Rafał Tomkiewicz (Oreste), Alasdair Kent (Toante)
Nicola Raab a conçu une mise en scène intemporelle qui concentre toute son attention sur la vie intérieure des personnages, et plus particulièrement sur les conflits qui agitent la protagoniste. Iphigénie a vécu de multiples déracinements. En temps de guerre, elle est arrachée à sa terre natale au prétexte fallacieux d'un mariage prestigieux avec un héros pour découvrir qu'elle est en fait l'objet d'un enjeu supérieur qui la conduit à faire le sacrifice de sa vie. Elle est ensuite à nouveau enlevée par une force divine qui lui sauve certes la vie, mais la conduit en des lieux inconnus où elle est contrainte d'immoler à la chaîne d'innocentes victimes. Elle passe d'Argolide en Aulide pour tomber en Tauride, comme d'autres tombent de Charybde en Scylla. Ifigenia in Tauride est l'histoire de la sanglante destinée d'une victime innocente qui devient tortionnaire et qui n'entrevoit de salut que dans la mort. Elle est devenue la "servante cruelle d'une déesse implacable et d'un roi tyran". Terrorisée par des images de plus en plus sombres, elle se croit incapable d'échapper à son épouvantable sort. De plus en plus acculée, confrontée à l'arrivée d'un frère qu'elle ne peut reconnaître, elle finira par trouver une porte de sortie au cercle vicieux dans lequel elle se croit enfermée en tuant le tyran. Cette horrible histoire se termine par un lieto fine, tout au moins provisoire : Iphigénie invite le peuple de Tauride à venir peupler l'heureuse terre d'Argolide.
La scénographie de Madeleine Boyd, aussi en charge des costumes, va créer des espaces qui illustrent le monde intérieur des personnages. La boîte scénique se pare de couleurs sombres, des verts profonds et des murs que rougit le sang des victimes immolées. Les matériaux sont bruts, du béton, des cuivres que ronge l'oxydation, des tôles ondulées aux reflets dorés. Sur la scène se dresse une autre scène, le plus souvent vide, comme une mise en abyme qui vient exemplifier le vide intérieur et le désir de mort des personnages. Les décors ne comportent que peu d'éléments narratifs : un unique grand crochet de boucherie symbolise toutes les exécutions, l'apparition du tyran Toante dans une fenêtre latérale en surplomb de la scène exprime son absolue suprématie, des sculptures presque abstraites réalisées par Erika Isser-Mangeng, directrice de l'Académie des Beaux-Arts du Tyrol, apparaissent en plusieurs variations en fond de scène pour représenter l'image de la divinité, ce Palladium que doit dérober Oreste pour échapper à la malédiction des Furies. Les loges d'avant-scène, recouvertes d'une voile noir translucide, reçoivent les chanteurs du NovoCanto, tout de noirs vêtus. Nicole Raab fait un usage intensif du plateau tournant. Des espaces vides se succèdent avec de subtiles variations de motifs et de lumières, dessinées par Ralph Kopp. Seules deux pièces superposées donnent à voir des fonds de grenier, des caisses de bois illustrant le voyage, un ensemble de cadres vides à l'exception d'un seul tableau qui représente une reine qui se transperce le cœur d'un coup de poignard, peut-être le suicide d'une Lucrèce. Les indicateurs ne sont pas suffisants pour déterminer la fonction des caisses et des cadres, qui est laissée à l'imagination des spectateurs. Les cadres vides peuvent faire penser à l'absence de certains acteurs du drame : Agamemnon et Clytemnestre, déjà morts mais dont Iphigénie ignore la cruelle destinée, Électre, la soeur que le livret ignore ; les caisses sont peut être celles des voyageurs qui ont eu le malheur de s'aventurer sur les terribles rivages de la Tauride. Nicole Raab réussit une mise en scène brillante, qui puise ses ressources dans l'intériorité des personnages, qu'elle exemplifie, tout en laissant le champ ouvert à l'interprétation et à l'imaginaire. Des projections vidéo animent la scène, offrant un champ discursif supplémentaire. Ainsi voit-on les flots de la mer pontique qui a porté Iphigénie d'Aulide en Tauride avant de permettre, quinze années plus tard la vague migratoire des Tauriens vers l'Argolide.
Christophe Rousset et les Talens lyriques poursuivent avec bonheur leur entreprise de redécouverte et de remise à l'honneur des œuvres de Tommaso Traetta. Ils déploient les ors de son opéra et en détaillent les couleurs et les harmonies avec une sensibilité raffinée. Spécialistes reconnus de la musique baroque, ils allient la pureté et la rigueur d'une précision formelle à une énergie passionnée et rendent de manière sublime les affects prononcés de la partition. La soprano espagnole Rocío Pérez est bouleversante dans le rôle d'Ifigenia dont elle souligne la solitude avec une grande profondeur dramatique et un chant à la ligne mélodique et aux tonalités pures et claires, elle enfile avec souplesse des coloratures virtuoses comme des perles sur un collier. Le contre-ténor polonais Rafał Tomkiewicz, pour qui le Concours Cesti d'Innsbruck 2018 constitua un tremplin pour sa carrière, chante le rôle d'Oreste avec une forte présence scénique et un falsetto de fort belle facture, une voix de tête légère et aérienne à la tessiture constamment aigue soutenue par une technique des plus solides. Alasdair Kent interprète un Toante bellâtre portant costume cravate et manteau, un rôle de méchant, plutôt rare pour un ténor. Si elle avait déjà interprété des rôles masculins en concert, la soprano Suzanne Jerosme n'avait jusqu'ici jamais joué un rôle en pantalon. Son coup d'essai est un coup de maître, elle donne un Pilade impressionnant d'intensité et d'une virilité crédible. La danoise Karolina Bengtsson apporte les clartés de son soprano lumineux au personnage de Dori, la confidente d'Ifigenia, dont elle exprime la force émotionnelle, notamment dans le duo de séparation du troisième acte. Elle se dit prête à affronter la mort ("tratta a morir son io") et donne rendez-vous à son amie dans les Champs Élyséens. Les chanteurs du groupe vocal NovoCanto reflètent le monde intérieur des personnages depuis les loges voilées d'avant-scène, ils sont aussi, sur scène cette fois, les Furies qui hantent le cerveau d'Oreste. Ils forment encore le choeur des vierges et des prêtres dans les scènes finales.
Le public de la première a porté toute la production aux nues avec de longs applaudissements enthousiastes et extrêmement nourris.
Conception et distribution du 27 août 2025
Nicola Raab | Mise en scène
Madeleine Boyd | Scénographie et costumes
Ralph Kopp | Conception lumière
Les Talens Lyriques | Orchestre
NovoCanto | Choeur
Rocío Pérez | soprano | Ifigenia, grande prêtresse de Pallas Athéna
Alasdair Kent | ténor | Toante, roi des Thraces, tyran de Tauride
Rafał Tomkiewicz | contre-ténor | Oreste, frère d'Iphigénie
Suzanne Jerosme | Soprano | Pilade, ami d'Oreste
Karolina Bengtsson | Soprano | Dori, confidente d'Iphigénie
Crédit photographique © Birgit Gufler
Article précédent sur le sujet: Semaines festives d'Innsbruck — Ifigenia in Tauride de Tommaso Traetta — Le compositeur et son opéra Lyriques
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