mercredi 22 octobre 2014

Première de Peter Grimes de Benjamin Britten au Prinzregententheater


Belle entrée de saison pour le Theater-am-Gärtnerplatz  avec la brillante mise en scène de Peter Grimes de Benjamin Britten par Balázs Kovalik, qui  rend compte de la complexité de l'oeuvre sans jamais nous cloisonner dans une lecture unique et réductrice. Kovalik ne tombe pas dans le piège de réduire l'oeuvre à un miroir de la personnalité de Britten, dont il énonce cependant certains éléments. Sa mise en scène approche les tours et les détours du personnage gravement perturbé de Peter Grimes, les déchirements qui l'agitent, et son incapacité à communiquer. L'ostracisme que subit le pêcheur est aussi en partie l'émanation de son être propre, comme l'évoque la belle scène de flash back où Grimes voit apparaître son père en train de le corriger et de la battre. Ellen vient de découvrir les marques de maltraitance sur le corps du deuxième mousse et Grimes se rend compte que son apprenti a parlé. Kovalik évoque par touches suggestives  la psyché de Peter Grimes et de son rapport à l'enfant: l'enfant battu qu'il a été, les enfants que peut-être il désire avoir avec Ellen, qui est prête à l'épouser alors même qu'il accumule les prétextes pour retarder le mariage, les enfants mousses dont il abuse en les abrutissant de travail et peut-être aussi en les utilisant sexuellement, ces enfants qu'il maltraite comme il fut maltraité mais dont il voudrait paradoxalement  être aimé.



Dans sa mise en scène, Kovalik étudie minutieusement le phénomène de la constitution d'un bouc émissaire, la manière dont la rumeur s'installe et enfle, la manière dont certaines personnes s'en emparent, et leur excitation à la transmettre. C'est extrêment bien réalisé et extrêmement dérangeant car on ne peut s'empêcher de se reconnaître au moins en partie  dans la foule haineuse, qui ne se résout pas à accepter le verdict de la justice (-Grimes a été innocenté des soupçons qui pesaient sur lui suite à la mort de son premier apprenti-), qui insulte, tabasse et isole celui qu'elle a condamné. A diverses reprises, Kovalik fait exécuter à la foule des mouvements mécaniques qui la dépersonnalisent, et  lui fait revêtir des costumes uniformes, conçus par Mari Benedek: ainsi des femmes qui ont toutes un gros chignon-boule placé au-dessus de la tête, des hommes qui revêtent un moment des uniformes cagoulés de type milice, ou des villageois endimanchés tout de noir vêtus qui se rendent en masse à l'office du dimanche, ou encanaillés tout de rouge vêtus pour les orgies du samedi soir. La foule des villageois n'est pas moins complexe que celui qu'elle rejette et persécute. Tout cela donne l'image d'un monde hideux. Dans le dépotoir des âmes, la fraîcheur de l'amour d'Ellen pour Grimes ou l'humanité de Balstrode ne font pas le poids face à la vindicte populaire et n'ont pas non plus de pouvoir de transformation suffisant pour exorciser les démons qui hantent Grimes. 

La mise en scène utilise des éléments de décors, dus à Casaba Antal, aussi sobres qu'efficaces et qui évoquent la vie d'un petit port de pêche: deux passerelles mobiles, un container qui remplira plusieurs fonctions (- cela va de l'église à la boîte de nuit-), un grand cercle métallique suspendu  auquel est accroché un immense rideau de plastique transparent qui suggérera tantôt la mer et les vagues, tantôt les voiles des bâteaux et le vent, tantôt la falaise  dont le mousse tombera en hurlant, un rideau qui miroite au soleil dont il accueille la lumière, un petit bateau de plexiglas transparent, le bateau de Peter Grimes, qui disparaîtra sous la scène pour suggérer le suicide de Grimes à la fin du troisième acte.

Le plastique et la transparence sont partout: du grand rideau au petit bateau, des imperméables en plastique transparent que revêtent les villageois aux mètres de  cellophane qu'on utilise pour se protéger comme pour contraindre, pour baîllonner à la limite de l'étouffement, pour emballer les corps lors de jeux sexuels. Mais la transparence du plastique, de la cellophane ou du plexigas n'est qu'un leurre: Peter Grimes, le propriétaire du bateau transparent,  est opaque, et les villageois, malgré leurs imperméables, sont contamment mouillés, ne fût-ce que parce que sous le plastique s'accumule la sueur des corps.  Balázs Kovalik réalise ici avec succès un  travail de réflexion et de modulation de deux élements, le plastique et l'eau, qu'il combine tout au long de sa mise en scène. C'est théâtralement interpellant et très réussi. Un voile de plastique peut aussi signifier la barrière entre la mort et la vie. Ainsi voit-on l'apprenti-mousse, après sa chute fatale, venir se coller contre le rideau de plastique sans plus pouvoir le traverser. Il se couche ensuite au travers des corps alllongés côte à côte d'une série d'hommes qui, en roulant sur eux-mêmes, feront progresser le coprs de l'enfant-mort, comme s'il était emporté par les flots, un tableau très bien mené.

Le rôle de Peter Grimes demandait un ténor d'exception que le Theater-am-Gärtnerplatz a trouvé en la personne de Gerhard Siegel, qui a accepté de relever le défi du rôle. Gerhard Siegel est un Heldentenor, qui a au cours de sa carrière abordé la plupart des rôles pour ténor wagnériens. Il fait ici ses débuts dans le rôle de Grimes, qu'il rêvait de pouvoir aborder. Edith Haller dispose d'une voix claire avec une émission très pure. Le rôle d'Ellen, la maîtresse d'école au grand coeur amoureuse de Peter Grimes, lui va comme un gant. Ashley Holland remporte lui aussi un beau succès pour son interprétation du capitaine Balstrode. Marco Comin et l'orchestre du Theater-am_Gärtnerplatz rendent bien la progression et la tension dramatique de l'oeuvre, avec un beau travail des choeurs, démultipliés pour cet opéra au plateau imposant. A signaler encore, la qualité du travail d'acteur de Rafael Schütz, qui joue le rôle du 'boy', le mousse de Peter Grimes.

Prochaines représentations

Les 23, 27, 29 et 31 octobre 2014,
Le 2 novembre 2014

Tickets en ligne: cliquer ici puis sur la date souhaitée

Post de présentation: cliquer ici

Crédit photographique: Thomas Dashuber

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