mercredi 5 octobre 2016

Les Français à Munich: le voyage en chemin de fer depuis Paris et le séjour munichois de Théophile Gautier en 1854

Théophile Gautier photographié par Nadar en 1855
Le séjour munichois 

Théophile Gautier est du nombre des grands écrivains français ayant séjourné à Munich. Il y séjourna du 10 au 22 juillet 1854 en tant que critique d´art tant pour La Presse, le grand quotidien populaire fondé en 1836 par Emile de Girardin, que pour le Moniteur universel. 

Il part pour Munich le 6 juillet avec une avance de deux cents francs de La Presse. Girardin, qui lui fait verser une avance de deux cents francs, l´engage à profiter de son séjour munichois pour lui envoyer sur l’exposition de l’industrie et sur les galeries autant d’articles qu' il le voudra et en lui promettant de les faire passer tous. Le 18 juillet

A Munich, Théophile Gautier loge au 4 de la Prannergasse, chez le Comte Poninski, chambellan du Roi de Bavière.

Dès le 11 juillet, Gautier commencera à écrire ses feuilletons de critique pour La Presse et de critique d’art pour Le Moniteur universel.

Gautier est en fait envoyé pour couvrir le Festival de théâtre organisé parallèlement à la première exposition présentant les produits de l'industrie de tous les pays allemands, une exposition semblable allait d´ailleurs s´ouvrir à Paris l´année suivante réunissant les produits de l' industrie des pays du monde. La Direction des Beaux-Arts de la ville de Munich avait voulu ajouter à l'éclat de cette exposition en organisant une sorte de concours théâtral universel, une nouveauté pour l'époque. Les chefs-d'œuvre dramatiques de toutes les littératures furent interprétés pendant un mois par les premiers artistes dramatiques de l'Allemagne.

Les feuilletons de Gautier sur l´Allemagne paraissent dans La Presse dès le 18 juillet avec son premier article consacré au  Théâtre royal de Munich, où on a donné Antigone et La Fiancée de Messine. Le 25 paraît son deuxième article consacré au même théâtre où il a vu Nathan-le-Sage,  Emile Galotti de Lessing et  Le Prophète, de Meyerbeer. Le 3 août paraît la troisième partie de son feuilleton: Théâtre royal de Munich : III. Faust, de Goethe. Un dernier article consacrée au festival paraît encore dans le feuilleton de La Presse du 15 août.

Quant à sa critique d'art, Gautier rédigera un article sur le peintre Pierre de Cornelius, où il décrit longuement les peintures du peintre à la Ludwigskirche, et notamment son Jugement dernier.

Après Munich, Gautier séjournera à Nuremberg, « la ville des joujoux et des clochers pointus », puis à Dresde et à Francfort. Il rentre à Paris le 7 août.

Le voyage de Gautier vers Munich 

Feuilleton de La Presse du 18 juillet 1854 (au bas de la première page du journal)

"Théâtres

Théâtre royal de Munich. Antigone, la Fiancée de Messine.
.
Nous allons voir Antigone à Munich nous sommes bien allé la voir à l'Odéon! Il n'y a guère plus loin, et encore n'a-t-on pas la commodité d'un chemin de fer pour franchir la distance de la rive droite à la rive gauche. Grâce à la vapeur, l'espace n'existe plus, et la roue du Temps est sortie de son ornière; à peine avons-nous sommeillé quelques heures, la tête appuyée aux parois du wagon, que nous voici à Strasbourg,, une ville déjà allemande. Le Munster dresse sa flèche, les cigognes volent les pattes en arrière comme,sur la vignette des frontispices du libraire Delalain, ou se tiennent debout, le bec dans leur jabot, dans des poses de saint Siméon-Stylite, à l'angle des pignons pointus; Ses toits ont quatre étages de lucarnes,comme si elles avaient à loger une immense population de poètes, et les enseignes parlent deux langues. Tout à l'heure cependant nous écoutions, sur la place du débarcadère de Paris, le sieur Mangin débiter son pallas du haut de sa voiture, coiffé d'un casque romain à plume tricolore, et maintenant bourdonne à mon oreille comme un gazouillement confus l'idiome d'au-delà du Rhin.

Bonjour, brave Munster, il serait malhonnête de ne pas t'aller rendre visite, quoiqu'il soit encore matin; tu es levé, et tes.portes sont ouvertes. –Autrefois, nous professions un vif enthousiasme à l'endroit des cathédrales, enthousiasme qui s'est changé en admiration douloureuse depuis que nous avons vu sur le trépied de marbre de l'acropole les purs chefs-d'œuvre du génie grec dorés par.le soleil de l' Afrique; quel aspect sinistre présentent les hauts murs de grès rouge verdi par place comme du cuivre oxydé avec quel effort haletant, d'étage en étage, de colonnette en colonnette, la flèche se dresse vers le ciel; quel élancement rigide dans ces nervures fuselées qui montent grêles et droites,- quelle tristesse glaciale, quelle ombre noire sous les ogives du cloître! Jamais nous n'avions senti à. ce point l'intime souffrance, le désespoir secret et l'idéal nostalgique du moyen-âge; les statuettes du porche s'allongent dans leurs niches comme des cadavres dans leur bière, dessinant à peine quelques plis cassans sous leurs draperies pareilles à des linceuls; leurs têtes seules, qui, au bout de leurs cols frêles, ressemblent à des fleurs cherchant la lumière, ont une expression d'ardeur malade et de désir inassouvi;pauvres vierges folles du portail, en vain vous" tâchez d'être lubriques et provocantes; en yain vous cambrez les reins et tendez la hanche, vos petits seins amaigris, vos bras fluets, vos mains diaphanes font penser à de jeunes filles atteintes de consomption et dont, la beauté laisse transparaitre le squelette, votre grâce morte et vos coquetteries d'outre-tombe attristent plus qu'elles ne séduisent, et vos lampes renversées vous donnent l'air de génies funèbres à la porte des cimetières.

Comme ceux qui ont élevé de pareils édifices devaient être malheureux! Quelle vie horrible, convulsée de terreurs, hantée de fantômes, suppose cette architecture sépulcrale, aux fondations cimentées d'ossemens, au faite peuplé de corbeaux, aux épouvantemens combinés pour agir sur le système nerveux! Et qu'il y a loin de là à la lumineuse sérénité grecque et aux temples blancs des bienheureux Olympiens. Cependant, Ervyn de Steinbach, humble tailleur de pierre, Ictinus et Mnésiclès te laisseraient asseoir à leurs pieds avec ton maillet et ton tablier de peau, car tu as travaillé
selon ton cœur, et nul n'a mieux rendu que toi la pensée de ton temps. Jupiter-Panhellénien, lui-même, ne trouverait, pas barbare la belle abside si grave, si simple et si noblement, nue, qui termine ta cathédrale.

La voiture roule sur le pont de Kehl. Le Rhin jaune et large, grossi par les pluies, se révolte en bouillonnant, contre les proues des bateaux qui supportent les madriers, mais nous ne voyons pas la petite Allemande chantant de sa voix fausse la chanson plaintive dont parle Henri Heine au commencement de son Conte d'Hiver.

Au bout du pont, nous prénons un chemin de fer placide et patriarcal qui nous mène à travers une foule de jardinets et de prairies, à peu près aussi lentement que cette chaise de poste, conduite par un postillon badois, à veste jaune serin qui suit le grand chemin. La chaise de poste, employée comme terme de comparaison en fait de lenteur, quelque chose de bizarre dont nous nous apercevons, notre phrase finie, et pourtant rien n'est plus juste. Nous ne voulons pas faire ici un itinéraire,et nous, voyons fuir, sans trop les noter, les collines sombres sous lesquelles s'étale la Forêt Noire: les stations ressemblent à des cabanes habitées par les bergers des idylles de Gessner; le houblon ou la vigne vierge en festonnent les piliers et les balcons; des églantiers étoilent les façades coquettement peintes de leurs fleurs emperlées de pluie. Après avoir changé de chemin de fer et traversé un pays de prairies et de bois, uniment vert comme un tapis de billard, nous arrivons de nuit à Stuttgardt par une averse diluvienne qui n'avait pas fini de vider ses urnes fangeuses, lorsqu'à six heures du matin nous allâmes reprendre le wagon; derrière les fils pressés de la pluie passaient des paysages d'une verdure luxuriante, des collines veloutées de la base au sommet de vigoureuses végétations de petits villages peinturlurés comme des jouets de Nuremberg, des clochers à huit pans, ou bizarrement renflés comme les clochetons du Kremlin; les stations s'égayaient de quelques costumes nationaux: chapeau lampion, gilet court à double rangée de boutons énormes -en nacre ou en argent, redingote grise à taille dans le dos, à pans descendant jusqu'aux talons, botte de cuir noir portée par dessus le pantalon à la hongroise, hauts bonnets de soie noire avec un diadème de broderies d'or et.de longues barbes flottantes, robes à taille placée immédiatement sous les bras, comme du temps.de l'empire. Ce n'est pas très beau, mais au moins c'est différent, et l'on commence à comprendre qu'on est sorti de la banlieue. Entre Stuttgardt et Ulm se déroule cette Souabe, qui est comme une Arcadie dans cette poétique Allemagne, aux sommets des rochers quelques burgs démantelés ébrèchent le ciel de leur silhouette féodale. C'est aux pieds de ces tours qu'Uhland fait résonner le cor d'ivoire de la chevalerie ; sur ces collines vertes courent les Kobolds aux chapeaux de feutre verts; du sein de ces ruisseaux, écartant les feuilles du nénuphar, sort l'Elfe, agaçant le comte du saint-empire, imbriqué de son armure d'or, ou le page au pourpoint de soie tailladé; la légende et le lied se promènent par ces petits sentiers en se donnant la main.Lesvillages,gothiquement naïfs, qu'on croirait calqués sur ces fabriques à murs en colombages, à pignons pointus, qu'Albert Durer donne pour fond à ses mythologiës fantasques; viennent vous dire bonjour au bord du chemin en déshabillé du matin, s'étirant les bras et se frottant les yeux. Du haut du wagon, on pénètre dans leur intimité, et l'on comprend la poésie d'IIébel mieux encore qu'avec les traductions d'Henri Blaze et de Nicolas Martin. ̃

A Ulm, là cathédrale immense s'élevait au-dessus des autres maisons et faisait, dans la silhouette de la ville, la bosse que produirait un mastodonte couché et ruminant au milieu d'un troupeau de brebis.–La pluie ruisselait sur la carapace des culptures, dont elle noircissait les tons roux, et nous avons eu le regret.de ne pouvoir aller admirer sous ses voûtes géantes les stalles et les menuiseries du chœur ciselées dans le bois par Sorlin, un rival de Berruguete, de Cornejo Duque et de Verbruggen, car le sifflet du chemin de fer pousse son cri strident, et la cloche appelle les voyageurs. Une petite rivière limoneuse se traîne entre des. rives plates et .submergées, parmi.les joncs, et les roseraies.

Ce sera plus tard le Danube qui tombe échevelé par sept bouches dans la mer, presque aussi vaste lui-même qu'un océan; là, il côtoie piteusement le chemin de fer sans entrer dans ces colères superbes que décrit si bien Victor Hugo. Une heure de temps d'arrêt à Augsbourg nous permet de parcourir au trot d'un petit fiacre tudesque la grande rue de Maximilien qui a gardé son antique physionomie. N'étaient les bourgeois modernes circulant d'une façon prosaïque sous des parapluies rouges et dans des habits achetés à la Belle Jardinière, on pourrait se croire au temps de Charles-Quint et de Fugger; il n'y a rien de changé à ces maisons aux toits en escalier, aux murs bariolés de fresques, aux balcons de serrurerie compliquée. Trois fontaines monumentales et d'une fière tournure ornent cette  rue qui ressemble à un décor d'opéra.

Sur l'une, Hercule écrase, à coups de massue une hydre-qui a autant de têtes que celle de l'anarchie, et vomit de l'eau par toutes ses gueules; sur l'autre, un Mercure se balance avec un maniérisme demi-florentin, demi-allemand, tenant a la fois de Jean de Bologne et de Goltzius. Nous jetons à la hâte un coup d'œil sur Sainte-Afra et sur la cathédrale, et nous retournons au chemin de fer tout chagrin de n'avoir pu voir à l'hôtel de ville la salle où don Carlos a été proclamé, empereur et dont le plafond., merveilleusement ouvré, est distribué en caissons tous d'une ornementation différente. Il faut aussi laisser en arrière la maison des Fugger et les quatre Titien qu'elle renferme; mais comme la vie, le voyage est un sacrifice perpétuel!

Augsbourg dépassé, les nuages laissent tomber leurs plis flasques à l'horizon comme des outres dégonflées; le ciel se colore d'un bleu humide, un rayon s'allonge sur la plaine comme une barre d'or sur un champ de sinople. Là-bas, au-dessous d'un banc de nuées brillantes, scintillent glacées d'argent les cimes neigeuses des Alpes du Tyrol; les premières bandes formées par des tourbières d'un noir vigoureux font fuir les lointains d'un ton léger et frais. Quelques campaniles d'apparence vénitienne haussent la tète, quelques constructions s'ébauchent. La tête et le bras d'une statue gigantesque se dessinent par dessus un temple grec: c'est Munich.


La gare centrale de Munich vers 1854

Le débarcadère est très beau, ses arcatures relevées de quelques sobres ornemens en couleur lui donnent l'apparence d'une basilique de l'industrie. Il serait à désirer que ce modèle si simple et si noble fût imité.

Le premier aspect de Munich est tout italien. Sur la grande place, que la voiture traverse en vous menant au Cerf-d'Or ou au Raisin-Bleu, s'élève un portique à la manière des Lanzi de Florence; une église à double campanile, à coupoles bossues, à volutes contournées, à statues poupines, vous rappelle les églises jésuites de Rome les maisons affectent des airs de villa et comme en ce moment le ciel, débarbouillé de nuages singeait assez bien le bleu de turquoise des ciels de Venise, l'illusion était presque complète.

Le soir nous allâmes nous promener au hasard, selon notre coutume, et au tournant d'une rue nous nous trouvâmes en face du théâtre. C'est un édifice régulier et d'aspect monumental. Les huit colonnes corinthiennes de sa façade soutiennent un fronton peint à fresque et représentant l'Apollon Musagète au milieu de son docte troupeau. Les figures se détachent sur un fond d'un bleu vif, qui- surprend un .peu les yeux non encore habitués à l'architecture polychrome. En recul de ce fronton s'en élève un autre, orné d'une peinture dont le sujet est Pégase, symbole de l'imagination, entouré des Muses qui lui jettent des fleurs. A droite, en regardant le théâtre, règne une rangée d'arcades dont les colonnes blanches se détachent sur un fond de rouge antique et laissent apercevoir entre leurs interstices des groupes équestres dans le goût des métopes du Parthénon, ou, pour ne pas évoquer un si grand souvenir, à la manière des frises hippiques du cirque des Champs-Elysées, à Paris. C'est la poste arrangée à la grecque. 

A gauche, s'étend un palais imité du palais Pitti à Florence, avec bossages, refends et piliers rustiques, qui communique au théâtre par une serre ̃vitrée. Au milieu de la place, quatre lions supportent sur une espèce de pavois la statue en bronze du premier roi de Bavière, Maximilien-Joseph, tout ̃ enguirlandée de couronnes fraîches ou desséchées, témoignage de l'amour des Munichois pour ce brave monarque.

Une disposition ingénieuse amène les voitures sous le péristyle même du théâtre, où se tient un suisse armé d'une hallebarde comme ceux de nos églises.

La salle nous a paru égale au moins en grandeur à celle de l'Opéra, elle contient cinq rangs de loges ou galeries, dont la première s'appelle la galerie noble. La loge du roi, qui occupe le milieu, coupe deux étages de loges. Deux grandes statues,le Drame et la Musique, dont l'attitude rappelle 1es ligures de Klagmaun au Théâtre-Lyrique, la flanquent de chaque côté; l'ornementation est blanc et or. La toile représente une vaste et bonne copie de l'Aurore du Guide, qui se voit au palais Rospigliosa. Uu cadran s'arrondit dans la frise, de sorte qu'en regardant la scène les spectateurs voient toujours l'heure, et peuvent calculer la durée des actes et des entr'actes. C'est un usage italien que nous n'approuvons pas; on va au théâtre pour oublier le temps, et il est inutile de vous faire compter chaque grain qui tombe de son sablier. [...]"

Feuilleton de La Presse du 25 juillet 1854 (au bas de la première page du journal, premier paragraphe)

"La vie est autrement distribuée à Munich qu'à Paris. On y dîne à une heure et le spectacle commence à six heures; à neuf heures tout est fini et chacun va souper, boire de la bière aux brasseries, manger des glaces et des gâteaux chez les confiseurs, ou écouter de la musique au Prater et aux orchestres en plein vent. Le héros n'a qu'à se hâter de lancer sa tirade contre le sort, et l'héroïne qui prendrait des temps dans son agonie au cinquième acte, courrait risque de mourir au milieu de la solitude. Les spectateurs faméliques risqueraient de s'esquiver par files. Ainsi les entr´actes sont-ils d'une brièveté exemplaires et les pièces sont-elles menées rondement [...]"










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