mardi 23 avril 2013

Création mondiale: Helden (Héros) de Terence Kohler par le Ballet d'Etat bavarois.

(c) Wifried Hösl
HEROS, HELDEN, la nouvelle création du chorégraphe australien Terence Kohler et du Ballet d'Etat bavarois, a ouvert hier avec éclat la semaine du Festival du ballet du Bayerisches Staatsballett. Une création mondiale éclatante de beauté: le spectacle de Terence Kohler est bien plus qu'un ballet magistralement chorégraphié, c'est un spectacle total qui fait appel à des musiques nouvelles, dont certaines, celles de Lera Auerbach, ont été créées spécialement pour le ballet, aux performances du corps de ballet et des ses étoiles dans une chorégraphie aux exigences qui font reculer les limites du possible, à la mise en place de décors de sculptures lumineuses mobiles à la beauté constellaire.

Terence KOHLER, chorégraphe résident du Ballet d'Etat de Bavière, s'est fait une spécialité de la réinterprétation des mythes. En 2010 il avait chorégraphé  le mythe antique de Daphnis et Chloé, l'histoire des amours contrariées d'un berger et d'une bergère dont le dieu Pan favorise l'heureuse issue. Avec HELDEN (Héros), Kohler nous entraîne dans le monde des dieux et des Titans, Athéna, Prométhée, Epiméthée et Pandore, dont les initiatives et les combats modifient la destinée de l'humanité.

Si Kohler évoque bien les mythes d'un Prométhée voleur de feu et d'une Pandore qui ouvre sa boîte calamiteuse, il ne raconte pas à proprement parler une histoire, il ne chorégraphie pas un ballet narratif à la lecture contrainte et obligée. Il nous invite plutôt, à partir d'une ligne narrative générale, à entrer dans un monde qui bouillonne de créativité et à nous créer notre propre parcours interprétatif dans un kaléidoscope d'impressions nées de la musique, des sculptures, de la lumière et du foisonnement mouvementé de le danse et des tableaux, dans une tension et une excitation des sens qui iront crescendo tout au long des cinq actes. Une production visionnaire qui sollicite davantage les artistes qu'à l'accoutumée: deux heures trente de spectacle, soit une demi-heure de plus que le temps habituel d'un ballet.

Qu'est-ce donc qu'un héros? Le spectacle interroge le concept plus qu'il ne répond à la question. Faut-il voir en Prométhée un héros parce qu'il dérobe le feu aux dieux pour le transmettre aux humains dont il change profondément la destinée, ou est-ce un fou impulsif ou un apprenti sorcier qui bouleverse l'ordre de l'Univers? Epiméthée, plus en retrait, plus introverti, qui à l'inverse de son frère refuse la lumière, est-il alors l'image de l'anti-héros ou celle du sage qui accepte le réel dans le transformer et espère vivre un simple amour partagé? Qu'est-ce qu'un héros pour nous, et qui sont les héros contemporains? Ceux qui ont transformé le monde en l'intriquant dans les filets complexes de la communication, ceux qui l'ont câblé et informatisé? Mais en reliant les hommes, n'ont-ils pas contribué à les isoler davantage? Le feu céleste, éparpillé dans les lumignons individuels dans les paumes des humains, va bientôt se réduire aux flammes des bougies sur les tombes d'une humanité anéantie que viendra délivrer Athéna. Le projet prométhéen n'est pas une réussite, Epiméthée est mort dans un combat fratricide, l'humanité souffre des calamités répandues par Pandore, une souffrance tempérée par  la déesse de la sagesse qui aura la chouette idée de faire preuve d'un bon vouloir réparateur.

La première image, c'est celle d'une boule céleste constituée de cables ou de filins lumineux enchevêtrés qui pourrait bien évoquer ce ciel informatique qui nous soumet aujourd'hui à ses lois. Prométhée en dérobera les lumières pour les distribuer aux hommes qui en deviendront porteurs, mais individuellement, chacun pour soi, ce qui se traduit sur scène par des lumières dans les paumes des mains de chacun des danseurs: l'homme devient ainsi photophore au risque de l'isolement qui peut résulter de cette libération. Kohler évoque dans un entretien la figure de Steve Jobs qui pourrait bien être le Prométhée des temps modernes, et porte un regard entaché d'un certain scepticisme sur les progrès des sciences de la communication, non par visée réactionnaire, mais davantage pour interroger le monde dans lequel nous vivons, ouvrir des perspectives et des pistes de réflexion, et libérer la pensée. Mais qui donc nous sauvera de Steve Job?

(c) Day Kol
La collaboration avec rosalie est fascinante. La décoratrice, peintre, sculpteur rosalie (sans majuscule) est la talentueuse créatrice  de la scène et des costumes pour ce spectacle, elle articule les formes du fil narratif par des procédés qui, en collaboration avec Christian Kass,  font souvent appel à la lumière et qui suivent une logique formelle qui favorise la lisibilité du spectacle. Les formes sont simples: des filins lumineux blancs et des losanges irisés ou colorés. Les losanges de la première partie reçoivent des arc-en-ciels irisés, ils sont posés sur leurs pointes comme des voiles qui entraîneraient des humains véliplanchistes vers des horizons plus lumineux, un avenir plus radieux. En deuxième partie, les losanges se retrouvent dans les sections des sculptures qui s'élancent de la scène vers le ciel. En troisième partie, le ciel est constitué d'un immense nuage de losanges colorés dans un camaïeu de bleus, comme si le ciel, qui a tendance à s'appesantir comme un couvercle,  s'était reconstitué des losanges qu'avaient d'abord manipulé les humains, pour revenir les en menacer et les anéantir Au final, comme l'ourobouros, la boule de filins redescend vers l'humanité, mais leur blancheur s'est colorée de bleu, un cycle se termine, et rien ne sera plus comme avant. On pourrait longuement gloser sur le travail de rosalie comme sur celui de Kohler. Ici aussi, le parcours interprétatif nous échoit.

(c) Charles Tandy
L'Orchestre d'Etat de Bavière sous la direction de Myron Romanul semble tout au bonheur de jouer des musiques modernes et contemporaines, il  donne une interprétation remarquable des musiques de Schnittke (des extraits des Concerti grossi, le très beau menuet de la Suite in the old style et pour terminer son Ritual)  et de Dreams and Whispers of Poseidon et Eterniday – Hommage to W.A. Mozart de Lera Auerbach. Ces musiques sont au point ce convergence de l'ancien, qu'elles maîtrisent et honorent, et du moderne, dont elles ouvrent les perspectives. Elles conviennent parfaitement au questionnement de Terence Kohler qui interroge tant le mythe antique que sa contemporéanité. Aux sonorités plus souples des instruments traditionnels viennent se mêler les stridences de la scie musicale et les sonorités éthérées et électronqiues du thérémine.

L'évidente complicité de Terence Kohler et du corps de ballet et des solistes provient d'une longue fréquentation, quatre années de travail en commun ont donné à Kohler une connaissance intime des fabuleuses possibilités tant de l'Ensemble que de chacun des danseurs, et plus particulièrement des solistes. Dans Helden, Kohler explote cette connaissance en exigeant le meilleur de ces danseurs qui le lui rendent avec une incomparable virtuosité, d'autant que le chorégraphe laisse à ses danseurs une grande liberté d'expression et d'interprétation, ce qui constitue en soi un facteur de dépassement. Quelle beauté, quel engagement artistique! Le Prométhée de Lukáš Slavicky, l'Epiméthée d'Ilia Sarkisov, l'Athena d'Emma Barrowman et la Pandore de Katherina Markowskaja sont à couper le souffle, ces danseurs ont livré un travail titanesque à la limite de leurs divines compétences, ce ne sont plus des humains qui travaillent sur scène, mais des dieux et des titans de la danse qui ont accepté de s'incarner pour un public qui est venu célébrer le culte de Terpsichore et s'initier à ses mystères. Et dont les applaudissements nourris et soutenus s'accompagnent de bravi et de trépignements enthousiastes et reconnaissants.

A voir absolument!

Agenda

Le 27 avril, les 10 et 31 mai
Le 1er juin et le 7 juillet 2013
au Théâtre National de Munich

Reprises en février, mars et avril 2014

Tél.  00/49/89/ 21 85 19 20.
ou en ligne en cliquant ici puis sur Karten face à la date souhaitée.

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