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lundi 30 mars 2026

Common Ground, trois chorégraphies par le Bayerisches Staatsballett

Cacti  © Nicholas MacKay


La Semaine festive 2026 du Ballet d'État de Bavière propose une nouvelle production intitulée Common Ground (Des fondements communs), un triptyque qui réunit trois chefs-d'œuvre chorégraphiques qui furent créés par le Nederland Dans Theater (NDT), une des compagnies les plus innovatives de l'ère contemporaine. On retrouve avec émotion le ballet Bella Figura de Jiří Kylián, qui fut créé à La Haye en octobre 1995. Le Ballet bavarois l'avait inscrit à son répertoire depuis 2002 et l'avait encore repris lors de la Semaine du Ballet 2025. Deux autres ballets, Cacti d'Alexander Ekman, créé à La Haye en 2010 et Impasse de Johan Inger créé dans la même ville en 2010 viennent de connaître leur première munichoise. Le partage d'une base commune nourrie d'une égale conviction artistique constitue un aspect fondamental du travail chorégraphique, ainsi les trois chorégraphies, qui portent la marque de fabrique du NDT, sont-elles marquées du sceau de l'humour et entretiennent de subtils liens thématiques.


Cacti 

Cacti ©  Nicholas MacKay

Le monde entier est un cactus
Il est impossible de s'asseoir   
Jacques et Thomas Dutronc

Dans sa chorégraphie Cacti (2010), le chorégraphe suédois Alexander Ekman met à l'épreuve les rouages ​​de l'industrie culturelle et remet en question les conventions de la danse moderne. Avec un sens ludique certain et grâce à l'utilisation de la parole, il interroge l'importance de ne pas se perdre dans les détails, notamment dans le domaine de la critique d'art. Dans Cacti, Ekman intègre également les membres d'un quatuor à cordes à la scène sur laquelle ils se mêlent aux les danseurs. Un objet d'apparence anodine, comme un cactus, peut se révéler d'une importance capitale s'il est longuement décrit. Alexander Ekman le démontre sur scène avec ses 27 cactus (du latin « cacti »), et recourt également à d'autres procédés originaux pour interroger les conventions du monde de l'art, et notamment notre façon de parler et d'écrire sur les créations artistiques. Cette pièce est riche en moments comiques, grâce non seulement à la mise en scène dynamique, mais aussi à l'interaction subtile entre texte, musique et mouvement. Cacti déconstruit avec beaucoup d'humour ce que la danse peut avoir de prétentieux. Les danseurs semblent prisonniers des petits podiums carrés sur lesquels ils pratiquent leur art. Ils font penser aux cases d'un jeu de dames ou d'un échiquier, ou encore aux jetons du scrabble. Pour s'en échapper ils semblent se débattre et se mettent à courir sur place sur des musiques de Beethoven, Haydn et Schubert. Plus avant dans la chorégraphie, les danseurs et danseuses apparaissent munis d'un cactus. Dans les arrêts sur image de tableaux vivants, ils prennent la pose et reproduisent les formes géométriques des cactus. La chorégraphie exige des danseurs et des danseuses un haut degré de concentration, de technique et de précision dans l'exécution pour accomplir une telle perfection dans la coordination synchrone des mouvements. Vers la fin de la représentation, le corps de ballet s'est libéré du piège des jetons et s'en sert pour en faire des parois, en les posant sur leurs tranches, puis à les entasser en un amas hétéroclite. Une oeuvre bourrée de fantaisie, d'humour et de légèreté, une des chorégraphies les plus abouties de ces dernières années, qui ne manque pas de piquant. 

Impasse © Nicholas MacKay

Impasse

L’œuvre Impasse de Johann Inger est guidée par l’idée que, dans les sociétés contemporaines, au sens propre comme au figuré, nous pouvons nous retrouver bloqués dans une voie sans issue et plongés dans le désespoir en raison de la perte de nos repères. Le comportement humain est influencé par la pression sociale. Dans une telle situation, il est essentiel de rester fidèle à soi-même, car l’on peut facilement se laisser séduire par d’autres modes de vie et influencer par les paroles et les actes des autres, au prix éventuel de la perte de notre identité propre. Inger explore ces thèmes à travers une imagerie poétique, parfois même étrange.

Extrait de « Common Ground » au Ballet d'État de Bavière | Source de l'image : Nicholas MacKay
Impasse © Nicholas MacKay

Dans un décor spatialisé qui représente le contour d'une maison munie d'une seule porte, le chorégraphe lui aussi suédois Johan Inger explore la façon dont les gens réagissent face à l'avènement de nouvelles réalités, et comment ils interagissent avec ceux dont le parcours de vie est radicalement différent du leur. Sur une musique énergique proche des rythmes latinos ou balkaniques et passablement tonitruante d'Ibrahim Maalouf et Amos Ben-Tal, Johan Inger enchaîne des épisodes qui, malgré un profond sentiment de désespoir, sont empreints d'un humour et qui nous incitent, en fin de compte, à ne pas désespérer d'un monde qu'il s'agit de réinventer. Parallèlement à la réduction de l'espace scénique (la maison stylisée voit par deux fois sa taille réduite)  sortent par la porte entrouverte un nombre de danseurs en augmentation constante qui peuplent la scène de leurs mouvements fluides. Leur puissante expression corporelle véhicule un message au public : on devient plus fort en s'unissant les uns aux autres ; au contraire, la solitude diminue la capacité de résistance. Le trio de danseurs, composé de Zhanna Gubanova, Julian MacKay et Clark Esselgroth, est particulièrement apprécié du public.

Bella Figura

Bella Figura © Nicholas MacKay

Le ballet Bella Figura est considéré comme l'une des œuvres les plus réussies de la période de création intermédiaire du chorégraphe tchèque Jiří Kylián. Cette pièce emblématique entraîne neuf danseurs dans un « voyage à travers le temps, l'espace et la lumière », selon les termes du chorégrapheSon ballet s’impose comme une réflexion troublante sur la beauté, l’illusion et la vulnérabilité. Entre ombre et lumière, nudité et artifice, les corps se dévoilent dans une danse qui oscille entre maîtrise et abandon. Plus qu’une performance, c’est une interrogation : où commence réellement le spectacle ? Sur scène, dans les coulisses, ou dans la vie elle-même? Bella Figura devient une expérience totale, un voyage où la danse révèle ce que les mots ne peuvent exprimer.  Jiří Kylián présentait sa création en ces termes :

" Un voyage dans le temps, la lumière et l'espace, dirigeant l'ambigüité de l'esthétique, des spectacles et des rêves. Trouver la beauté dans une grimace — dans un repli de l'esprit — ou dans une contorsion physique entre le prétendu art et l'artificiel — entre la réalité de la vie ou la fantaisie — cette zone médiane crée une tension qui m'intéresse. C'est comme se tenir au bord d'un rêve. Se tenir dans le noir ou fixer une lumière éblouissante les yeux fermés — doublant chaque parcelle de notre soi-disant réalité. Le moment dans lequel le rêve se mêle à nos vies et la vie à nos rêves - voilà l'objet de ma curiosité. Simplement — une sensation de tomber dans un rêve et de se réveiller avec une côte cassée ". 
©  S. Gherciu
En italien, l'expression " Bella Figura " ne se réfère pas seulement à la beauté du corps, à sa belle apparence, mais elle a aussi un sens psychologique : il s'agit aussi de la capacité de résistance des personnes confrontées à une situation difficile, — par conséquent, elle signifie aussi "faire bonne impression. " Pour rendre compte de cela, Jiří Kylián crée une syntaxe chorégraphique surprenante dont les règles se dévoilent progressivement et dont le sens devient de plus en plus perceptible au cours du spectacle. Le chorégraphe donne une analyse étonnante du monde comme espace de représentation du soi sur des musiques de Vivaldi, Torelli ou le Stabat Mater de Pergolèse, qui conviennent parfaitement bien au projet : la vie des cours de l'époque baroque était marquée par une esthétique théâtralisée des expressions émotionnelles, avec une gestuelle très étudiée, une tension de tout le corps vers plus de beauté, vers plus de perfection. Le paraître l'emporte sur l'être ou veut le constituer, et cette vie légère et superficielle est poussée jusqu'à la caricature par le chorégraphe. L'humour, le comique et le ridicule sont souvent présents, on sourit et l'on rit beaucoup. On reste stupéfaits par l'extrême qualité de la performance des danseurs, car la chorégraphie est d'une exigence minutieuse, chaque geste doit rendre compte du code grammatical, ce sont des jeux de doigts et de mains, des inclinations d'épaules, des déhanchements.  La technique des danseurs du ballet bavarois, qui transforment des trilles baroques en une inclinaison d'épaule ou une rotation de main,  atteint ici des niveaux stratosphériques. Les corps des danseurs agissent comme des instruments de musique capables d’exprimer tout le spectre et toutes les nuances des émotions qui sous-tendent  une recherche constante de beauté et de perfection. 

Cette beauté et cette perfection ont reçu l'hommage appuyé du public.

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