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jeudi 19 février 2026

Um duumvirat féminin fait triompher le Faust de Gounod à l'Opéra de Munich

Dr Faust

Le Faust de Gounod a été créé en 1859 au Théâtre-Lyrique de Paris. Le livret a été écrit par Jules Barbier et Michel Carré, qui ont mis l'accent sur le pacte entre Faust et Méphistophélès ainsi que sur le fil conducteur de la tragédie de Gretchen de Goethe. Grâce à leur dramaturgie contrastée, les scènes de beuverie s'opposent aux ballades intimes et les chœurs de soldats aux chants de prière de la messe. L'œuvre a fait l'objet de plusieurs adaptations par le compositeur. La première version avec dialogues a rapidement été suivie en 1869 d'une version avec récitatifs, qui est encore aujourd'hui considérée comme l'œuvre majeure de Gounod. Sa musique intérieure crée une atmosphère sonore romantique et intime. 

Cette saison, la cheffe d'orchestre et contralto Nathalie Stuzmann a fait un double début triomphant dans la capitale bavaroise. Fin octobre 2025 elle dirigeait un concert avec le Choeur et l'Orchestre symphonique de la Radio bavaroise à la Herkulessaal, une célébration quasi liturgique qui réunissait des oeuvres des trois dieux munichois : l'ouverte de Tannhäuser de Richard Wagner, le poème Mort et transfiguration de Richard Strauss et le Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart. Elle porte à présent sur les fonts baptismaux la nouvelle production du Faust de Charles Gounod au Théâtre national. Pour sa joyeuse entrée à l'Opéra de Munich, beaucoup trop tardive à notre goût, elle a livré une direction musicale habitée et inspirée soulignant avec une délicatesse attentive la musique intérieure  et l'atmosphère sonore romantique et intime de l'opéra. Attachée à préserver la puissance et l'impulsion de la partition, elle rend avec passion la dynamique et la densité de l'orchestration, l'harmonie et la beauté des mélodies. La direction de Nathalie Stutzmann se nourrit de son expertise wagnérienne, un compositeur dont elle retrouve l'empreinte dans la composition de Gounod, lui-même fasciné par la musique du maître de Bayreuth comme il l'était par celle de Beethoven. 

Faust rajeuni et Marguerite

La metteuse en scène Lotte de Beer et son équipe ont rapproché l'opéra de Gounod du premier Faust de Goethe, notamment en posant la question philosophique de la définition d'une vie bien vécue. Ils se sont interrogés sur la manière dont chaque personnage, et partant chacun d'entre nous, assume ses responsabilités. Et à ce compte, c'est le personnage de Marguerite qui se montre gagnante en refusant l'échappatoire que lui proposent Faust et Méphistophélès et en faisant le choix de faire face à ses responsabilités, d'accepter le verdict de ses semblables et de se tourner vers Dieu. Méphistophèlès craint la vision de la croix et en fin d'opéra, les villageois viendront démembrer la cage qui emprisonne la jeune femme infanticide. De ses barreaux, ils  forment la lettre tau, la croix de Saint Antoine le Grand, symbole de rédemption et de salut. Marguerite n'est pas ici traitée comme une Sainte, mais comme une femme qui prend au final la juste décision d'assumer ses responsabilités. Elle trouve la réponse aux  questions que se posait en vain Faust, frustré de ne pas tout savoir : il s'agit de dépasser les attitudes égoïstes et d'oeuvrer au bien commun.

Et Satan menait le bal

La scénographie minimaliste de Christoph Hetzer fait de la scène une surface légèrement bombée formée de larges écailles de schiste, ce pourrait être n'importe où sur la calotte terrestre, les décors ne donnent aucun indicateur de lieu ou de temps. Une large plaque aux reflets métalliques fait office de fond de scène. Cela donne un monde stérile où rien ne peut pousser, dont la vie est exclue. Un usage modéré du plateau tournant permet les changements ininterrompus des scènes. De temps à autre, une construction de taille réduite, marque de fabrique de Lotte de Beer, fait office de demeure, celle de Marguerite, de chapelle ou de prison. Les lumières de Benedikt Zehm  sont particulièrement sollicitées pour mettre en valeur les personnages et définir leurs contours, elles jouent un rôle essentiel dans la création des atmosphères. La costumière néerlandaise Jorine van Beek travaille fréquemment avec Lotte de Beer, pour laquelle elle avait conçu les costumes du Trittico sur cette même scène. Les couleurs pastels sont utilisées pour  les vêtements des villageois, le rouge et le blanc dominent dans les costumes militaires qui rappellent ceux des soldats français au 19ème siècle, un siècle où la France fut engagée en de nombreux conflits. Le vieux Docteur Faust apparaît ingambe dans une chaise roulante, tout emmailloté de tissus de couleur beige. La magie de Méphisto lui donnera la jeunesse, que Faust considère comme le bien suprême, et un costume de velours violet passementé de broderies dorées. La composition des scènes de groupe est d'une beauté saisissante, pour lesquelles le savoir-faire de l'assistant à la mise en scène, le danseur et chorégraphe Florian Hurler, a sans doute été mis à profit. La gloriole des chants de victoire guerrière est largement démentie par la scène où les combattants, de retour au foyer sont pour la plupart blessés et éclopés. 

Méphisto et Marguerite qui porte son enfant

On retrouve avec bonheur Olga Kulchynska sur la scène munichoise, cette fois dans le rôle de Marguerite. La soprano ukrainienne, souvent invitée par l'opéra munichois, dresse un portrait tout en innocence, en douceur et en fraîcheur de Marguerite, dont la pureté et la vertu sont écorniflées par les entreprises de Méphisto, ce parasite qui n'a de cesse de détruire, par Faust interposé, la parfaite moralité de l'orpheline. Marguerite est en fin de compte le seul personnage de l'opéra qui assume la responsabilité de ses actes. Le traitement que la mise en scène réserve à la scène finale est intéressant : c'est le peuple qui, convaincu de l'innocence de Marguerite, vient déconstruire la cage où est enfermée l'infortunée et se sert des barreaux pour en faire des croix. L'interprétation d'Olga Kulchynska est d'une fulgurante beauté, elle souligne la transformation d'une jeune fille ingénue, réservée et rougissante, qui connaît les premiers émois amoureux, en une femme responsable qui reconnaît ses torts et refuse avec fermeté de suivre Faust avant de se livrer à la miséricorde divine. Lotte de Beer, Nathalie Stuztmann et Olga Kulchynska ont placé Marguerite au centre de l'action de cet opéra qui reçoit une signature féminine, aussi intéressante que pertinente. La richesse du timbre, la chaleur de la voix aux couleurs irisées de la soprano lyrique, l'excellence de sa diction française et l'exceptionnel jeu de scène en font une Marguerite de tout premier plan. Marguerite reçoit le soutien inconditionnel de Siebel magnifiquement interprété par Emily Sierra, qui lui prête sa personnalité et son chant solaires. Siebel apporte un vent de fraîcheur dans l'univers nauséabond des prédateurs sexuels, Emily Sierra le joue en débordant d'énergie et de compassion. Alors que tout condamne Marguerite, il est le seul à ne pas lui jeter la pierre. Dans le rôle de Marthe, la mezzo-soprano Dshamilja Kaiser fait des débuts de belle venue à l'Opéra d'État de Bavière.

Les jardins de Méphitophélès

Dans le rôle-titre le ténor chilien Jonathan Tetelman fait une prise de rôle sensationnelle. Sa composition du personnage est phénoménale : le Dr Faust est un vieillard cacochyme aigri et courbaturé, emmailloté de bandelettes, en quelque sorte déjà momifié sur sa chaise roulante, qui fait résonner la grande plaque métallique de sa large voix, énonçant la litanie plaintive de ses recherches non abouties. La mise en scène souligne fort bien l'inanité du propos faustien. On comprend au fil de la soirée que la quête savante n'a pas pu être couronnée de succès parce que ses prémisses sont mal posées. Faust est un orgueilleux qui construit ses démonstrations au départ d'un point de vue égoïste et qui, faute d'une gloire attendue, opte pour le suicide. Par la suite, sa romance avec Marguerite, même s'il en semble épris, est le fait d'un prédateur sexuel qui achète la vertu de ses victimes au moyen de l'argent. Les bijoux sont pour Faust et Méphisto une monnaie d'échange. Marguerite en a une tout autre représentation : elle ne se les approprie pas, malgré ce qu'en dit Marthe qui semble bien vite se consoler de la mort annoncée de son mari, elle s'en pare pour un moment seulement vivre un rêve romantique, Excellent acteur, Jonathan Tetelman déploie la panoplie du séducteur, et il la présente de sa voix puissante avec une grande élégance vocale et un timbre très chaleureux. Il a toute la prestance d'un beau salopard, dont les hideurs disparaissent sous un vernis clinquant. Kyle Ketelsen donne un Méphisto au teint de vampire, tout de noir vêtu un peu à la manière des gothiques. La baryton-basse américain dévoile de belles couleurs sombres qui se marient bien avec son personnage ténébreux, dont la puissance est cependant mise à mal par deux simples tiges de fer croisées. L'élocution française est généralement très correcte, avec de temps à autre l'intrusion d'un sonorité bizarre que l'on accueille avec d'autant plus d'indulgence que la prestation démoniaque du chanteur est exceptionnelle. La mise en scène souligne bien que le malin ne l'est que si on lui permet de l'être. Méphisto disparaît dans le trou de la calote de schiste dont il était sorti en début d'opéra. Le baryton français Florian Sempey interprète Valentin avec une belle présence scénique, une belle prestation qui reste cependant en retrait de celle des trois protagonistes.

Le retour de Valentin et des soldats

La soirée s'est terminée par une énorme ovation qui s'est rapidement muée en standing ovation. En toute justice, l'orchestre et son incomparable cheffe l'ont emporté à l'applaudimètre. Les huées entendues à la première ont fait place à un enthousiase unanime.

 Le spectacle est actuellement retransmis sur Arte Concert.

Distribution du 12 février 2026

Direction musicale : Nathalie Stutzmann
Mise en scène : Lotte de Beer
Assistant réalisateur : Florian Hurler
Scénographie : Christof Hetzer
Costumes : Jorine van Beek
Lumières : Benedikt Zehm
Chef de chœur : Christoph Heil
Dramaturgie : Peter te Nuyl, Ana Edroso Stroebe

Le docteur Faust Jonathan Tetelman
Méphistophélès Kyle Ketelsen
Valentin Florian Sempey
Wagner Thomas Mole
Marguerite Olga Kulchynska
Siebel Emily Sierra
Marthe Dshamilja Kaiser

Orchestre d'État de Bavière
Choeur d'État de Bavière

Crédit photographique © Geoffroy Schied

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