samedi 16 juillet 2016

Louis II et Richard Wagner, un texte de Victor Tissot daté de 1877


Louis II et Richard Wagner. - Richard Wagner au palais du roi. - Richard Wagner en exil. - Véritable origine du théâtre de Bayreuth.

Extrait de Les Prussiens en Allemagne, (suite de Voyage au pays des milliards) de Victor Tissot, un ouvrage publié en 1877 (pages 385 à 389)

[... ] C'est à cette époque qu'il [Le Roi Louis II] se consacra tout entier à la pratique des œuvres de M. Richard Wagner. Il avait été initié aux mystères insondables de cette musique par une femme artiste connue en Allemagne sous le nom prédestiné de Cosima. Madame Cosima était alors l'épouse légitime du compositeur Bulow, maître de piano du roi. Fille de l'abbé Liszt, elle avait pour l'auteur du Tannhauser le saint enthousiasme de son père. On sait que ce fut Liszt qui inventa Wagner, protégea ses débuts et bénit son triomphe. Madame Cosima fut donc la prêtresse qui convertit le jeune roi à la religion musicale de l'avenir. Wagner, pour lui témoigner sa reconnaissance l´enleva à son ami Bülow et l'épousa. Louis II commença par donner une villa au grand maestro que la France avait méconnu. Il le voyait tous les jours et il passait quelquefois les nuits à lui écrire. Dans ces "poulets" d'un enfant de vingt et un ans, il était beaucoup question de croches et de d'ouïes croches, de clairs de lune, de trucs de théâtre; il y était question aussi de l'unité de l'Allemagne, de la décadence de la France, des juifs et des Jésuites que Wagner abhorre également. Le jeune Louis s'oublia plus d'une fois jusqu'à  se moquer de "ses gros Bavarois". On assure que M. Wagner a mis aujourd'hui ces lettres précieuses en bonnes mains.

Le roi trouva bientôt la distance de son palais à la villa de Wagner trop éloignée et il voulut avoir le maestro auprès de lui. Il lui fit donner un appartement dans son propre palais. Mais ce musicien intime avait des caprices de maîtrise. Il lui fallait à tout instant de l'or, des bijoux, des montres, des tabatières. Il exigeait que son cabinet de travail fût meublé selon la saison: au printemps, il demandait des tentures et des rideaux verts, des oiseaux dans des cages et des fleurs à profusion; en été, la couleur de l´ameublement et des rideaux devait être rouge; en automne, jaune, et en hiver, blanche et bleue. M. Wagner portait toujours un costume en harmonie avec la décoration qui l'entourait. Quand il avait endossé sa fameuse robe de chambre en brocart d'or, il ne pouvait vivre que dans une pièce dont la tapisserie fût orange ou jaune serin.

Ce trésor de folie épuisait le trésor de l'Etat. Le peuple bavarois qui est un peuple très-pratique, et qui avait d'abord murmuré tout bas, finit par murmurer tout haut. Munich retrouva son attitude menaçante de 1848, alors que Lola tenait la couronne sous sa pantoufle. On avait hué la courtisane. On hua le courtisan. Il n'osait plus se montrer. On l'accusait de débaucher le roi. Louis II s effraya de l'orage qui menacait de fondre sur son palais; il congédia son musicien. "Je préfère, .dit-il dans. le décret qu'il publia à cette occasion, conserver la confiance et l'amitié de mon peuple."

Wagner quitta la Bavière, mais Louis II resta imprégné de ses idées, de ses théories et de ses doctrines. Le compositeur révolutionnaire exerça une influence considérable sur l'esprit indécis et mobile du jeune Souwerain. Il s'était posé auprès de lui en apôtre de l'idée allemande, en pontife de la nouvelle ère politico-musicale que devait ouvrir l'unité germanique. Un de ses biographes allemands nous dit que, « lorsque la guerre de 1870 fut déclarée,Wagner,qui n'avait pu oublier la chute de son Tannhauser à Paris, mit tout en oeuvre pour décider le roi à faire cause commune avec le roi de Prusse. A la même époque ajoute M. Meister, Richard Wagner apparut comme le prophète du génie musical allemand; il annonça et salua l'aurore du nouvel empire, il prêcha l'alliance du pouvoir divin et de la puissance populaire, du césarisme et du socialisme, de la démocratie et de la royauté. Il déroula aux yeux du jeune roi enthousiasmé l'image d'un peuple éminemment poétique et musical, chez lequel ces deux agents, le capital et le travail, seraient mis au service de la musique et de la justice (sic). Déjà il voyait le génie allemand réunir dans un splendide théâtre tous les peuples du Rhin jusqu'à l'Equateur, et les dieux de la mythologie germanico-scandinave s'emparer de l'empire des âmes...."

Wagner avait demandé au roi de raser tout un quartier de Munich et de construire à sa place un amphithéâtre immense qui pût contenir cinquante mille spectateurs. L'Isar devait apporter le tribut de ses flots sur la scène et permettre le spectacle de véritables naumachies. Mais le roi, au dernier moment, recula devant la dépense. Il eût fallu demander un crédit extraordinaire aux Chambres, et il est probable qu'elles ne l'eussent point accordé, bien que le Niebelungenring (l'anneau des Niebelungen), cette grande tétralogie deWagner, soit « la représentation allégorique du triomphe de la race germanique sur les tribus latines, amollies et dégénérées."  Il fut alors décidé qu'on élèverait près de Bayreuth un théâtre national, de dimension plus modeste.Les dépenses furent fixées entre le roi et l'artiste à un million et demi. Mais comme l'Allemagne entière devait contribuer aux frais, et que la noble nation teutonne ne sait plus le chemin de ses propres poches, on recueillit la bagatelle de deux cent mille francs, y compris la souscription du vice-roi d'Egypte. Le plan a dû subir de nouvelles modifications, de sorte que le temple de la musique est aujourd'hui:

                                         Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon. 

Depuis quatre ans, il n'y a plus entre le roi romantique et le Titan de la musique, que des rapports financiers. On dit que le roi a acquis, moyennant une rente viagère de douze mille cinq cents francs, la propriété de toutes les œuvres posthumes de Richard Wagner.

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