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mercredi 30 juillet 2014

Théâtre musical expérimental au Bayerische Staatsoper: Jugend einer Stadt


Après Die Flut de Boris Blacher et Hiob d'Erich Zeisl en théâtre off à l'ancien manège munichois (Reithalle), le Bayerische Staatsoper y propose en clôture de son  festival d'été  trois soirées de théâtre expérimental. C'est au metteur en scène hongrois Árpád Schilling qu'a été confiée la direction artistique de ce projet intitulé Jugend einer Stadt (La jeunesse d'une ville). Il s'agit d'un projet intergénérationnel qui a été mené avec des comédiens amateurs encadrés par une équipe de professionnels du spectacle. Deux générations de Munichois ont participé à l'expérience: 10 seniors dont l'âge tourne autour des 70 ans et huit jeunes comédiens qui ont entre 14 et 20 ans. Tous se posent la question de leur futur et de celui de l'environnement urbain. De quoi aura l'air la ville dans laquelle nous vivons en l'an 2043 si nos appréhensions et nos peurs se concrétisent? Quels conflits naîtront si notre société continue de considérer la recherche de la perfection et la course à l'efficacité comme prioritaires, si le fossé entre les riches et les pauvres continue de se creuser et si la seule appartenance sociale détermine l'accès aux formations de qualité? Et quelles conséquences tout cela aura-t-il pour la ville dans laquelle nous vivons?

Le projet a commencé en avril 2014. Les participants devaient imaginer des scénarios pour donner corps à ces questions avec les moyens du théâtre musical. Ils se sont à diverses reprises réunis pour discuter du projet, écrire des textes, les transformer en monologues et en dialogues, faire de l'impro sur des situations données, puis étoffer ces impros pour en faire des scènes, y inclure des chants et chorégraphier l'ensemble. Le travail du directeur artistique Árpád Schilling et de son équipe qui comprenait notamment deux professeurs de théâtre a consisté à animer et à mener à bien le projet pour le faire aboutir à un spectacle qui tienne la route. Et cela donne un spectacle émouvant et hybride issu du travail d'amateurs enthousiastes et de professionnels, avec les moyens techniques et humains d'une grande maison d'opéra.

Comme pour Die Flut, la Reithalle est utilisée comme un espace vide dans lequel les spectateurs circulent la plupart du temps autour des comédiens qui se déplacent d'un élément de décor à l'autre: à gauche de l'entrée, un podium où s'entassent des sacs poubelles qui symbolisent peut-être aussi les banlieues-déversoirs où sont contraintes de vivre les classes moins favorisées, un caisson de bois dont les parois s'ouvrent pour devenir dans la progression du spectacle d'abord  un lieu de formation aux technologies les plus sophistiquées, puis un centre génétique futuriste avec des techniques de fertilisation et de programmation des caractéristiques et des aptitudes de l'enfant à concevoir, enfin une salle de répétition de chant. A l'autre extrémité de la salle du manège, un podium sur lequel les seniors sont entraînés à respecter les normes comportementales de la société future.

Le spectacle s'ouvre par la projection sur un écran d'un film où les jeunes se succèdent pour exprimer leurs craintes: détérioration et pollution de l'environnement, société du déchet, contrôle social de type Big Brother, apparition de nouvelles maladies notamment allergiques, dépersonnalisation, perte d'autonomie, perte du sens du relationnel, de la spontanéité, de la créativité, du naturel,...On se déplace ensuite vers le caisson multifonctionnel où l'on voit  les jeunes de 2043 mimer leur apprentissage avec les instruments du monde informatisé virtuel qui programme la moindre des activités humaines, le relationnel a disparu, chacun vit dans sa bulle informatique, y compris dans ses déplacements, on ne se rencontre plus, on s'évite lorsuqe l'on se croise. Suit une scène où une jeune femme, une pianiste, se rend dans un institut de programmation de la procréation où elle choisira le sexe, les caractéristiques physiques et intellectuelles de son futur enfant. Plus les choix sont pointus, plus la facture s'élève. La pianiste veut que son oeuf fécondé ,dont la gestation se fera par le truchement d'une mère porteuse, produise une fille ravissante, douée pour le chant d'opéra et qui ne la dérange pas pendant ses tournées musicales. Sans doute une pratique courante pour les classes aisées des années 2040. On passe au podium qui figure une classe pour seniors où on les drille à rester efficaces en conformes aux exigences du moule social. Une senior se rebelle, tous les autres obéissent. Après quoi les catastrophes s'enchaînent: dans une atmosphère surréaliste inversée à la Buñuel, une senior joue le rôle de l'enfant de la pianiste, elle doit répéter avec un Lied de Schubert avec sa mère, mais  chante mal, sinon faux, la mère s'énerve de plus en plus et veut renier son enfant et le rendre au service de production. La scène se déplace vers le podium aux sacs poubelles où l'on assiste à la révolte des seniors relégués dans les banlieues, car seuls les jeunes yuppies, riches et bien portants,  résident au centre ville. La révolution des seniors mène à une bataille de sacs poubelles avec les jeunes. Retour au cinéma pour la scène de clôture: sur l'écran on voit les seniors exprimer leurs craintes pour le futur, avec des craintes semblables à celles des jeunes, tempérées par l'expérience et marquées par la plus grande proximité de la disparition, le souci se portant davantage sur le poids à porter par les générations futures. L'enfant de la musicienne finit par chanter le Lied, des voies de réconciliation sont possibles.

Après les applaudissements du public pour ces comédiens extrêmement émus et soulagés d'avoir réussi leur pari, le public sort par le caisson qui devient comme un couloir vers le monde extérieur, une manière de souligner que nous appartenons au monde de ce spectacle, que nous participons de ce monde de la performance et de l'exclusion que l'avenir de la ville nous appartient, que nous en sommes responsables.

Le spectacle aborde les problématiques générales des fractures sociale et générationnelle, le reflet de la réflexion citoyenne des amateurs qui ont participé à cette expériences. Les problèmes mis en scène sont bien perceptibles dans une ville comme Munich: une ville quasi sans chômage et qui attire toujours davantage de travailleurs qualifiés, le logement s'y fait rare, la loi de l'offre et de la demande joue à plein, les prix de l'immobilier montent, les loyers suivent. Les travailleurs moins rémunérés sont obligés de quitter la ville et le centre connaît une gentrification. L'adage mis à la la mode par Francis Blanche Mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade s'applique pleinement à Munich, une ville dont certains disent cyniquement qu'on n'y rencontre pas de pauvres parce qu'ils ne peuvent se permettre d'y vivre.

Si on s'y regarde bien, c'est un miroir plutôt inquiétant que nous tend le spectacle  d' Árpád Schilling en cette fin de festival.

Agenda

Les 30 et 31 juillet 2014 à la Reithalle de Munich.


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