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jeudi 27 décembre 2018

Le Rienzi de 1869 à Paris : les chroniques antagonistes d' Albert Wolff, de Théophile Gautier et de Léon Leroy.

Dessin dans la Chronique illustrée
du 11 avril 1869
C'est à Jules Pasdeloup que l'on doit le premier Rienzi parisien, une production qui connut un grand succès au Théâtre Lyrique en avril 1869. Judith Gautier, alors épouse de Catulle Mendès, qui était en correspondance avec Wagner, avait espéré que le compositeur fasse à cette occasion le voyage de Paris, mais le Wagner, qui semble un moment l'avoir envisagé, resta dans sa retraite de Triebchen. Lors de la première du Rienzi elle venait de publier un article consacré aux grands opéras de Wagner (dans La Liberté du 7 avil 1869).

Monter un opéra de Wagner à Paris restait en 1869 un défi important tant les anti-wagnériens étaient virulents et dépassaient en nombre les wagnériens enthousiastes. Le souvenir du Tannhäuser de 1861 était dans la mémoire de tous les mélomanes. Ce conflit se répercute dans la presse. Ainsi peut-on lire l'article virulent et moqueur d'Albert Wolff dans le Figaro du 8 décembre 1869 auquel vient s'opposer quelques jours plus tard le brillantissime article de Théophile Gautier dans le Journal officiel, un article que l'on doit à l'intervention de Judith Gautier qui avait sollicité l'aide de son père pour soutenir la production de l'oeuvre. Le même jour, Léon Leroy, le secrétaire général du Théâtre-Lyrique, donnait un article plus musicologique dans La France musicale. On le lira, les onomatopées grotesques de Wolff, qui fait certes quelques concessions au génie de Wagner, ne font pas le poids au regard de la plume intelligente et bien documentée du grand écrivain romantique, ni de celle plus compétente de Léon Leroy.

La première avait remporté un grand succès comme en témoigne cet extrait d'un article de Thomas Grimm dans le Petit journal du 8 avril:

" Quelle que soit l'opinion de la critique l'égard de Rienzi, nous constaterons cependant que la première représentation en a été brillante.

La salle était divisée en deux camps : les enthousiastes, ivres, fous, délirants ! les protestants sifflant timidement, car le sifflet est plus difficile aux hommes polis que les applaudissements. Pour un rien, il y aurait peut-être eu lutte à coups de poings.

La victoire est restée aux enthousiastes. Peut-être étaient-ils en nombre supérieur. Cette victoire est douteuse, au reste, car Rienzi est long et ennuyeux, et le vrai public qui va venir, désintéressé et désireux de s'amuser, donnera peut-être raison filiale aux mécontents."

Mais laissons la parole à Albert Wolff, Judith Gautier et, surtout à Théophile Gautier et Leroy.

Extraits de l'article d'Albert Wolff dans Le Figaro du 8 avril 1869

GAZETTE DE PARIS

THÉÂTRE-LYRIQUE Rienzi, paroles et musique de M. Richard Wagner.

Dzing ! boum! tra, deri, dera ! piff!  paff ! pouf ! dzing ! boum !

A l'heure où j'écris cet article, un simple procès verbal de la soirée, et non une critique musicale, j'entends encore le formidable tapage des cuivres ordinaires et extraordinaires du Théâtre-Lyrique. Quel vacarme, grand Dieu ! Depuis l'explosion de la place de la Sorbonne on n'a rien entendu de pareil.

Piff ! paff ! dzing ! boum ! tra, deri, dera, dera ! ran, plan, pan, pan ! trompettes, tambours et grosses caisses! dzing, boum ! J'en suis encore tout abasourdi, chers lecteurs. Tra, deri, ta, ta, ta ! dzing ! boum !

Et quelle salle !

Il y avait de ces figures qu'on ne voit qu'aux pièces de Wagner, les enthousiastes de Paris et de la banlieue.

La ligne, la garde mobile et les invalides de l'enthousiasme étaient là ; ces derniers, mèches allumées, attendaient un signal pour tirer le canon en l'honneur de la victoire.

On y voyait aussi les adversaires, ceux qui  deviennent épileptiques en lisant le nom de Wagner sur une affiche.

En somme, salle intéressante, passionnée.

Soirée curieuse ! Déceptions sur déceptions malgré de réelles beautés... Emotions panachées... bravos. ..bâillements... enthousiasmes...crises nerveuses... trépignements... cris de joie... talent... défaillances. ...vociférations.

[...]

Les wagnéristes applaudissent à tout casser; la fraction raisonnable du public est abrutie par les explosions continuelles de l'orchestre. Quelques dames ont des attaques de nerfs.

Mais les enthousiastes, soutenus par la claque, ligne et réserve, sont enchantés, et applaudissent ; ils rappellent les artistes ; quelques sifflets protestent. Les chanteurs reviennent et sont accueillis par des trépignements.

Vraiment, il n'y a pas de quoi.

[...]

Ouf ! Merci, mon Dieu! merci, mon Dieu ! le tapage a cessé ; les enthousiastes applaudissent encore, mais sans énergie ; ils sentent qu'il serait imprudent de pousser les gens paisibles à bout. Nous autres, nous nous précipitons, par toutes les issues dans la rue. De l'air ! de l'air ! de l'air !

[...]

Cependant Rienzi demeure un spectacle intéressant; on éprouve, certes, une grande sympathie pour l'homme qui, à l'âge de vingt-huit ans, a écrit cette partition défectueuse mais pleine de grandes aspirations ; en même temps on est envahi par une profonde tristesse, quand on songe à quels errements a abouti la merveilleuse organisation musicale de Richard Wagner. Et quel admirable livret un homme sachant le théâtre eût composé avec Rienzi. Wagner, qui se vante d'avoir tous les talents, fait lui-même ses poëmes insensés. Celui-ci est comme le premier essai dramatique d'un écolier. Les nombreuses coupures ont rendu ce livret, déjà confus, tout à fait inintelligible. 

[...]

Rienzi fera de l'argent, je crois, car c'est en somme un spectacle intéressant, et avec un peu de coton dans les oreilles, on y prendra peut-être plaisir. C'est l'essentiel pour le Théâtre-Lyrique, que son passé recommande à la sympathie du public. Mais si les fanatiques de Wagner comptent récolter de la gloire pour le maître, ils se trompent étrangement. Le public n'a pas encore oublié les grandes et belles œuvres qui ont défilé sur cette scène avant Rienzi; ils se souviennent encore de Mozart, de Weber, qui ont alterné au Théâtre-Lyrique avec le Faust du cher et inspiré Gounod.

Il est vrai que Wagner, qui insulte Mendelsohn et Meyerbeer, appelle l'œuvre de Gounod de la musique de Lorette. L'insensé.

Ce n'est pas avec des brochures ridicules et des mots où se peint la prodigieuse vanité de Richard Wagner qu'il parviendra à nous faire oublier les musiciens qui ont fait la gloire de l'école allemande et ceux qui portent si vaillamment le drapeau de l'école française.

Si Wagner avait assisté à la curieuse soirée d'hier, il eût pu voir avec quel instinct exquis le public parisien, si fin, si intelligent, si artiste, sait démêler dans le chaos la vraie musique, celle qui ne connaît d'autre système que de parler au cœur et à l'esprit ; mais il eût compris également que ce public si facile à contenter, si amoureux des belles choses, ne se laissera jamais imposer la soi-disant musique de l'avenir, avec ses effets de casseroles et de porcelaine fêlée.

Albert Wolff.

La réaction de Judith Gautier

Judith Gautier écrivit à son père Théophile pour l'inciter à rédiger un article pour contrer "cette vermine du Figaro qui crache sa boue sur tout ce qui est beau et grand et déshonore à tel point la littérature que l’on est vraiment tenté d’y renoncer à tout jamais."

"Je ne doute pas que toi, qui le premier a parlé de Wagner en France et qui ne peut manquer d’admirer la beauté absolue, quel que soit l'art dans lequel elle se révèle, tu n’étais décidé d’avance à faire un article favorable. Je t‘écris seulement pour t'offrir quelques détails sur la partition et quelques renseignements si tu en as besoin ; et pour te supplier de mettre le pied sur cet ignoble gueux de Wolff, lis ses aboiements dans le Figaro ; je pense qu’ils te fourniront une indication suffisante. "

L'article de Théophile Gautier  dans le Journal Officiel du 12 avril 1869. 

THÉÂTRE-LYRIQUE : Rienzi, opéra en cinq actes, de Richard Wagner, traduction de MM. Charles Nuitter et Guillaume.

Rarement la curiosité parisienne avait été plus vivement surexcitée que par les simples mots inscrits sur l′affiche du Théâtre-Lyrique : « Mardi, première représentation de Rienzi, opéra en cinq actes, de Richard Wagner. » Dans un temps où certes la préoccupation n′est pas aux œuvres d′art, Wagner a le don de passionner la foule, de provoquer des enthousiasmes frénétiques et des répulsions violentes. Son nom prononcé assemble les nuages dans le ciel le plus serein. L′orage se forme aussitôt ; les éclairs se dégagent en lueurs palpitantes, le tonnerre gronde, la foudre éclate à travers la pluie, le vent et la grêle. À ce fracas, personne ne reste paisible ; il semble que l′univers va crouler, et chacun court vers l′autel de son dieu menacé. Les chœurs rivaux des admirateurs et des détracteurs s′injurient comme dans la Fiancée de Messine et sont prêts à en venir aux mains. C′est une agitation, un tumulte, une furie qui rappellent les grandes luttes romantiques de 1830, où les jeunes bandes d′Hernani se ruaient au théâtre avec leur mot de passe, scalpant les faux toupets classiques et proclamant la liberté et l′autonomie de l′art.

Nous n′aurions jamais entendu une note de Richard Wagner que nous serions sûr, à tout ce bruit, de sa supériorité. Il trouble trop profondément tout le monde musical pour n′être pas un génie, un héros, à la manière dont l′entendent Emerson et Carlyle. Sous quelque point de vue qu′on l′envisage, il est celui qui apporte la sensation nouvelle, peut-être un peu trop tôt, mais on voit dès à présent qu′il sera le maître souverain, et que rien ne peut empêcher son avènement. Bientôt sa bannière victorieuse flottera sur le plus haut donjon de la citadelle, dorée par le soleil et caressée par le vent qui jusqu′alors l′avait effrangée et tordue. C′est à Wagner que pensent, comme à un Dieu ou comme à un démon tentateur, les jeunes musiciens cherchant leur voie. C′est de Wagner que se préoccupent les vieux maîtres, sûrs pourtant de leur gloire, et dans chaque œuvre contemporaine, il n′est pas difficile de trouver le reflet ou tout au moins l′étude secrète de cette puissante originalité.

Un hasard de voyage nous fit assister, au théâtre de Wiesbaden, à une représentation du Tannhäuser, dans un temps déjà lointain où le nom de Richard Wagner était à peine prononcé en France. Cette musique, d′une brusque nouveauté pour nous qui ne connaissions absolument rien de ce maître, nous produisit une impression étrange et délicieuse ; nous venions d′entendre, pour la première fois, de la vraie musique romantique, tels que les poètes la conçoivent. Cette musique reproduisait avec la plus naïve fidélité la légende du bon chevalier Tannhäuser et de Mme Vénus vivant maritalement dans la montagne de Vénusberg jusqu′à ce que le soupçon de diablerie vienne à ce brave Allemand, bon catholique au fond, et qu′il dise à sa compagne mythologique :

                 Vénus, ma belle déesse,
                 Vous êtes une diablesse.

Ce qui nous frappa surtout dans la partition du maître germanique, c′était l′extrême clarté de cette phrase musicale traduisant la phrase parlée par une mélodie continue sans fioritures, sans ornements superflus, l′orchestre se chargeant du commentaire et soutenant de ses richesses la simplicité du dessin vocal. Nous envoyâmes de Wiesbaden au Moniteur ou à l′Artiste, nous ne savons plus lequel, un article admiratif que nous terminions en nous étonnant qu′un pareil opéra si original et si neuf n′eût pas encore franchi le Rhin. Aussi notre surprise fut grande lorsque, l′Opéra ayant monté quelques années plus tard ce même Tannhäuser, exécuté si facilement au théâtre de Wiesbaden, par des chanteurs et un orchestre qui n′étaient probablement pas les premiers de l′Allemagne, on déclara cette musique impossible, folle, absurde, en dehors de toutes les conditions du théâtre, et n′étant au fond qu′un ennuyeux charivari. Tannhäuser s′abîma sous un ouragan de sifflets ; on affubla, comme d′une pourpre dérisoire, la musique de Wagner de cette plaisanterie, « musique de l′avenir ». Le loustic qui l′inventa ne croyait pas dire si juste. En effet son temps est arrivé, et la musique de l′avenir est bien près d′être la musique du présent.

La chute du Tannhäuser n′ébranla nullement notre conviction. Les critiques sont entêtés et quand ils sont en outre d′anciens poètes romantiques, ils savent fort bien que les sifflets ne tuent pas une œuvre de génie. On avait dit des vers dramatiques de Victor Hugo, exactement ce qu′on disait des phrases musicales de Wagner. On leur reprochait tout simplement de n′être pas des vers et c′est aujourd′hui un lieu commun d′avancer que l′auteur de Ruy Blas et de la Légende des siècles est le plus grand métrique de notre temps.

Mais revenons à Rienzi, qui en venant se faire jouer sur le Théâtre-Lyrique, accomplit un ancien projet du maître. Une lettre de Wagner nous l′apprend : « écrit il y a de cela trente ans, en vue du grand opéra, Rienzi ne présente aux chanteurs aucune des difficultés et n′offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l′ont suivi ; tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris et je crois encore que s′il est monté avec éclat et joué avec verve, il a chance de succès. » Les œuvres sérieuses mettent du temps à faire leur chemin, mais elles le font, et le jugement porté par le maître sur son œuvre vient d′être confirmé l′autre soir de la façon la plus triomphante. Rienzi n′est pas arrivé précisément au Grand-Opéra, mais il a trouvé, au Théâtre-Lyrique, un zèle, une chaleur, une conviction et un dévouement passionné qui ne doivent lui laisser aucun regret. Pasdeloup a magnifiquement reçu l′hôte de génie qu′il s′efforce d′introduire et de naturaliser en France.

Quelques mots sur le livret traduit sur le poème de Wagner par MM. Nuitter et Guillaume. Il n′y faut pas chercher les complications savantes de nos drames lyriques. C′est tout simplement l′histoire de Rienzi telle qu′elle s′est passée dans la réalité. Cola Gabrino, dit Rienzi ou Rienzo, était le fils d′un cabaretier. Il fit d′excellentes études, se lia d′amitié avec Pétrarque et, en étudiant l′antiquité, il s′éprit des idées de liberté et de république. Le séjour des papes à Avignon livrait Rome aux plus fâcheux désordres. Rienzi harangua le peuple, se fit nommer tribun, chassa les barons et rétablit l′ancien et bon état. Son gouvernement fut sage d′abord, mais l′enivrement du pouvoir le frappa de vertige, et il devint l′oppresseur de Rome après en avoir été le libérateur ; chassé une fois, il revint et fut tué dans une émeute par un serviteur de la famille des Colonna ; il commença comme Brutus et finit comme Masaniello ou Jean de Leyde.

Rienzi, premier drame lyrique écrit par Wagner, révèle déjà un immense talent. Ce n′est pas le Wagner qui montre toute son originalité dès le Vaisseau-Fantôme, mais c′est déjà un homme tout nouveau. Excepté les cavatines cousues ça et là pour plaire au public qui sont dans le goût italien, l′opéra ne rappelle rien ni personne. L′impression est déjà une. C′est une émeute, un tumulte populaire ; il n′y a en somme que deux personnages, Rienzi et la foule. C′est plutôt une magnifique symphonie avec chœurs qu′un opéra comme on l′entend ordinairement. L′orchestre est déjà d′une puissance rare. L′auteur possédait toute sa science.

Au premier acte, l′appel aux armes :

          Quand la trompette aura sonné trois fois,

est empreint d′un fier enthousiasme qui se communique au chœur dont les voix reprennent le thème, le gonflent et l′augmentent dans un crescendo superbe. Le trio qui vient ensuite est souligné par un adorable accompagnement. Au second acte, l′on a longuement et bruyamment applaudi l′air que chante le coryphée des messagers de paix félicitant Rienzi. Rien de plus suave, de plus tendre et de plus délicat que cette cantilène admirablement dite par Mlle Priolat, à qui toute la salle l′a redemandée. Le chœur des patriciens qui conspirent est aussi fort beau. On sent à travers les sourds murmures les révoltes de l′orgueil froissé et les grondements de la haine encore impuissante. L′entrée et la douleur d′Adriano s′expriment dans l′orchestre par deux notes de hautbois qui ressemblent au soupir d′un cœur blessé. Ce pur et charmant détail fait prévoir le Wagner futur dont l′orchestre sait tout dire et tout faire éprouver. Le septuor et le chœur final sont des morceaux d′une puissance et d′une grandeur étonnantes et qui vous soulèvent comme sur des ailes.

Nous avons remarqué au troisième acte la marche militaire d′un rythme si ferme et si guerrier ; la prière des femmes pendant le combat, dont le tumulte intermittent augmente la ferveur et l′effroi ; au quatrième acte, la marche de la paix et la magnifique situation dramatique de Rienzi, maudit, excommunié, restant seul sur les marches de l′église ; au cinquième acte, la prière de Rienzi, admirable de ferveur et de tristesse.

               Surgis Soleil, et sur le monde
               Fais resplendir la liberté.

Dans ce morceau on entrevoit le puissant Wagner d′aujourd′hui, et l′entrée de la sœur du tribun, qui le console par son amour dévoué, est une éclaircie par où apparaissent une seconde les anges aux ailes frémissantes du prélude de Lohengrin.

On ne peut que féliciter M. Pasdeloup, le nouveau directeur du Théâtre-Lyrique, qui a déjà si bien mérité de l′art avec ses concerts populaires, d′avoir monté Rienzi. L′éclatant succès obtenu à la première représentation et qui se continuera, sans nul doute, permet d′espérer que nous verrons bientôt le Vaisseau-Fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et Iseult, les Maîtres-chanteurs et tout ce répertoire inconnu, riche écrin de beautés nouvelles. Qu′il mêle sans crainte aux chefs-d′œuvre classiques les chefs-d′œuvre romantiques ; qu′à l′Iphigénie en Tauride de Glück succède le Rienzi de Wagner, qu′Idoménée de Mozart alterne avec Lohengrin ou la Traviata, rien de mieux. L′Opéra ne joue-t-il pas Rossini, Meyerbeer, Verdi ? Guillaume Tell, les Huguenots, Don Carlos, ne tiennent-ils pas souvent l′affiche ? Cela n′empêche pas que Gounod ne soit le bienvenu, Gounod et tous ceux qui apporteront une œuvre ayant des éléments de succès. Le même mélange d′anciens maîtres et de nouveaux poëtes se voit à la Comédie-Française. On y donne Hernani, le lendemain d′Andromaque, et les Faux-ménages après le Misanthrope. C′est ainsi que se fondent et se maintiennent les bons répertoires. Il ne faut pas compter sur cette bonne fortune d′un chef-d′œuvre frais éclos. On l′attend avec les chefs-d′œuvre accomplis. M. Pasdeloup qui n′est directeur du Théâtre-Lyrique que depuis cinq mois, aime assez l′art moderne pour lui faire une large place. Que les jeunes compositeurs se livrent avec confiance à leur génie, ce n′est pas le propagateur de Wagner et de Schumann qui reculera devant leurs audaces.

Rienzi est monté avec beaucoup de richesse ; les décors et les costumes ont du caractère ; les masses chorales manœuvrent bien et le tout forme un spectacle superbe. Le tableau final où Rienzi est tué sur son balcon est mis en scène de la façon la plus dramatique.

Montjauze, dans le personnage de Rienzi, a dépassé tout ce qu′on pouvait attendre de son talent ; il s′est transfiguré en chanteur et en acteur de premier ordre. Ce rôle a été pour lui ce que Guillaume Tell a été pour Duprez. Il tient tête avec une aisance admirable à ce perpétuel dialogue avec le chœur. Sa voix domine ces ensembles formidables et d′un geste il retient ce lot de peuple, qui monte toujours vers lui délirant de joie et de fureur ; il porte avec une grâce majestueuse et un faste d′artiste les magnifiques draperies blanches, brodées d′or que revêt le tribun dans sa vanité de parvenu à qui la tête tourne au sommet de la grandeur. On ne saurait rêver une plus parfaite incarnation du type de Rienzi.

Madame Borghèse chante avec chaleur les airs un peu plaqués d′Adriano, l′amoureux de la sœur du tribun, représentée par Mademoiselle Steinberg avec beaucoup de grâce. Mais ce pauvre petit amour épisodique est ballotté en tous sens comme une leur noyée par le bouillonnement tumultueux et plein d′écume de ce grand drame sévère, qui commence par un combat et finit par une émeute.

Les chœurs ont été excellents, et l′orchestre a enlevé avec une verve superbe cette ouverture de Rienzi, déjà populaire avant que l′opéra lui-même fût connu.

Théophile Gautier

L'article de Léon Leroy dans la France musicale du 11 avril 1869

RIENZI

Opéra en cinq actes, de RICHARD WAGNER
Représentations au Théâtre-Lyrique, le 6 avril 1869

L'opéra, dont j'ai l'honneur de parler aujourd'hui aux lecteurs de la France musicale, est de ceux qui permettent à la critique de franchir les bornes du compte rendu spécial. En effet, il ne s'agit pas simplement ici d'une œuvre quelconque, présentée au public parisien pour s'imposer au répertoire ou tomber dans l'oubli, selon le bon plaisir de ce même public. Rienzi est une des pièces de ce grand procès artistique qui se déroule en Allemagne depuis trente-cinq ans bientôt, et en France, c'est-à-dire à Paris, depuis les fameux concerts donnés par Richard Wagner, au Théâtre-Italien, en 1860. Après la débâcle du Tannhauser, à l'Opéra, les admirateurs de Wagner, ils sont nombreux et se multiplient incessamment, quoi qu'on en dise, révèrent une revanche pour le musicien brutalement sifflé. On chercha donc, dans l'œuvre de Wagner, un opéra dont le goût français pût s'accommoder plus aisément.

On pensa d'abord à Lohengrin, dont divers fragments avaient obtenu un éclatant succès aux Concerts populaires; puis on songea au Vaisseau fantôme, dont la légende était quelque peu connue en France, et dont la musique paraissait se rattacher davantage, dans ses formes et dans son style, aux traditions de l'opéra français.

Personne alors ne songeait à Rienzi. Wagner, disait-on, répudiait cette œuvre de jeunesse.

Cependant, quiconque se préoccupait de la revanche de Tannhauser devait comprendre que, dans l'état actuel de notre éducation musicale, il fallait, pour atteindre ce but, remonter le courant wagnérien presque jusqu'à sa source, c'est-à-dire non pas seulement jusqu'au Vaisseau fantôme, mais bien jusqu'à Rienzi, celui des opéras de Wagner qui se rapproche le plus des formes acceptées et consacrées chez nous.

M. Pasdeloup, qui aime la musique de Wagner à son théâtre comme à ses concerts, et qui réussira à la faire applaudir au Théâtre-Lyrique comme au Cirque Napoléon, M. Pasdeloup a compris la nécessité de suivre, dans l'intérêt de son œuvre de propagation, cette filière chronologique.

Voici donc Rienzi  au Théâtre-Lyrique. Nous entrons dans le vif de la question actuelle.

On a déjà dit de Rienzi que c'était le Crociato de Wagner. A mon sens, cette comparaison est absolument à côté de la vérité. Si l'on met en parallèle Rienzi et Tristan, écrits à trente ans d'intervalle, je conviens qu'au point de vue de l'esthétique musicale, tout un monde sépare ces deux ouvrages; mais assimiler Rienzi au Crociato, est une facétie qui n'a plus cours depuis la représentation de mardi dernier.

Sans doute, Rienzi est une œuvre de jeunesse, Wagner n'avait pas vingt-cinq ans quand il la composa ; sans doute, maintes pages de cette partition, notamment le finale du second acte, trahissent manifestement les sacrifices que l'auteur se crut alors obligé de faire aux dieux de la salle Ventadour. Mais quelle ampleur, quelle magnificence de style dans ce finale du deuxième acte de Rienzi ! Et combien tout cela est loin des innocentes pantalonnades du Crociato!

Je viens de dire qu'entre Rienzi et Tristan il y avait tout un monde et, en effet, tout ce qui, dans le premier de ces deux opéras, se rattache encore aux vieilles formules, aux coupes consacrées, aux cadences officielles et aux harmonies, estampillées par les conservatoires, a totalement disparu dans le second de ces ouvrages. Tristan c'est la suprême réalisation d'un système qui ne s'est pleinement affirmé qu'à partir de Tannhauser inclusivement, avec sa mélodie presque ininterrompue, ses harmonies terribles, ses obscurités et ses splendeurs, c'est la mélodie de la forêt, parfois hérissée de broussailles inextricables, mais où se rencontrent, çà et là, de vastes éclaircies, débordantes de mouvement et de lumière.

Je proteste également, pour ma part, contre l'idée que des musiciens un peu superficiels ont mise depuis quelque temps en circulation, et qui devait aisément se propager dans un milieu léger comme le nôtre, ou les opinions toutes faites sont toujours accueillies avec le plus grand empressement. " Rienzi n'est pas du vrai Wagner, ont prétendu quelques-uns ; et quelles que soient ses destinées au Théâtre-Lyrique, la question wagnérienne n'aura pas avancé d'un pas en France. "

Je ne suis point de cet avis : d'abord, et en tous cas, il importait à la cause de Wagner que le maître allemand fut connu à Paris autrement que par l'exécution de quelques fragments isolés ; ensuite, malgré les imitations italiennes dont ne s'est point défendu le compositeur, qui travaillait surtout en vue du public parisien, il n'est pas niable que la partition de Rienzi n'offre à chaque pas la puissante empreinte de cette main qui devait, un peu plus tard, écrire le Vaisseau fantôme. Le Wagner de Rienzi  est encore indécis ; il est partagé entre les entraînements de sa nature ardente et la nécessité des concessions Je n'y contredis pas. Mais si l'individualité de l'auteur de Lohenngrin ne se montre pas encore tout entière, elle se laisse au moins pressentir dans toutes les pages capitales de Rienzi  dans l'ouverture, dans la scène d'Orsino et de ses partisans, dans la prière des femmes (troisième acte), dans le chœur de l'excommunication, et dans le cinquième acte en entier.

D'ailleurs, les pages vraiment originales sont, je le répète, assez nombreuses dans cette partition pour que les partisans de Wagner livrent de bonne grâce aux anathèmes ou aux lazzi de ses détracteurs, les quelques faiblesses qu'elle renferme. Quant à moi, je leur abandonne volontiers le duo d'Adriano et d'Irène, au premier acte, la plupart des airs de ballet, et la première partie de la marche sur laquelle défile le cortège de Rienzi, avant la bataille, au troisième acte. Je suis même disposé à reconnaître que l'appel aux armes de Rienzi, auquel répond le chœur, vaut beaucoup moins par son style que par la disposition toute particulière des voix de femmes, lesquelles voix occupent les degrés inférieurs de l'échelle chorale. Sauf quelques exceptions de détail, et bien que mon enthousiasme ait encore des nuances, je ne sais plus qu'admirer tout le reste et m'étonner de cette virilité d'inspiration et de cette prodigieuse expérience de symphoniste chez un musicien de vingt-cinq ans.

Le cadre de cet article ne me permet pas d'étudier dans tous ses détails cette œuvre considérable, ni par conséquent de m'engagcr dans une nomenclature qui offrirait d'ailleurs un médiocre intérât au lecteur. Je signalerai pourtant quelques-uns des morceaux qui commandent plus particulièrement l'attention.

Au premier acte, l'air de Rienzi : Sachez défendre tous vos droits (suivi du chœur final), et dont Meyerbeer pourrait bien s'être souvenu quand il a écrit le chœur des évêques, de L'Africaine.

Au deuxième acte, le délicieux chœur des Messagers de paix, - une perle ,- qui a été bissé d'enthousiasme; puis le chœur Qu'un hymme d'allégresse, etc., et le septuor avec chœur final.

Au troisième acte, l'hymne de guerre de Rienzi : Santo Spirito cavaliere ! et, pendant la bataille, la prière des femmes, à laquelle se mêle, par intervalles et dans le lointain, la fanfare guerrière du héros.

Au quatrième acte, la marche orchestrale qui accompagne le cortège du tribun; puis la romance de Rienzi : Que la tristesse s'efface, et le chœur de la malédiction : Vae ! vae ! tibi maledicto. Au cinquième acte enfin, la prière de Rienzi, et le chœur furieux qui précède l'incendie du Capitole.

J'ai hâte de dire que Monjauze a eu les honneurs de cette belle soirée. Pour ce personnage écrasant de Rienzi, il ne fallait pas seulement un ténor doué d'une poitrine de bronze, il fallait encore un artiste passionné de cette tâche, à la fois magnifique et terrible. Monjauze a été jusqu'au bout d'une vaillance incomparable, et je répéterai ici ce que tout le monde disait de lui à la fin de la soirée : c'est une révélation. 

En dépit des fatigues de sa voix, Mlle Borghèse (Adriano) seconde dignement Monjauze-Rienzi, et Mlle Sternberg est une Irène fort convenable.

Mlle Priolat a été très-remarquée dans le solo du chœur des Messagers de paix.

Je ne terminerai pas cet article très-sommaire sans relever un reproche dont l'instrumentation de  Rienzi est aujourd'hui l'objet.

Il s'agit de l'excès des sonorités, notamment de l'emploi fréquent des instruments de cuivre.

Je ne disconviens pas que les auditeurs placés dans le voisinage des trompettes, des trombones et du saxo-tromba, n'aient lieu de regretter l'importance du rôle donné à ces instruments ; je reconnais aussi que dans les ensembles chœurs et orchestre qui sont nombreux dans cette partition, la sonorité atteint parfois des proportions capables d'affecter les tympans très-nerveux. Mais il faut cependant tenir compte de la nature du sujet.

Rienzi , ne l'oublions pas, est un opéra politique et révolutionnaire, où l'auteur a dû mettre constamment en scène toutes les masses peuple, soldats, seigneurs, prêtres, etc., qui formaient l'entourage permanent de son héros historique. Or, de pareilles scènes ne s'accompagnent pas avec des mirlitons. Et d'ailleurs, il ne me paraît pas que nous ayons le droit de tant faire les délicats : on a adressé autrefois le même reproche à Verdi. L'auteur des Vêpres siciliennes  a passé outre, et le public s'est habitué à son orchestration métallique ! Je ne sache pas que la renommée du maître italien s'en trouve plus mal aujourd'hui.

En somme, la soirée de mardi dernier est une victoire édifiante, et pour Richard Wagner et pour le directeur du Théâtre-Lyrique.

Rienzi  est décidément acclamé par le public français. Maintenant la brèche est ouverte, et par où  Rienzi a passé passeront le Vaisseau fantôme et Lohengrin, n'en déplaise aux réactionnaires et aux impuissants.

LÉON LEROY.

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