Rechercher dans ce blog

dimanche 19 juillet 2020

Guerre de 1870 : Villiers de l'Isle-Adam raconte son départ précipité de Bavière


Voici deux articles peu connus publiés dans le Constitutionnel par Villiers de l'Isle-Adam datant du début de la guerre franco-prussienne. Villiers s'était rendu en juin à Weimar pour la semaine wagnérienne puis à Munich pour assister aux représentations de la création de la Walkyrie de Richard Wagner. Villiers envoie un premier article de Lucerne, où il s'est rendu pour y revoir le compositeur, et son deuxième article depuis Augsbourg au Constitutionnel. Il compte passer en Autriche avant de revenir en France.

Le Constitutionnel, 25 juillet 1870


THÉÂTRE DE LA GUERRE
Correspondance particulière du Constitutionnel

Lucerne, 22 juillet

Monsieur le directeur,

     Je vous écris à la hâte, quelques mots sur l'état des questions actuelles dans l'Allemagne du Sud. J'ai parcouru depuis Weimar, une partie des duchés des petits Etats. La landwehr ne s'y est pas encore mobilisée. Elle se tient prévenue, à titre de réserve : voilà tout.
    La mobilisation de l'armée néo-prussienne, dans la plupart des duchés et grands-duchés, a été suspendue jusqu'à nouvel ordre, du côté de la Saxe et en descendant vers la-Bavière. L'état des esprits est partagé entre l'étonnement, la crainte et une certaine colère contre la France ; des fanfaronnades parmi ceux de la landwehr, qui parlaient déjà d’être dans un mois devant Paris, me sont par venues plusieurs fois, et cela nous faisait sourire, à cause des réflexions anxieuses dont ces fanfaronnades étaient accompagnées l'instant d'après. Le Journal de Carlsruhe qui annonçait il y a quatre jours, officiellement et par dépêche vue de mes yeux, la nouvelle de la déclaration de guerre de la Russie à la France, a fait pousser des cris de joie et de soulagement ; mais, la nouvelle une fois démentie, il y a eu profond silence.
    En Bavière, notre ambassadeur a été « mis à la porte de Munich, » s'il faut en croire l'affiche appliquée dans la Maximilianstrasse, lundi dernier, à cinq heures du soir, en face même de la maison que j'habitais avec mes amis ; mais cette affiche avait été apposée, selon la coutume, par des envoyés prussiens en vue d'exciter le peuple contre nous.
    J'avais eu l'honneur de voir le chancelier de l'ambassade le matin même.
    — Quand on nous signifiera notre départ, nous avait-il dit, ne restez pas ici une heure de plus.
   On était fort peu tranquille : la populace s'agitait contre les étrangers, bien qu'il y eût à Munich tout un parti français qui ne craignait pas de faire exécuter l'ouverture de Robespierre, et par conséquent la Marseillaise, au concert du Café national. La proclamation du roi Louis II a été accueillie devant le palais assez peu chaleureusement par les bourgeois et les officiers. La Bavière est prussienne par circonstance et à cause seulement des questions religieuses et allemandes qui semblent impliquées dans la guerre. Nous étions devant le palais, au milieu de la foule ; ce que je vous écris est donc delà plus parfaite exactitude au point de vue de l'impression qui en est résultée et de la manifestation tiède par laquelle on a accueilli la présence royale au balcon.
    Beaucoup de vers de Schiller sont imprimés sur les murs par ordre du gouvernement : ces vers fort belliqueux sont chantés par tout le monde, un peu dans toutes les promenades et au fond des brasseries. La nouvelle de l'espèce de charivari donné par les Parisiens à l'ambassade de Prusse a été affichée à Munich et a failli produire de tristes conséquences pour les Français perdus en pays ennemis. Comme on nous connaissait déjà en ville pour des correspondants français, nous étions regardés de travers, au théâtre, au parc et dans les restaurants. J'oubliais de vous dire qu'à Nuremberg j'ai fait route dans le même train de minuit dix qui emportait un régiment d'infanterie prussienne en Bavière. Leurs fusils ne me semblent décidément pas valoir nos chassepots, et la tournure lourde des soldats ne peut être comparée à l'aspect énergique des-nôtres. Les officiers, par exemple, sont fort bien élevés, savants et braves au dernier point. Naturellement nous n'avons point parlé guerre, mais nous n'en pensions pas moins, je crois. Ici, à Lucerne, la ville est en grande émotion. Les femmes se sont jetées sur les rails pour empêcher les soldats de partir. Nous logeons porte à porte, à l'hôtel du Lac, avec le général commandant les divisions d'infanterie et d'artillerie qui partent dans deux heures pour préserver les frontières, il y a ici cinq ou six mille hommes et trente mille hommes au dehors, mobilisés complètement et sous les armes. Depuis deux jours l'esprit des journaux da Genève, du peuple et des commerçants en général est devenu singulièrement français, d'hostile qu'il nous était au commencement de la question. Nous sommes du bon côté de la neutralité suisse.
On nous dit que le canon est entendu toute la journée à La Haye.
Je vais partir pour Vienne d'où je vous tiendrai au courant des nouvelles : j'espère rejoindre l'armée française avant quinze jours ; à moins que l'agitation qui règne dans tout le sud de l'Allemagne ne se prononce de quelque façon inattendue.

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM.

Le Constitutionnel, 1er août 1870

ALLEMAGNE. (Correspondance particulière du Constitutionnel.)

Augsbourg, 24 juillet, au soir.

J'envoie ces quelques mots, commencés à Munich, interrompus par un départ urgent, et je ne sais même si je passerai la nuit de demain à Augsbourg.
J'ai dû m'assurer de la bonne volonté d'un ami pour déjouer la vigilance des postes prussiens. Mes lettres vous parviendront via Genève. Quelques heures de retard, mais certitude de réception. Il y a vraiment danger pour tout Français en Bavière et les frontières seront dures à passer.
Ici, on est gai cependant.
Le duc de Nassau (nous entendons bien le duc récemment dépossédé par la Prusse) vient d'accepter un commandement très secondaire dans l'armée allemande. Cela signifie que, malgré la protestation de l'Empereur Napoléon III touchant l'exclusive responsabilité de la Prusse en cette guerre, et les intentions pacifiques de la France vis-à-vis de la Confédération germanique, des princes allemands s'obstinent à voir toujours dans le différend franco-prussien une guerre essentiellement nationale, un envahissement absolu. De là, ces menées qui essaient de soulever, de pousser et d'envenimer, l'amour-propre et le patriotisme de plusieurs centaines de milliers d'hommes qui, défaits, sont étrangers et devraient rester au moins étrangers à la guerre, puisque nous ne sommes enflammés d'aucune animosité à leur endroit : bien au contraire !
Le résultat des menées en question pourrait bien devenir une sorte de massacre des Innocents. La plupart de ces conscrits néo-prussiens se battent les lianes pour nous être hostiles sur commande et ne peuvent y parvenir que médiocrement : affaire de duplicité, d'ignorance et de civilisation en regard, que ces tristes malentendus !
Heureusement que bon nombre de désertions nous prouvent tous les jours que la prépondérance de l'esprit français et la sympathie qu'il excite dans plusieurs contrées transrhénanes ne seront pas facilement étouffées par l'influence prussienne en Allemagne.
Le parti français se renforce, à Munich, de toute l'opposition qu'on lui avait faite en principe : je veux dire que la fermeté de son attitude et l'énergie de ses raisons politiques lui ont conquis des prosélytes nombreux en Bavière, et lui ont rallié quelques-uns des plus obstinés au début de la question. La réflexion est venue : elle vient encore ; seulement, il commence à se faire tard pour ceux dont l'opiniâtreté ne se rend qu'à la voix persuasive du canon. La Bavière a supporté l'humiliation de voir ses troupes commandées par un prince prussien : elle accepte ceci comme un honneur, suivant l'expression de la presse officielle de Munich. Le gouvernement répondra de ceci, en temps et lieu, à qui de droit ! M. de Bray, qui est le fils d'un Français et d'un émigré, a-t-il oublié, dans sa naturalisation, jusqu'à la puissance de son premier pays ? En tout cas, il rend un triste service à son nouveau maître.
Le roi Louis II paraît d’une préoccupation profonde officielle, ses affections et ses plaisirs habituels sont absolument délaissés. On connaît la sympathie exceptionnelle du jeune roi pour le grand musicien Wagner ; le roi Louis avait dépensé des sommes considérables pour faire monter à son théâtre l'opéra la Walkyrie. Il n'a assisté à aucune des cinq représentations, malgré la présence du grand-duc héritier de Russie. Cependant, ces représentations avaient pris, à Munich, l'importance d'un événement national et l'absence insolite du roi n'a pas été sans être remarquée et commentée défavorablement ; le roi ne voulait point voir le prince Wladimir, disait-on, et il ne voulait point, d'ailleurs, que sa présence fût saluée au théâtre, par le fameux hymne patriotique allemand et dont on paraissait devoir l'accueillir. Chose réellement stupéfiante ! On exécute la Marseillaise au café National, à Munich !... et on applaudit sans soulever de rumeurs !  J'affirme le fait : j'y étais, et naturellement, j'ai applaudi, ma foi ! trouvant cela très extraordinaire et très saisissant. Entendre jouer et applaudir la Marseillaise en pays ennemi et par des ennemis ! c'est une émotion des plus bizarres qu'on puisse éprouver. Je ne serais pas étonné que la Marseillaise servît à les conduire au jour de bataille contre nous-mêmes ; ce ne serait ni plus absurde, ni moins beau.
Je reprends ma lettre interrompue ici, et que j'achèverai ce soir à Augsbourg.
Une observation assez inquiétante de mon maître d'hôtel (un Français, par parenthèse, chez lequel je suis descendu depuis quatre jours) me force de plier bagage.
Je compte partir pour Vienne : mais la curiosité de voir l'impression que fera ici, incessamment, la nouvelle de la première bataille pourrait fort bien me retenir quelques jours dans les villes environnantes. Grâce à mon passeport très en règle, je puis circuler assez librement en route pourvu que je ne m'attarde pas dans les rues, au sortir des cabinets de lecture ou des cafés regorgeant de pamphlets et de journaux. L'allure d'un Français est facilement reconnue ici, et je ne me soucie en aucune façon de la déguiser. Rien n'est divertissant comme de prendre des notes, en français, devant tout le monde, sur les journaux ennemis.
Me voici donc à Augsbourg, tout seul, et je viens d'y éprouver une impression pénible. De la fenêtre de mon hôtel, sur la place du marché, je puis voir l'immense cour de la caserne ; il y a là une vingtaine de pelotons de fantassins bavarois ; ils font l'exercice à feu. J'entends distinctement le bruit et le croassement de leurs balles qui entrent là-bas dans la cible invisible. J'ai quelques amis dans l'armée française et je n'appartiens qu'à la seconde levée ; je me dis que parmi ceux qui tirent à quelques centaines de pas de ma fenêtre, il y en a peut-être qui me tueront mes amis avant un mois.
Cela me serre profondément le cœur et méfait venir aux yeux des pleurs de colère, d'ennui et d'amertume. Être un homme de pensée, c'est quelque chose, je le sais ; mais il y a des moments où l'on se souvient qu'Eschyle (qui se connaissait aussi en belles-lettres et en poésie dramatique) ne voulut point qu'on mit sur son tombeau : « Ci gît Eschyle qui écrivit Prométhée » » mais « Ci gît Eschyle qui combattit à Salamine »

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire