samedi 7 janvier 2017

Joséphin Péladan et Richard Wagner (3): le Théâtre de Wagner, la dédicace à Judith Gautier

DEDICACE 

A MADAME JUDITH GAUTIER 

     Je Vous offre ce livre de propagande wagnérienne parce que de tous les fidèles du héros de Bayreuth, Vous l' avez plus approché et mieux connu.
     Wagner,  malgré Balzac,  d'Olivet (1) et Lacuria (2), sera l'éponyme certain de ce siècle! Génie du théâtre il s'est égalé aux plus grands modèles; il trône huitième après les trois Grecs (3), l' Anglais (4), les deux Français (5) et Goethe. Génie de musique, il plane plus encore , troisième, avec Bach et Beethoven. 
     Fille de ce grand écrivain Théophile Gautier, — une fortune plus incomparable encore Vous était réservée.  L`amitié, l'intimité de ce Titan,, sorte de Prométhée qui apporta le feu de la vie idéale, là où les marionnettes d'Hugo (6) et les chansons d'Auber  (7) abêtissaient le monde latin. 
     Combien d'heures wagnériennes j'ai passées auprès de Vous en ce Pré des Oiseaux (8), nid de verdure et de pensée où vous accueillez vos amis, l'été ! 
     Parmi ces heures très nobles, je veux en célébrer une. Il y a cinq ans de cela, j'habitais plutôt la mer de Bretagne que la terre de Bretagne, sur ce fin voilier le Mage (capitaine Poirel), qui a cassé son amarre une nuit et s'est brisé sur les cailloux, malgré les pentacles qui l'étoilaient, C'était un soir de Vaisseau Fantôme, nous avions dansé singulièrement au passage du Décollé (9) ; et à grand' peine, par un vent debout, nous avions jeté l'ancre à Dinard : tandis que mon ami Poirel, suffète de la Rose-Croix(10), mettait des béquilles à la nef des initiés, dans la nuit tempétueuse, je cherchai le Pré des Oiseaux : je parvins à la grève et non à la porte, et ce fut par la porte-fenêtre du salon que j'entrai couvert d'embrun, avec un coup de vent à éteindre tous les cierges de la piété espagnole. 
     C'était, pour qui connaît Votre glorieux esprit, la meilleure façon d'être le bienvenu : il y avait là Benedictus le maestro de Turandot et de la Sonate du Clair de Lune (11), et Fournier, l'auteur de Stratonice (12) : on parlait de Wagner, je fis ma partie en ce quatuor d'enthousiasme ; mais quelles basses formidables l'océan pédalait ce soir-là, couvrant nos voix, faisant craquer les vitraux en leur liséré de plomb ! 
     Soudain, vous vous levez disant, très grave : "Je vais chercher les reliques." Revenue avec une sorte de reliquaire, en effet; après avoir étendu une nappe blanche, vous exposiez à notre dévotion : des cheveux blancs, du pain séché et une liasse de lettres. Ces cheveux avaient couvert la tête sublime qui conçut la Tétralogie; ce morceau de pain, le maître l'avait porté à sa bouche, au banquet de Parsifal; ces lettres en français étaient toutes de la main qui écrivit Tristan.  
     A haute voix, dans une émotion incessée, je lus ces pages évocatrices de la plus belle réalité qu'une femme ait jamais rêvée; et ce fut là vraiment une belle nécromancie, une inoubliable nuit, car l'aube posait sa face livide aux fenêtres avant que nous fussions revenus de notre extase. Fille de Théophile Gautier, amie de Wagner, après ces honneurs, y a-t-il place pour louer Vos visions d'Orient : Dragon impérial et Conquête du Paradis, Vieux de la Montagne et Iskender (13)? Tout pâlit devant Votre naissance et la tendresse de Wagner pour Vous, Oublieux des beaux loisirs de Saint-Enogat (14), de l'intellectuelle hospitalité, je ne commémore ici que cette insomnie wagnérienne où j'ai senti le frisson même déjà vibré à Bayreuth.
     Que ce livre de prosélytisme (15) soit pour Vous le souvenir de mon amitié et de ma gratitude. 

Sar Péladan. (16)

Notes

(1) Antoine Fabre d’Olivet, né en décembre 1867 à Ganges et mort en mars 1825 à Paris fut un écrivain, philologue et occultiste français qui consacra la plus grande partie de son oeuvre à la langue occitane. Hébrisant, il prétendait avoir retrouvé le vrai sens de la langue hébraïque, qui était, disait-il, restée ignorée jusqu’à lui. Son ouvrage La Langue hébraïque restituée reste une pièce de référence de l'ésotérisme.
(2) L'abbé Jean-Paul Lacuria (Lyon 1806-Oullins 1890): frère de l'artiste jean-Louis Lacuria, prêtre et enseignant de littérature et de musique. Proche de la pensée de Lamennais, il chercha à montrer l'harmonie entre la foi chrétienne et les sciences. Il écrit sur la musique, sur la mystique ésotérique dont il devient une référence. Il a influencé toute une génération durant son enseignement et plusieurs artistes qu’il a rencontrés ou avec lesquels il a correspondu à Lyon puis à Paris, dont, entre autres, Peladan et Gounod. (Extrait de la biographie de l'abbé sur le site du musée du dicoèse de Lyon).
(3) Les trois Grecs eux aussi génies du théâtre sont sans doute, Sophocle, Eschyle et Euripide.
(4) L'Anglais: William Shakespeare.
(5) Les deux Français: sans doute Racine et Corneille.
(6) Les marionnettes d'Hugo: le jeune Victor Hugo et son frère assistèrent à des spectacle de marionnettes au Jardin du Luxembourg à Paris, un spectacle qui mettait en scène Bobino et Jocrisse. De ces représentations naquit leur envie d'avoir leur propre théâtre de marionnettes. Ils en firent l'acquisition ainsi que d'une série de petits comédiens en bois. Les deux frères eurent alors l'idée de produire chacune sa propre représentation. C'est ainsi, dit-on, que Victor Hugo fit ses premier pas dans le monde du théâtre. 
(7) Auber: Daniel-François-Esprit Auber, compositeur français (Caen, 1782 -Paris, 1871), auteur de la Muette de Portici, il servit avec Jacques-Fromental Halévy de modèle à Richard Wagner lorsque celui-ci écrivit Rienzi.

(8) Le Pré-des-oiseaux: maison de villégiature construite sur un terrain acheté par Albert Lacroix le 28 décembre 1877 et revendu un peu plus tard à la romancière Judith Gautier. Elle avait nommé cette retraite le Pré-des-Oiseaux, selon certains témoignages en souvenir du Tannhäuser de Richard Wagner dont un des chanteurs se nommait Walter Von Der Vogelweide, qui se traduit "Gautier du pâturage des oiseaux". Dans le jardin existe toujours un pavillon en bois, baptisé par Judith la boîte à cigares ou le carton à chapeaux, orné de peintures du Japonais Hosui Yamamoto qui a apposé sa signature et la date 1883. Le garage automobile, surmonté d'une chambre, situé au sud de la parcelle est construit en 1939. Anne Danclos, dans son ouvrage sur la vie de Judith Gautier paru en 1996, mentionne l'architecte Garnier comme auteur probable de cette villa. Ce dernier a construit à Saint-Lunaire la villa Caliban pour Emile Bergerat qui fut l'époux de la soeur de Judith, Estelle Gautier.
Description: Maison de taille moyenne construite en front de mer, avec accès direct à la plage de Saint-Enogat, avant la construction de la villa voisine Ker Alice. Plan massé avec adjonctions latérales, un seul étage carré surmonté d'un étage de comble. Toiture à longs pans brisés. Pavillon de jardin en bois recouvert d'une toiture en zinc (Source: extrait de l'inventaire du patrimoine général du patrimoine culturel sur le site "culture" du Gouvernement français).
(9) Passage du Décollé: passage maritime au large de Saint-Malo accessible aux navires de fort tonnage
(10) Suffète de la Rose-Croix: les suffètes étaient les premiers magistrats dans l'ancienne Carthage. Peut-être un grade important cher les rosicruciens. Le Mage était dans la hiérarchie rosicrucienne le grade le plus important, d'où le nom du voilier évoqué dans la dédicace du livre.
(11) Benedictus: Louis Benedictus (1850-1921). Compositeur et pianiste. Eric Satie et Benedictus étaient les deux compositeurs accrédités par l'Ordre des Rose-Croix.
(12) Fournier: Alix Fournier (1864-1897), auteur de Stratonice, comédie lyrique en un acte sur un poème de Louis Gallet, représentée à l'Opéra de Paris en décembre 1892.
(13) Dragon impérial...: il s'agit de 4 romans de Judith Gautier.
(14) Saint-Enogat: il s'agit de Dinard, dont le nom officiel fut successivement: Saint-Énogat, jusqu'en 1879, puis  Dinard-Saint-Énogat, de 1879 à 1921, puis simplement Dinard. Le Pré-des-Oiseaux était bâti en surplomb de la plage.
(15) prosélytisme: en bon wagnérien, Péladan veut propager la connaissance des oeuvres du Maître. Son ouvrage donne notamment un résumé scène par scène de chacun des opéras de Wagner à 'attention du public qui ne sait pas l'allemand et ne peut lire les livrets des opéras de Wagner.

Joséphin Péladan dans le Journal illustré
du 17-4-1892
(16) Sâr Péladan: Joséphin Péladan, écrivain, dramaturge, critique d'art et occultiste,  Sâr Mérodack Joséphin Peladan (pseudonyme de Joseph-Aimé Peladan ou Péladan), est né à Lyon en 1858, et mort à Neuilly-sur-Seine en 1918). C'est sans doute Judith Gautier qui l'introduit au wagnérisme et à Bayreuth. Connu pour ses tenues excentriques, il vient à Bayreuth vêtu d'un habit blanc, d'une tunique bleu ciel, d'un jabot de dentelle et de bottes de daim, avec un parapluie retenu au côté par un baudrier. On le prendra pour un rajah, comme il le rappelle dans l'article que nous reproduisons ci-dessous. Cosima Wagner, à laquelle il a envoyé de ses oeuvres comme introduction, refusera de le recevoir à Wahnfried, ce qui suscite chez Péladan une saillie: "Triste engeance que les veuves!". cette rebuffade ne l'empêche pas de publier le résumé des opéras de Wagner en français accompagné de ses notes dans un ouvrage intitulé Le Théâtre complet de Wagner. Les XI opéras scène par scène avec notes biographiques et critiques, Chamuel, 1894. Il dédie cet ouvrage à Judith Gautier (le sujet de notre article).

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