dimanche 19 février 2017

Maximilien II, Roi de Bavière, fragments de souvenirs intimes, par Vincent-Victor Henri Viénot de Vaublanc

Le Roi Maximilien II de Bavière en ornements de couronnement,
peint par Joseph Bernhardt (Ingolstadt, Bayerisches Armeemuseum)

Le vicomte Vincent Victor Henri de Vaublanc à la cour de Bavière


Le vicomte Vincent de Vaublanc fut un écrivain, artiste, administrateur et courtisan français né le 19 juillet 1803 à Montpellier et mort le 15 août 1874 à Munich.
Neveu du Vincent-Marie Viénot de Vaublanc, il commence une carrière au Conseil d’État en France. À la suite de la révolution des Trois Glorieuses en 1830, il quitte son poste par conviction légitimiste et se retire dans le Beaujolais. Demeuré sans emploi pendant plusieurs années, il émigre à la cour du royaume de Bavière. S'étant lié d'amitié avec le prince héritier, il devient chambellan puis grand-maître (Oberhofmeister) de la Maison de la reine de Bavière Marie de Hohenzollern. Il est pendant près de trente ans l'un des plus proches amis et conseillers du prince royal Maximilien II, devenu roi de Bavière.
Il est écrivain et auteur, entre autres, d'un ouvrage d'histoire médiévale intitulé La France au temps des croisades paru entre 1844 et 1847.

En 1836, il accepte de passer deux années en Allemagne auprès du prince héritier de Bavière Maximilien, puis d'y rester en tant que chambellan à la cour du père de ce dernier, le roi Louis Ier de Bavière.

Cette fonction lui donne l'occasion d'assister au couronnement de la reine Victoria, le 28 juin 1838. Il y accompagne le prince Maximilien, venu incognito sous le nom d'emprunt de comte de Werdenfels. De passage au cercle élitiste londonien de l'Almack's, sa description est faite par le London Society:

« Plus petit [que le prince Maximilien], l'homme distingué, aux cheveux bruns, à ses cotés, est le Vicomte de Vaublanc, le neveu du ministre de Charles X et à la fois l'ami et le gentilhomme de la Chambre du Roi Max. […] De Vaublanc est un collectionneur d’antiquités, un auteur, un artiste, enjoué et plein d'esprit, mais réfléchi et laborieux. »

Ne souhaitant pas être naturalisé, il obtient, par ordonnance du 6 avril 1842 du roi Louis-Philippe Ier, l'autorisation de prendre du service à l'étranger. Il fréquente à Munich d'autres émigrés comme lui, dans des salons tels que celui de la femme du général Parceval. En 1841, il épouse Jeanne de Raismes.

En 1845, il est nommé grand-maître de la maison de la princesse royale de Bavière, Marie de Hohenzollern, puis en 1848, grand-maître de la maison de la reine de Bavière, après l'accession au trône du mari de cette dernière : Maximilien II. Il s'agit de l'une des quatre charges les plus importantes de la cour de Bavière, une charge essentiellement protocolaire.

En 1846, il accompagne le prince royal Maximilien de Bavière à Paris. À cette occasion, l'écrivain Victor Hugo le décrit dans Choses vues :

« La porte s'est ouverte. Un homme est entré, assez jeune, d'un visage agréable, d'une quarantaine d'années, en noir, avec une croix blanche et un ruban jaune à la boutonnière. C'est un Français légitimiste, M. le vicomte de Vaublanc, neveu de l'ancien ministre. M. le vicomte de Vaublanc s'est fixé à la cour de Bavière, où il est lecteur de la princesse royale et grand-maître de la cour du prince. Il dînait avec le prince chez M. Guizot, et n'avait pas mis le pied à l'hôtel des Affaires étrangères depuis 18239. »

En 1864, il démissionne de sa charge de chambellan après la mort de Maximilien II. Vaublanc, qui a refait sa vie en Bavière, décide d'y demeurer jusqu'à la fin de ses jours. En 1867, sa visite à Paris de l'exposition universelle l'inspire pour la rédaction d'un ouvrage.

Au début des années 1870, les frères Goncourt le décrivent à leur tour en quelques mots, dans leur journal, et cette fois-ci sans ambages, à la suite d'« Un dîner munichois fait dans le milieu catholique et anti-prussien [...] De Vaublanc, ancien chambellan et ancien ami du vieux roi Louis, un vieil émigré français, qui ne s'est jamais abaissé à parler allemand, très aimable, très sourd, très XVIIIe siècle1. » Il meurt, sans postérité, le 15 août 1874 à Munich

Sans être un conseiller officiel, Vaublanc est un intime du roi, il exerce une influence officieuse sur le roi dans le domaine artistique. Il accompagne régulièrement ce dernier après le dîner, dans sa promenade, soit à pied, soit en voiture, au cours de laquelle un sujet d'économie politique, d'art ou de littérature est amené par le prince ; la conversation le développant plus ou moins, fréquemment le roi en réclame le résumé par écrit, ce résumé étant mis le lendemain sur sa table.

En 1851, à la demande du roi, le vicomte élabore une série de recommandations dans le but d'embellir Munich du point de vue de l'architecture, dans un rapport intitulé Propositions pour le roi Maximilien II (Vorschläge für König Maximilian II, 1851/52). Il est par exemple à l'origine du premier plan architectural, plus tard remanié, du Maximilianeum. Il est aussi à l'origine des plans de restauration du château gothique de Hohenschwangau en haute Bavière, résidence d'été du couple royal puis de la reine mère au décès du roi.

Il assiste aux derniers instants du roi, ce qui lui inspire l'écriture d'une courte biographie de ce souverain, publiée en 1867 chez Fleischmann, que nous retranscrivons ci-dessous.

Maximilien II, Roi de Bavière, fragments de souvenirs intimes

     "Le roi Maximilien  II, né le 28 novembre 1811, reçut par l'abdication de son père, la couronne de Bavière le 2 mars 1848. 
     Il avait le front élevé et découvert, les cheveux rares, le nez bien fait et légèrement arqué, les narines assez ouvertes, la bouche gracieuse , les lèvres nourries , le visage ovale, la moustache et les favoris abondants sans exagération sur un teint plutôt pâle que coloré. 
     Cet ensemble résumait une belle tête et un agréable visage. Ajoutons-y les formes du corps admirables, dans sa jeunesse, avant qu'il eût maigri. 
     Quelque chose de vague et de fin dominait dans son regard. Parfois son oeil bleu, d'une couleur un peu incertaine, semblait devenir farouche sous le rapprochement des sourcils et le trait du pli frontal, lorsqu'il arrêtait fortement sa pensée ; mais la sérénité caressante des lèvres démentait bien ce geste nerveux. 
     Il était soigneux dans sa mise; dans tout son extérieur parfaitement gentleman, comme disaient volontiers de lui les anglaises, et prince jusqu'au bout des doigts, comme plus d'un diplomate l'a remarqué. Rejeton d'une branche électorale qui provenait du Palatinat, le cachet germanique n'était pas très fortement exprimé en lui. Par occasion son agréable accent devenait un peu rauque ; mais sa prononciation demeurait très distincte, parce qu'il l'avait beaucoup travaillée, en secret, pour effacer une légère disposition au bégaiement. 
     D'un tempérament sanguin-bilieux, il inclinait vers la mélancolie. Rêveur, prompt par l'esprit et les nerfs, la partie indécise ou phlegmatique de son tempérament lui venait des Altenburg. Sous certains rapports musculaires, organisation vigoureuse, mais anormale dans la circulation du sang, avec des alternatives de douleurs névralgiques vers les régions supérieures du crâne. Fort et faible, lent et vif; il eut de bonne heure ce goût de locomotion qui est la recherche du repos dans le mouvement, et découle naturellement du mode d'éducation adopté pour les princes. 
     Ajoutons la vue basse, cause d'une certaine timidité qu'il dissimulait, le pas très assuré, le maintien un peu roide qu'il s'efforça constamment de corriger et qui n'arrivait à l'entier abandon que dans l'intimité, ou bien à cheval et a la danse où il se montrait avec toute l'aisance de la plus agréable tournure...... on dansait alors.
     Nature pleine de tact, fine et délicate sous plus d'un rapport et, par suite, un peu ombrageuse, réclamant de l'aide et des soins, et l'échange des épanchements d'esprit et de coeur. Il accueillait volontiers les reflets de la joie des autres et s'épanouissait aux rayons d'une gaieté qui ne venait pas de lui, cher- chant d'instinct le remède de cette maladie commune à bien des hommes éminents, la mélancolie, dont la source est l'isolement dans la multitude, la satiété, et l'impossibilité de jouir de tout ce qu'on possède. 
     Deux choses dominèrent surtout en lui dans l'homme intérieur : l'imagination et la conscience.            L'imagination lui fit aimer la gloire, l'élégance, la nature et l'art. 
     La conscience le rendit philosophe chrétien et lui donna un sincère désir de se perfectionner. 
   De la conscience naquirent: la pratique exacte de la religion, les entretiens philosophiques et moraux, l'examen mensuel ou quotidien; son estime pour la doctrine de Schelling, pour les lumières de Döllinger et de Reindl, pour les guides écrits de la vie, comme les oeuvres de l'évêque Sailer, les pensées de Marc-Aurèle, un traité de J. Droz l'académicien français, et jusqu'à un petit essai manuscrit qu'il fit copier et orner de vignettes. 
     L'université de Gœttingue l'avait initié dans son adolescence à la connaissance des hommes et de la philosophie. A Berchtesgaden et à Tegernsée, en face de splendides paysages, il se pénétra de l'amour de la nature, qui eut pour conséquence le goût des voyages où l'horizon de l'esprit s'agrandit, et l'aspiration vers les pays lointains oh l'on est prince avec plus de loisirs, oh les affaires n'arrivant pas à chaque heure, il est permis de jouir et d'observer. Il visita successivement Athènes, Constantinople, Rome, Palerme, Vienne, Hambourg, Berlin, Londres, et Paris. 



    De l'imagination encore sont provenues ses poésies de jeunesse, son penchant naturel, et très allemand, pour les contes merveilleux, sa restauration chevaleresque et féerique des ruines d'Hohenschwangau qui demanderait un volume pour être décrit . . . d'Hohenschwangau, dont les tourelles crénelées dominent sur deux lacs, en face d'une plaine immense, gardant comme ces redoutables géants des romans de la table-ronde, l'entrée des hautes montagnes du Tirol Bavarois. Les souvenirs de ce manoir gothique, témoin des adieux de l'infortuné Conradin et de sa mère, inspirèrent au jeune châtelain l'idée d'ériger, dans Naples même, une statue à la touchante victime de Charles d'Anjou; ce fut Thorwaldsen qui l'exécuta. Puis vinrent la restauration du Maxburg au Palatinat, interrompue par la révolution de 1848; celle du château de Berg, et non loin de Berg, ce petit paradis de l'Ile des roses qui se mire dans les eaux du Würmsée  et enfin la villa de Berchtesgaden assise vis-à-vis des cimes neigeuses du Watzmann. 
     Par ce tour d'imagination poétique, s'explique l'accueil qu'il fit à un ouvrage intitulé Kallibiotik (art d'embellir la vie), et son goût pour les parcs d'ornement et les beaux sites. 

Le jardin d'hiver de Maximilien II à la Résidence

     Le goût des jardins, très vif en lui, devait inspirer la plantation du parc d'Hohenschwangau tiré d'un vaste marais et celui des rives de Feldafing, ainsi que l'accroissement du parc de Munich, avec les plantations qui métamorphosèrent les hauteurs abruptes de l'Isar. Il produisit aussi la création du jardin d'hiver suspendu, comme jadis à Babylone ceux de Sémiramis, à la hauteur d'un premier étage entre le théâtre et le palais, de plain-pied avec les salons de réception et les antichambres. Là, sous une voûte de cristal, au milieu des palmiers, des fougères gigantesques, des arbres résineux, tandis que le vent siffle et fait rage au dehors, on oublie la neige dont les toits de la cité sont surchargés. Une bande de poissons dorés y frétille au milieu d'un bassin de marbre, sous la pluie vaporeuse d'une gerbe d'eau qui rafraîchit des gazons fins comme du velours, tandis que les oiseaux des Canaries et des tropiques s'y poursuivent dans les buissons de fleurs, sous les girandoles de lierre et de clématite, se disputant les miettes tombées de la table royale. 
     Non loin du jardin d'hiver, mais a l'étage le plus élevé du palais, dans un cabinet d'étude, on peut retrouver encore l'expression figurée des tendances morales de ce rare esprit. Les murs de stuc poli y sont ornés de sentences, de bustes historiques, et d'un tableau qui représente le prince juste et bon, admis, après sa mort, aux demeures célestes.
     Le goût de la nature, raffinée par la culture et par l'art, n'excluait pas en lui l'amour des sites agrestes; bien au contraire. Il les aimait passionnénent. Ah ! comme il chérissait les grandes scènes des contrées alpestres! avec quel ravissement, armé de son excellente lorgnette de Nickel, il découvrait la longue chaîne des montagnes bavaroises qui , vers la fin du jour se teignent de rose, puis se colorent bientôt après d'un bleu de cobalt si fin, si transparent! La nuit venue, il contemplait leurs sombres dentelures découpées sur le ciel; jusqu'à ce que la lune se levant , vînt à paraître furtivement derrière les plus hautes pointes des rochers, à travers les tiges supérieures des noirs sapins , et, sans bruit montant peu à peu, versât enfin hardiment les flots de ses rayons d'opale sur les forets illuminées et sur les eaux dormantes des lacs au fond des vallées.

     Ou, si par un beau jour il avait entrepris de gravir une montagne, avec quelle jouissance, d'un pas mesuré, dans une douce rêverie, il suivait un des mille sentiers qu'il avait fait ouvrir dans les bois d'Hohenschwangau, ou s'égarait dans les ravins escarpés qui débouchent sur les rives du roi des lacs le majestueux et solenmel Konigsee! Comme il accueillait avec empressement tout ce que ses compagnons de pro- menade lui signalaient, si quelque charmant détail lui avait échappé: une fleur radieuse, un parfum de la brise, un son harmonieux, un effet de lumière inattendu. Il ajoutait ce que d'autres voyaient à ce qu'il avait vu; il en faisait comme le trophée de sa promenade heureuse, la fête de ses yeux et de son âme , et pénétré de la grandeur des œuvres de Dieu, de l'ineffable sagesse de ses vues, il oubliait devant le grand royaume de la nature les épines de sa propre couronne. 
    
     L'exemple de son père, le roi Louis, qui puisa dans la lecture des annales du passé, comme tant de natures supérieures, ses aspirations à l'immortalité historique, alluma dans sa jeune âme le désir de la gloire, ce rêve brillant de l'imagination si rarement accompli! Il se souvenait volontiers de ces derniers vers des strophes que Lamartine lui avait adressées en 1833: 

       Quand l'homme obscur finit son court pélérinage 
       Sous l'herbe du cercueil il dort impunément; 
       Mais la terre de vous demande témoignage, 
       Et la tombe d'un roi doit être un monument.  

     Il eut donc l'ambition louable d'être grand par sa personne et ses actes, ne pouvant l'être suffisamment à son gré par la puissance politique trop limitée d'un état de second ordre. Le roi, son père,  ayant paru fonder principalement sa renommée dans les monuments, il chercha la sienne dans les sciences. De là les professeurs ou littérateurs appelés par lui, les médailles et les prix décernés, les missions scientifiques, les symposia ou réunions littéraires dans le palais, la création de l'ordre de Maximilien en faveur des savants, des poètes et des artistes. De là les sommes considérables, accordées dans le même but pour des recherches de toute nature sur l'histoire d'Allemagne et le droit germanique. De là encore le Plutarque - bavarois , le Calendrier populaire etc. 
     Nous ne pourrions nommer ici toutes les notabilités intellectuelles que le souverain de la Bavière attira dans l'enceinte de sa capitale: le Baron de Liebig, le plus éminent de tous par sa réputation européenne, Siebold, Carrière, Geibel, Heyse, H. Lingg, Bodenstedt, Bluntschli, Lohr, Pleuffer, Sybel, Dingelstedt etc.; tous ceux dont il activa ou encouragea les travaux scientifiques ou artistiques, comme Seidel, Sendtner, Knapp, Gumbel, Giesebrecht, Pettenkofer,  Hormayr, Steinheil, Fr. de Kobell, M. de Schack, L. Quaglio, Schwind, Halbig, le Baron d'Aretin, Burcklein, E. Kiedel; les peintres qu'il choisit pour décorer le Maximilianeum : Kaulbach, Piloty, Kreling etc. sans parler des autres savants et littérateurs, dont les noms sont inscrits sur les registres de l'ordre de Maximilien. 
    

     Si 1 'art n'obtint pas une préférence marquée sous ce règne, il ne fut cependant jamais dédaigné. Un voyage à Paris lui suggéra l'idée de la magnifique collection du musée national, l'un des principaux édifices de la rue Maximilien, et celle d'une galerie de portraits de famille dans le château de Schleissheim. De vastes commandes de peinture murale, et le vif mais inutile souhait, de faire éclore un nouveau style d'architecture qui eût pris date dans l'histoire du règne, se rattachent aux créa- tions de la rue Maximilien. L'érection d'une maison de refuge pour les filles d'employés est dû à un pieux mouvement de charité. 
     Comme il ne disposait que d'une liste civile amoindrie, il devint parcimonieux, détournant ses regards de certaines choses immédiates, et de certains services, pour concentrer ses moyens financiers sur de glorieux desseins scientifiques ou philanthropiques.

Maximilianeum.Photo Guido Radig 2010.

    L'institution , qu'on appela Maximilianeum, visait à un but positif : suppléer par une instruction supérieure à la rareté incontestable de diplomates et d'administrateurs habiles. Cette fondation, dotée sur les économies royales, fut établie dans un vaste édifice couronnant les hauteurs des rives de l'Isar. Mais au- delà du plan d'étude spécial de cet institut, deux conditions importantes pour obtenir définitivement le résultat souhaité semblent avoir fait défaut. Il fallait surveiller, employer, et protéger les sujets les plus éminents sortis de cette pépinière, après les avoir trempés fortement, dans l'application de l'enseignement reçu, par une sorte de stage extérieur et pratique. L'homme ne se forme que par la lutte d'abord; puis, dans le développement qui lui est facilité par une position favorable. Instruire et congédier ensuite l'élève en lui disant de marcher, ce n'était pas assez. 

    Dans sa politique, conservateur éclairé et libéral avec prudence , le roi Maximilien reconnaissait la nécessité d'accepter les mutations successives que le temps amène avec lui, et de mettre en pratique toutes les améliorations qui peuvent profiter à l'humanité. Il agissait donc d'après cette conviction, mais sans vouloir compromettre pourtant les bases nécessaires du pouvoir royal, et le principe des légitimités, sauve- garde des sociétés européennes. Il se montra observateur exact de la constitution qu'il avait jurée. Malgré ses répugnances particulières, quand il lui fallut se séparer d'un ministre, devenu momentanément impossible devant une majorité passionnée, il s'y résigna, en proférant ces belles paroles souvent rappelées depuis: „Je veux être en paix avec mon peuple." 
    Dans une adresse à son fils, le roi régnant [Louis II de Bavière, ndlr], la chambre des députés lui a rendu toute justice quand elle a dit, en résumant le glorieux ensemble des actes de Maximilien II. : „Non  seulement il a maintenu intacte la constitution bavaroise, mais il l'a portée à un degré plus élevé, plus en rapport avec la dignité humaine." (11. avril 1865). On peut donc affirmer que la Bavière était parvenue, sous son gouvernement, à l'entier développement du régime constitutionnel et représentatif. Et cependant, chose étrange, qui prouve la persistance des préjugés fondés sur l'ignorance des faits, des publicistes étrangers s'obstinaient, malgré tout, à représenter la Bavière, comme un pays retardataire et régi par un pouvoir absolu. La Bavière avait une réponse a leur offrir, en échange de leurs critiques, c'était: la liberté de la presse et de la tribune, le développement du régime communal, l'application complète de l'enseignement primaire, l'inviolabilité absolue de la propriété, l'indépendance administrative, la modicité des impôts et l'état florissant des finances; acquisitions assez précieuses pourtant, fondées et développées peu à peu en Bavière depuis un certain nombre d'années, sans révolutions sociales, et qui n'étaient possédées qu'imparfaitement en d'autres pays. 
     Sans avoir une idée bien nette, un goût très assuré dans l'art, le roi Maximilien l'aimait et l'étudiait sous toutes ses formes. Toute sa vie il étudia; c'était un des modes particuliers de son esprit, et le résultat de ses goûts. Il aima aussi toutes les littératures et se familiarisa, pour chaque langue, avec les chefs -d'œuvres de l'esprit humain. Ses livres favoris le suivaient en voyage, et se retrouvaient sous sa main pour ses lectures du soir. Ils l'accompagnaient à la chasse, jusque dans ces magnifiques chasses au chamois pour lesquelles on avait adopté un costume tyrolien d'une grande élégance. Ses premiers pas dans les sciences politiques ont amené la rédaction d'un ouvrage inédit considérable, auquel plusieurs hommes distingués ont concouru, guidés par un plan général adopté d'avance. 
     L'étude persévérante des langues modernes ne cessa de l'occuper; on aurait pu, dans le même cercle , à la même heure, l'entendre parler anglais, français, grec moderne et italien. Car il aimait la conversation, surtout la conversation instructive, cherchant constamment à apprendre et à découvrir. Qualités rares ! il savait écouter, et il pouvait approfondir agréablement une question sur toutes ses faces. Il admettait la contradiction soutenue, évitant lui-même les dénégations absolues, et voulant surtout se rendre compte des choses et des idées de la manière la plus complète. Chez lui le savoir était frère d'une modestie sincère qui s'alliait à un désir incessant de se perfectionner au moral comme au physique. 
     Comme Frédéric-le-Grand , comme Goethe, et A. de Humboldt, comme son aimable aïeule la reine Caroline, comme tous les esprits larges et élevés, il s'est garanti des préventions nationales. Humanitaire et patriote à la fois, il avait appris par l'évangile et la philosophie que, s'il existe sous des zones diverses des populations distinctes, il n'y a sur le globe qu'une grande nation: l'humanité. Il estimait les Anglais, aimait les Français, fréquentait les Italiens ; son goût particulier pour la France lui venait de son grand-père le roi Max Joseph, cet aimable compagnon de la jeunesse du comte d'Artois. D'une certaine grâce caressante et d'une galanterie délicate avec les femmes, il recherchait volontiers celles dont la conversation enjouée, éclairant d'un gai soleil cette âme préoccupée de tant de soins, le délassait des affaires. Avec les hommes toujours affable, il ne blessait point, il ne méprisait point, il pensait comme Alfred de Vigny, qu'il avait connu, et dont il estimait les ouvrages: „Il n'y a pas un homme qui ait le droit de mépriser les hommes." Par ses discours publics et d'heureuses réponses improvisées, il prouva qu'il possédait un fond réel d'éloquence.


     Comme chef de famille, comme père, et comme époux d'une noble princesse qui avait apporté dans l'intérieur royal le dévouement et la sérénité, il envisageait ses devoirs avec une scrupuleuse conscience. La bonté, qu'il tenait de sa mère la reine Thérèse, neutralisa chez lui une tendance à l'égoïsme très naturelle dans les positions élevées, et dont on ne saurait faire aux princes un reproche particulier si l'on tient  compte de leur éducation, et de la position exceptionnelle qu'ils occupent en ce monde où ils deviennent le point central de tous les rayons. 

     A moins de motifs graves, il n'abandonna jamais ceux qu'il avait choisis et mis en place, soit dans l'Etat, soit auprès de sa personne. 

     Il voulut toujours s'améliorer et aller en toutes choses vers l'exquis et le meilleur, ce qui explique l'indécision qui lui a été reprochée. Comme les artistes de génie, jamais satisfait de lui-même, il se montra plus indulgent pour les autres à mesure qu'il avançait dans la vie et reconnaissait l'imperfection des caractères et l'insuffisance des aptitudes. Vers les derniers temps cette indulgence envers les hommes et les choses augmenta remarquablement, tandis qu'un certain fond de bonhomie se faisait jour plus fréquemment. 
     
     Comme il avait de la sociabilité et de l'entregent il fut aimé, ou affectueusement accueilli, par des souverainetés fort diverses : Charles X exilé, Frédéric- Guillaume IV, Louis- Philipp , Napoléon III, la reine actuelle de Prusse, apprécièrent ce caractère heureusement doué, cette nature sympathique qui s'intéressait à tout, qui aspirait toujours au juste et au beau, cette intelligence qui cherchait sans relâche a soulever les voiles du problème obscur de la vie humaine et de l'avenir des peuples. 

     Voulant beaucoup, faisant moins qu'il ne voulait, au milieu de circonstances bien orageuses d'abord, plus rassurantes ensuite, cette volonté a cependant été assez féconde pour lui mériter l'estime de son peuple et de la postérité. La voix de la nation même lui a rendu ce témoignage: „ qu'il a laissé des traces de son action dans toutes les parties de la vie publique, et contribué notablement à l'accroissement du bien-être général" (adresse d'avril 1865). Dans un état plus vaste, avec de plus grandes res- sources, des instruments plus variés, il eût créé de bien grandes choses! 
     L'idée de la vocation providentielle des rois était implantée fortement en lui. Il y puisa du courage en 1848, et par ses convictions, exprimées énergiquement dans le conseil, releva les abattements d'un ministère effaré. La pensée, même lointaine, de la vassalité de la couronne de Bavièrem le révoltait ! Sa vigilance, sa méfiance politique, lui vinrent en aide pour écarter le danger qui s'annonçait dès lors. Il est à croire aussi que les hautes relations qu'il avait formées en Prusse et en France, eussent été utiles à la Bavière dans la lutte qui a suivi la rupture de la confédération Germanique. Ces relations n'existent plus; mais notre foi dans l'avenir du beau royaume des Wittelsbach subsiste encore. Munich, transformé par deux règnes succes-sifs en un foyer actif de civilisation et de lumière intellectuelle, ne doit jamais cesser d'être une capitale, car l'abaissement de l'Athènes de l'Allemagne serait un immense dommage pour l'Europe, un retard dans le progrès social. 
     Outre les œuvres de culture intellectuelle dont nous avons parlé plus haut, son règne vit commencer ou s'accomplir une suite de réformes actives: le remaniement de la législation criminelle et de l'administration de la justice, la suppression des baillages privés et de la loterie, l'établissement du jury, du notariat, et l'adoption d'un nouveau code de commerce allemand. 
     Nous n'abordons pas ici l'historique de ce règne de seize années, ni la revue des actes de gouvernement; assez d'autres s'en chargeront. Quant à la jeunesse du roi, il en a tracé lui-même une esquisse, connue seulement de quelques personnes ; probablement elle ne restera pas toujours inédite.      Lui aussi, il eut de belles heures de prince destiné au trône, et de roi. N'oublions pas toutes ces flatteuses visites de souverains à Hohenschwangau. Rappelons son premier séjour en Grèce chez son frère bien-aimé, son voyage dans le Palatinat après Son mariage, sa tournée dans le royaume en 1848, son entrée à Francfort en août 1863, le rôle influent qu'il y prit dans les délibérations, lorsqu'il fut question d'ériger la Bavière en troisième puissance dominante, et son retour dans sa capitale à la suite de ce congrès. Même après son dernier séjour en Italie, de 1863, il y eut encore des fleurs pour le couronnement du char royal qui le ramenait dans son palais ; ce furent les dernières de sa vie ; à peine flétries, on en cueillit d'autres pour sa tombe. 
     Aux approches d'un orage politique précurseur de cette formidable tempête dont 28 nous sortons à peine, son peuple inquiet l'avait redemandé avec instance. Toujours consciencieux, de Rome ou il était, il répondit par le télégraphe : „ qu'il connaissait ses devoirs de roi a et il quitta l'Italie où il jouissait d'un repos devenu pour lui bien nécessaire ! Il revint et donna à son peuple ce qui lui restait de vie.

La Reine Marie et les Princes Louis et Othon au chevet deMaximilien II mourant

     Deux mois et une vingtaine de jours s'étaient écoulés depuis ce retour du roi Maximilien a Munich. H entrait dans sa cinquante - deuxième année. De graves questions s'agitaient entre lui et l'archiduc Albert, envoyé par l'Autriche, quand il commença à se plaindre d'un certain malaise. Il prit part encore le lundi soir (7. mars 1864) à la réunion qui avait lieu chez la reine, mais il se retira de bonne heure. Le 8, il garda la chambre, et le lendemain le prince royal parut seul au dîner où était invité l'archiduc Albert. 
     Bientôt la promptitude alarmante d'une indisposition, devenue en peu d'heures une maladie sérieuse, surprit généralement; mais les germes inaperçus de cet état dataient de loin. Le public ne fut instruit du danger que par la fermeture subite du théâtre, le mercredi 9 au soir.
     S. M. la reine ne quitta pas le chevet du malade. Tous les princes de la famille royale, les princesses, l'archevêque de Munich et les ministres, le service du roi, les médecins en consultation permanente, impuissants et découragés, tous veillaient dans les larmes et dans l'anxiété, et puis la nouvelle fatale se propageant et se confirmant à mesure que le mal s'aggravait, une masse considérable de citoyens de tout âge et de tous rangs, remplit peu à peu les vastes salles de la résidence.
     Là, dans les longs corridors, sur les escaliers, dans les chambres d'attente et les salons de service, tout demeura ouvert;  plus de consigne pour les gardes et les sentinelles, plus d'uniformes pour les offices de cour, mais d'humbles vêtements, présage de deuil, des pas précipités, des visages pâles. Les portes béantes du palais ne se fermèrent ni le jour ni la nuit, et toute la nuit et tout le jour, tandis que les dernières heures de cette vie royale s'achevaient péniblement, une foule désolée, pauvres et riches, étrangers et Bavarois, les derniers du peuple comme les premiers de la nation, se pressait jusqu'aux environs du lit de douleur, sollicitant avec les instances d'un amour et d'un respect touchants, quelque nouvelle de l'état de leur roi; un peu d'espoir» seule- ment, un peu de répit! 
     Et le mal impitoyable , qui consistait dans l'affaiblissement des fonctions du coeur, poursuivait son œuvre, étreignant les pauvres membres du roi , sans douleurs vives pourtant , sans lui ôter sa présence d'esprit et son entière soumission à la volonté de Dieu. Car la religion, vers le milieu de la nuit, vint le soulager par ses divins adoucissements et le fortifier pour la lutte de la dernière heure. 
     Elle vint trop tôt cette heure d'agonie publiée par les cloches des églises. Les prêtres se tenaient en prières au chevet du malade, et la famille royale l'entourait. D'une main pieuse son fils aîné lui ferma les yeux. Il héritait de la couronne et fut proclamé roi solennellement le même jour. 
     Ce jeudi 10 , avant midi , le maréchal de la cour parut dans le premier salon et annonça que tout était fini. Aussitôt cette multitude, comme une seule et grande famille éplorée, s'agenouilla spontanément, et pria dans le silence, pour l'âme de celui qui avait été son père, et pour l'avenir du royaume. Après quoi l'accès jusqu'au lit royal devint libre pour tous. Chacun y put contempler une dernière fois ce noble visage, se reposant avec sérénité, dans le 32 calme éternel, des troubles et des misères de la vie. 
   La foule enfin commença à se retirer lentement, plusieurs demeurant incrédules devant cet appel si soudain de la mort , et conservant encore en eux, mais vainement, quelque chose qui ressemblait à l'espérance. Ah! l'on vit bien alors ce qu'était un bon roi, régnant sur un bon peuple. Cette séparation, aux portes de l'éternité, du souverain et des sujets , fut baignée de larmes, et quand le cercueil s'est fermé sur lui le culte loyal et silencieux de cette chère mémoire a commencé dans bien des coeurs!         Puissent ces lignes, tracées par une main que le roi Max a daigné plus d'une fois serrer dans la sienne, être lues de quelques- uns de ceux qui Font connu, l'ont servi, et aimé. Ces lignes ne forment qu'une faible et insuffisante ébauche d'une belle vie, mais nous allons rappeler ici, pour les amis du roi Max, des paroles qui valent mieux que tout ce que nous avons pu dire. Elles sont extraites de son acte testamentaire (16. décembre 1851), et nous révèlent son cœur tout entier:
     „ J'adresse à tous ceux qui m'ont gardé fidélité et amour mes remerciements les plus chauds et les plus profonds. Je pardonne du fond de mon âme à tous ceux qui, volontairement ou involontairement, ne furent pas ainsi à mon égard. Que ceux qui ont eu à se plaindre de moi veuillent tous aussi me pardonner ; de tout cœur je réclame ce pardon. Que le Tout-puissant, dans l'avenir et à jamais , prenne en sa garde sainte mon bien-aimé, mon brave et excellent peuple bavarois, et lui accorde sa plus riche et sa plus entière bénédiction ! Dès ma jeunesse, je l'ai fidèlement porté dans mon cœur. I1 était le but de mes travaux , de mes soucis, de mes peines et de mes joies; son bonheur était le mien. Mon plus sérieux, mon plus ardent effort est, et sera toujours, de faire progresser de toutes mes forces, le bien être matériel et moral dans ma patrie; d'assurer à la Bavière parmi les nations, le rang auquel elle a droit par sa position, ainsi que par ses vieilles et glorieuses annales. Mon amour pour elle subsistera au delà de ma vie. Pour mon peuple j'agirai et je prierai, aussi longtemps qu'il me sera donné d'agir et de prier. "
     Dans la devise adoptée par le roi Maximilien se retrouve le résumé de ces nobles pensées: Dieu et mon peuple!"

 Imprimerie de la cour royale  (J. Rösl).

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