samedi 14 janvier 2017

Le Festival de Bayreuth raconté par une journaliste française en 1936

Nous reproduisons ici un article du journal  parisien de presse culturelle Comoedia du 10 juin 1936. La journaliste, Elisabeth de Mondésir, évoque le Bayreuth de 1936. Elle semble charmée par la personnalité de Winifred Wagner, qui dirige alors le Festival, et paraît ravie d'avoir pu apercevoir le Führer lors de la soirée du 28 août où l'on donnait Lohengrin.  Hitler est présenté comme un idéaliste,
à l'instar de  Wagner, tout au service d'une "Allemagne toujours grandissante". Le titre "L'Allemagne romantique. La grande saison de Bayreuth" donne déjà le ton de l'article. 

L'article


EN ALLEMAGNE ROMANTIQUE

La grande saison de Bayreuth


     Bayreuth, petite ville romantique de l'Allemagne, cité des Margraves, avec sa tradition d'art et d'histoire, au sein d'un paysage idyllique est devenu le symbole du drame musical dans le monde entier.
     Le nom de Bayreutlh représente l'idéal d'un art nouveau et c'est le Maître lui-même qui l'annonça au monde par ces fières paroles : « Si vous voulez avoir un art, vous en avez un ici. »
     Ce qui donne aussi à Bayreuth son charme unique et incomparable, c'est la nature qui s'y épanouit en maîtresse souveraine. Autour du théâtre, sur cette colline devenue secrète,telle un Acropole moderne, règne un complexe-enchantement où la musique et la nature forment un tout, indivisible. C'est sur cette vaste colline que Se répandait, comme un encens précieux, des flots mystiques et harmonieux. 
     En transportant les auditeurs loin de la vie journalière et banale le  Maître les place dans le domaine du rêve et les exalte au gré de sa fantaisie.
     Les derniers mots que Richard Wagner écrivit d'une main tremblante dans une dissertation sur « le féminisme dans l'être humain » furent « Amour et tragédie », les deux pensées principales de sa vie.
     Nietzsche a écrit : « Wagner est néfaste aux femmes » et cependant les femmes en apportant à Wagner leur charme souverain qui inspira son génie ont continué sa  pensée et son œuvre.,
     Cosima qui succéda à son mari dans la direction du théâtre de Bayreuth avait hérité de Liszt ses dons et la noblesse de son respect. Elle réalisa pour Wagner l'idéal de la « femme de l'Avenir », - compagne et collaboratrice, celle qui incarna l'éternel féminin. Par sa vigilante activité, elle a sû imposer au monde des œuvres du grand maître.

     Après la mort de son fils Siegfried qui la remplaça, c'est encore une autre femme, Mme Winifred Wagner, sa veuve qui devient l'organisatrice des festivals de Bayreuth.
     C'est à Wahnfried, dans cette demeure sur le fronton de laquelle le Maître inscrivit ces mots : « Ici où mon imagination a trouvé la paix, que cette maison soit appelée par moi la paix de l'imagination » qu'habite celle qui assume la tâche de réalisation de l'œuvre grandiose.
     L'intérieur de Wahnfried a conservé toute t'atmosphère et l'ambiance du temps où te Maître l'a habité. Les meubles, les bibelots sont encore là où les a placés celui dont le souvenir plane sur ces lieux devenus sacrés et dont le corps repose dans le parc.
     La gardienne de ce sanctuaire est une femme belle et fière qui fait preuve d'une remarquable individualité conforme à l'idée générale de l'œuvre wagnérienne. Si son esprit et son âme sont véritablement allemands, elle a conservé dans son caractère, la droiture et l'énergie d'une éducation purement anglaise.
     Mme Winifred Wagner se montre la véritable prêtresse du culte de Richard Wagner et des traductions wagnériennes, avec un équilibre parfait. et un mysticisme élevé. Elle considère que le drame musical a une portée morale et sociale. L'œuvre de Richard Wagner n'a pas seulement pour, but, d'après elle, de satisfaire les aspirations artistiques et musicales de l'humanité, mais aussi d'apporter un sens spirituel et éducateur.
      Le drame musical dans la conception, de Wagner et de tous les grands poètes de l'Allemagne, Lessing, Goethe, Schiller doit être un art synthétique. « La nature destine la poésie et la musique à ne former qu'un seul » a dit Lessing. Wagner était le héraut de cet art auquel aspiraient les poètes.
     Mme Winifred Wagner considère que le drame musical est une collaboration de tous les arts qui doit constituer un ensemble parfait dans un puissant élan d'amour et de foi. Les manifestations artistiques de Bayreuth doivent être non seulement la réalisation complète de la pensée wagnérienne, mais elles ont encore pour but de remplir la mission sacrée de la régénération de l'humanité par l'intermédiaire de l'art. C'est une sorte, d'évangile d'art que Wagner a apporté au monde, une rédemption .qu'exprime son Parsifal, « La foi rendue sensible sous une forme vivante », ainsi que le Maître l'avait dit lui-même. 
   Ce qui est la caractéristique de Bayreuth 1936 c'est l'adaptation .de toutes les méthodes scientifiques modernes à l'organisation des festivals, sans que celle-ci puisse nuire à leurs traditions. Les effets de lumière et de machinerie atteignent les plus grands perfectionnements. 
   Pour les costumes et les décors, Mme Winifred Wagner veut demeurer dans la conception wagnérienne, tout en suivant ses inspirations personnelles et celles de son fils Wieland, véritable artiste doué pour la peinture et auquel on doit l'idée du décor du III acte de Parsifal.


    C'est aussi à une vigilante pensée féminine que le musée wagnérien doit sa prospérité. Mme Hélène Walen, fondatrice et directrice du musée commémorai if de Richard Wagner, a réussi à réunir une collaboration inestimable de souvenirs du grand Maître. Nous lui devons. ainsi qu'à son éminent collaborateur Robert Bartsch, une très grande reconnaissance pour les inoubliables instants passés dans ce musée.

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    Cette année, le succès de Parsifal a été complet. Toutes les places furent occupées. En 1886, lorsque Cosima Wagner fit représenter Parsifal, il y eut seulement trois cents spectateurs dans une salle de mille sept cents places.
     Au milieu d'une foule élégante et vibrante d'enthousiasme, on entend parler toutes les'langues de l'univers et souvent le français. Est-ce parce que Parsifal est un héros français qu'un si grand nombre de nos compatriotes ont accouru à Bayreuth ? C'est, en effet, un roman français de la chevalerie du XII siècle qui conta le premier les aventures de Parceval, celui qui triompha de tous les obstacles. C'est également en France que Wagner avait été replacé sur son piédestal, dans sa véritable lumière.

   Parsifal, la plus haute incarnation du drame musical, l'expression la plus pure. de la pensée humaine, la plus dégagée de matérialité et de convention, s'est présenté à nous dans toute sa parfaite beauté. Wilhelm Furtwaengler dirigeait l'orchestre invisible: un des plus grands chefs d'orchestre du monde dans un des plus grands théâtres du monde.
    Furtwaengler nous a fait vivre cette œuvre en nous révélant toute la grandeur de sa pensée ainsi que sa propre personnalité en portant l'exécution du chef-d'œuvre à une surprenante perfection. Lorsqu'on parle du charme qu'exerce le théâtre de Bayreuth, c'est à Furtwaengler qu'il faut penser comme au plus grand charmeur musical. Sa belle âme sensible et voluptueuse s'est imprégnée tout entière du philtre puissant de ce drame et l'a répandu, sur les auditeurs avec ce don rare d'admiration chaleureuse et cette large expansion de la langue musicale qui lui est si familière. 
     La partie de Parsifal fut chantée par un artiste de grand mérite, M. Helge Roswaenge, de l'Opéra d'Etat de Berlin; qui exécuta ce rôle avec une justesse- d'expression, une sobriété de gestes et une intelligence .scénique véritablement supérieures. Sa voix s'épanche en accents pathétiques et laisse l'auditeur ému et bouleversé.
     C'est Mme Marta Fux qui fut la belle interprète de Kundry. Sa voix magnifique, au timbre chaud et prenant, est d'une grande souplesse et d'une grande pureté. L'attitude de cette artiste sous le poids du péché et l'accablement qui précède la rédemption donne l'impression d'une âme qui vibre à tous les sons de l'orchestre et de la voix. 
     Lorsque s'éteignent les dernières mesures de Parsifal dans un immense chant de foi et d'espérance, selon la coutume, on n'applaudit pas, mais après cet épilogue grandiose et merveilleux, les spectateurs voient apparaître l'ombre du maître divinisé par la musique.

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   Le 28 août, la représentation de Lohengrin, sous la direction de Furtwaengler et Tietjen, fut particulièrement brillante, rehaussée par la présence d'Adolf Hitler. On sait que le Fuhrer, ainsi que le fut le roi Louis II de Bavière, est un fervent admirateur de Wagner, de Bayreuth et de Lohengrin. Max Lorenz fut un Lohengrin éblouissant et Maria Muller une Elsa tendre et plaintive. 
   Louis II manifestait un intérêt tout particulier et un amour enthousiaste pour Le chevalier Lohengrin dans lequel s'incarnaient ses désirs et ses aspirations. « La légende du chevalier du cygne, écrivait-il, avec son indicible charme, poétique, m'avait pénétré dans la chair et dans le sang. Il me parle, ce personnage familier, en des sons qui me grisent comme le doux parfum des tilleuls fleurissants. » Est-ce pour les mêmes raisons que le Fuhrer aime Lohengrin? ou tout simplement parce que l'idée du drame musical tel que l'a conçu Richard Wagner se rapproche de son propre idéal ? Les festivals de Bayreuth forment, eux aussi, une unité : œuvre, scène, artistes n'appartiennent qu'au service d'un seul idéal national, celui de l'Allemagne toujours grandissante.

Elisabeth de MONDÉSIR.


Source : Ce journal est mis en ligne par Gallica (Bibliothèque nationale de France). Les photos insérées dans l'article proviennent également du journal Comoedia


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