mercredi 20 mars 2013

Grande rétrospective Gillian WEARING au Brandhorst Museum

Wearing Self Portrait at 17 years 01
Gillian Wearing, Self Portrait at 17 Years Old, 2003
© Gillian Wearing, Courtesy Maureen Paley, London

Du 21 mars au 7 juillet 2013

Une exposition de la Pinakothek der Moderne au Musée Brandhorst de Munich, en collaboration avec la Whitechapel Gallery de Londres et la Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf.

Munich est la troisième étape de cette rétrospective qui a déjà été présentée à Londres et Düsseldorf. C'est la première fois qu'une rétrospective de cette ampleur présente l'extraordinaire oeuvre de cette artiste britannique en Allemagne. On y verra tant son travail photographique que son oeuvre de vidéaste.

L'exposition se déploie sur 9 salles où l'oeuvre de Gillian Wearing est présentée dans la variété de ses spécificités esthétiques. L'humain se trouve au coeur de l'oeuvre  Gillian Wearing qui développe des stratégies artistiques pour explorer les relations sociales. Que voyons nous, qui voyons nous quand nous entrons en relation avec autrui, et comment nous voyons nous? L'artiste se pose la question des projections mentales dans les mécanismes de la perception interpersonnelle. Quelle est la part de la projection, combien voit-on l'autre réellement quand nous pensons le voir?

Si la question n'est pas nouvelle sur le plan psychologique, elle devient révolutionnaire sur le plan technique conceptuel dans son exploration des relations humaines. Wearing s'intéresse aux expressions et aux comportements des personnes dans des situations existentielles les plus diverses. Elle observe avec un regard emprunt tant de candeur que de circonspection les citoyens ordinaires comme les personnes sans domicile fixe, les pensionnés comme les enfants qui se rendent à l'école. Et cela donne des portraits  dans lesquels elle nous donne à voir l'équilibre fragile entre la conscience de soi et celle de l'image que l'on donne à voir, entre la sphère privée et la sphère publique, la vérité intérieure, ce qu'on désire projeter de soi et ce qu'on projette réellement.

Dans ses premières oeuvres, en 1992/1993, elle réalise un travail de rue en demandant à des quidams d'écrire un message spontané sur une feuille de papier, puis de poser en présentant le message à la caméra. Cela donne une série de 600 portraits intitulés Signs that Say What You Want Them to Say and Not Signs that Say What Someone Else Wants You to Say. Une stratégie photographique qui permet de rendre compte de la manière dont nous essayons de contrôler ce que nous donnons à voir de nous à l'autre, entre le contrôle et la perte du contrôle.

Wearing Sixty Minute Silence video still 01
Sixty minutes silence © Gillian Wearing, Courtesy Maureen Paley, London

Viennent ensuite ces portraits vidéos de groupes ou d'individus où l'artiste filme de personnes qui prennent la pose pour se faire photographier et réalise un travail fascinant sur le point d'équilibre entre le statique de la pose et la dynamique de mouvements imperceptibles. Une des oeuvres majeures de cette technique est un groupe de 26 hommes et femmes en uniforme de policier qui posent dans un caisson à l'architecture à peine perceptible. Au premier coup d'oeil on prend cela pour une photo géante puis on se rend compte qu'il s'agit d'un film. Cette installation video intitulée Sixty Minute Silence, datée de 1996, donne les portraits subtils de personnages qui posent pendant une heure. On croit qu'il s'agit de vrais policiers, mais ce sont en fait des acteurs costumés en bobbies. Quant aux  portraits vidéos individuels, ils  sont projetés sur des écrans plasma, ce qui donne une netteté dans la définition de l'image et une luminosité de la meilleure qualité. La vie qui anime ces portraits aux mouvements parfois imperceptibles est tout simplement fascinante. Pour le public, il s'agit de prendre le le temps de la contemplation et se laisser imprégner par ces portraits vivants, il s'agit d'entrer en relation avec ces personnages muets, qui nous parlent imperceptiblement d'eux-mêmes.

Gillian Wearing s'interroge aussi sur les relations des personnes au sein des familles et se pose  la question de savoir quelle est la part de nos parents et de nos familles que nous portons en nous. Elle matérialise ce questionnement en créant des masques des membres de sa propre famille, qu'elle fait réaliser à partir de vieilles photographies. Elle se fait poser un masque en silicone sur le visage où seuls ses propres yeux lui appartiennent et, ayant revêtu les vêtements, copié la coiffure et imité la pose de ses proches, elle se photographie dans la peau de son père, de sa mère, de son frère ou de son oncle, ou même dans sa propre peau, ce qui donne le fameux portrait de l'artiste à 17 ans. Je est, aussi, un autre. Elle devient l'autre, qui est un peu le même parce que de sa propre famille, et rentre dans sa peau tout en gardant son regard propre. On le voit, la pensée conceptuelle sous-jacente est très puissante et ne reste pas abstraite, comme c'est souvent le cas dans l'art conceptuel. Chez Gillian, le concept se fait chair et vient habiter parmi le public. Ici aussi, il est question d'un équilibre instable avec ces jeux sur les notions du temps et des générations, de proximité et de distance. Les barrières entre les membres de la famille s'estompent sans être totalement rompues, et l'artiste nous force au questionnement identitaire.

Une video particulièrement éprouvante, par moments insoutenable, se penche sur les rapports de violence dans les familles. Dans Sacha and Mum (1996), une mère corrige sa fille en l'agrippant par les cheveux et lui inflige douleur et humiliation en alternance avec amour et caresses. Même on se doute bien qu'il s'agit d'acteurs en représentation, la video est travaillée comme un témoignage pris sur le vif et  on ne peut qu'être troublés et dérangés par cette scène de sado-masochisme familial qui représente avec une brutalité emphatique l'ambiguïé de trop nombreuses relations familiales. 

Le travail de Gillian Wearing ne peut laisser indifférent tant le public est constamment interpellé dans son identité propre et quasi forcé à la réflexion. C'est ce qui fait tout l'intérêt de cette exposition qui ne se limite pas à donner à voir un travail aux très grandes qualités esthétiques mais bien davantage invite à l'interaction et va au coeur de notre être, exerce la fascination de ce qui nous touche au plus profond de nous-mêmes. Une exposition incontournable.

A voir absolument.

Voir aussi le site du Musée Brandhorst. (Accès, heures d'ouverture, collections permanentes, etc.)

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