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jeudi 11 juin 2020

Bayreuth 1911 — Un article de Charles Placci pour Le Monde Artiste

                                       
BAYREUTH (1911)
  
 Et nous voici tous, une fois de plus, à Bayreuth, au milieu de la foule, sous le soleil torride, dans les vagues auberges, ou dans les restaurants qui n'ont pas une table libre. Pourquoi donc, connaissant toutes les incommodités du voyage, sommes-nous revenus? Est-ce une question d'habitude, de mode, de superstition artistique? Non : c'est tout simplement parce que l'excellence, la perfection exercent un attrait puissant. Comme le disait hier Hermann Bahr, dans un article fanatique du Berliner Tageblatt, il n'y a qu'à Bayreuth que les œuvres de Richard Wagner sont représentées comme elles doivent l'être, et comme on ne les représente nulle part ailleurs. Ici ou là, la représentation de la Tétralogie met en relief la personnalité d'un kapellmeister ou le talent d'un interprète rare; à Bayreuth seulement, au lieu d'une individualité plus on moins digne de sa célébrité, on trouve un ensemble précieux, fait unique au monde, — comme sont uniques l'intelligence et la patience avec lesquelles on y recherche sans cesse le mieux. Unique aussi est l'esprit élevé et généreux qui dirige tout; unique le culte familial qui maintient Bayreuth toujours au même diapason.
   Il faut voir de près le fonctionnement de ce théâtre : en ce temps où les affaires se sont emparées de l'Art même, Bayreuth représente une survivance des belles conditions antiques d'un Mécénat illuminé. C'est à la lettre : ce qu'une famille de princes faisait au XVIe siècle dans leur petite Residenz-Stadt, la famille Wagner l'accomplit aujourd'hui dans la petite ville bavaroise. A chaque saison, les dépenses formidables sont à grand'peine couvertes par les recettes. Ici, on ne connaît point les économies. Déjà, profitant des vacances estivales des grands centres artistiques, on s'occupe de réunir les meilleures forces et les plus sûres intelligences : kapellmeisters hors ligne avec le vétéran Hans Richter à leur tête ; chanteurs de premier ordre, artistes de valeur pour les rôles secondaires; chaque instrumentiste et chaque choriste choisi après l'examen le plus sévère; bref, une sonorité vocale et instrumentale comme il n'en existe point. Et nous ne parlons ni des décors ni des costumes sans cesse renouvelés, de la mise en scène, des trouvailles de couleur et d'éclairage, des dernières inventions scientifiques, appliquées immédiatement au théâtre. C'est un désir perpétuel de perfectionnement, admirable en ceci qu'il est tout à la fois traditionnel et novateur. En somme, la satisfaction pour l'oreille et pour l’œil est telle que les Intendants des théâtres allemands viennent tous prendre le mot d'ordre de Bayreuth pour la mise en scène et le choix de leurs artistes.
   Si l'on faisait l'histoire de ces trente-cinq dernières années, c'est-à-dire depuis que le Maître a donné à son rêve cette forme tangible, quelle pépinière extraordinaire de génies musicaux on constaterait dans la Bühnen Festspiel Haus ! Le jeune Mottl, que Wagner nommait son répétiteur et qui, humble et enthousiaste, était heureux de diriger les mouvements des filles du Rhin; et la Gulbranson et van Rooy, et tant d'autres chanteurs que Mme Cosima Wagner enleva aux Concerts classiques, transforma en tragédiens lyriques ; et l'Eve des Maîtres Chanteurs de cette saison, Mme Hafgren-Waag, que Siegfried Wagner entendit dans un salon à Florence et qui était une dilettante mondaine; la liste glorieuse des initiés à Bayreuth est inépuisable!
   En vérité, c'est une école exceptionnelle d'idéalisme avec son recrutement graduel et habile, d'éléments jeunes que l'on mêle aux anciens avec sagesse, de façon à ce que la fusion des sons et des âmes soit toujours parfaite : aucune de ces concessions, inévitables dans les autres théâtres, parce que les directeurs, commerçants avant tout, doivent songer aux exigences de leurs publics. La guerre que l'on a faite quelquefois à la FESTSPIELHAUS a été suscitée par des entrepreneurs de spectacles, jaloux de la liberté et du désintéressement strictement artistique qui règnent à Bayreuth.
   Il est triste de penser que Mme Wagner ne peut plus, pour des raisons de santé, s'occuper du théâtre dont elle a été si longtemps la géniale collaboratrice. Maintenant, elle vit dans le calme et la paix de Wahnfried, ne voyant presque personne, écoutant seulement avec joie les échos continus d'une oeuvre dont le succès est en grande partie sien. Je me sers du mot succès, non dans le sens vulgaire, mais dans le sens purement idéal. Bayreuth, certainement, n'aurait pas continué sa vie sans cette héritière du Maître, et nous ne songeons pas sans admiration et sans reconnaissance, que c'est elle qui a achevé le magnifique édifice. Après avoir trouvé un aide précieux dans ses filles et dans ses gendres, tous animés de la plus ardente dévotion pour son idée, elle a, dans son fils Siegfried, le digne continuateur de sa tâche. Siegfried, élevé à une école d'énergie, a toute l'activité féconde et variée de sa mère. Une seule pensée l'absorbe désormais : rendre plus parfaites, s'il est possible, les Festspiel. Il écoute des chanteurs, il veut connaître les répétiteurs d'avenir; il a de longs entretiens avec les peintres, avec les machinistes, avec les inventeurs de tout ce qui peut être utilisé à la scène ; et c'est ainsi qu'avec des mois et des mois de préparation rigoureuse, il prélude à la grande saison d'art.


   Vers la moitié de juin, commencent les répétitions, — des répétitions ardentes, suivies assidûment jusqu'à la fatigue, — telles enfin qu'il serait extraordinaire que les exécutions finales ne fussent pas incomparables. Ces études incessantes ont été décrites par Anna von Mildenburg, la célèbre artiste viennoise au regard de Méduse et aux gestes inspirés, qui personnifie Kundry d'admirable façon, comme comédienne et comme chanteuse. Anna von Mildenburg nous a montré Siegfried Wagner dès les premières heures du matin, surveillant tout, distribuant le travail, encourageant tout le personnel, consultant les compétents et donnant des conseils aux débutants. C'est lui qui prépare l'orchestre pour Hans Richter qui arrivera à la dernière heure; c'est lui qui, pour tenir tout le monde en haleine, exige des répétitions supplémentaires; c'est lui qui anime tout le théâtre d'un souffle artistique supérieur. Il est une conscience, il est une discipline presque pédante, il est tout et tout entier au service d'une mission sublime, — la représentation idéale du répertoire de son père.
   Il a des dons particuliers pour tout ce qui est mise en scène, décorations, lumières, couleurs, et le respect absolu de la parole et de la musique, au point qu'on doit le considérer le plus grand RÉGISSEUR de théâtre musical de l'Allemagne. On sait vaguement en France qu'il est librettiste et compositeur, qu'il sait diriger un orchestre ; et nous avons lu, dans ses biographies, que son père voulait en faire un architecte; mais seuls, ceux qui l'ont vu à l'avant-scène, savent quel ordre, quelle méthode et quelle autorité il possède. Certes, il n'ajoute rien au Ring, aux Meistersinger, à Parsifal, mais à force d'avoir pénétré ces ouvrages, il en tire des effets scéniques d'une haute valeur; et il apporte à ce travail une piété filiale vraiment émouvante pour tous ceux qui l'entourent.
   Pour citer des exemples de trouvailles faites, voici, cette année, dans les Maîtres Chanteurs : le décor des scènes de l'église, et, comme Stimmung, la mêlée du deuxième acte, la danse du troisième acte, les groupements des personnages dans la fête populaire, sont encore plus vrais et plus libres qu'ils ne l'ont jamais été, — sans parler du génie inventif qu'on retrouve dans les costumes, et le pittoresque des ensembles. En général, Bayreuth a abandonné l'absence de gestes d'autrefois qui, même dans Parsifal, donnait une froideur académique au spectacle, et il a adopté un mode qui, tout en évitant les excès méridionaux, donne plus de chaleur, plus de désinvolture, plus de vie à la mimique. Dans Parsifal, tout le second acte a été complètement renouvelé. Les wagnériens conservateurs ont maugréé de ne plus voir les laides fleurs d'autrefois, grosses comme des ombrelles, mais nous, nous avons apprécié l'exotisme d'une floraison dorée par le soleil à laquelle succède une autre floraison d'un bleu délicieusement fantastique, qui ajoute encore à la splendide scène de la séduction. Nous connaissons des directeurs qui ont déjà pris des notes sur toutes ces nouveautés parsifaliennes, pour s'en servir en 1913, — date fatale et cruelle où l'entière production de Richard Wagner tombera dans le domaine public. Et ici, nous déplorerons que le privilège de Parsifal ne soit pas réservé à Bayreuth, à cause du caractère sacré de cette oeuvre qui exige un pèlerinage selon le désir formel de celui qui l'a créée. On sait que Mme Wagner a refusé plusieurs millions en échange du droit de représenter Parsifal hors de Bayreuth. Parsifal hors de son cadre, c'est une profanation semblable à celle d'enlever la Table sainte d'une cathédrale pour la placer dans un musée quelconque, avec cette aggravation qu'au lieu d'être mise en bonne place et respectée, la Table subira toute sorte de tripatouillages, de truquages, de restaurations indignes et sera placée dans un faux jour.
   Métaphore à part, la difficulté d'exécuter Parsifal comme il doit l'être implique des études profondes et des dépenses énormes, que les meilleurs théâtres du monde ne pourront faire; aussi, les représentations en seront-elles inférieures, et même honteuses. J'ai remarqué, cette année, que les plus purs Bayreuthiens n'avaient plus la même façon d'envisager ce point particulier; naguère, ils se lamentaient à l'approche de la date odieuse; ils cherchaient par tous les moyens possibles à soulever l'opinion publique; ils adressaient une pétition au Reischtag pour qu'une loi spéciale conservât le privilège des représentations à Bayreuth. Aujourd'hui, les fidèles de Wahnfried disent volontiers que Parsifal se protège lui-même, par les difficultés même de le monter convenablement : il restera donc, sinon effectivement, du moins idéalement, la propriété jalouse de la famille du Maître. Une version mauvaise, incomplète, imparfaite d'un semblable chef-d'oeuvre est tout à fait inconcevable. En outre, aucun public ne pourra le supporter dans un théâtre ordinaire. Les gens du monde s'y ennuieront. Or, l'ennui dissipe bientôt l'engouement de la mode. Et, de fait, on a observé cet été, à Bayreuth, une importante diminution de ce monde élégant et cosmopolite d'autrefois. La vogue est passée pour lui. A présent, les spectateurs, plus nombreux que jamais, forment une élite recueillie et intelligente. Le beau programme de la Festspielhaus, avec ses représentations-modèles, n'a donc aucune concurrence à craindre, même dans l'avenir.
   Quels enseignements, petits et grands, nous donne Bayreuth! Avant tout, au-dessus de tout, il faut placer le culte sérieux du drame musical, qui, à son tour, rend attentifs et graves les auditoires. Et puis, dans une aussi petite ville, on vit avec les promoteurs de l'oeuvre et avec les interprètes; on s'intéresse plus vivement au miracle musical; on a ce sens même de l'Art qui se perd dans l'immensité d une Métropole. Je dirai plus, la Chaire bayreuthienne fait de nous des disciples si enthousiastes et si obéissants que nous avons la plus douce indulgence pour certaines faiblesses de l'interprétation.
   Je m'explique.
   Il nous importe peu qu'un artiste illustre comme Van Dyck ait vieilli pour le rôle de Parsifal, et que les notes hautes lui fassent défaut, pourvu que son âme soit vibrante, sincère, et qu'il nous donne une impression générale élevée.
   J'avoue que la sensibilité exagérée des oreilles de mes compatriotes m'impatiente souvent, parce que, à force de toujours rechercher si un artiste chante faux ou juste, ils témoignent d'une oreille plus sûre que d'une réelle intelligence musicale. Parmi ceux qui vont à Bayreuth, il n'en est guère qui ne mettent le style, l'école, l'expression bien au-dessus de la matérielle sonorité vocale : la conversion "Parsifalesque" des sens à l'esprit ne peut pas être plus complète.
   De toute façon, je voudrais que ceux qui font l'ascension de la Montagne Sacrée (c'est le terme exact après une audition de Parsifal), méditent sur ces divers points, et sur quelques autres encore, que j'ai omis ou que j'ai laissé deviner. Et c'est là le Sermon musical sur la Montagne, à Bayreuth.

CHARLES PLACCI.

Un article publié dans le Monde artiste du 2 septembre 1911 

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