dimanche 20 décembre 2015

Vu de France: Les beaux-arts en Bavière. Un article daté de 1867.


Les beaux-arts en Bavière, un article signé Octave Lacroix qui promène le visiteur dans la galerie consacrée aux Beaux-Arts en Bavière à l´exposition universelle de Paris en 1867. L´article est publié dans le premier volume de L´Exposition universelle de 1867 illustrée, aux pages 419 et suivantes.

Les beaux-arts en Bavière

Tout spectacle, quel qu’il soit, de la nature ou de l’art, éveille en nous deux impressions successives. La première, qu'on subit dès l’abord et qui s'impose, est une impression d'ensemble, pour ainsi dire, et. bien qu'elle ait déjà sa raison d’être et ses causes déterminantes, elle préexiste la discussion et la critique. Ce sont les détails, l‘étude appliquée à tel ou tel point défini au distinct, et les considérants motivés du jugement général qui viennent ensuite et forment la seconde impression de l'observateur et de l'arbitre. En pénétrant aujourd’hui, si vous le voulez bien, dans la belle et riche exposition des beaux-arts de la Bavière, nous nous en tiendrons à l'impression première et aux vues d’ensemble. 

Dans cette Allemagne, qui s’est avancée d'un pas si rapide à la recherche de tous les progrès, la Bavière, n’hésitons pas le proclamer, tient le sceptre de l'art, et Munich rayonne comme jadis rayonnait Athènes en milieu des petites républiques de la Grèce. Munich n'est pas, entre les capitales de l'Europe, un de ces centres bruyants qui regorgent d’une multitude industrieuse avant tout, et commerçante et affairée; mais Munich ne ressemble à aucune autre capitale, et, dans son encombrement de chefs-d’œuvre anciens et modernes réunis pieusement, cette ville a ses incomparables élégances et ses trésors que ne payerait leur prix aucune richesse. 

Le ciseau, les pinceaux, la lyre, toutes les manifestations du génie, qu’elles brillent aux yeux ou chantent aux oreilles, trouvent en Bavière et à Munich des appréciateurs sympathiques et des juges éclairés; et ces appréciateurs illustres, ces hauts juges sont des rois. 

Hélas! cher lecteur, pourrions-nous en dire autant de maints royaumes plus vantés et de maintes capitales plus tapageuses? Certes, tous les rois sont animés des meilleures volontés du monde et des plus vertueux désirs, mais quelles que soient leurs belles qualités, il est rare qu'en ce succédant l'un à l´autre, ils se transmettent leurs aptitudes particulières et leur goût personnel, le désir de poursuivre une même œuvre et de la faire fleurir. En cela, les rois sont semblables à la plupart des mortels où, de génération en génération, on voit les banquiers engendrer des journalistes ou des poètes, et les poètes donner le jour à des chefs de division et de bureau. Et, malgré tout, nous pouvons saluer en Bavière trois rois qui se sont passé et légué, avec la couronne, l’amour et le sentiment des arts, le goût du juste, du vrai et du beau, ce que j’appellerais volontiers le suprême éclat des noblesses de l’esprit et du cœur et leur plus pure gloire. C’est le roi Louis Ier qui a fait de Munich un véritable Musée, plein de merveilles, un Musée qui est un service rendu aux arts non seulement en Allemagne, mais dans toute l'Europe, et, sous cette impulsion généreuse et savante, les rois Maximilien II et Louis II n’ont cessé d’appeler depuis lors dans leur ville toute une élite d’artistes qui ont fini par fonder au dix-neuvième siècle l’École de Munich, au sens où l’on entendait autrefois ces magnifiques appellations de l’École de Florence, de l'École vénitienne et de l’École espagnole. Voilà pourquoi, à travers les empereurs et les rois qui accourent de tous côtés à Paris et visitent notre Exposition de 1867, Louis Ier et Louis II de Bavière, bien que modestement  à l’écart et sous le voile de l’incognito, sont vraiment de ceux dont on aimé le plus la présence. Cette Majesté ornée de cheveux blancs, cet aïeul roi, qui été poète et qui est resté fidèle aux Muses, comme écrivaient nos pères, est ainsi rehaussé de je ne sais quelle auréole homérique, à la fois solennelle et charmante; puis, se tenant près de l’auguste vieillard, ce jeune roi aux longues espérances, souriant et gracieux, avec un front déjà grave et inspiré, ce regard profond qui laisse voir la pensée; les deux rois, rencontrés çà et là, au Champ de Mars, au théâtre, partout, ont frappé vivement un peuple comme nous  fait pour comprendre ces groupes inusités de la poésie et de la grandeur royale sous ce double et deux fois vénérable aspect. J'ai nommé tout à. l'heure l’école de Munich et signalé en Bavière la renaissance des arts sous la protection royale. Notre cadre est trop étroit pour que je puisse indiquer ici, autrement que par leurs noms, les artistes illustres qui ont paru des premiers dans cette pléiade qui va grossissant chaque jour: c'étaient Ziebland, Henri de Hess, Schraudloph, Strœhuber, Kœnig, Cornaline, Schnorr et bien d'autres. Puis viennent Schwiser, Ferdinand Piloty, Andreas Huller, Horschelt, Kaulbach, Zimmermann, etc. Je cite en courant et au hasard de mes souvenirs. La plupart de ces peintres et de ces sculpteurs sont d'ailleurs très-brillamment représentés à l'Exposition de l867, et c’est grâce à la réunion et la variété d'une foule d'œuvres excellentes, aussi originales que supérieures, qu'on se sent comme gagné et convaincu dès les premiers pas dans cette galerie des beaux-arts de la Bavière, et avant même qu'on ait pu se rendre compte d’une si favorable impression. Mais j’ai hâte de me plaindre et de dire que si les tableaux ne laissent, la plupart du temps, rien à désirer, il n’en est pas de même des gardiens de ces trésors, qui affectent des mines de cerbères intraitables, aussitôt qu’on s’enquête auprès d’eux des moyens à prendre pour vous offrir, cher lecteurs, quelques échantillons bien choisis du savoir—faire et du génie bavarois. De là vient qu’aujourd’hui vous n’avez qu’un simple aperçu de l'exposition; mais comme il est des volontés plus aimables ou plus puissantes que celles que nous avons rencontrées jusque -là nous comptons bien vous mettre en goût d'aller voir ces dessins, ces peintures, ou, si vous les avez vus déjà, nous espérons vous en offrir dans ces pages quelques bons et précieux souvenirs. Nous avons là sous les yeux tons les genres de peinture et, saisi ou interprété diversement, tout ce qui peut tenter l'imagination de l'artiste et sa palette. L'histoire, le paysage, la fantaisie, les tableaux de chevalet, les sujets intimes, les grandes et petites toiles, les miniatures, les dessins, les lithographies, les gravures, les sculptures en marbre et en plâtre, sur métaux et sur bois, rien ne manque à cette exhibition des produits d’une nation, on ne peut mieux, ce semble, et plus heureusement douée pour ces travaux élégants et délicats. Je crois que c'est Jean Paul qui a dit: Dieu a donné aux Français l'empire de la terre, aux Anglais l'empire de la mer et aux Allemands l'empire de l'air. C’est là une parole qui ne doit pas être prise trop à la lettre, mais qui, pour les Allemands du moins, est vraiment très-juste. Eux, ils ne sont pas et ne seront jamais des réalistes, et,jusque dans leur plus exacte reproduction de la nature physique et du côté matériel des choses, il se mêle une grande somme d’idéal. Ils voient tout à travers ce joli prisme et ce frais mirage. Les paysans maquant le chanvre de M. Albert Kappris, les bœufs et les moutons de M. Frédéric Voltz, les paysages de M. Scbleich et jusqu'à ses moulins à vent, il n'est rien qui n'ait, sur la réalité même, cette teinte idéale et d’une mélancolie plus ou moins accusée. Et, pourtant ces braves Allemands sont, de la peau à l‘âme, de braves et honnêtes bourgeois et, par une singulière aptitude de leurs sentiments et de leur esprit, ils ont découvert et comme créé la poésie de la vie bourgeoise, l'attrait supérieur des petits événements de la commune journée, sur le banc, devant la porte de l'auberge ou du presbytère,et au coin du feu les soirs de décembre ou de janvier. Gœthe, en écrivant le poème si bourgeois et du même coup si humain d´Hermann et Dorothée a fait un chef-d‘œuvre, qui n'a son égal que dans les idylles de la Bible, et M. Arthur de Ramberg, qui a exposé quatre cartons en grisaille, illustrations de ce beau poème, est entré merveilleusement dans l'interprétation du génie de Gœthe. Une des plus remarquables toiles de l'exposition bavaroise est sans contredit celle qui est inscrite au livret sous ce titre: La route entre Solferino et Vallegin, le 24 juin 1859, et l'artiste, M. François Adam, a pris la peine de nous assurer qu'il avait observé sur place. Il y a, en effet, dans ce soir de grande bataille, un air de vérité qui frappe vivement le spectateur. Ces soldats de toute physionomie et de tout costume, les morts et les blessés, encombrant les ornières du chemin ou jetés pèle-mêle sur des fourgons, sont bien réels; puis, dans l'arrangement de la scène, dans l'attitude et le mouvement des personnages, le peintre a fait preuve d'un talent rare. Mais un Français n'y aurait point répandu comme un demi-voile de poésie qui flotte sur l´ensemble et qui tient, pour ainsi dire, au tempérament même et la nationalité de l'auteur. Dieu ne plaise que je lui en fasse un reproche! J'y reconnais, au contraire,une qualité, tout en constatant la différence d'humeur et de procédé entre les deux pays. Mais je me souviens que cet article n’est qu'une introduction, et, me réservant pour un autre jour de vous promener le long des tableaux ou des dessins, qui appellent et retiennent l‘attention en la charmant, de MM. Kaulbach, Piloty, de Ramberg, Baumgartner (un humoriste l), Ebert, Gruenewald, Zimmermann, etc., etc., d’une compagnie de peintres énergiques ou gracieux, [...] et piquants, ou sombres et sévères, je n´ai voulu, dans ces préliminaires un  peu longs que  vous préparer à m'écouter et me suivre. Puis, chers lecteurs français, mes compatriotes, je voudrais aussi nous prémunir encore une fois, vous et moi-même, à l´endroit d'un préjugé que l´'Exposition universelle de 1867 combat d‘ailleurs victorieusement, à savoir que, partout et toujours dans tous les ordres d‘idées et de connaissances, nous avons tout trouvé et nous savons tout.

 Assurément, nous avons trouvé et nous savons bien des choses.... Maintenant l´humanité tout entière me paraît marcher d´un bel accord, et, chacune à sa manière, dans les arts, dans les sciences et dans l´industrie, celle-ci plus, celle-là moins, mais toutes dans une haute mesure, les nations, sans se hausser sur les pieds et sans incliner les épaules, peuvent se tendre une main cordiale.Le soleil de France, en ne parlant ici même que des beaux-arts, a fait valoir cette année une variété de merveilles." 

Octave Lacroix

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