samedi 5 novembre 2016

Souvenir d'une folle soirée. Une charade chez Richard Wagner. Un article de Judith Gautier

Judith Gautier
Un article de Judith Gautier paru dans le mensuel Cosmopolis en septembre 1896. Judith Gautier avait visité Richard Wagner et sa famille à Triebschen en 1869. Elle a publié plusieurs textes à ce propos de son séjour à Lucerne et des ses visites à triebschen, dont cet article qui évoque un jeu de société de l'époque: la charade.

Souvenir d'une folle soirée. 

Une charade chez Richard Wagner.


LUCERNE! C'était a Lucerne, dans cette charmante ville au nom lumineux, dans cette mystérieuse et exquise retraite de Triebschen, cachée au bord du lac, où, comme Wotan rêvait du Walhalla sur les fabuleuses cimes du Rhin, le Maître édifiait, en son esprit, le merveilleux temple de l'art, l'irréalisable théâtre: Bayreuth! Quel paysage! quel décor !que c'était bien là le cadre qui convenait!

Le lac si pur, si clair, saphir liquide sous le ciel, fluide émeraude en mirant le velours des collines au second plan, derrière les verdures si fraîches, le Mont Pilate d'un gris violacé de nuée d'orage, âpre, aride, accrochant les brouillards aux déchiquetages de son faite en face de lui, le Righi tout hérissé de sombres sapins, avec des clairières d'un vert tendre, et, au-delà, troubles, brumeuses, irréelles, les dentelures des Alpes.

Sur l'eau, les barques étaient gracieuses avec leurs voiles d'un blanc neigeux, et pour gagner Triebschen par le lac on croyait vraiment s'envoler, emporté par des ailes de cygne. Un promontoire s'avançait au loin, glissant en pente douce vers le lac qu'il barrait à moitié. Tout à la pointe de ce cap quelques minces peupliers, puis des buissons et des arbres s'échelonnant de plus en plus touffus. Très haut, on apercevait entre les feuillages les tuiles sombres d'un coin de toiture et presque toute une fenêtre. C'était là! c'était Triebschen. 

La barque s'enfonçait sous un petit hangar que soutenaient des pilotis l'on sautait à terre et l'on était arrivé. Aucune limite, aucune clôture; le lac, les collines, les forêts, les Alpes, le monde semblaient faire partie de ce jardin; et comme cela plaisait à notre jeune enthousiasme; comme cela était juste: le monde ne deviendrait-il pas en effet le domaine de celui qui habitait là ? On gravissait vers la maison, qui bientôt apparaissait au-delà d'une vaste pelouse. Elle était toute simple, toute grise, longue et peu haute sous son toit de tuiles aux rougeurs atténuées. De ce côté, un double perron de sept ou huit marches, bordé d'une rampe de fer, conduisait au salon. Le seuil franchi, on était agréablement surpris par le contraste d'un luxe harmonieux et de haut style avec la simplicité presque rustique de l'extérieur.

Le salon, vaste, était tendu de cuir fauve ramagé d'arabesques d'or. Un tapis épais étouffait les pas et le jour s'apaisait sous les lourds rideaux des fenêtres qui amassaient leurs plis traînants sur le sol. De grands divans de damas pourpre s'adossaient aux murailles; quelques meubles anciens et rares se groupaient ça et là, une lampe de bronze pendait du plafond, et au-dessus d'un grand piano d'ébène était accroché un magnifique portrait de Beethoven.

A droite, communiquant avec le salon par une large baie, s'étendait une salle étroite que l'on appelait la Galerie. Là, quatre statuettes de marbre appuyaient leur blancheur douce sur le velours violet des tentures: Tannhäuser, faisant vibrer sa lyre et entonnant le chant d'amour, l'hymne passionné que célèbre Vénus; Lohengrin, pareil à l'archange vengeur, tirant son épée pour défendre l'innocence; le Chevalier Tristan, croyant boire la mort et vidant la coupe où bouillonne le philtre d'amour et le héros charmant Siegfried, appuyé sur le glaive qu'il a reforgé et tenant entre ses doigts l'anneau des Nibelungen.

Il y avait aussi dans cette salle un portrait de Schnorr, l'interprète idéal de Tristan, l'artiste admirable, le disciple enthousiaste, si brutalement emporté par la mort et que Wagner pleurait toujours.

De l'autre côté, au fond du premier salon, une portière soulevée laissait apercevoir une très petite pièce dont je ne pouvais approcher sans une vive émotion.

C'était le cabinet de travail de Richard Wagner!

Des draperies sombres, un demi-jour receuilli, deux parois couvertes par des rayons de bibliothèque chargés des plus belles œuvres; musique, poésie, littérature, philosophie; un piano d'une forme spéciale (un autel presque) muni de tiroirs et plane comme une table; un seul tableau le portrait de Louis II, le royal ami, l'archange sauveur Celui qui, disait Wagner, semble m'avoir été envoyé du ciel Qu'il était beau ce fin visage dont le teint bistré sous les cheveux noirs faisait ressortir encore la clarté splendide des yeux d'un bleu polaire, rayonnants d'enthousiasme, des yeux vraiment surnaturels. 

Tous, nous l'aimions ce jeune homme, nous le considérions comme notre véritable roi, notre chef et notre allié, puisqu'il avait la même foi que nous-mêmes et, comme nous, rang d'apôtre. Nous étions nés pour la même mission: affirmer la divinité d'un homme de génie, être les miroirs, réfléchissant pour lui l'éblouissement de ses rêves, lui donnant la certitude de sa splendeur les soldats prêts a recevoir pour sa défense les horions et les insultes, et qui joyeusement seraient tombés pour sa gloire. Et ce roi, plus que nous, était fort pour le combat, son sceptre valait mieux que nos poings. Quelque fois, s'échappant de la cour, l'ami royal venait seul et incognito à Triebschen pour souhaiter la fête du Maître ou lui apporter une bonne nouvelle. Comme la maison était peu vaste, c'est dans cette petite pièce qu'on lui dressait un lit de camp et il passait quelques jours à Triebschen tout heureux, exigeant d'être traité comme un humble disciple.

Wagner m'a surpris plusieurs fois au seuil de son cabinet de travail, de ce sanctuaire dans lequel je n'osais pas pénétrer, contemplant le piano, les feuillets épars où l'encre n'était pas séchée (le Maître en était de son œuvre au 3ème acte de Siegfried), troublée au dernier point par les détails humains de ce qui était pour moi si évidemment surhumain. J'étais alors oppressée jusqu'à perdre le souffle, d'entendre a quelques pas sonner la voix et le rire de celui qui m'apparaissait dans la perspective des siècles auprès d'Homère, d'Eschyle, de Shakespeare, celui que j'aurais élu encore au milieu des plus grands.

-Comme vous êtes enthousiaste! s'écriait il; il ne faut pas l'être trop, car cela nuit la santé!

Il voulait plaisanter, mais la lumière attendrie de ses yeux me disait assez ce que voilait son rire.

Pendant plusieurs semaines, tous les jours je vins de Lucerne à Triebschen avec quelques amis, des disciples, eux aussi en pélerinage comme moi, parmi eux Villiers de l'Isle Adam et Franz Servais. Nous passions chez le Maître la fin de l'aprèsmidi et toute la soirée.

Quand le temps était très chaud Mme Wagner, les fillettes et moi, nous nous baignions dans le beau lac bleu sous le petit hangar du débarcadère. Il était défendu de s'éloigner, de peur des noyades, et un choeur de jolies voix claires me rappelait avec des cris quand je risquais des effets de coupe hors des limites prescrites. Pendant ce temps les messieurs fumaient en buvant de la bière dans un kiosque du jardin.

On vivait en famille et très retiré dans ce paradis de Triebschen. Malgré l'absence de clôtures on n'y entrait pas aisément et peu de visiteurs étaient admis. Aussi était-ce une intimité délicieuse que l'on défendait jalousement. Un jour, pourtant, je trouvai Mme Wagner debout dans le vestibule, songeuse, préoccupée même.

-Qu'est-ce qu'il y a? ...
-Je cherche une idée qui ne vient pas, me dit elle. Je voudrais inventer quelque chose d'amusant pour ce soir mais voilà je ne trouve rien.
-Ce ne sera donc pas ce soir comme tous les soirs ? 
-Monsieur et Madame Schott ont annoncé leur visite; ils passent par Lucerne. Ce sont de très dignes et excellentes gens. Mais je les ai à peine vus, aucun de vous ne les connaît et je crains de voir se rompre le courant sympathique si bien établi. J'ai peur qu'il y ait une gêne, une contrainte et cela énervera le Maître. 1l faudrait trouver quelque chose qui serait comme un lien. Mais quoi ?.
-Cherchons

Franz Servais était là. Je le pris à part, après avoir réfléchi profondément:

-Croyez-vous que nous ayons assez de toupet pour jouer une charade, tout à l'heure, à nous deux ?
-Une charade !tout de suite! Devant Wagner! à nous deux tout seuls? ...

La mine stupéfaite et épouvantée de Servais était indicible: les yeux exorbitants, ses pâles mèches, pendant le long de ses joues et se rejoignant dans sa bouche béante, les bras abandonnés, les jambes molles.

-Il s'agit de sauver la situation.
-Mais nous serons ridicules!
-On sera indulgent.
-Nous resterons cois comme des idiots!
-La présence du Maître nous donnera peut-être de l'esprit. 
-C'est fou! impossible, abominable! Il vaut mieux s'aller jeter dans le lac! ...
-Ne faites pas cela! m'écriai-je; un drame, ce serait plus qu'il ne faut. Soyons héroïques autrement, c'est pour amuser le Maître.

Brusquement Servais releva la tête, rejetant ses mèches d'or pâle derrière ses oreilles.

-Eh bien soit. Jouons une charade!...
-Risquez-vous le pillage de votre garde-robe ? dis-je à Mme Wagner un instant après.
-On va vous ouvrir toutes les armoires, répondit-elle; ne ménagez rien, sauf cependant mon châle indien, auquel je tiens beaucoup. Seulement, expliquez-moi bien ce que vous allez faire, pour que je l'explique à Wagner; sans cela il se torturerait l'esprit pour comprendre, car il n'a certainement aucune idée de ce que peut être une charade.

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La galerie, avec sa large ouverture sur le salon, était toute indiquée pour servir de scène, et les portières retombées formaient rideau.

Nos préparatifs se firent rapidement mais le plus difficile à obtenir furent un chaudron et un balai, accessoires indispensables. La cuisinière, les bras au plafond, criait qu'il n'était pas convenable de porter cela dans le salon. Elle céda pourtant, mais voulut savoir ce qu'il adviendrait de ces ustensiles et elle les suivit; derrière elle tout le personnel de Triebschen se massa aux portes.

On s'était assis en rangs, dans le salon, les deux nouveaux venus en première ligne. En écartant un peu la portière nous pouvions les voir. Ils nous apparurent très graves, un peu solennels: deux portraits de Franz Hals; un Franz Hals qui aurait vécu sous Louis-Philippe. Grands, droits, tout vêtus de noir, lui en longue redingote, haut cravaté de satin noir elle en robe plate et mate avec à peine un liseré de linge. Nous étions un peu terrifiés Mais, bah! la voix du Maître sonnait, rieuse, et nous étions prêts à tout pour lui. On écarta les draperies.

Une jeune Chinoise, mariée à un Tartare qu'elle déteste, attend son amant, un vrai Chinois celui-là et qu'elle adore. L'époux est endormi, la nuit profonde elle se penche hors de la fenêtre pour donner le signal, et, bientôt, l'amoureux, dans un costume magnifique, entre impétueusement: Tristan rejoignant Iseult.

Lui –Ma bien-aimée!
Elle -Mon bien-aimé! Tu es donc à moi ?
Lui  -Est-ce que tu m'appartiens encore ?
Elle -Puis-je t'étreindre ?
Lui  -Est-ce bien toi-même ?
Elle -Sont-ce là tes yeux ?
Lui  –Est-ce là ta bouche ?
Elle  -Là ton cœur ?
Lui  -Est-ce bien toi que je serre dans mes b:as ?
Elle -N'est-ce pas un leurre ?
Lui  -N'est-ce pas un rêve?... O joie des âmes. O! le plus doux, le plus noble, le plus sublime, le plus beau des délices!...
Elle –Qui nous emporte au plus haut des cieux!
Lui  -Pistil de lys!
Elle  -Coeur de chou!...
Lui   -(Changeant de ton et à voix basse) II dort ?
Elle  –D'un sommeil profond dort l'époux. Je lui ai préparé une boisson enivrante. Profitons de la nuit. 
Lui  -Pas assez profond encore le sommeil. Achevons ce que tu as commencé: qu'il ne se réveille jamais! ...

Et ils décident d'assassiner le Tartare et de faire disparaître son corps.

L'amant se glisse alors dans la pièce voisine, on entend bientôt des cris, le bruit d'une lutte, puis le meurtrier revient traînant un corps inanimé. II essaye de le charger sur son dos pour l'aller jeter dans le fleuve. Mais ce Tartare était dans une belle situation: il était mandarin et avait pour cette raison un très gros ventre il pèse horriblement, tellement que le Chinois s'applatit sous son poids. Il a beau s'efforcer, il ne peut emporter ce mort trop lourd.

- Eh bien! coupons-le en deux! dit la femme.

Alors, à l'aide d'un grand sabre, ils s'acharnent à faire deux tronçons du cadavre, et quand ils y sont parvenu, l'amant enveloppe une des moitiés dans un tapis et l'emporte il viendra chercher l'autre la nuit suivante...

La première syllabe de la charade était TAR: un Tartare coupé en deux!


Il s'agissait ensuite de faire reconnaître l'illustre Pasdeloup dirigeant un Concert Populaire. J'étais chargée de ce difficile avatar, tandis que Servais avait à se multiplier pour représenter à lui seul l'orchestre.

On s'accordait, on donnait le la avec insistance, et on attaquait bravement le prélude de Lohengrin.

Pasdeloup, selon sa coutume, faisait le dos rond, plissait sa bonne figure sous la rouille pâle de la barbe, étendait les bras dans un grand geste d'apaisement pour obtenir un pianissimo des plus mystérieux, et, de son mieux, l'orchestre le susurait. 

Mais l'accord n'était pas dans la salle des murmures, des c/~ et bientôt une altercation, des giffles, un tumulte, comme cela avait lieu si souvent en ces temps-là au Cirque d'Hiver. L'orchestre s'interrompait le municipal Intervenait, traînait dehors les tapageurs et Pasdeloup faisait un discours au public.

Tant bien que mal, cela signifiait:LA.


Pour la troisième syllabe le chaudron fit son entrée, et, chevauchant le balai, je dûs figurer les sorcières de Macbeth. 
- "Tournons en rond autour du chaudron jetons-y un œil de salamandre, un orteil de grenouille, le fiel d'un bouc, le nez d'un Turc, des boyaux de tigre. Brûle, feu frissonne, chaudron pour faire un charme puissant en trouble, qu'il bouille et écume comme une soupe d'enfer! ...

Macbeth paraissait et était accueilli par les fatidiques paroles: 
-"Salut, Macbeth! salut à toi, Thane de Glamis!"
-" Salut à toi, Thane de Cawdor!"
-"Salut, Macbeth qui sera roi!"

Cela donnait à entendre que la dernière syllabe était TANE. Restait à représenter le tout, le mot complet TARLATANE. 

Portés par le succès croissant de nos débuts, notre aplomb atteignit son comble dans cette dernière partie:

Une dame rentrait du bal à minuit passé, et, devant son miroir, commençait à dégraner ses bijoux, à enlever les fleurs de sa coiffure en se remémorant les incidents de la soirée: les madrigaux, les médisances, les toilettes plus ou moins réussies, les petits ridicules de ses bonnes amies dont elle riait encore. Comme elle a beaucoup dansé, elle est très lasse et se réjouit à l'idée du repos.

Mais soudain un coup de sonnette retentit.

-Qui peut sonner chez moi à une pareille heure ? s'écrie la dame tout effrayée.

Les domestiques sont couchés, elle n'ose pas ouvrir. Cependant elle se décide à l'idée que quelqu'un de ses proches, peut-être, étant malade, la fait demander.

Un étrange jeune homme parait, long, mince, les mèches en saule pleureur, l'air gauche et suffisant.

-Vous vous trompez sans doute d'étage, monsieur, car je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
-Comment. Madame, vous ne me remettez pas ? Vous me connaissez pourtant très bien nous nous sommes rencontrés dans le monde et je suis venu une fois chez vous à une soirée. D'ailleurs, voici ma carte!
-En effet ... oui, je crois me souvenir; vous ne m'êtes pas tout à fait inconnu. Mais quel grave événement peut vous amener chez moi aussi tard ?
-Oh rassurez-vous, il n'y a rien de grave, rien du tout. Je passais par hasard devant votre maison, j'ai levé le nez, j'ai vu de la lumière à votre fenêtre. Je me suis dit tiens, je dois une visite à cette dame, une visite très en retard même, et qui ne peut plus être remise. Comme ça se trouve! Justement je n'ai pas sommeil et puisqu'elle veille, elle aussi, c'est qu'elle n'a pas sommeil non plus. Ça va lui faire plaisir de me voir et de passer quelques heures à bavarder spirituellement avec moi. 
-Quelques heures!...
-Mais, je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi. Ne restez pas debout! asseyons-nous, on est mieux pour causer. 
-Mais enfin, monsieur, il est fort tard!
-Oh ne vous inquiétez pas de cela, je ne suis pas pressé le moins du monde.

Et l'intrus entamait un interminable et oiseux bavardage, malgré l'impatience de la dame, qui ne cachait pas sa mauvaise humeur et ne répondait qu'ironiquement, du bout des lèvres. 

-Je crois vraiment, disait-elle enfin, que vous n'êtes pas dans votre bon sens.
-Comment vous vous imaginez peut-être que je suis gris ? Ah bien voilà une chose impossible. Figurez-vous que j'ai dîné en famille. Un dîner frugal, sévère, dont je garde un très mauvais souvenir. Je vous prierai même, à ce propos, d'être assez bonne pour me donner un cure-dent.
-Un cure-dent ?
-Oui, parfaitement, cela me rendrait service, parce que à ce dîner j'ai mangé du veau et il m'en est resté entre les dents; c'est extrêmement désagréable, surtout quand on n'a pas de cure-dent. Voyez-vous, c'était un veau de famille, filandreux, coriace et salé. Ah tellement salé que je meurs de soif, et vous seriez tout à fait aimable en me faisant servir quelques boissons...

Pendant le dernier entr'acte on avait débouché du champagne. Wagner, qui s'amusait comme un enfant, fit tout à coup irruption sur la scène et nous versa le vin mousseux 1 Alors Servais devint épique:

-C'est très curieux, Madame, dit-il, vous avez un maître d'hôtel qui ressemble d'une façon extraordinaire à un compositeur dont on parle beaucoup depuis quelque temps, un certain Richard Wagner... C'est un extravagant, un enragé, qui fait de la musique épouvantable, des charivaris dignes des cannibales et qui appelle cela la Musique de l'Avenir ...

 Et il débitait sans trembler toutes les venimeuses âneries qui avaient cours alors.

-A ce qu'il parait, disait-il enfin, c'est une musique où il n'y a pas d'airs. Cependant, à ce propos, quelque chose m'étonne ce compositeur a fait représenter à Paris un soi-disant opéra, qui, naturellement, a été sifflé de la belle manière, et les plaisanteries les plus spirituelles ne tarissent pas sur ce sujet une, entre autres, que vous pourrez peut-être m'expliquer. On dit "Il me tanne aux airs "Mais puisqu'il n'y a pas d'airs ?... et puis "tanne" qu'est-ce que cela peut bien signifier ?. ..
-Monsieur s'écriait la dame exaspérée, "tanne"est un mot d'argot qui veut dire: importuner, impatienter, ennuyer, pour parler poliment. C'est, par exemple, ce que vous faites en ce moment auprès de moi. J'ai fait preuve, moi, d'une patience extraordinaire, parce que je suis très bien élevée mais vous venez de mal parler d'un homme que je tiens pour le plus grand génie qui ait jamais existé et cela je ne le supporterai pas. Vous avez blessé mes plus chères convictions. Vous êtes un idiot et un goujat et j'ai enfin le plaisir de vous mettre à la porte, en vous enjoignant de ne jamais revenir! 

Wagner, debout derrière un fauteuil, accoudé et penché sur le dossier capitonné, riait aux larmes.

Il fallut expliquer, au milieu des bravos et des rappels, que le mot de la charade était TARLATANE (Tard la tanne). Un monsieur qui tanne une dame, tard!...


Quand, après avoir repris une tenue correcte, nous redescendîmes l'escalier pour rentrer au salon, le Maître vint à notre rencontre, en feignant de ne pas nous avoir reconnus sous nos déguisements.

-Mon Dieu s'écria-t-il, où donc étiez-vous ? Pourquoi arrivez-vous si tard ? Il est venu ici une troupe de comédiens extraordinaires qui nous ont joué une pièce incroyablement drôle. Quel malheur que vous les ayez manqués. Jamais on ne reverra une chose pareille!

Quant aux dignes visiteurs, cause première de cette unique représentation, graves, impertubables, droits dans leurs sévères costumes, ils n'avaient pas. bronché, écoutant attentivement, regardant de tous leurs yeux mais comprenant, sans doute, fort peu.

Ils sont, je crois, restés persuadés que c'était là une œuvre nouvelle du Maître, quelque fragment inédit, peut-être, des Nibelungen!

JUDITH GAUTIER.

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