jeudi 25 juillet 2013

Written on skin de George Benjamin à l'Opéra de Munich

Le second opéra de George Benjamin Written on skin s'inspire de la 'razo'* de Guillaume de Cabestan, un récit biographique célèbre de l'amour courtois occitan communément appelé Le coeur mangé. Si le texte du libretto suit les grandes lignes de la vie de Guillaume de Cabestan, le librettiste, Martin Crimp le transforme de plusieurs manières: les noms des protagonistes sont modifiés; l'amant de la Dame n'est plus un troubadour qui en célèbre la beauté dans ses poèmes, mais un enlumineur chargé de produire un livre richement enluminé que lui a commandé le Seigneur, désigné ici comme le Protecteur; il introduit des personnages nouveaux, le Choeur des Anges et les anges archivistes, qui donnent une dimension et une profondeur supplémentaires au récit; et surtout il transforme le mode d'énonciation des personnages, qui s'expriment en un discours direct qu'ils s'attribuent à eux-mêmes par un verbe introducteur, le plus souvent le verbe 'dire'**. Dans les conventions du théâtre ou de l'opéra, cette attribution n'est pas nécessaire comme elle peut l'être dans le roman, puisque la convention de l'incarnation du personnage par l'acteur ou par le chanteur est admise. Le fait de l'introduire fait sauter la convention, pour un instant introduit une distanciation qui la rappelle, et crée un effet de réception nouveau. Le récit s'emboîte en lui-même et les répliques nous interpellent encore davantage grâce à ce procédé de déstabilisation. L'ajout du Choeur des Anges participe d'un phénomène identique. L'enlumineur, le Boy, est à la fois un des anges qui, s'il est tué en tant qu'amant humain, peut cependant être à la fois conçu comme immortel. Les anges, que l'on voit préparer les entrées en scène dans des coulisses qui font partie intégrante du décor, semblent influencer l'action au point que l'on peut se poser la question de la liberté et du libre arbitre: à quel point sommes-nous prédéterminés dans nos paroles et nos actions? Et qui sommes-nous? Puisque l'enlumineur, la soeur d'Agnès et son mari sont joués par les anges? A côté de cette question identitaire, la question de la place de la femme au sein de l'organisation sociale est également centrale dans le livret de Martin Crimp. Aux 12èmes et 13èmes siècles provençaux, cette place était codifiée dans une attribution des rôles extrêmement définie qui ne laissait en général pas de possibilité à l'amour, et c'est d'ailleurs ce que voulait manifester l'amour courtois: dans les familles nobles, les cadets de famille n'ayant pas droit à l'héritage réservé aux aînés pouvaient se faire soldats ou troubadours, ils ne pouvaient rêver aux femmes réservées aux aînés que dans le cadre d'une relation adultère et d'amours impossibles exaltées par le chant poétique. Crimp garde l'allusion au moyen âge: Written on skin, écrit sur la peau, se réfère aux manuscrits de l'époque écrits sur des parchemins, c'est-à-dire sur des peaux de bête spécialement apprêtées pour l'écriture par des artisans parcheminiers, l'enlumineur va pouvoir dessiner le corps aimé et amoureux de la femme de son Seigneur sur le parchemin, mais peut-être aussi sur le corps même de sa bien-aimée, à la manière des tatoueurs contemporains qui figent sur la peau des serments d'amour éternel et de fidélité jurée. Mais si l'allusion au moyen âge est bien présente, le texte apporte une dimension supplémentaire, bien plus vaste, atemporelle. Il se pourrait hélas qu'il faudra toujours que les femmes aient à se libérer de l'emprise des hommes et de leurs tendances dominatrices et asservissantes. Si cet opéra prend sa source dans les lieux et temps donnés du moyen âge occitan, il a une dimension beaucoup plus universelle. Le texte de Crimp est un grand texte théâtral avec une force d'expression tant tragique que poétique, et qui donne à réfléchir.


La mise en scène de Katie Mitchell a des beautés étranges et fascinantes. L'espace scénique est occupé par un grand caisson rectangulaire divisé en quatre pièces sur deux niveaux (décors et costumes de Vicki Mortimer) . Les pièces de gauche sont occupées par les anges qui s'affairent comme des costumiers en coulisses à vêtir et préparer les personnages, à tenir des archives, et qui donnent des ordres apparemment destructeurs: Annulez tous les vols des aéroports internationaux et peuplez le ciel avec des anges!...Il faut en revenir à un ordre ancien et oublié, effacer la modernité. La question de l'influence réelle des anges sur le monde des humains restera ouverte. Le texte comme la mise en scène racontent certes une histoire mais sans en définir tous les contours et sans en donner toutes les clés. La mise en scène crée un labyrinthe de sens possibles et invite à la sensation et à l'interprétation sans contrainte aucune, dans le refus de la codification. De même qu'Agnès, la femme du Protecteur et l'amante de l'enlumineur, s'éveille à la liberté en s'éveillant à l'amour, de même l'opéra éveille les sens et déstabilise la compréhension des spectateurs.

C'est aussi ce que fait la musique de George Benjamin qui nous entraîne dans un ouragan sonore, avec des entrechoquements auxquels succèdent des musiques plus éthérées que permettent l'utilisation du verrophone (harmonica de verre) ou de la harpe. A Munich, cet univers musical est magnifiquement interprété par le Klang Forum de Vienne sous la direction experte de Kent Nagano.

Barbara Hannigan et Iestyn Davis
On retrouve l'immense talent tant scénique que vocal de Barbara Hannigan en Agnès et l'excellent Protecteur de Christopher Purves, deux chanteurs qui avaient créé les rôles à Aix-en-Provence. Le contre-ténor Iestyn Davis chante The Boy, l'enlumineur, avec une force de conviction et une présence vocale magiques, et avec une agilité et une fluidité vocales étonnantes, une voix qui sait exprimer des douceurs veloutées ou monter aux cimes de sa viruosité sans être jamais criée. George Benjamin avait pris le soin d'analyser les possibilités vocales des chanteurs pour l'écriture de leurs parties, une adequation rei intellectu musicale qui conduit à des prestations de toute beauté, spécialement confondante dans le cas de Barbara Hannigan.

Avec l'oeuvre de George Benjamin, une page de l'histoire de l'opéra s'est ouverte, et quelle belle page! Written on skin ne se grave pas seulement sur le parchemin, mais vient s'inscrire dans  les chairs mêmes des spectateurs.

*Une razo est un court texte biographique en prose occitane du XIIIe siècle, qui vise à donner une interprétation d'un poème de troubadour à partir d'éléments de la vie de son auteur. 

**La citation est attribuée à son propre énonciateur par l’intermédiaire d’un verbe introducteur. Ce verbe peut être passe-partout, neutre comme dire, ou ajouter des informations diverses comme hurler, beugler, bredouiller, murmurer, prétendre. Le discours direct tente de restituer fidèlement la vivacité, l’expressivité du propos rapporté.

Post précédent de présentation générale: cliquer ici
Présentation en allemand et chemin vers les réservations sur le site de l'Opéra de Munich.
Prochaines représentations au Prinzregententheater: ce soir et samedi soir, 25 et 27 juillet. Il reste quelques places.

Crédit photographique: 
  • Wilfried Hösl pour les photos de l'opéra
  • Luc Roger pour la photo de George Benjamin

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