vendredi 29 juillet 2016

Festival d´Opéra de Munich: le récital de René Pape au Prinzregententheater


Rarement un patronyme a-t-il été mieux porté. Car comment désigner une soirée avec René Pape sinon en lui attribuant les qualificatifs de Roi, d´Empereur ou, lorsque il se fait religieux comme hier soir au Prinzregententheater, de Pape. Et c´est aussi avec une ferveur quasi religieuse que le public accueille une des plus grandes basses du monde, avec sa voix adamantine et noire, une voix unanimement célébrée et qui a reçu en 2013 son troisième Echo Klassik dans la catégorie "Black Diamond Bass". Sans doute, et pour être complet, faudrait-il lui citer encore son titre de Prince des Ténèbres, mais cet avatar de René Pape n´était pas au programme...

René Pape nous a offert dans le cadre du Festival d´été de l´Opéra de Munich un récital qu´il a déjà présenté à Garnier en février et également à New York avec au programme en première partie les Gellert-Lieder de Ludwig von Beethoven et les Chants bibliques de Dvorak (Biblické písně) et, après la pause, les trois Shakespeare Songs de Roger Quilter suivis des Chants et danses de la mort (Песни и пляски смерти) que Modeste Moussorgski composa sur des poèmes d'Arseni Golenichtchev-Koutouzov. Il est accompagné par un  pianiste brillantissime, Camillo Radicke, originaire comme lui de la ville de Dresde, qui donnera notamment un Beethoven exceptionnel et très remarqué.

D´emblée on est frappé par le caractère impérieux de René Pape qui ne se monte pas sensible aux applaudissements d´accueil et fait une entrée en scène quasi solennelle. Le charisme et la prestance autoritaire du chanteur sont tels qu´il impose d´emblée un recueillement et une ferveur dignes d´une grand messe. Et la concentration monte encore dès que la voix de René Pape emplit la salle avec Bitten, le premier des six Gellert-Lieder de Ludwig von Beethoven. René Pape exprime le sentiment intime marqué d´inquiétude, la supplication, la foi sincère et l´éclat poétique des Odes et chants religieux que composa le moraliste Christian Fürchtegott Gellert au 18ème siècle. René Pape détaille la portée émotionnelle de chaque mot, sinon de chaque consonne finale, avec un art consommé de la précision et de la nuance et réussit le paradoxe de communiquer de sa voix puissante, sonore et profonde le mysticisme et l´intimité cachée dans ces conversations très personnelles avec Dieu. La clameur de l´appel déchirant de son "Ich suche Dich" dans Bußlied, est confondante de vérité expressive.

Les Chants bibliques détaillent le langage des psaumes avec les cris et les  suppliques à Dieu, les bénédictions et les remerciements que le peuple élu Lui adresse en se rassurant d´ etre protégé par le divin bouclier, ou le chant d´exil de Babylone extrait du même psaume qui a inspiré le "Va pensier..." de Nabucco. Ici encore, René Pape rend l´atmosphère opprimée de ces textes et nous conduit de son diamant sombre dans une progression qui va désespoir à la ferveur, en déployant toute la beauté de son timbre magnifique et d´un subtil vibrato.

Après l'entracte, c´est comme un moment de détente avec les trois Shakespeare Songs de Roger Quilter dont la ligne mélodique est plus simple et plus légère que celles de Beethoven et de Dvorak. La mort même, dans Come away death, se fait plus poétique avec son espoir de renaissance exprimé par l´image du cyprès. René Pape se montre ici plus chaleureux et cordial et  même le souffle glacé du vent d´hiver de la troisième chanson ne l´empêche pas de se se  terminer presque sur une note joyeuse Then heigh-ho! the holly! this life is most jolly! Comme pour le tchèque des Chants bibliques, on est ici aussi frappés par la maîtrise de la diction anglaise de René Pape et de sa capacité à jongler avec les langues.

Avec les Chants et danses de la mort, on revient aux aspects les plus sombres de la description de la mort avec d´entrée l´agonie d´un enfant et la solitude terrifiante de la mère qui voit l´aube et la mort s´approcher. René Pape exprime ici une infinie tendresse et un désespoir infini, avec une interprétation des plus sensible du dernier vers de la Berceuse (Kolibel'naya): "Bajuschki, baju, baju . Dors, mon enfant, dors." Une même sensibilité imprègne son chant dans Sérénade où la mort impérative adopte le langage de l´amour: "Sois tranquille...tu m´ appartiens". La dernière chanson est tout aussi impérative puisque la mort y devient un chef d´armée monté sur un cheval qui inspecte ses troupes après une bataille. René Pape en donne une interprétation glaçante et sépulcrale.

Après un moment de stupeur, alors qu´on est encore baigné dans les eaux tragiques des Chants et danses de la mort, le public se libère de sa tension attentive par des applaudissements et des trépignements tellement fervents qu´ils finissent par arracher un sourire au célèbre chanteur. Au moment des bis, l´atmosphère se détend et devient presque complice. Mais les bis appartiennent au rituel et sans doute préférerait-on rester sous le charme glacé  et adamantin du spectacle parfaitement orchestré d´une des plus grandes basses de l´histoire du chant lyrique. René Pape ne cherche pas à séduire le public, mais met son énorme talent art au service de l´interprétation, et c´est tant mieux.

Source de la photographie et plus d´informations sur le site du chanteur.

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