dimanche 11 octobre 2015

Le Theater-am-Gärtnerplatz ouvre la saison d´opéra avec une Sonnambula de rêve

Maria Nazarova (Lisa), Anna Agathonos (Teresa), Arthur Espiritu (Elvino) Jennifer O'Loughlin (Amina), Marcus Wandl (Notaire), Choeur et Extrachoeur du Staatstheater am Gärtnerplatz © Thomas Dashuber

Le Theater-am-Gärtnerplatz vient d´ouvrir la saison d´opéra munichoise avec une Sonnambula d´une rare perfection tant musicale que théâtrale qui a dès la première rencontré un accueil jubilatoire avec un public distribuant bravi hurlés, applaudissements frénétiques et trépignements enthousiastes. Le superintendant du théâtre Joseph E. Köpplinger et son équipe ont à une nouvelle fois fait preuve d´un discernement professionnel aigu en confiant la mise en scène à Michael Sturminger qui, avec ses collaborateurs, a réalisé un chef-d´oeuvre du genre, et en engageant une nouvelle fois une Jennifer O´Loughlin qui a brûlé les planches et déchaîné les passions lyriques d´une audience littéralement enchantée. L´intelligence raffinée et la sensibilité belcantiste de la direction musicale de Marco Comin et le travail vibrant et l´unisson  des choeurs (et des extra-choeurs) préparés par Felix Meybier, tout conduit au moment rare et parfait d´une soirée d´exception. D´emblée cette première production de la saison 2015-2016 du Theater-am-Gärtnerplatz se trouve en bonne place pour recueillir nominations et distinctions lors des remises de prix en Allemagne. 

Le Viennois Michael Struminger est à la fois auteur, réalisateur et metteur en scène d´opéra, très apprécié des publics allemand et autrichien et connu à l´international  tant pour ses mises en scène d´opéras que pour ses réalisations cinématographiques. On lui doit  Cecilia Bartoli: The Barcelona Concert (2008),  Malibran Rediscovered: The Romantic Revolution, et plus récemment, en 2014, une production franco-allemande, les Casanova Variations, avec John Malkowitch dans le rôle principal. Cette même année, le festival de Bregenz a créé les Geschichten aus dem Wiener Wald, un opéra de HK Gruber, dont Sturminger a rédigé le livret sur base de la pièce d'Ödön von Horváth. 

'La vida es sueño', la vie est un songe, c´est ce que souligne Michael Sturminger dans une mise en scène de la Somnambule qui nous fait pénétrer dans l´univers enchanté d´un petit village suisse dont les habitants sont bons comme le pain et parlent tous le langage du coeur. Les orphelines y sont recueillies et élevées dans l´amour maternel, le seigneur local, gentil petit despote éclairé tout droit sorti du Siècle des Lumières, a la pudeur de ne pas exercer son droit de cuissage,  les considérations sociales n´ont pas droit de cité dans les unions qui sont régies par le seul amour, le plus riche épouse la plus pauvre, on y croit encore aux fantômes, d´ailleurs, nuit après nuit un spectre revêtu d´un blanc suaire vient nuit après nuit hanter le hameau. Tout y est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Sturminger s´est associé avec Andreas Donhauser  et Renate Martin pour les décors et les costumes et à Meike Ebert et Raphael Kurig pour le design vidéo. Ensemble ils ont créé un univers onirique de toute beauté. La scène a la brillance d´une surface miroitante noire sur laquelle vient glisser une estrade trapézoïdale qui supporte les décors changeants au gré de l´action: la prairie jouxtant l´auberge où la locandiera Lisa pend son linge, la chambre de l´auberge où se produisent les différentes scènes de séduction avortées, la salle de séjour de la meunière. L´estrade s´avance sur la scène ou se retire vers le fond de scène où elle disparaît pour réapparaître munie d´un nouveau décor, solution ingénieuse au problème des changements de décors. Lors de la première scène, un rideau de fond reçoit la projection vidéo d´un tableau semi-animé représentant une cascade dévalant des rochers dont les eaux viennent traverser le village. Des successions de toiles transparentes descendent du cintre qui reçoivent vidéos et jeux de lumière (Michael Heidinger) qui nous font sans cesse osciller entre le rêve et la réalité, avec des effets de miroirs et des reflets parfois inversés. Lors de la scène de somnambulisme finale, Amina apparaît, dea ex machina, sur un lit flottant au-dessus du village et chantera sa magnifique  complainte "Ah! non credea mirarti ... Ah! non giunge uman pensiero " suspendue dans les airs. Sturminger a une vision créative exceptionnelle qu´il imprime dans des tableaux scéniques d´une rare magie, que l´on retrouve également dans les vivants tableaux de groupe des villageois revêtus de costumes campagnards festifs d´époque romantique ou de robes et de bonnets de nuits. Il a aussi le respect des indications du  livret qui ne s´encombre d´aucune autre modernité que celle qui nous fait profiter des bienfaits des techniques contemporaines. Quant aux personnages, il crée une Amina au coeur pur et à l´ingénuité charmante, un personnage un peu halluciné qui chaloupe entre rêve et réalité à l´aune du trouble du sommeil dont elle est affligée. Sturminger a le sens du détail significatif, ainsi des pieds nus de Lisa qui n´enfile ses élégantes chaussures de mariée qu´au dernier moment, ce qui souligne à la fois sa condition de pauvre fille de village qui n´a pas l´habitude du luxe et ses crises de somnanbulisme où elle évolue nus pieds.  Sa Lisa, si elle déploie les ruses mercantiles d´une amoureuse éconduite, n´en est pas pour autant antipathique, seulement un peu ridicule, et elle n´est pas laissée pour compte puisque le villageois qui l´aime a le bon goût de lui tendre les bras au moment même où tout le monde l´ignore. Sturminger fait s´enivrer Elvino désespéré par la tromperie supposée d´Amina, solution scénique un peu facile pour représenter le désarroi et les affres d´un malheur issu d´apparences trompeuses. Une femme se meut dans son rêve, le village se croit hanté, un amoureux se croit trompé, tout n´est qu´illusion, tel est le coeur d´un des meilleurs opéras de Bellini que Sturminger et son équipe ont parfaitement mis en scène. Avec la Somnambule, Sturminger signe sa première mise en scène munichoise, et c´est une première mémorable dont on espère bien qu´elle ne restera pas solitaire.

Le plateau, l´orchestre et les choeurs participent de la même excellence. La soprano Jennifer O' Loughlin, qu´on avait déjà acclamée en Semele ou en Constance à Munich, a donné une prestation éblouissante, avec un colorature ensorcelant aux acrobaties vocales superbement maîtrisées, une grande aisance dans l´aigu et un jeu théâtral étourdissant de justesse dans l´incarnation de son personnage ingénu et halluciné. Le jeune ténor américain Arthur Espiritu, que l´on se réjouit déjà de réentendre prochainement en Don Ramiro au Théâtre Cuvilliés, a pour son Elvino toutes les qualités et l ´assurance d´un beau ténor belcantiste lyrique au phrasé aussi mélodieux qu´expressif. Maxim Kuzmin-Karavaev interprète avec une belle présence scénique Rodolfo, un jeune seigneur conscient de son rang aussi féru de connaissances scientifiques qu´amateur de jolies femmes, avec les profondeurs d´une basse chaleureuse et profonde, à la prononciation cependant parfois défectueuse dans certains passages où il donne l´impression de forcer sur le grave. Maria Nazarova (premier prix aux Azuriales de Nice en 2014) a parfaitement saisi la psychologie de l´aubergiste Lisa qui croit que l´amour se règle comme une transaction financière. Elle joue ce personnage au comique pathétique avec un grand talent théâtral avec une voix dotée d´un beau timbre et aux coloratures assurées. Anna Agathonos est très remarquée dans son excellente interprétation de la meunière Teresa. Last but not least, la direction musicale de Marco Comin, qui témoigne d´une connaissance intime de l´âme italienne belcantiste, fait preuve d´une maîtrise consommée du génie lyrique bellinien, notamment lorsqu´il se montre particulièrement attentif à l´accompagnment des reprises des arias. Enfin le choeur des villageois, dont les parties sont très importantes dans cet opéra, fait une prestation épatante, d´une qualité hors pair.

Il reste quelques rares places pour l´événement musical de la rentrée. Jusqu´au 25 octobre au Prinzregententheater et pour deux soirées seulement en juin et en juillet.

Les 12, 14, 17, 20 et 25 octobre.
Le 30 juin et le 2 juillet 2016.

Plus de renseignements en allemand et réservations en ligne: cliquer ici.

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