dimanche 17 juillet 2016

Il était une fois un Roi de Bavière qui avait six châteaux... Les châteaux du Roi Louis II visités par Victor Tissot (un texte paru en 1876)

Le Roi Louis II et ses châteaux (carte postale de 1954)
Voici la description de quatre des six châteaux du Roi Louis II de Bavière par Victor Tissot (1845-1917), homme de lettres et journaliste suisse, un voyageur infatigable contemporain du Roi, grand connaisseur de l´Allemagne et de la Bavière. Tissot a publié ce texte dans le  Figaro (supplément littéraire du dimanche) du 5 mars 1876. En 1886 il le reprend dans une monographie intitulée Les curiosités de l'Allemagne du Sud publiée chez C. Delagrave à Paris. L´extrait qui concerne notre sujet est emprunté à ce dernier ouvrage (pp. 249 à 258); par rapport à l´article paru dans le Figaro dix années auparavant, il ajoute seulement le dernier paragraphe.

XI LES CHATEAUX DU ROI DE BAVIÈRE

« Il y avait une fois un roi de Bavière qui avait six châteaux... » Les Grimm de l'avenir commenceront ainsi leurs nouveaux contes d'Allemagne, et les châteaux du roi Louis II seront plus amusants que le château de la Belle au bois dormant et même que ceux du roi de Bohême, qui en avait sept.

A Munich, le roi a deux châteaux. Le nouveau château donne sur la place Maximilien : c'est une construction carrée, plus grande que grandiose, qui rappelle vaguement le palais Pitti, à Florence. L'ancien château se prolonge jusqu'à la place de l'Odéon. Quatre lions d'airain tenant des boucliers gardent les deux portails. Au-dessus, dans une niche, une statue de la Vierge, patronne de la Bavière. Dans le passage à triple voûte qui relie la cour de la chapelle à la cour des puits, on voit une énorme pierre, attachée à un crochet de fer : elle pèse 364 livres. Le duc Christophe-Albert II la soulevait et la lançait comme une balle. A côté de cette pierre, on remarque trois clous plantés dans le mur, les uns au-dessus des autres : ils indiquent la hauteur que les ducs Christophe, Conrad et Philippe atteignaient en sautant : le premier clou est à 12 pieds du sol, le second à 9 pieds, et le troisième à 8 pieds. Des rimes en vieil allemand gravées sur une table commémorative racontent ces prouesses à la postérité.

L'aile du nouveau palais, qui n'a pas moins de 800 pieds de long, et qui donne sur le jardin royal, s'appelle en allemand Saalbau der Residenz, l'édifice des salles de la résidence. C'est là que se trouvent les six salles d'Ulysse, d'après les dessins de Schwanthaler ; la salle de Charlemagne, d'après les esquisses de Schnorr ; la salle de Frédéric Barberousse, dont les six peintures murales ont été exécutées par Schnorr, Jauger et Geissmann ; la salle de Rodolphe de Habsbourg, la salle des Batailles, la salle du Trône et le cabinet des Beautés.

Louis II a fait de la terrasse du Saalbau son château et son palais. On a construit là, d'après ses plans et ses dessins, des appartements dans le style rococo le plus extravagant, et un jardin auprès duquel ceux de Sémiramis n'auraient été que de vulgaires potagers. C'est dans ce jardin féerique, où toutes les fleurs des pays du soleil chantent une symphonie de parfums, que le roi passe les journées d'hiver, si tristes et si mélancoliques sur les bords de l'Isar.

En entrant on en croit à peine ses yeux.

Le valet de chambre qui vous conduit et qui a enfreint la plus sévère des consignes vous semble un infernal magicien, un sorcier, un enchanteur.

A droite, s'élève un rocher couvert de mousse, sur lequel rampent, comme d'énormes serpents hérissés de dards, des cactus et des orchidées. Dans le fond, qui re¬

présente un paysage indien, avec de grands bambous grêles, des bananiers aux larges feuilles, on aperçoit une cascade qui roule ses flots d'opale avec un bruit musical et argentin. Quand on approche du rocher, on découvre sous une draperie de lierre l'entrée d'une caverne qui conduit à la chute d'eau. A mesure qu'on avance, les parois du souterrain s'élargissent, et à travers l'ombre vaporeuse et bleuâtre qui le remplit, scintillent, comme des gouttes de lumière, des pierreries, des diamants et des stalactites d'or.

Laissons la cascade à droite et dirigeons-nous à gauche. Nous arrivons par une allée de palmiers à un pavillon mauresque dont la coupole bulbeuse monte jusqu'au vitrail cintré de la serre. Une portière de soie bleue ferme ce kiosque où l'on goûte un recueillement religieux, comme dans une chapelle. Les fenêtres, en forme de trèfle, tamisent un jour délicat, et un lustre de cristal projette au milieu de ce sanctuaire le jeu de ses couleurs. Des divans courent le long des murs. Au milieu, sur une table de lapis-lazuli, se dresse un narguilé au long tuyau orné de perles. Ce pavillon s'appelle le « kiosque des Délices ». Louis II n'en franchit, le seuil qu'habillé en Turc. Il monte le piano mécanique qui est caché derrière un rideau, allume son narguilé, s'étend sur un divan, et passe des après-midi entières au milieu des nuages du tabac et des mélodies de son orchestre à remontoir.

Du pavillon mauresque une quantité de sentiers mystérieux et odorants, avec des reposoirs capitonnés de satin, des charmilles au fond desquelles sont accroupis des sphinx, conduisent aux rivages enchantés d'un petit lac, bleu et limpide comme un fragment de ciel oriental, et qui semble rêver de sa patrie sous la coupole immobile des palmiers 1. Il faudrait le crayon de Doré pour rendre ce merveilleux décor. C'est une vision splendide, un coin de paradis. Des montagnes obéissantes, des falaises aimables encadrent ce verre d'eau dans lequel s'ébattent des poissons rouges, sur lequel nagent de jolis canards cochinchinois, et qui reflète la lueur étudiée d'un clair de lune éternel. Cependant, au moyen d'une habile machinerie , le ciel étoile peut se couvrir à volonté d'épais nuages ; les éclairs brillent, le tonnerre éclate, et le lac, battu par la tempête, se révolte contre ses rives. Le roi, costumé en Guillaume Tell, détache alors la barque amarrée à un arbre du rivage, et s'élance sur la tête des flots courroucés.

Il s'est fait photographier dans un de ces moments pathétiques ; c'est un véritable tableau.

On raconte qu'un jour Louis II demanda à une des premières artistes de l'Opéra de venir lui chanter la ballade du roi de Thulé sur son lac suspendu. Lorsque la chanteuse arriva au second couplet, le roi pressa le bouton de la sonnerie électrique qui le met en communication avec son machiniste : aussitôt la foudre gronda, le lac souleva des vagues tumultueuses et la nacelle faillit chavirer.

Une chaumière indienne orne l'extrémité du lac. L'intérieur en est garni de flèches, de tomahawks, de lances et d'ustensiles de pêche.

Une forêt d'arbres exotiques, peuplés de perroquets dressés à la prononciation respectueuse du nom de Sa Majesté, sépare le lac d'une chaîne de montagnes en ciment, construites sur le modèle de l'Himalaya. La décoration du dernier plan représente un lac des tropiques, avec des îles pleines de floraisons gigantesques et d'oiseaux extraordinaires.

Le château de Berg, sur les bords du joli lac de Starnberg, près de Munich, n'est pas moins fantastique. Le roi l'habite les trois quarts de l'année ; c'est sa retraite de prédilection.

Si, à Munich, Louis II a son jardin d'hiver, à Berg il a son jardin ou plutôt son île des Roses. Nous nous trouvons encore ici en plein Orient, dans le royaume d'un califepoète comme celui de Bagdad, mais sans Schéhérazade. On y voit toutes les roses que le Ciel a créées et que les horticulteurs ont perfectionnées, depuis la rose sauvage qui ressemble aux lèvres d'un enfant jusqu'à la rose qui ressemble au sourire d'une reine. Ces fleurs enveloppent le château d'une atmosphère de parfums, et elles aident le jeune prince à voir tout en rose.

La cabane de pêcheur qui se trouvait autrefois dans cette petite île a été remplacée par un chalet suisse. Le roi y a installé un piano, et, par les belles nuits d'été, les barques qui passent l'entendent jouer des fragments du Lohengrin ou du Tannhauser.

Le peuple a donné au château de Berg le nom de château magique. Je n'ai pas essayé d'y pénétrer, pour la bonne raison que toute tentative eût été inutile. Les dragons des Hespérides étaient moins farouches que les sentinelles qui gardent les avenues de ce castel. On dit que la machinerie et les trucs y tiennent une grande place. On parle d'un pavillon mauresque dans lequel le jeune Almanzor passe souvent la nuit, entouré de lampes d'albâtre et de cassolettes de parfums.

Le château reste toujours plongé dans le plus profond silence. Jamais une visite. Même à l'heure des repas, il n'y a pas ce joyeux bruit de vaisselle qui indique la présence du maître. Le roi dîne seul; il est sobre comme un anachorète ; il a horreur de la vie matérielle.

Avant son dîner, il fait ordinairement le tour du lac à cheval, suivi d'un simple écuyer. Il s'arrête quelquefois à l'entrée du village d'Amerland, chez un pauvre cordonnier. Il boit un verre d'eau, laisse un florin et remonte à cheval. Il est défendu sous peine d'amende de s'introduire dans les chemins spécialement réservés au roi. Un jour. Sa Majesté y rencontra un grand gars, à la tournure montagnarde, qui s'y promenait sans façon. Le roi l'arrête et lui demande qui il est :

— Je suis de la Suisse, répondit-il ; j'étudie à l'université de Munich.

— Ah ! vous êtes Suisse, lit le roi d'un air bienveillant ; vous devez savoir par coeur Guillaume Tell de Schiller?

— Je pourrais vous en réciter des actes entiers.

— C'est à merveille ! Je suis heureux de cette rencontre. Venez avec moi au château, nous jouerons Guillaume Tell.

— Mais, Monsieur, le château est au roi...

— Ça ne fait rien. Je suis l'ami le plus intime du roi Venez Vous verrez qu'on nous laissera entrer.

— Essayons, Monsieur, puisque vous le voulez.

Ils se mirent en marche.

— Vous plaisez-vous à Munich ?

— Non. La ville est ennuyeuse, et ce qui le prouve, c'est que le roi n'y est jamais...

— Et que dit-on du roi ?

— On dit qu'il est au fond bien bon enfant.

Louis II ne put s'empêcher de sourire.

— Vous ne l'avez jamais vu ?

— Jamais, je suis républicain, Monsieur... On assure que le roi est très beau et très bon.

— Voulez-vous dîner avec lui ?

— Mais, ah ! çà, est-ce que vous vous moquez de moi ?

— Pas du tout, puisque je vous invite...

— Alors... Monsieur, ah ! pardon... sire... vous êtes peut-être le roi ?

— Vous l'avez dit ; et vous êtes mon prisonnier.

Ils étaient arrivés au château : les factionnaires perlaient les armes.

Après le dîner, le roi joua sur son piano l'ouverture de Guillaume Tell, puis il se fit déclamer par l'étudiant les plus belles scènes de la tragédie de Schiller.

Le lendemain, on recommença. Le roi donna cette fois la réplique.

Au bout du troisième jour, il renvoya son hôte en voiture jusqu'à Munich, et lui fit remettre peu de temps après une montre en or, avec la scène du Grulli gravée sur la boîte.

Un autre château de Louis II, le château de Lindenhof. est situé dans la montagne.

Dans la diligence qui me conduisait à Hohenschwangau, un tailleur et sa femme me racontèrent qu'ils avaient voulu essayer d'y pénétrer, mais que le kastelan (portier) leur avait répondu : « C'est impossible ; Sa Majesté craint toujours qu'il n'y ait quelque journaliste, et elle ne veut pas qu'ils parlent de ses châteaux. »

Le castel de Hohenschwangau est pittoresquement perché sur une pointe de rocher. Tout autour, de hautes montagnes recouvertes d'austères forêts de sapins, et au pied un lac romantique, peuplé de cygnes. Le roi les attelle à une barque dorée, en forme de conque, et se fait promener pendant que des chanteurs, groupés sur la rive, exécutent des fragments du Lohengrin, et que la lune éclaire de ses pâles rayons la course fantastique de cerfs empaillés, qui marchent au moyen d'un mécanisme dans le ventre.

Lors de la dernière éruption du Vésuve, il en fut jaloux et voulut aussi avoir la sienne. Il appela à Hohenschwangau les deux professeurs de géologie de l'université de Munich, et leur commanda un volcan. Ils se mirent immédiatement à l'oeuvre : on creusa une montagne et on la remplit de poudre, de soufre, de pétrole, de houille. Le spectacle fut grandiose. Les pompes accoururent de dix lieues à la ronde. On croyait que le château du roi avait été miné par les Prussiens et qu'il sautait.

Sur le lac de Hohenschwangau, le roi a voulu aussi des tempêtes. On a construit une énorme machine, garnie d'énormes roues qui soulèvent des vagues énormes avec un fracas épouvantable.

Les domestiques du château doivent être musiciens. Ils forment une sorte de fanfare qui est tenue de jouer chaque soir à minuit, tandis que le roi, penché sur les créneaux de sa tour gothique, rêve aux étoiles.

Un des biographes de Louis II rapporte qu'une fois il passa tout l'hiver dans la solitude à Hohenschwangau. Il fît élever au milieu de la vallée une tour en bois, avec une galerie extérieure. On était au mois de février. Le vent chassait la neige en épais tourbillons. Le roi monta sur la tour, ses musiciens se rangèrent sur la galerie, et on amena tous ses chevaux au nombre de trente, qui n'avaient été nourris que d'avoine pendant quinze jours. A un signal convenu, les musiciens tirèrent de leurs trompettes des sons de jugement dernier, la machine à tempêtes fonctionna au bord du lac, et tous les canons du château partirent à la fois. Les chevaux, épouvantés, brisèrent leurs liens ; la crinière hérissée , poussant des hennissements sauvages, affolés, ils se dispersèrent dans toutes les directions, comme si la foudre fût tombée au milieu d'eux. On en retrouva quelques-uns noyés dans le lac ; des paysans en ramenèrent qu'ils avaient rencontrés errants dans les montagnes.

Qu'il soit dans son château de Berg, de Lindenhof ou de Munich, il est deux choses qui sont absolument indispensables au roi Louis : son piano et son clair de lune.

Sans piano, la journée aurait pour lui la durée d'un siècle ; sans clair de lune, il lui serait impossible de s'endormir.

Des appareils spéciaux, à la lumière électrique, imitant un beau clair de lune, ont été installés dans toutes les chambres à coucher du roi. A Munich, le plafond de la chambre du roi est percé de mille petits trous, derrière lesquels on allume des becs de gaz. Cela représente assez bien un ciel étoilé.

En voyage, le roi se sert d'un clair de lune portatif et économique qui se suspend comme une lampe astrale.

Ce caractère étrange, celte âme d'enfant dans le corps d'un homme, ce roi né pour régner sur un peuple de poètes et de musiciens, ne semble pas fait pour notre siècle de soldats et de force brutale. Louis II eût été un souverain charmant à l'époque des minnesingers et des châtelaines ; aujourd'hui, on ne le comprend plus ; il appartient à la légende, et non pas à l'histoire.

Celui qui s'assied sur un trône n'a pas le droit de s'en servir pour jouer du piano ; car si Orphée revenait, ce n'est plus la lyre qu'il prendrait, c'est un fusil perfectionné.

Je sais bien que, si jamais le roi de Bavière parvient à retrouver le modèle des trompettes de Jéricho, il en armera toutes ses troupes, — mais Berlin est mieux gardé que Jéricho : les murailles qui l'entourent ne sont pas de pierre ; elles sont politiques et morales.

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