samedi 25 février 2017

Arthur Savaète: Le cygne des Wittelsbach


Arthur Savaète, publiciste, romancier, dramaturge et éditeur à Paris, né en 1858, a consacré une de ses Soirées franco-russes à la mort du Roi Louis II de Bavière et à la politique de Bismarck. Ce récit a également été  édité sous le titre Le cygne des Wittelsbach. Les trois Soirées franco-russes ont été d'abord publiées par la Revue du monde catholique et sont ensuite parues en librairie, soit séparément, soit en un volume qui réunit les trois soirées (voir la photo ci-contre). L'ouvrage se trouve parfois en bibliothèque ou en antiquariat. On peut aussi le lire en ligne via le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France, qui reproduit les deux numéros de la Revue du monde catholique qui le contient, le premier datant du 1er avril 1899.
En voici les premières pages:

SOIREES FRANCO-RUSSESS
PREMIERE SOIREE
LE CYGNE DES WITTELSBACH [Louis II de Bavière, ndlf]

     C'était vers le soir d'une belle journée d'été (1) . Le soleil s'inclinait sur l'horizon, et le château-fort qui, de la rive gauche du Mein, domine la ville de Wurtzbourg étendait déjà sur les toits entassés l'ombre allongée de ses vieilles tours. En ce moment, je gagnais le quai du fleuve en compagnie du comte H..., colonel en retraite de la garde du Tsar, que des raisons de santé avaient amené en Franconie ; et du capitaine K..., homme énergique s'il en est, qui, confiant en son mérite reconnu, marchait d'un pas ferme vers un bel avenir. Dès les premiers jours de mon arrivée à Wurtzbourg, le baron de Ruffin, vice-président de la province, ménagea le hasard heureux qui nous mit en rapport; et, depuis lors, des relations aimables, bientôt cordiales, quelques services reçus et rendus avaient fait naître entre nous une estime sincère à laquelle succéda une franche amitié.
     Nous étions loin cependant d'avoir les mêmes idées et, à vrai dire, entre nous peu d'opinions étaient communes. Le capitaine, protestant d'une nuance insaisissable, au fond ne l'aurait-on trouvé peut-être qu'indifférent, pratiquait vis-à-vis des cultes divers la même ignorance, sinon un égal dédain. Il soutenait le libéralisme politique et religieux, admirait sans réserve la petite Excellence von Lutz, dont il ne mettait en doute ni le patriotisme circonspect, ni l'intégrité cependant suspecte. C'est à peine s'il consentait à blâmer en lui des moeurs faciles et une fourberie incontestable. Pour le prince de Bismarck, le capitaine éprouvait une admiration idolâtre. Le comte était un Slave dans toute la force du mot, confondant l'Allemand et le Juif dans un même sentiment d'aversion qu'il disait patriotique, en tout cas, chez lui, insurmontable. Il appréciait des individus allemands, même juifs, par charité, par entraînement de circonstance; mais quant aux collectivités, aux nations, il en haïssait quelques-unes pour des raisons supérieures, impondérables, disait-il; raisons qu'il subissait sans les discuter, instinctivement. Un jour et soudain avait retenti l'annonce stupéfiante du drame de Berg. Le roi Louis II s'était jeté à l'eau! Le roi était mort! (2)
     Le comte ne fit qu'un bond jusqu'à Munich. Le lendemain il m'écrivait : « Le roi est mort, cherchez les assassins ! » et quelques jours après je recevais de lui cette note mélancolique : « Après l'avoir tué, ils l'outragent ! Il fallait le prévoir : c'était dans l'ordre des choses nécessaires, une sorte de raison d'Etat ! Hélas ! j'ai vu le roi, au milieu de la nuit, sur sa couche funèbre, ruisselant de lumière et chargé d'avanies ! Quel homme ! Sa vue vous empoigne. Tout est grand en lui, et tout, malgré des faits accablants et des preuves que mon esprit récuse, tend à démontrer qu'il n'était pas ce qu'on veut bien dire. Un fou n'a point ce cachet de grandeur, ni un suicidé ce calme majestueux dans le trépas! Ainsi son corps de géant supporte encore avec grâce une tête magnifique, et la mort n'a su effacer de ce front serein, de ces traits admirables, les traces du génie. L'ombre persiste à mes yeux : le crime pèse sur ce cadavre !»
    Le comte, à son retour, avait promis de me dire ce qu'il pensait de la mort de Louis II; et, pour tenir sa parole, il nous avait emmenés, le capitaine et moi, au château de Veitshoecheim, village voisin.
Douze ans se sont écoulés. Le capitaine est devenu colonel de hussards, et le comte, un vieillard vénérable. Je persisterai, sur son désir formel, d'appeler le colonel, capitaine, pour continuer une habitude chère. Des circonstances fortuites nous ayant donc réunis dernièrement en la même ville, nous nous rendîmes sur les mêmes lieux pour l'unique plaisir de rajeunir des souvenirs déjà lointains. Nous descendîmes au bord du Mein.
     Là, à nos pieds et près du bord, une barque se balance sur le flot. Nous y prenons place. Le batelier lève l'amarre, saisit la lourde perche qu'il plonge au fond des eaux et lentement il nous emmène au milieu du fleuve. Ne se servant plus que des rames, il guide la barque qu'il laisse emporter par le courant paisible.
   Nous voguions ainsi mollement bercés dans le frêle esquif, d'autres barques nous précédaient et nous suivaient; on entendait des ris folâtres, des chants, de la musique, qui égayaient le paysage ; sur les berges une foule animait le tableau. Une chaleur tiède, pleine des parfums suaves du soir, flattait tous mes sens et mon esprit, diversement touché, était répandu dans un vague inexprimable. J'éprouvais alors de ces émotions intimes et profondes, sources de douces jouissances, sources d'angoisses secrètes selon la nature de la rêverie qui les produit. Un sentiment étrange remplissait mon coeur lorsque le comte prit la parole [...]

La suite peut se découvrir sur Gallica. Pour la suite de la première partie, cliquer ici. Pour la suite de la seconde partie, cliquer ici.

(1) Le 1er septemhre 1886, je fis paraître dans la Revue du Monde catholique la substance de cette étude. Je formais alors le projet de donner une série d'entretiens que mes amis croyaient devoir être intéressants. M. Eugène Loudun, à cette époque directeur littéraire de la Revue, soit que ses opinions politiques fussent opposées aux miennes, soit qu'il trouvât les personnalités dont mon étude était émaillée compromettantes, ne consentit pas à laisser passer mon travail «.Autour d'un Drame » dans son intégralité. Il fallut remanier, retoucher, attendre, s'impatienter; finalement M. Loudun s'en alla en villégiature, s'abstenant de donner le bon à tirer du numéro qui devait produire un article qui n'avait pas l'heur de lui plaire. C'est ce qui me fit renoncer à un projet que je reprends aujourd'hui avec plus de liberté. 

(2) Pendant toute la journée du dimanche 13 juin, le roi Louis avait paru fort tranquille et s'était promené dans le parc du château de Berg avec le docteur de Gudden. A six heures, il dîna avec son médecin. Le repas ne dura qu'une demi-heure. A six heures trois quarts, le roi et le docteur se rendirent de nouveau dans le parc. Après avoir fait quelques tours, le roi demanda à M. de Gudden de renvoyer les gardiens qui les suivaient; celui-ci eut l'imprudence d'y consentir. Que se passa-t-il alors? On ne le saura jamais exactement. Vers huit heures, le personnel du château, ne voyant revenir ni le roi ni M. de Guddcn, se mit à leur recherche. A la clarté des torches, on fouilla le parc. Enfin on découvrit sur la rive du lac le chapeau et le pardessus du roi. Sur la berge, on releva les traces d'une lutte; le sol était piétiné. On fouilla aussitôt le lac et on en retira deux cadavres : celui de M. de Gudden d'abord, puis celui du roi. Le visage du médecin était labouré d'égratignures ; il y avait donc eu lutte, et comme il était d'une force exceptionnelle, la lutte a dû être terrible. Il paraît que le professeur Grashey, gendre de M. de Gudden, avait mis, quelques heures avant la catastrophe, son beau-père en garde contre la feinte amabilité du roi. « Prends garde, lui aurait-il dit, ton malade te savonnera (wird dich einseifen). » M. de Gudden répondit en riant : « C'est possible ; mais je ne me laisserai pas faire la barbe. »

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