dimanche 2 juillet 2017

Franz Schreker dans la presse française de 1921: un article du Temps.

Franz Schrecker en 1912
Le Festival d'opéra d'été de Munich vient de connaître hier sa grande première avec une nouvelle production des Stigmatisés (Die Gezeichneten) de Franz Schrecker (1878-1934), une oeuvre sans doute ignorée de beaucoup d'amateurs d'opéra et qui n'a plus été  jouée à Munich depuis près de  100 ans. 

Schrecker et son oeuvre furent cependant très célébrés de son vivant, comme en témoigne cet article de Jean Chantavoine publié dans le feuilleton du quotidien parisien Le Temps du 4 janvier 1904 (p.3), dont nous reproduisons le large extrait consacré à Schrecker et à son oeuvre.

Feuilleton du Temps du 4 janvier 1921.
Musiques de chez eux.
La "Femme sans ombre"de M. Richard Strauss. Quatre opéras de M. Franz Schrecker.

[...]Tandis que M. Richard Strauss soutenait, avec la Femme sans ombre, le poids de sa gloire, quatre opéras ou drames lyriques, représentés depuis 1912 sur les principales scènes d'Allemagne et d'Autriche, portaient au premier plan de l'actualité M. Franz Schreker. Né en 1878, à Monaco, qu'il a quitté dès sa deuxième année, M. Schreker a vécu à Vienne depuis l'âge de dix ans. Orphelin de bonne heure, son existence a été faite d'abord de soucis matériels et d'épreuves ou de déboires artistiques. Le récit qu'il en a donné lui-même pourrait former le canevas d'un roman à la Dickens ou à la Daudet: la gêne, l'obscurité, la lutte contre la faim, contre l'indifférence; puis, tout d'un coup, le chef-d'œuvre découvert par un amateur éclairé, et le triomphe; ce triomphe fut celui du Son lointain, opéra en trois actes, créé à Francfort-sur-le-Mein, le 18 août 1912. Vinrent ensuite les Stigmatisés, dont le succès fut plus général, plus durable, et qu'adoptèrent toutes les scènes allemandes. Le Fouilleur de trésors vint ensuite, et, il y a quelques semaines, le Carillon. On n'avait pas vu dans les pays allemands, depuis M. Richard Strauss, de fortune musicale aussi décisive et aussi rapide. Il n'est pas un théâtre allemand de quelque importance qui n'ait représenté les Stigmatisés (1) et le Fouilleur de trésors. Non pas que le succès aille pour M. Schreker sans discussion. Mais, s'il a ses détracteurs, tel de ses admirateurs, comme M. Paul Bekker, le premier critique de l'Allemagne actuelle, salue en lui la plus éminente personnalité qu'ait vue la scène lyrique depuis Wagner. Et le ministère prussien vient d'appeler M. Franz Schreker de Vienne à Berlin, pour y diriger le Conservatoire de musique. En sorte que ses fonctions s'ajoutent à ses succès, pour élargir sa place dans l'art musical de, l'Allemagne actuelle, et lui assurer sans doute sur l'avenir de cet art une double influence.

C'est à ce titre purement documentaire, je le répète, qu'il s'agit ici d'interroger l'art de M. Franz Schreker.

M. Schreker est son propre librettiste, mais le musicien l'emporte en lui sur le poète, dont il détermine du reste l'inspiration. Sur les quatre drames lyriques donnés jusqu'à présent par M. Schreker, trois vivent d'un symbole musical: le Fritz, du Son lointain entend comme une musique à la fois attirante et décevante l'appel de soi de son génie incertain: la destinée est pour lui une Sirène. La guitare du Fouilleur de trésors a le don magique d'arracher du sein de la terre l'or et les pierreries; le Carillon enfin, dans l'opéra qui porte ce titre, envoûte ou exorcise, tue ou ressuscite, damne ou sauve par la vertu de son prodigieux tintement. Dans les Stigmatisés mêmes, qui habillent sous le faste luxurieux de la Renaissance italienne une thèse de fatalisme passionnel, le drame ne prend tout son sens que dans l'orgie du troisième acte, dont la musique mène le vertige. 

Or le Son lointain n'est pas seulement le titre du premier opéra qui ait fondé la réputation de M. Franz Schreker. On y peut presque lire la devise même du compositeur. Quelques mélodies écrites par M. Schreker autour de sa vingtième année et publiées ultérieurement, montrent un jeune homme bien doué pour écrire des lieder selon la formule de Brahms. Mais, dans le même temps, l'artiste semble avoir délibérément refusé de jouer les Hugo Wolf, c'est-à-dire l'Epigone qui se drape dans le manteau troué du méconnu. Favorisé par la nature d'une imagination mélodique assez complaisante et d'une sensibilité harmonique plutôt onctueuse, ce jeune compositeur, dont les épreuves de toute nature devaient, tremper l'ambition et raidir la fierté, a, dans l'orgueil de sa pauvreté obscure, repoussé l'aumône des succès faciles et cherché une formule d'art vraiment digne de briser un jour par un coup d'éclat les obstacles qu'il rencontrait. Tout se passe comme si, pour masquer le caractère traditionaliste de son inspiration mélodique et harmonique, M. Schreker avait élevé à la hauteur d'un principe la fausse relation d'octave. Il obtenait de la sorte un décalage de l'harmonie et de la mélodie, qui laisse constamment l'auditeur ou le lecteur en suspens et donne cette impression, si chère à la poésie légendaire allemande, d'indicible, d'inexprimable et d'inquiet. Ce flottement perpétuel, tantôt caressant, tantôt brutal, M. Franz Schreker l'enveloppait dans une sorte de palpitation sonore, frémissante et subtile, faite de glissements chromatiques, d'hésitantes altérations, de trémolos indécis, de scintillements, de frissons, comme si la musique flottait dans l'irréel, soutenue par un battement d'ailes ocellées. Une extrême subtilité, d'ailleurs riche et adroite, dans le maniement de l'orchestre, accentue en le variant ce caractère d'incessante mobilité.

Mais ce sens de l'impression continue et fugace, c'est au théâtre que M. Franz Schreker l'applique et le théâtre veut des effets frappants, des reliefs accusés, des contrastes, des heurts. Sans s'interdire quelques rappels de motifs, M. Schreker rompt avec la poétique de Wagner. Des scènes importantes de son œuvre, comme le second acte du Son lointain et le troisième acte des Stigmatisés (dont M. Mascagni ne désavouerait pas certain hymne à la « nuit de délices ») montrent que, si M. Schreker n'a pas non plus ignoré Louise en écrivant le poème sinon la partition du Son lointain, il est sous l'influence du vérisme italien.

Impressionnisme sonore, vérisme musical, le mélange de ces deux éléments forme, on le devine, une combinaison instable, dont l'équilibre précaire risque de ne pas se maintenir. Lequel des deux principes l'emportera? Tout paraît indiquer chez M. Franz Schreker, d'un ouvrage à l'autre, un progrès dans le sens de la spécification mélodique. S'il était permis d'appliquer à la musique une comparaison d'ordre optique, je dirais volontiers que M. Schreker semble user d'une lorgnette dont il aurait d'abord tourné à fond la vis de mise au point, pour noyer les reliefs et les contours dans une sorte de lumière opaline, où la couleur même des objets se confondrait avec les reflets du prisme, mais que, petit à petit, malgré lui peut-être, il ramène la vis au degré voulu, pour que les lignes mélodiques reprennent plus de fermeté et les volumes harmoniques plus de consistance. Le développement lui-même de certains motifs revient à des formes plus classiques. Pour s'en convaincre, il suffirait de comparer le Csardas du Son lointain, ou bien les deux chansons du même opéra, la Couronne brûlante et la Fleuriste de Sorrente. où M. Franz Schreker prend un si grand souci de dislocation mélodique et tonale, avec la berceuse très mélodieuse et tonale du Schatzgraeber, avec le nocturne, déjà cité, des Stigmatisés, avec maint passage du Carillon. En un mot, le « Son lointain » se rapproche et se précise. M. Franz Schreker poursuivra-t-il dans ce sens son évolution? Je l'ignore et ne me charge pas de le prédire. 

Quel enseignement essentiel nous fournit jusqu'à présent son œuvre? Telle est la seule question à laquelle je voudrais chercher une réponse sommaire. Quelques critiques d'outre-Rhin, sans nier le talent de M. Schreker, lui reprochent de n'être pas allemand. De fait, sa musique n'a plus rien qui soit urdeutsch, ni cet accent de la mélodie romantique qui, de Weber et de Schubert a passé par Brahms et vit encore en Strauss, comme il parlait chez Mahler et même chez Rager, ni le sens de ces formes et de cette dialectique qui, après avoir construit la symphonie classique, a bâti le drame wagnérien. Au contraire, sans que je veuille par cette observation dénier tout caractère personnel à l'art de M. Schreker, les deux éléments principaux, et d'ailleurs opposés, de son œuvre, viennent celui-ci d'Italie et celui-là de France.

[...]

Jean Chantavoine (2)

(1) Le titre allemand, die Gezeichneten, est obscur s'il reste isolé du drame il y désigne spécialement dans la personne du héros, Alviano Salvago, « ceux que le destin marque », et marque d'un signe fatal le sort funeste.
(2) Jean Chantavoine (17 mai 1877 – 16 juillet 1952) est un musicologue et biographe français. Il a été secrétaire général du Conservatoire national supérieur de musique. Chantavoine est né à Paris. Il a publié de nombreux livres et articles, dont des biographies de Beethoven, Liszt, Saint-Saëns et Mozart.

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