Castorf. Ce fut ensuite à la Bayerische Staatsoper la reprise du Ring munichois mis en scène par Andreas Kriegenburg. 

Directeur général du Festival de Pâques de Salzbourg depuis 2022, Nikolaus Bachler présente le choix du chef d'orchestre et du metteur en scène de la manière suivante :

Le Ring est le chef-d’œuvre de l’un des innovateurs les plus radicaux de l’histoire de la musique, et nous avons choisi de le présenter dans une interprétation des artistes les plus intransigeants de notre époque, car il pose le genre de questions qui doivent être posées dans notre monde fragile et déstabilisé. Ce sont des questions fondamentales auxquelles il faut répondre si nous voulons continuer à exister en tant qu’êtres humains sur cette planète qui est la nôtre. Ici, à la Felsenreitschule de Salzbourg, Kirill Petrenko et le metteur en scène Kirill Serebrennikov considèrent le Ring de Wagner comme une œuvre qui embrasse le monde entier avec un absolutisme sans limites, et ils la présentent comme une œuvre d’art mondiale qui réunit des civilisations entières, des cultures entières et de multiples formes théâtrales.
Dina Mialinelina (interprète), Thomas Atkins (Froh), Catriona Morison (Fricka), 
Sarah Brady (Freia) © Frol Podlesnyi

Après Parsifal à Vienne lors de la saison 2020/2021 et Lohengrin à Paris en 2023, le réalisateur Kirill Serebrennikov présente à Salzbourg  sa troisième production d'un opéra de Wagner. Il propose  une mise en scène du Ring basée sur la transcendance de la perception et la recherche d'un " théâtre mondial ", une  notion qui renvoie à un espace de création globalisé où l'art dramatique sert de pont entre les cultures, particulièrement pertinent depuis l'exil volontaire du metteur en scène et cinéaste russe en 2022 à Berlin, qui a fait suite à la guerre de la Russie contre l'Ukraine. Son projet se base sur sa volonté de dépasser les frontières et de créer un théâtre qui ne soit pas limité par des identités nationales ou des cadres culturels rigides, cherchant plutôt une forme d'expression universelle qui transcende la perception habituelle du spectateur.

Le metteur en scène trouve une certaine origine bouddhiste dans la cosmologie de Richard Wagner, qui s'y exprime notamment par une tension vers la grande vacuité de l'Absolu incompréhensible. Il établit un parallèle entre le concept bouddhiste de Driṣhṭi (en pali dṛṣṭi), une vision du monde conditionnée par l'expérience) et la capacité des génies comme Wagner à transcender ces limitations. Selon lui, Wagner, tourmenté par la recherche de sens, a dépassé ses propres limitations à travers sa musique, qui surpasse les conflits dramatiques de ses œuvres dans lesquelles il crée un monde qui semble se trouver en permanence au bord de la catastrophe. Wagner était persuadé que grâce à son Gesamtkunstwerk, il pouvait changer la conscience humaine. À ce titre,  l'audition de la  musique du Ring a nécessairement un effet cathartique sur les auditeurs.

 Leigh Melrose (Albérich) © Monika Rittershaus

Kirill Serebrennikov pose l'action du Rheingold dans un espace mythique intemporel : la grande scène de la Felsenreitschule, avec sa paroi rocheuse primale, est tout entière occupée par des champs de lave noire sur lesquels sont plantées des petites colonnes qui  au cours de l'opéra recevront des estrades de bois qui permettront aux dieux de circuler. L'imposante paroi supporte huit écrans mobiles sur lesquels est projeté un film en rapport avec le décor et avec l'action, un long métrage  tourné parmi les terres désolées gelées et mortes de l'Islande, l'île volcanique où fut conçu l'Edda, dont la mythologie nordique a inspiré celle de l'Anneau du Nibelungen. Serebrennikov  double l'épopée de l'opéra d'éléments filmiques qui illustrent les harcèlements des tourmentes du monde : on y voit des éruptions volcaniques et des coulées de lave incandescente ou des gros plans sur les protagonistes. Le dialogue entre le cinéma et la scène accroît encore l'expérience artistique. La production imagine un futur cauchemardesque marqué par des catastrophes mondiales, l'action se déroule dans un lieu imaginaire et dans un futur indéterminé  : l'Afrique, représentée par un groupe de danseurs originaires du Congo, du Mali et d'autres pays africains, est recouverte de permafrost et l'humanité regroupée en tribus. Les Filles du Rhin, juchées sur un grand morceau de glace, protègent l'or figuré ici comme des blocs de glace. Après la défaite d'Albérich fait prisonnier, l'or est transporté par le peuple du Nibelheim sous la forme d'ornements peut-être inspirés des cultures amérindiennes. Fasolt et Fafner sont rendus gigantesques par les grands fétiches africains dont ils sont harnachés. Les costumes ethniques, les objets rituels et les fascinants grimages placent les spectateurs au cœur d'une expérience religieuse au pouvoir transformateur. Une ambiance de fin du monde, certes mise en scène, mais pleinement en prise avec notre terrifiante actualité. L'opéra répond à des questions existentielles, celles que posent le pouvoir dictatorial aux ambitions illimitées (Albérich ou Wotan), ou encore la civilisation des déchets. Kirill Serebrennikov a invité le collectif Recycle Group pour la création d'objets futuristes et archaïques et de confection de costumes à partir de matériaux de récupération. Ainsi du costume de Loge qui illustre le recyclage artistique en étant fabriqué à partir de matériaux récupérés comme des capsules et des clips. Les extraordinaires coiffes et costumes des Filles du Rhin rappellent ceux des danseuses hindoues ou thaïs. L'expérience scénique démultipliée par les séquences filmées, par les danses tribales, les costumes, les coiffes et les grimages, un amalgame d'éléments empruntés aux cultures du monde, tout cela produit un effet de transe inclusif qui se communique au public. Un spectacle ethnique visionnaire d'une intelligence confondante qui répond parfaitement bien aux propositions du Gesamtkunstwerk wagnérien  et le sert magnifiquement. À la fois on peut percevoir les influences (on pense à Peter Brook ou à la méthode Stansilavski) et l'évolution du travail de Kirill Serebrennikov depuis le Théâtre de la rue Tverskaïa à Moscou, en passant par son Mahabhrata d'Avignon, jusqu'au génial aujourd'hui.

Christian Gerhaher en Wotan © Frol Podlesnyi

Les débuts de Christian Gerhaher dans le rôle de Wotan étaient des plus attendus. Gerhaher, grandiose interprète de Lieder, ne dispose cependant pas d'un baryton héroïque. Il interprète le rôle avec une grande intelligence scénique doublée de beaucoup de finesse, montrant que sous la carapace d'un dieu se trouve un être plus fragile, humain, trop humain, qui peut se montrer mesquin et a de la petitesse. Christian Gerhaher profile son personnage en lui attribuant une palette d'émotions variée exprimée avec un art consommé. Leigh Melrose donne un Alberich qui crève l'écran. Il avait triomphé en faisant ses débuts dans le rôle en 2015 au Festival de la Ruhr. Le triomphe se répète aujourd'hui à Salzbourg, avec une voix de baryton remarquablement projetée, puissante mais jamais criée, et une présence magnétique impressionnante, alors même que son personnage est hideux dans son avidité à dominer le monde. L'expressivité de Leigh Melrose est fascinante, tant vocalement que dans le regard, dont la vivacité est rendue par les vidéos en gros plan. Il joue de manière magistrale la scène du carcan de bois dont il est prisonnier. Le ténor américain Thomas Ciluffo chante un Mime des plus convaincants avec une diction impeccable. Le ténor Brenton Ryan fait des débuts salzbourgeois réussis dans le rôle de Loge, donné avec un phrasé remarquable. L'Erda qu'interprète Jasmin White avec une force tranquille  est d'une puissance tellurique archaïque qui parvient à briser le champ de lave pour admonester les dieux en leur donnant un sage avertissement. La mezzo-soprano écossaise Catriona Morison prête sa voix au timbre chaleureux à une déesse Fricka rendue avec plus de lyrisme que d'animosité.

Jasmin White (Erda), Christian Gerhaher (Wotan) © Frol Podlesnyi

La direction musicale de Kirill Petrenko et le Berliner Philharmoniker recueillent sans conteste les palmes de la soirée.  Kirill Petrenko semble animé par une force visionnaire incandescente pareille à ces flots de lave qui s'écoulent des volcans islandais, projetés sur les écrans mobiles. Ce sont les flots de  cette musique wagnérienne qu'il porte aux nues et qu'il rend avec sa précision désormais légendaire, avec des départs micrométrés. Kirill Petrenko n'interprète pas, il va au cœur de la partition qu'il rend telle que le Maître de Bayreuth l´a composée. Il a une connaissance intime, approfondie et passionnée  de l'oeuvre dont il excelle à rendre les couleurs en parfaite harmonie avec les instrumentistes du Berliner Philarmoniker. L'excellence de l'orchestre est à l'aune de la magnificence de son chef. Une telle perfection musicale est rarement atteinte. Elle reçoit l'hommage tonitruant d'un public comblé.

Distribution du 1er  avril 2026

Chef d'orchestre Kirill Petrenko 
Mise en scène, scénographie et costumes Kirill Serebrennikov 
Sculptures Recycle Group 
Conception d'éclairage Sergey Kucher 
Vidéo Yurii Karikh 
Co-costumière Slavna Martinovic 
Co-scénographe Olga Pavluk 
Chorégraphie Ivan Estegneev, Delavallet Bidiefono 
Dramaturgie Daniil Orlov 

Wotan Christian Gerhaher 
Donner Gihoon Kim 
Froh Thomas Atkins 
Loge Brenton Ryan 
Alberich Leigh Melrose 
Mime Thomas Cilluffo 
Fasolt Le Bu 
Fafner Patrick Guetti 
Fricka Catriona Morison 
Freia Sarah Brady 
Erda Jasmin White 
Woglinde Louise Foor 
Wellgunde Yajie Zhang 
Floßhilde Jess Dandy 

Acteurs Campbell Leo Caspary, Georgy Kudrenko, Davide Troiani 
Compagnie Baninga Delavallet Bidiefono, Roméo Bron Bi, Aipeur Foundou, Karel Kouelany NGossini, Bibata Maiga, Dina Mialinelina, Olade Roland Rodolpho Sagbo, Souleymane Sanogo 

Acteur Leo Albertini, Ismail Nedder Derkaoui 
Extra André Michael Herzog

Crédit photographique © Monika Rittershaus / © Frol Podlesnyi

Source : le programme du Rheingold, particulièrement l'interview du metteur en scène par le dramaturge Daniil Orlov.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire