jeudi 4 août 2016

Louis II et le chevalier au cygne: "A propos de Lohengrin", un récit de G. Lenotre paru en 1891 dans la Revue illustrée


A PROPOS DE LOHENGRIN

Il y a quelque dix ans, au cours d'une excursion dans les Alpes bavaroises, je vis une chose fantastique.

J'avais fait l'ascension du Sœuling, aux environs de Fussen, et je regagnais, assez tard dans la soirée, cette petite ville. Le sentier, sous les sapins, descendait rapidement vers un lac qu'on apercevait, par instants, à travers les arbres. Dans la nuit claire, les cimes tourmentées de la chaîne bavaroise ressemblaient, avec leur couronne de neige, à de gigantesques vagues pétrifiées; la lune baignait d'une lumière bleuâtre, très douce, ce merveilleux décor. Nous marchions vite, quand, tout à coup, le guide qui me précédait s'arrêta : je le vis se pencher, regardant à travers les branches qu'il écartait avec précaution.

Puis il se tourna vers moi, et, mettant le doigt sur ses lèvres, me fit signe d'approcher sans bruit.

Sur le lac, au pied d'immenses rochers, glissait doucement une barque blanche que traînait une troupe de cygnes. Seul dans la nacelle, une sorte de fantôme se tenait debout, immobile, les yeux levés vers les étoiles. D'une main il portait un casque d'argent, surmonté d'un cygne aux ailes ouvertes; il s'appuyait de l'autre sur un haut bouclier; un glaive court et un cor pendaient à sa ceinture; il était entièrement vêtu de blanc, et, de ses épaules, retombait un vaste manteau dont la lune faisait, par instants, étinceler les broderies d'argent.

« Der Koenig Ludwig » dit le guide à voix basse.

Les cygnes s'étaient arrêtés; et, tandis que la barque se balançait mollement, ils s'étaient groupés autour d'elle : à ce moment, une mélodie lointaine s'éleva dans le silence du soir, un chœur de voix d'enfants, très doux, simple, idéal : une colombe vint planer autour de la barque, et le fantôme, reprenant en main les rubans blancs qui lui servaient de rênes, remit son étrange attelage en mouvement. Un instant après, l'apparition disparaissait dans l'ombre épaisse que projetait sur le lac un énorme promontoire de granit.

Je venais de voirie roi Louis II de Bavière, errant, nouveau Lohengrin, sur le Se Jnv ansec — le lac du Cygne — à la recherche d'une Elsa imaginaire.

Louis Il était né a Nymphenbourg - le château des Nymphes; — et celles-ci, sans doute, le douèrent à sa naissance de tous les dons qui en eussent fait un prince charmant à l'époque des Minnesingers et des Cours d'amour. Tout enfant, on l'amena dans cette admirable solitude du Schwan-see, à ce triste donjon d'Hohenschwangau, qui avait été ruiné en 1809 par les Tyroliens et que le prince Maximilien avait racheté en 1832 pour deux cents florins. Louis Il grandit là, ayant toujours sous les yeux les héros des vieilles légendes allemandes dont les fresques de Schwangau lui retraçaient les aventures : et la naissance de Siegfried le rapide, et l'histoire du soulier d'Or d'Oda, et les Elfes, el les nains jaloux, el la géante Hilda; partout planait l'image du chaste Lohengrin, guidé par une colombe blanche, allant, dans sa barque que traînaient des cygnes, au secours des vierges persécutées. Légende charmante, vieille comme la poésie, dont Wagner a, je ne sais pourquoi, placé la scène à Anvers, ce dont ne se console pas la ville de Clèves, qui montre avec orgueil le château où vécut le chevaleresque héros, et qui lui a même élevé une statue pour mieux établir son droit de paternité.

C'est dans la contemplation solitaire et rêveuse de ces mythes troublants que se forma le roi Louis II. Il en a fait l'aveu dans une lettre intime qui, je crois bien, n'a jamais été publiée en France : « C'est à Hohenschwangau, où j'ai passé ma première jeunesse, que la légende du Cygne, avec ses enchantements et sa poésie, a passé dans ma chair et dans mon sang. Que de fois, assis sous le grand tilleul en fleur de la cour du château, qui abrite l'image de la mère de Dieu, j'ai songé à cette histoire! Que de fois j'ai vu en pensée le chevalier, avec son cygne fidèle, glisser sur les eaux du lac! Et voilà que mes pensées d'enfant, mes imaginations d'adolescent, se trouvaient réalisées dans Lohengrin; toutes ces figures connues me parlaient une langue qui me ravissait comme les doux parfums du tilleul en fleur. »

Un jour il fil un rêve : « Il voyait son vieux château de Hohenschwangau baigné dans la clarté blanche de la lune : les vagues du lac murmuraient doucement. Alors il entendit un grand bruit d'ailes : le cygne doré, qui domine la haute tour du castel, s'élevait de plus en plus dans les airs et allait s'abattre à quelque distance sur un rocher. Bientôt il eut disparu, et, à sa place, sur la cime, s´élevait un chateau imposant avec des tours et des créneaux. Les eaux se précipitaient à pic dans la gorge de Pöllat, enveloppant le splendide édifice de leur musique sauvage. » C'est de ce rêve qu'est né Neuschwanstein, cette merveilleuse restitution archéologique, fantastiquement dressée sur un rocher de mille mètres d'altitude.

Vu du Marien-bruck - une passerelle légère hardiment jetée au-dessus du gouffre où mugissent les cascades de Poellat l'admirable burg dresse ses tours aux toits d'or sur de colossales assises de roc nu. Les magnificences des appartements intérieurs répondent à la sauvage grandeur du site et à l'idée symbolique qui présidait à toute l´œuvre : au cœur même des appartements du roi, Lohengrin avait sa chambre, tapissée de bleu et d'argent. C'est là que Louis II abritait son rêve; partout courent sur les voûtes et les murailles des fresques symbolisant l'œuvre de Wagner; ce sont les amours de Tristan et d'Yseult, le sommeil enchanté de la Walkyrie, le combat de Siegfried et du dragon., et, occupant tout le dernier étage du palais, la reproduction de la grande salle de la Wartbourg où se passe le deuxième acte de Tannhauser. Il y a dans cette pièce immense, qui prend jour par de larges fenêtres ouvertes sur trois côtés, une profusion de lustrés et de candélabres. Le roi, dit-on, les faisait souvent allumer au milieu de la nuit; puis il se rendait au Marien-bruck et, de là, contemplait longtemps l'illumination de la salle déserte.

Louis Il avait d'autres châteaux : Herrenchiemsee, cette stupéfiante et minutieuse reproduction de Versailles; Linderhoff, où, dans la montagne, il avait fait creuser une grotte bleue éclairée par des lampes électriques, avec un lac souterrain sur lequel il naviguait, tandis que, sous les stalactites, miroitaient, en grands tableaux lumineux, les scènes du Venusberg de Tannhauser. Mais c'est Neuschwanstein qui restera le type de son œuvre et qui fut sa résidence préférée. Il était là quand les membres de la Commission, venus de Munich, se présentèrent pour lui notifier les mesures prises par le régent et pour s'assurer de sa personne. On les jeta dans un cachot sombre : « Qu'on leur dépèce les viandes jusqu'aux os et qu'on leur crève les yeux! » Telle fut la réponse de Louis II.

a Il y a des abîmes dans mon âme, avait-il écrit au temps de ses années heureuses, et j'en ai peur. Semblables aux vertes profondeurs de nos lacs de montagne, ils n'ont rien d'effrayant par le temps serein, mais, survienne la tempête, ils sont prêts à nous dévorer, à nous engloutir pour toujours. »

On sait comment finit ce drame royal. Pour bien des gens, pourtant, la mort de Louis II reste un mystère, comme sa vie. Les paysans de Fussen, pieusement attachés au souvenir de leur roi, croient fermement qu'il a trouvé la mort en voulant rejoindre un fantôme blanc, casqué d'argent, qui passait silencieusement chaque nuit sur les eaux du lac de Starnberg, et qui, ce soir-là, l'appela trois fois par son nom.

Belle légende pour les trouvères du vingtième siècle. Mais le vingtième siècle croirat-il aux légendes?

G. LENOTRE.

Un texte de G. Lenotre paru dans la Revue illustrée du 15 juin  1891, pp. 193 et suivantes.

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