lundi 18 août 2014

Almira de Haendel au Festival de musique ancienne d'Innsbruck

A la veille de ses vingt ans, Haendel crée son premier opéra au Gänsemarkt (Marché aux oies) de Hambourg, Almira, sur un livret de Friedrich Christian Feustking (1678-1739), d'après G. Pancieri, à Hamburg, le 8 janvier 1705, avec Mattheson dans le rôle-titre. L'œuvre avait alors reçu un excellent accueil, puisqu'elle avait connu alors vingt représentations.

La partition du directeur musical Alessandro De Marchi
L'Opéra d'Etat de Hambourg a récemment repris cet opéra en coproduction avec le Festival de musique ancienne d'Innsbruck où il vient de remporter un franc succès pour trois représentations, un succès dû essentiellement à l'excellence de la direction musicale d'Alessandro De Marchi et à la prestation tout aussi excellente de l'orchestre de la Fondation Academia Montis Regalis, une institution piémontaise engagée depuis plusieurs années dans la diffusion de la musique ancienne. Le travail de cet orchestre baroque de renom international  veut promouvoir le répertoire musical des XVIIème et XVIIIème siècle selon des critères historiques et à travers l’utilisation d’instruments authentiques.  Depuis 2010, l’Academia Montis Regalis est le groupe qui réside au prestigieux Festival Innsbrucker Festwochen où chaque année, elle met en scène un opéra baroque et réalise différents projets de musique de chambre. Après les succès triomphaux de L’Olimpiade de Pergolesi et du Flavius Bertaridus de Telemann, les deux premiers opéras exécutés au Landestheather d’Innsbruck , l'Academia Montis Regalis s'est attachée cette année à offrir une interprétation de l'Almira de Haendel proche de l'original supposé de 1705. L'oeuvre devait durer environ quatre heures lors de sa création. Alessandro De Marchi en propose une version de trois heures trente, avec quelques réaménagements.  Ainsi introduit-il le fameux air de Rinaldo, Lascia che io pianga, qui trouve on le sait son origine dans Almira: c'est à partir de la reprise d' une sarabande pour orchestre extraite de la partition de son premier opéra qu'Haendel composera sa fameuse aria. La sarabande sera jouée encore en fin d'opéra, après le final original. Innsbruck vient de vivre des soirées musicales exceptionnelles grâce à ce maestro et à son orchestre spécialisés dans le répértoire baroque. Alessandro De Marchi dirige l'orchestre depuis un clavecin central avec une minutie empreinte d'une grande finesse et d'une élégance exquise.

Rebecca Jo Loeb (Bellante), Florian Spiess (Raymondo),
Wolf Matthias Friedrich (Consalvo),
Klara Ek (Almira), Manuel Günther (Osman),
Viktor Rud (Fernando) et Mélissa Petit (Edilia)
Le plateau d'Innsbruck différait en partie de celui de Hambourg où le rôle- titre était et sera (-il le sera encore à Hamlbourg en octobre) interprété par la soprano Robin Johanssen. Au Landestheater d'Innsbruck on a pu entendre la soprano Klara Ek qui a donné une interprétation très expressive et séduisante d'Almira, avec une voix extrêmement claire et puissante et qui, si elle est généralement élégante, peut aussi devenir impétueuse. La soprano suédoise est particulièrement à l'aise dans le répertoire baroque qu'elle pratique beaucoup. A Innsbruck, elle fut impériale dans son rôle de Reine de Castille. A ses côtés, Viktor Rud donne un Fernando de bonne tenue, avec cependant un manque de projection de la voix, spécialement pendant la première partie. Mélissa Petit  donne une Edilia pétillante de joie, pleine de fraîcheur et d'allant.  La basse  Wolf Matthias Friedrich  assure à Consalvo la maturité que le rôle requiert, alors que  Florian Spiess donne une belle intensité au personnage de Raymondo.

Manuel Günther (Osman), Viktor Rud (Fernando)
et Sara-Maria Saalmann (Tabarco)
Ces belles qualités musicales sont quelque peu desservies par la mise en scène de Jetske Mijnssen qui complique à souhait le scénario pourtant déjà fort embrouillé du livret. Les quelques intermèdes de ballets sont escamotés et remplacés par des séances d'habillage de la nouvelle Reine de Castille. Jetstke Mijnssen a relu le livret en voulant souligner les contraintes de la condition féminine et du pouvoir et montrer qu'à différentes périodes de l'histoire les puissants, et particulièrement les femmes en position dominante, subissent des contraintes sociétales qui restreignent extrêmement le champ d'action possible. Mijnssen traduit cela par l'inscription de l'action en quatre périodes historiques différentes. En lieu et  place des danses à la française composées par Haendel, ces belles parties instrumentales de bourrée, de rigaudon ou de courante, la metteure en scène nous donne à voir des séances d'habillage de la Reine selon un cérémoniel de cour dans le style du Grand lever versaillais. Elle a choisi des époques très théâtralisées, dénotées par les beaux costumes de Ben Bauer et qui s'inspirent notamment du cinéma (Marie-Antoinette de Sophie Coppola) ou de séries télévisées (Downtown Abbey). On passe de la cour de Marie-Antoinette à la période qui précède immédiatement la première guerre mondiale, pour retourner aux fraises de  l'époque élizabéthaine et terminer par la période contemporaine. Mijnssen souligne cependant bien la jeunesse et l'émotionnalité encore adolescente, non maîtrisée et très labile, des protagonistes; le personnage de la Reine, ses courtisans doivent en effet avoir l'âge de Haendel au moment de la composition de l'oeuvre,  Consalvo étant le seul véritable adulte de l'oeuvre. Si les jeunes femmes ont envie de séduire, les hommes ont envie de la couronne et sans doute un peu aussi de la reine. Un autre point positif de la mise en scène est le traitement du personnage de Tabarco, qui est un peu l'outsider de l'intrigue générale. La metteure en scène  le détriple en trois jeunes filles allégoriques (une chanteuse, Sara-Maria Saalmann, et deux enfants), toujours habillés de même mais qui revêtiront  différents costumes selon les moments de l'action. Ils figurent ainsi l'Amour, sous la forme de trois angelots ailés, des petits amours qui viennent assister aux émotions des protagonistes pour les refléter et les accentuer, puis la Mort, pour figurer le thème très grand siècle de la Vanitas, ou encore les Nornes, et des sorcières shakespeariennes. Enfin, si la deuxième partie du spectacle est plus animée, le final déconcerte: alors que le livret nous offre l'image d'un happy end avec la reconnaissance de l'orphelin Fernando comme étant le fils de Consalvo et la constitution de deux autres couples amoureux, et qu'on devrait quitter le spectacle sur une fin de conte de fées, ils furent heureux, régnèrent longtemps et eureunt beaucoup d'enfants, Mijnssen nous impose un questionnement existentialiste: l'orchestre réentonne le Lascia che io pianga, les couples se séparent et les protagonistes rentrent dans des bulles solitaires. Jekske Mijnssen a sans doute voulu souligner que les solutions de happy end ne sont que de façade, tout s'effrite, tout fout le camp, la solitude est le lot de notre humanité en déshérence.  Un sinistre rappel à une réalité que le public ne connaît sans doute que trop bien et qui fait de Jekske Miinssen une empêcheuse de rêver en rond. Les décors minimalistes, très lacédémoniens de Ben Baur, qui construit une simple structure en armature de bois pour figurer le palais de la Reine de Castille qu'il fait girer sans arrêt sur le plateau tournant du théâtre, en y fermant  de temps à autre un rideau, on ajoute encore un élément de tournis au carrousel de l'action.

Alors que l'Academia Montis Regalis, la direction d'orchestre et les chanteurs nous permettent d'accéder à une musique proche des origines de ce premier opéra de Haendel qu'ils document fort bien, la mise en scène ne se contente pas d'escamoter les ballets, elle force l'interprétation du livret, ce qui n'était sans doute pas vraiment nécessaire. 

Distribution

Alessandro De Marchi (Direction musicale)
Jetske Mijnssen (Mise en scène)
Ben Baur (Décors et costumes)
Mark von Denesse (Lumières)
Kerstin Schüssler-Bach (Dramaturgie)

Academia Montis Regalis

Almira           Klara Ek (Soprano)
Edilia            Mélissa Petit (Soprano)
Bellante        Rebecca Jo Loeb (Mezzosoprano)
Consalvo      Wolf Matthias Friédrich (Basse)
Osman          Manuel Günther (Ténor)
Fernando      Viktor Rud (Baryténor)
Raymondo    Florian Spiess (Basse)
Tabarco        Sara-Maria Saalmann (Soprano)

A noter que le Staatsoper Hamburg reprendra encore Almira pour quatre spectacles les 21, 24, 28 et 31 octobre avec  l'orchestre philarmonique de Hambourg placé sous la direction d'Alessandro De Marchi.

Le Festival de musique ancienne d'Innsbruck se déroule sur plusieurs semaines. Les représentations durent jusqu'au 31 août. Voir le programme.

Crédit photographique: Luc Roger (photo du clavecin), Rupert Larl (photos de la production)

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