jeudi 20 novembre 2014

Une Manon Lescaut intemporelle au Bayerische Staatsoper avec un Jonas Kaufmann impérial

Au commencement était le Néon. La scène est encadrée d'un fin liseré lumineux blanc qui forme les bords d'un rectangle entièrement noir, comme l'image d'un faire-part aux couleurs inversées. Le blanc et le noir sont aussi les couleurs, ou l'absence de couleurs, utilisées pour la couverture du programme dont le cartonnage forme comme un fermoir.

Au commencement étaient le noir et le blanc, et ils se sont mélangés pour donner le gris et toutes les nuances de la grisaille. La société intemporelle et uniformisée dans laquelle le metteur en scène Hans Neuenfels place l'opéra de Puccini est grise comme l'ennui, gris les décors de Hans Meyer, gris les costumes d'Andrea Schmidt-Futterer. Une société sans âme aux plaisirs ternes, sans amour , sans passion, sans vie véritable et qui ne peut s'animer qu'au spectacle que donnent les rares humains emportés par des passions qui les dépassent. Une société prosaïque contrainte de chercher la transcendance dans un ailleurs, chez des êtres de chair et de sang, chez des êtres passionnés qu'elle va à la fois observer et admirer, puis juger et et stigmatiser jusqu'à la condamnation, l'enfermement et la déportation. La vraie vie est un spectacle nécessaire mais insupportable que l'on observe un moment pour mieux l'anéantir.

D. Power (Edmondo), J. Kaufmann (Il cavaliere Renato Des Grieux)
et les choeurs du Bayerische Staatsoper
Les bourgeois, les étudiants, la populace du livret sont fondus dans une masse de personnages obèses revêtus de costumes d'un gris brillant qui moulent leurs formes disproportionnée. Ils arborent des chevelures frisées teintes d'un rouge orangé qui paraît le seul moyen d'apporter un peu de couleur dans leurs vies insipides. Ils se dandinent gentiment comme des télétubbies et s'étonnent des rares événements qui viennent pimenter leur sinistre quotidien, comme par exemple l'arrivée d'une diligence dont s'extrait une jeune femme particulièrement jolie que son frère est supposé mener au couvent. Des jeunes filles encore sportives à la beauté indifférenciée portent toutes des trainings gris. Leurs vestes à capuches les encagoulent complètement lorsqu'elles en ferment la tirette, ce qui les dépersonnalise encore davantage, dans une auto-citation de Neuenfels qui rappelle sous une forme cette fois totalement stylisée ses rats du Lohengrin de Bayreuth. C'est à cette sorte de rattes qu'Edmondo (Dean Power) peut adresser le madrigal qu'il prépare. Il porte une redingote à brandebourgs gris clair qui rappelle celui d'un Monsieur Loyal et une cravache à pommeau qui doit lui permettre de dompter les jeunes filles déjà soumises. Les jeux sado-masochistes et les prestations du sexe tarifé ne sont sans doute pas étrangères à ce monde sans substance propre en recherche de sources d'excitation. Les soldats enfin, s'ils sont armés d'arbalètes qu'ils ne pointent encore sur personne, portent des costumes gris dont la coupe rappelle les costumes du personnel navigant d'un vaisseau interstellaire.

Neuenfels souligne d'emblée l'esthétique terrifiante d'un amour passionnel sans issue. Manon et des Grieux sont vêtus de noir, comme s'ils portaient dès le départ leur destin tragique. Dans ce monde qui ignore la transcendance, la passion ne peut qu'être fatale. On n'échappe à la grisaille de l'existence qu'au prix de sa propre mort. 

Le travail du metteur en scène suit fidèlement le livret de l'opéra en lui apportant une dimension visionnaire. Son apport se nourrit de sa réflexion sur une série d'objets et de thèmes inhérents au récit dont il développe et approfondit la symbolique: la diligence, le miroir, le jeu de cartes, la mouche ou le fard qui soulignent la beauté et l'attrait d'un visage, la bourse, le madrigal ou les bijoux. Ainsi du miroir, pièce importante du deuxième acte:une coiffeuse présentée de profil sur la tablette de laquelle un miroir est posé, accessoire indispensable de la coquetterie, objet vaniteux où se reflète le vide intérieur, qui sert au contrôle et à l'amélioration de l'apparence. Il sert aussi à la confrontation: une cruelle Manon tourne violemment sa psyché vers le vieux Géronte pour lui rappeler son âge et son physique, un moment que Neuenfels accompagne d'un éclairage fulgurant reflété par le miroir qui renforce l'attaque de la jeune femme et opère la mise à nu impitoyable du vieux protecteur.

Le duo du deuxième acte, Jonas kaufmann et Kristine Opolais

La portée de chacun de ces objets a fait l'objet d'une réflexion du metteur en scène. Ils les présente tantôt d'une manière minimaliste et dépouillée, une table et deux chaises pour représenter l'auberge, quelques néons pour le soleil brûlant calcinant le désert de la Louisiane au dernier acte, tantôt avec un kitsch volontaire par lequel il dénonce l'inconsistance du luxe et des moyens d'y accéder: la diligence est tirée par huit hommes portant des plumets d'autruche sur la tête, comme ceux des chevaux de cirque, au deuxième acte, les étagères chromées de la chambre de Manon dégoulinent de bijoux argentés, des cartes à jouer de grande dimension et illuminées sont portées dans une espèce de ballet. Ce sont là les moyens inventés par le monde pour illusionner sa vacuité. Au deuxième acte, la chambre de Manon est placée sur un plateau réduit légèrement plus haut que la scène, que l'on peut interpréter comme une mise en abyme: le goût du luxe de la femme entretenue est théâtralisé, comme l'être superficiel d'un personnage dont la nature véritable est celle d'une âme passionnée. Neuenfels donne davantage à voir la Manon et le Renato Des Grieux plus tragiques de Puccini que ceux plus frivoles de l'Abbé Prévost chez qui ces personnages tombent dans une déchéance qui est la conséquence directe de leur goût du luxe et de l'argent facile et où le personnage Des Grieux n'est pas éloigné d'un proxénétisme complice. L'analyse d'Hans Neuenfels est ici impitoyable. On peut imaginer que cela n'a pas été et n'est pas du goût de tout le monde, et qu'il y a là un miroir tendu à un type de société qui consomme tout, y compris l'amour, dont elle croit qu'il s'achète comme tout le reste. Sous les regards complices et égrillards d'évêques en soutanes violettes portant barrettes et croix pectorales , des femmes en frac défilent menées par un maître de danse aux allures de loup-garou, un Géronte guetté sans doute par l'impuissance offre à Manon les services d'un jeune esclave gigolo qui rampe à ses genoux pour lui baiser les chevilles. 

Entre les actes, un texte vient s'imprimer sur écran noir, qui explique les épisodes que le livret ne couvre pas ou que la sobriété du décor ne permettrait pas de comprendre. Le livret comprend bien un intermezzo de ce type extrait du roman de l'Abbé Prévost, mais on ne voit pas vraiment où le metteur en scène veut en venir avec ces sortes de panneaux explicatifs d'un parcours que la plupart des spectateurs connaît sans doute fort bien.

M. Eiche (Lescaut), J. Kaufmann (Il cavaliere Renato Des Grieux),
K. Opolais (Manon Lescaut) et un figurant (soldat)
Après le kitsch du deuxième acte, le troisième acte propose un décor qui traduit en images contemporaines les indications du livret. Un escalier de fer mène à une passerelle qui conduit à une paroi qui semble avoir été trouée par le feu, les bords de l'ouverture gardant les traces d'un incendie. A droite de la scène, un grand volet métallique se lèvera pour laisser passer Manon. Des Grieux a soudoyé un des soldats pour revoir son aimée et essayer de l'enlever. Mais le plan échoue, des soldats armés d'arbalètes interviennent et pointent leurs arcs sur les amants, comme autant de Cupidons guerriers. Les fleurdelysées doivent répondre à l'appel de leur prénom et monter sur la passerelle pour traverser le trou noirci de la paroi, ce qu'on comprend bien être l'entrée dans le vaisseau qui les conduira en exil. Elles sont rendues anonymes par un bas de soie qui leur recouvre le visage, la seule Manon restant à visage découvert. L'image des arbalétriers est ambiguë, elle parle à la fois d'amour et de condamnation, une manière de justifier peut-être l'invraisemblable indulgence du capitaine dont le seul bon coeur est ému par les supplications du Chevalier, au point de lui permettre le passage.

Kristine Opolais, Jonas Kaufmann,
scène finale

A la fin était le Néon. La mise en scène du dernier acte est un poème de minimalisme stylisé. L'espace scénique est découpé par un liseré lumineux qui suit les arêtes d'un parallélépipède rectangle surplombé par des rangées de néons symbolisant le soleil ardent. En noir et blanc, toute l'attention se porte sur le couple et sur son long lamento d'amour et de mort. Le dénuement du décor renforce la focalisation et le jeu paroxystique des chanteurs.

A la fin était le Néon. Manon morte, Des Grieux à bout de force s'évanouit, un dernier accord et c'est l'obscurité.

L'orchestre et les choeurs dirigés par Alain Altinoglu font un travail extraordinaire, tout simplement brillant. Altinoglu fait avec Manon Lescaut sa grande entrée à l'Opéra de Bavière. On le sait depuis juillet, Alain Altinoglu dirigera l'été prochain Lohengrin, dans la mise en scène d'Hans Neuenfels, à Bayreuth. A Munich, il dirige Manon avec un souci du détail, beaucoup de luminosité, le sens de la légèreté et du tragique, et beaucoup d'émotion et de tendresse, avec une vivacité et un enthousiasme vibrant qui, seul bémol, ne laisse pas toujours passer le chant. Le très beau plateau est bien sûr dominé par un Jonas Kaufmann impérial et transcendant, avec sa diction parfaite, des bronzes ténébreux magnifiques et, c'est à souligner, la pleine clarté des aigus, une communication émotionnelle à faire se damner une nonne. L'acteur égale le chanteur. Il forme à cet égard avec Kristine Opolais un duo scénique idéal pour incarner Manon et des Grieux. Kristine Opolais donne une Manon théâtralement des plus convaincantes, son duo du deuxième acte est d'une sensibilité magnifique, avec une voix qui gagne en puissance dans la seconde partie, elle donne le meilleur d'elle-même au dernier acte. Kristine Opolais a le physique du rôle, le style pour l'interpréter, un sens dramatique hors du commun. On a aussi particulièrement apprécié la brillante interprétation du rôle de Lescaut par Markus Eiche, comme d'ailleurs les qualités remarquables et homogènes des autres chanteurs de l'Ensemble du Bayerische Staatsoper.

Distribution

Direction musicale  Alain Altinoglu
Mise en scène Hans Neuenfels

Manon Lescaut Kristine Opolais

Lescaut Markus Eiche
Il cavaliere Renato Des Grieux Jonas Kaufmann
Geronte di Ravoir Roland Bracht
Edmondo Dean Power

Bayerisches Staatsorchester
Le Chœur de la Bayerische Staatsoper

Agenda

Les 24, 27 et 30 novembre
Le 4 et le 7 décembre  (toutes les représentations à guichets fermés)

Et pendant le Festival d'été: les 28 et 31 juillet 
Pour accéder aux modalités de réservation, cliquer ici.

Crédit photographique: Wilfried Hösl

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