mardi 14 juin 2016

Les funérailles de Louis II de Bavière vues par le Figaro du 20 juin 1886

LES FUNÉRAILLES ROYALES

PAR DÉPÈCHE

Munich, 19 juin.

Depuis midi, les cloches de toutes les églises sonnent le glas funèbre et, de minute en minute, la voix lugubre du canon se fait entendre. Il fait un temps radieux. 

Le corps du roi Louis II, en costume de grand-maître de l'ordre de Saint- Hubert, avait été mis en bière dans la nuit.

La cérémonie funèbre a commencé à une heure de l'après-midi. Les troupes de toutes armes sous le commandement du général baron de Horn, aide de camp du roi, entouré des généraux de service, forment la haie, depuis le palais royal jusqu'à l'église Saint-Michel, où le roi dormira du sommeil éternel à côté de ses ancêtres. Toute la population est dans les rues, aux fenêtres et sur les toits des maisons.

Une salve de cent et un coups de canon, les appels des trompettes et les roulements des tambours annoncent que le cortège se met en marche.

A la suite des détachements d'infanterie, d'artillerie et de cavalerie viennent les cadets et les élèves de l'école de guerre ; les serviteurs à la livrée royale, puis le clergé conduit par les archevêques et évêques de Bavière, les confréries de capucins, de franciscains, vingt- cinq moines vêtus de noir, la tête couverte de la cagoule et portant des torches.

Des escadrons de cavalerie précèdent le char funèbre tout étincelant de broderies d'or et d'argent et conduit par huit chevaux noirs. Le cercudil, couvert de roses et de lauriers, surmonté  du sceptre, de la couronne et de l'épée, est placé sur le haut du char.

Le drap mortuaire est porté par des chevaliers de Saint-Georges en uniformes rouges. Ils appartiennent à la plus haute noblesse du royaume.

A droite et à gauche du char, se tiennent les généraux aidés de camp du roi: des pages portant des torches, des gardes du corps, aux colossales statures, portant des hallebardes, suivent le char.

Le cheval du roi, couvert d'un voile noir, est tenu en main par deux premiers piqueurs.

Viennent ensuite :

Le prince Luitpold, qui paraît profondément affligé. Le régent du royaume est suivi du prince héritier d'Allemagne, ayant en main le bâton de maréchal ; de l'archiduc Rodolphe, prince impérial d'Autriche ; du grand-duc de Hesse, du grand-duc de Bade, du prince d'Oldenbourg, du duc de Gênes, représentant le roi d'Italie; du duc de Leuchtenberg, représentant du czar ; des princes de Saxe, de Wurtemberg, d'Analt et des princes royaux de Bavière.

Les députations du 1er régiment de hussards de Westphalie, du 5° régiment d'infanterie autrichienne dont le roi Louis II était le chef honoraire.

Les dignitaires, les officiers de la couronne, les députés, les chambellans et tous les hauts fonctionnaires du royaume.

Plus de vingt-cinq mille personnes assistaient à cette cérémonie grandiose et, au passage du cercueil, la foule éclatait en sanglots. Malgré ses excentricités, le roi Louis II était très aimé de son peuple. On ne se souvenait, en présence de cette fin si tragique, que de l'aurore de ce règne qui promettait d'être si brillant et qui se termine d'une façon si lamentable.

A l'arrivée à l'église, l'archevêque de Munich, entouré de son clergé, a donné la bénédiction suprême, et le cercueil, précédé par M. le comte de Castell et par M. de Crailsheim, ministre de la maison du roi, a été descendu dans le caveau, qui a été ensuite scellé.

Qui sait si la sépulture royale ne se rouvrira pas bientôt? Le roi Othon serait en ce moment très malade. Depuis une semaine le malheureux aliéné refuserait de prendre aucune nourriture. Il se tient abattu, sombre et farouche dans un coin de sa chambre sans vouloir remuer.

Que de souvenirs ces funérailles royales éveillaient dans l'esprit des assistants. Un frisson a parcouru la foule lorsque derrière le prince Régent sont apparus les héritiers des deux grands empires : le prince Fritz, si détesté du roi défunt, et l'archiduc Rodolphe. L'un jeune et brillant, l'autre de taille gigantesque quoique déjà d'un âge mûr. A partir de ce moment, le public ne s'intéresse plus à l'interminable défilé officiel.

***

Le dossier contenant les preuves de la folie du roi, communiqué en séance secrète, a fait une impression foudroyante sur les députés de toutes nuances. Cela dépasse tout ce qu'on a raconté. Parmi les excentricités, il faut citer un décret nommant un valet de chambre premier ministre ; la description d'une fête en l'honneur d'un laquais et dans laquelle tous les domestiques étaient costumés en Turcs. Le plan d'un emprunt de 40 millions que le roi voulait demander au comte de Paris en échange du trône de France. Un décret enjoignant aux laquais de former des bandes de brigands pour dévaliser les banquiers de Munich, de Vienne et de Berlin, sans compter les dîners commandés pour les maréchaux de Louis XIV. Il y a aussi de tristes histoires de valets et de chevau-légers.

Malgré cela, les Bavarois refusent de croire à la folie, et le ministère sera obligé de publier la partie la moins pénible du dossier s'il ne veut pas être victime de sa discrétion.

On rappelle que le parrain de Louis Ier, roi de Bavière, né à Strasbourg, le 25 août 1786, fut le malheureux Louis XVI. Louis II qu'on enterre aujourd'hui, était le filleul du roi Frédéric-Guillaume de Prusse qui, lui aussi, mourut fou.

Les sommes que le rois Louis II dépensa depuis son avènement au trône en constructions,cadeaux etc-, s'élèvent à 130 millions de francs.

F.

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