jeudi 13 juillet 2017

Juin 1868. Première munichoise des Maîtres chanteurs. La chronique de Léon Leroy du Figaro (1)

Le Théâtre Royal de Munich vers 1850.
La place avait le même aspect en 1868.

Le 21 juin 1868 eut lieu la première des Maîtres chanteurs  à Munich. Le quotidien français Le Figaro y avait envoyé son chroniqueur musical Léon Leroy*, l'un des plus anciens admirateurs de Wagner en France, qui rendit compte des représentations munichoises. Voici son premier article, daté du 20 juin 1868 et publié dans le Figaro du 23 juin (en pages 1 et 2). Il y relate son expérience de la répétition générale à laquelle il eut l'occasion d'assister en compagnie de quelques privilégiés, et rappelle l'histoire de la relation entre le compositeur et le Roi Louis II de Bavière. Nous respectons l'orthographe et les mots en majuscule du quotidien parisien.

"LE ROI LOUIS ET RICHARD WAGNER

Munich, samedi 20 juin.

Hier soir a eu lieu, au Théâtre-Royal, la dernière répétition générale du nouvel opéra de Richard Wagner, les Maîtres chanteurs de Nuremberg, dont la première représentation est fixée à demain dimanche 21, comme l'a exactement annoncé le Figaro.

Le jeune roi Louis II, le protecteur de Wagner, assistait incognito à cette répétition générale à laquelle la direction du théâtre et l'auteur n'avaient convié qu'un petit nombre de fidèles, la plupart venus tout exprès à Munich pour la solennité. Je citerai parmi ceux-ci les directeurs des théâtres d'opéra de Vienne, de Berlin, de Dresde, de Leipzig, de Stuttgart, de Carlsruhe, etc.;  puis le directeur de nos Concerts populaires, M. Pasdeloup, que j'avais déjà rencontré aux festivals de Bâle et de Cologne, il y a trois semaines, et qui suit avec un zèle fervent le mouvement musical de l'Allemagne.  J'ajoute, au nom de M. Pasdeloup, celui de M. Victorin Joncières, auteur de l'opéra de Sardanapale, représenté il y a un an  environ au Théâtre-Lyrique. Quant aux correspondants de la presse allemande et aux adeptes professant de la nouvelle école, ils arriveront ce soir et demain matin en nombreuses cohortes. Je n'exagérerai point en disant de ceux-ci qu'ils viennent assister à la première représentation des Maîtres chanteurs, à peu près comme les musulmans vont à la Mecque: il n'en est pas un qui ne sache aujourd'hui par cœur la nouvelle œuvre du maître, publiée depuis plusieurs mois déjà chez l'éditeur Schott, de Mayence; mais ils accourent à Munich pour avoir le dernier mot de la révélation, c'est-à-dire l'exécution théâtrale.

Avant de vous faire part de mes impressions sur cet opéra des Maîtres chanteurs, qui doit montrer le génie de l'auteur de Lohengrin sous un jour tout nouveau et très inattendu, je voudrais rappeler brièvement l'histoire des relations du souverain actuel de la Bavière avec Richard Wagner. La solennité de demain est une des conséquences de ces relations; et ne fût-ce qu'à ce titre, les épisodes que je vais retracer serviraient naturellement d'avant-propos au compte-rendu de la représentation des Maîtres chanteurs.

On sait que peu de temps après la débâcle du Tannhauser [sic] à Paris, et alors que Wagner, découragé, désolé, était reparti pour l'Allemagne sans faire connaître à personne son lieu de refuge, le roi Louis II de Bavière mit un jour son secrétaire intime en campagne avec l'ordre de ramener Wagner mort ou vif à Munich. Le secrétaire, sur de vagues indices, court à Vienne où il ne trouve point son homme; on lui dit seulement qu'il pourrait bien être à Zurich où il s'était déjà réfugié à la suite des événements politiques de la Saxe, en 1848. Le secrétaire revient à Munich rendre compte de sa mission au roi. Sans lui laisser le temps de reprendre haleine, Louis II envoie son secrétaire intime à Zurich. Au bout de trois jours de laborieuses recherches, celui-ci découvre enfin Wagner à quelques lieues de Zurich, et l'enlève triomphalement.

Environ un an après l'installation de Wagner à Munich, le théâtre Royal mettait à l'étude l'opéra réputé inexécutable, Tristan et Iseult. Cet ouvrage présentait en effet des difficultés d'exécution considérables de l'aveu même de Wagner, il n'y avait dans toute l'Allemagne que deux artistes capables de chanter les rôles écrasants de Tristan en d'Iseult; c'étaient les époux Schnorr, alors engagés à l'Opéra de Dresde. Pour les avoir, il fallait, outre les honoraires à leur offrir, désintéresser leur directeur qui ne pouvait que très-difficilement leur accorder un congé. Mais rien ne coûtait au jeune roi: il voulait qu'on montât Tristan, A TOUT PRIX, et les époux Schnorr furent engagés.

Cependant, la mise à l'étude et les TROIS seules représentations de Tristan -ce chiffre avait été arrêté à l'avance- n'étaient que les témoignages en quelque sorte officiels de la royale protection de Louis II. Ce monarque de vingt ans avait conçu pour l'auteur de Rienzi une admiration qui allait presque jusqu'à l'étrangeté dans quelques-unes de ses manifestations. Ainsi, non content de s'entourer, soit dans son palais, à Munich, soit dans sa résidence d'été, à Starnberg, de tableaux, d'estampes, etc., représentant toutes les scènes des opéras de Wagner, Louis II prenait plaisir à endosser le costume des principaux personnages de Rienzi, du Vaisseau fantôme, de Tannhauser, de Lohengrin et de Tristan et je n'affirme pas, à propos des costumes de ce dernier ouvrage, que c'était toujours celui du chevalier qu'il aimait à revêtir.

Cette admiration, poussée, comme on le voit, à un degré apparemment voisin de l'égarement, et dont les manifestations intimes furent plus d'une fois surprises par de graves ministres, cette admiration, dis-je, devait bientôt devenir un sujet de scandale religieux et politique, car les vieux conseillers de Louis II n'ignoraient pas que Wagner, dans ses divers ouvrages -livres ou opéras- s'était montré tour à tour athée avec Feuerbach, panthéiste avec Hégel, et boudhiste [sic] avec Schopenhauer. Comprenant les devoirs que lui imposait cette situation rapidement aggravée par l'opiniâtre résistance du jeune monarque, l'auteur de Tristan quitta brusquement Munich et alla se fixer aux environs de Lucerne, sur les bords du lac des Quatre-Cantons.

Louis II étant séparé de celui dont il avait fait son ami, les catholiques bavarois croyaient le danger à jamais écarté. Cependant le roi de Bavière ménageait aux ennemis de son protégé une surprise cruelle.

Un jour -c'était à l'époque où la guerre allait s'engager en Allemagne- des dépêches de la plus haute gravité arrivent à Munich. Le premier ministre court chez le roi. Louis II était absent. Le ̃premier ministre s'informe; mais on ne savait rien au palais, sinon que le roi était sorti, accompagné seulement d'un domestique. On attend vainement jusqu'au soir. Ou pouvait être le roi? Sans doute à Starnberg, sa résidence d'été? On expédie un courrier à Starnberg, sans plus de succès. Or,quelques jours plus tard, on se racontait, avec force signes de croix dans les salons politiques de Munich, que Louis II avait quitté son palais et son royaume pendant trois jours dans le seul but de se rendre à Lucerne, auprès de Wagner pour lui souhaiter sa fête. Depuis cette époque, les relations de Wagner avec le jeune monarque ont conservé le même caractère de cordiale affection que par le passé. Louis II ne voit plus que fort rarement l'auteur de Lohengrin; mais parmi les lettres que ce dernier reçoit dans sa retraite de Lucerne, il s'en trouve sans cesse qui portent une royale signature. La mise en répétition des Maîtres chanteurs a nécessairement appelé Wagner à Munich; et ce voyage coïncidant avec le cinquante-cinquième anniversaire de sa naissance -le 22 mai- Louis II a voulu fêter celte date en passant une journée entière avec Wagner, au château de Starnberg.

Des frais considérables ont été faits pour ces Maîtres chanteurs, qui n'auront cependant que trois ou quatre représentations.

Plusieurs des artistes chargés des principaux rôles, appartiennent aux théâtres de Vienne, de Berlin, d'Ulm et d'Augsbourg. Quant à la mise en scène et à la décoration, je ne crois pas que jamais aucun théâtre d'Allemagne ait rien vu d'aussi brillant et d'aussi complet. Il y a surtout, au deuxième acte, une grande scène populaire qui se passe dans une rue de Nuremberg.

Mais n'anticipons pas sur le compte-rendu de la première représentation. J'ajouterai seulement que, selon toute apparence, le parti des burgraves de Munich aura bien vilain jeu demain.

A après-demain les détails.

Léon Leroy"

*Le critique musical Léon Leroy, organisateur de ces « Soirées du petit Bayreuth » où brillèrent Baudelaire, Champfleury, Fantin-Latour, et, comme « tant d'autres amis de Wagner », saint-simonien lui-même. Sur ce point, M. Leroy, la Pensée de Sainte-Beuve, Gallimard, 1940; c'est en utilisant les souvenirs et les papiers de son père qu'il écrira l'histoire de « ce groupe héroïque de wagnériens, SI marqué de Saint-Simonisme »: Les Premiers Amis Français de Wagner, Albin Michel, 1925.

 

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