dimanche 7 juillet 2013

Ballet: à la Reithalle, Memento mori nous confronte à la mort



Vita brevis breviter in brevi finietur,
Mors venit velociter quae neminem veretur,
Omnia mors perimit et nulli miseretur.
Ad mortem festinamus peccare desistamus.

La vie est courte, en peu de temps elle prendra fin;
La mort vient rapidement et ne respecte personne.
La mort anéantit toutes choses et n'a pitié de personne.
Nous nous hâtons vers la mort, arrêtons-nous de pécher.

Grand succès pour la première hier soir du nouveau ballet du Theater-am-Gärtnerplatz à  la Reithalle de Munich sur la thématique pourtant difficile du regard que notre société porte sur la mort.

Le spectacle est placé dans un contexte chrétien, ne fût-ce que par le choix des musiques, le Requiem de Cherubini et le Stabat Mater de Pergolèse. D'emblée nous sommes plongés dans une atmosphère religieuse, la Reithalle ayant été transformée en couvent, en cimetière  ou en église par Jorgi Roig à qui l'ont doit aussi les très beaux costumes: des arcades romanes couvrent les parois dans lesquelles sont reproduits des textes religieux latins en écriture caroline, des textes qui évoquent la brièveté de la vie humaine et le caractère inéluctable de la mort: l'art se met au service de la philosophie et de la spiritualité. L'idée du  memento mori a notamment été diffusée par un virelai intitulé Ad mortem festina qui provient du livre catalan Llibre Vermell de Montserrat et qui date de 1399, un texte abondamment diffusé dans la chrétienté, et qu'on retrouve en décor du spectacle du Theater-am-Gärtnerplatz.

L'orchestre et les choeurs du Theater-am-Gärtnerplatz sous la direction de Michael Brandstätter sont placés en fond de scène. Deux chorégraphes, Karl Alfred Schreiner et Edward Clug,   offrent au public deux interprétations très différentes du thème du memento mori.

En première partie, l'orchestre interprète le Requiem de Cherubini sous la direction précise et sensible de Michael Brandstätter qui fait admirablement monter la tension dramatique de l'oeuvre. Le travail des choeurs, préparés par Jörn Hinnek Andersen, est remarquable. L'interprétation musicale vaut déjà à elle seule le déplacement. Le chorégraphe Karl Alfred Schreiner théâtralise sa chorégraphie en habillant la moitié des choeurs de robes noires de deuil avec de larges capuches et des houppelandes qui peuvent évoquer des habits monacaux ou des vêtements de pleureuses, avec leurs visages recouverts de pudiques voilettes. Le cortège de  deuil s'avance solennel et compassé vers l'avant-scène où est creusée une fosse rectangulaire dans laquelle on peut descendre par deux escaliers latéraux, les endeuillé(e)s y jetteront des brassées d'oeillets blancs. Des photophores cubiques blancs sont déposés devant la fosse peut-être en hommage ou en évocation des âmes défuntes.  La mise en scène représente d'abord une mort ritualisée avec les moyens traditionnels des vêtements funèbres, de la retenue, de la gravité et de l'introspection d'un cortège funéraire. En contraste avec la tradition, l'irruption des danseurs introduira une vision plus contemporaine du rapport à la mort avec les expressions névrotiques et démonstratives d'un monde qui a perdu ses repères et la capacité de donner du sens. La danse exprime alors le déchirement et l'incompréhension face à l'irruption abrupte de la mort par des mouvements convulsifs, hystériques, maniaques, répétitifs et saccadés, avec une gestuelle parfois empruntée à la break-dance. Face au recueillement réservés des orants noirs, la nouvelle génération explose sa douleur et se dépouille de ses vêtements pour se retrouver en maillots de corps et en caleçons blancs. Schreiner crée des moments chorégraphiques de groupe d'une vivacité intense, des mouvements rapides pleins d'énergie qui alternent avec d'autres moments à la gestuelle plus lente et aux mouvements décomposés. Mais la dichotomie blanc/noir n'est que momentanée, les deux mondes, l'ancien et le moderne, finissent par se retrouver dans des gestes de protection et de consolation. La mort n'a pas d'issue, la fosse d'avant-scène figure la tombe et peut-être l'au-delà, la mort demande son tribut, et nul n'y échappe. Le corps d'un danseur reçoit la projection lumineuse d'un grouillement d'insectes qui grouillent de plus en plus et finiront par le réduire en poussière sans doute pour n'en laisser plus que le squelette. Quand tous sont morts, la mise en scène ne laisse que le maigre espoir d'une porte qui s'ouvre sur le soleil et la ville, mais pour combien de temps, un seul danseur subsiste s'en va vers la ville et la vie, laissant les morts enterrer les morts.



En deuxième partie, le Stabat Mater de Pergolèse reçoit l'interprétation de deux excellentes solistes bien connues et très appréciées du public munichois, Ann-Katrin Naidu et Elaine Ortiz Arandes, qui rendent compte des douleurs de la Vierge au pied de la Croix avec un chant profond, senbsible et très intériorisé. Le chorégraphe Edward Clug donne une approche résolument moderne du texte du poète italien Iacopone da Todi et  le traduit dans un langage corporel qui permet une multiplicité de lectures. Là où chez Schneider il était encore possible de suivre un canevas narratif, on est ici en contact avec un pur expressionnisme gestuel. Ici encore la dichotomie des couleurs est présente: un groupe de 10 femmes en robes et collants blanc crème répondent à un groupe de 9 hommes tout de noir vêtus. Ils semblent d'abord rivés au sol, et seuls les hauts de leurs corps sont capables de mouvements, tous les mêmes, la contrainte (sociale?) des jambes immobiles est en contraste avec la motilité (curieuse?) du haut des corps. Un peuple inerte et curieux à la fois assiste-t-il au spectacle d'une descente d'une crucifixion dont il ne connaît plus les enjeux? Est-ce là notre reflet de public repu qui reçoit indifférent les nouvelles affligeantes du reste du monde, parce qu'il croit ne pas en être responsable et incapable d'intervenir ? Trois longs parallélépipèdes rectangles servent d'éléments de décor aux lectures elles aussi multiples. Les douleurs du Christ avant la Croix et pendant la crucifixion, l'immense douleur de Marie impuissante qui assiste à l'agonie du fruit de ses entrailles ne sont représentés que par touches qu'il faut toujours interpréter. Et tant pis pour ceux qui ne connaissent pas le texte du Stabat Mater et qui passeront outre les éventuelles allusions. Des images puissantes pourtant, telles ces hommes qui glissent leurs têtes sous les robes des femmes, la tête formant comme un gros ventre d'une maternité retrouvée, évoquant peut-être l'idée que la maternité ne s'arrête jamais et que, au-delà de la Mère supposée de Dieu,  toute mère est condamnée à le rester. Des images aussi de crucifixion: un danseur est attaché à l'un des parallélépipède que l'on a redressé et y est scotché avec de larges bandes de papier collant. Et de descente de croix quand on coupe ses bandelettes. Le long bloc rectangulaire reçoit aussi une espèce de défilé de mode, contraste de l'indifférence et de la vanité humaine qui oublie la tragédie du monde dans les fastes de la consommation. Puis le bloc dévoile une cavité sur un des ses côtés, et un corps, celui du danseur attaché et détaché, le Christ peut-être, y est déposé comme dans un tombeau. Cadavre exquis qu'une femme vient rejoindre qui s'y accole. On pense à Marie, la mère du Christ, qui refuse la séparation de la mort. Mais l'accolement commence à ressembler à un accouplement. Serait-ce alors Marie-Madeleine qui refuse le départ du bien-aimé? Images d'amour et de mort, Eros et Thanatos à nouveau réunis. S'ensuivra un pas de deux inversé où c'est la danseuse qui porte le danseur, comme dans une pietà, où la Vierge porte le cadavre ensanglanté de celui qui est toujours son enfant.

Les applaudissements crépitent et l'on sort de ce spectacle déconcertés, la danse a rejoint la philosophie et la religion. Souviens-toi que tu es mortel, memento mori!


Jusqu'au 14 juillet à la Reithalle
Réservations: cliquer ici

Trailer

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