vendredi 1 mars 2013

Boris Godounov-Nagano/Bieito- Munich, février 2013


On meurt beaucoup dans le Boris Godounov de Calixto Bieito, on meurt autant que dans les pièces de Shakespeare où l'on se demande qui va rester vivant à la fin, on meurt davantage que dans le livret original de Moussorgsky, les morts s'ajoutent aux morts et les cadavres finissent par s'agglutiner dans un bain de sang.  Bieito remanie cette première version  de Godounov (la version de 1869) que l'Opéra de Munich a choisi de présenter: pas moins de six personnages perdent la vie: Grigori parvient à échapper aux griffes de la police parce qu'à l'auberge une femme abat les deux officiers. Plus tard une jeune fille assassine l'idiot, le fou de Dieu,  en lui faisant éclater la cervelle par un tir à bout portant. Et alors qu'en fin d'opéra Boris est à l'agonie, en fond de scène Grigori massacre les enfants du tsar ainsi que leur gouvernante. Six morts physiques en scène, sans compter celle du tsarévitch assassiné par Boris et dont le spectre le hante, un cadavre encombrant et souvent mentionné. Et tandis que les protagonistes du drame meurent assassinés ou minés par la douleur et la terreur, le peuple meurt de faim. Lasciate ogni speranza voi c'entrate....

Bieito a choisi de placer l'action dans le monde contemporain, avec une vision d'un monde baigné dans une violence inouïe: des populations rampantes se soumettent à des dictateurs sans âme qu'elles semblent pourtant vouloir porter au pouvoir. Le premier acte s'ouvre sur un cordon de policiers en tenue de combat qui contrôle le peuple gémissant. La foule agenouillée de gré ou de force supplie Boris de prendre le pouvoir, elle brandit des pancartes à l'effigie de nos chefs d'état: de Poutine à Bush, en passant par Blair, Cameron, Hollande, Sarkozy ou Zapatero, et, clin d'oeil effarant d'actualité, le peuple abêti brandit de nombreux portraits d'un Berlusconi tout souriant de son sourire si composé. Lorsque Boris finit par accepter d'être sacré tsar, ce sont des dizaines de drapeaux russes que brandit une populace alcoolique et parfois édentée dans l'illusion d'un bref contentement. Bieito tend un miroir désolant à  la face du monde et dresse le sinistre bilan d'une Europe en crise profonde, désorientée, avec les populations  hagardes manifestant dans les rues et sur les places, avec des dirigeants pétrifiés, irresponsables, incompétents ou hébétés. Le Godounov de Bieito est une histoire, racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien, au détail près que l'idiot a été abattu avant que l'histoire ne se termine. Homo homini lupus, mais ici, en plus, avec désespoir, sans savoir pourquoi, dans un monde à la violence paroxystique et d'une tristesse ivrogne qui n'a d'autre fin que la mort.

Pour le peuple point n'est besoin de décors, les très belles lumières de Michael Bauer qui baignent les costumes aussi réussis que pertinents d'Ingo Kügler et les grimages évocateurs  suffisent à rendre l'atmophère de violence exacerbée ou l'hébétude léthargique d'une population misérable. Pour le palais du tsar, ses appartements privés ou les salles de la Douma,  Bieito et sa décoratrice Rebecca Ringst ont conçu une construction composée de deux parallépipèdes métalliques de taille différente emboîtés dans le prolongement l'un de l'autre, et dont les faces peuvent s'abaisser comme des ponts-levis, ce qui rappelle le jeu de pont-levis que Bieito avait déjà employé ici à Munich dans sa mise en scène de Fidelio.  Bieito fait usage du grand plateau tournant pour varier les perspectives sur les ouvertures des parallélipipèdes qui prennent parfois l'allure volumique d'un paquebot proche du naufrage. Les appartements du tsar et de sa famille tiennent un peu de l'architecture industrielle dépouillée et fonctionnelle des lofts contemporains, avec pour décoration une immense toile qui porte le dessin des contours d'une carte de Russie. Par des jeux de pivotement et d'éclairages, la salle à manger de Boris deviendra la Douma pour la dernière scène, avec sa longue table entourée des boyards dessous laquelle on verra s'extraire un Boris à quatre pattes, pris de folie.

La perspective sociologique adoptée, le fait d''avoir tant dramatisé la condition du peuple et mis en scène les images d'un pouvoir répressif, ne laisse plus grand place pour la démonstration de la vie et du drame intérieurs des personnages. Les êtres humains dans la mise en scène de  Bieito semblent broyés par une machine déréglée à laquelle personne n'échappe, ni le peuple, ni les puissants, qui n'ont dès lors de puissance que le nom. Le destin est collectif, les pantins sont simplement couverts d'oripeaux différents, pauvres ou riches, puissants ou soumis, conservateurs ou anarchistes. Les protagonistes de la production munichoise ne semblent pas animés de sentiments forts. Tous sans exception se complaisent dans une aboulie étrange, le peuple comme le tsar, les boyards comme Grigori qui ne défie Boris qu'à distance. On ne perçoit pas assez la complexité et les tourments intérieurs de Boris Godounov, la dimension tragique du personnage s'en trouve diminuée. La mise en scène est cohérente mais contredit le titre de l'oeuvre qui, parce qu'il n'est composé que d'un prénom et d'un nom, énonce pourtant en soi l' individualisation d'un drame personnel. 


Gerhard Siegel et Alexander Tsymbalyuk
Kent Nagano, dont c'est la dernière grande direction musicale munichoise avant le départ pour Hambourg, aborde l'oeuvre avec le génie analytique qu'on lui connaît bien. Il dirige avec précision un orchestre qui rend avec maîtrise la scansion et le rythme répétitif et lancinant de l'oeuvre, dont il sait aussi souligner par moment la modernité. L'excellent orchestre national bavarois apprécie visiblement le travail complice de son chef qui préfère proposer une lecture rigoureuse, y compris dans les passages qui inviteraient aux effets d'une expression plus dramatisée. Les magnifiques choeurs participent de la même complicité. La basse Alexander Tsymbalyuk, qui interprète Boris, séduit par la beauté de sa voix et la prestance de son corps qui laissent tous deux rêveurs, sans que la mise en scène lui permette d'approfondir la complexité dramatique du personnage: on est dans un monde où les dés sont depuis longtemps jetés et où les jeux sont joués d'avance. La qualité de sa prestation laisse entrevoir une carrière avec de beaux matins qui chanteront. Anatoli Kotcherga met toute sa maturité au service de l'autorité de Pimène, c'est un chanteur au charisme profond, avec un forte présence en scène, même quand il donne une lecture tout en retenue du personnage, comme c'est le cas dans cette production. Le Varlaam de Vladimir Matorin semble par contre parfois exubérant, cependant que son Cela est arrivé dans la ville de Kazan de la scène de l'auberge est des plus séduisants. Le ténor Gerhard Siegel compose un prince Vassili Chouïski imprévisible et pris de boisson, dans une interprétation du rôle sans doute voulue par Bieito. Il faut encore mentionner Sergei Skorokhodov qui donne un intéressant Grigori et, parmi les seconds rôles tous très bien tenus, l'adorable Xenia d'Eri Nakamura. 

Le choix de Bieito de donner une lecture intemporelle de l'oeuvre de Moussorgsky peut se défendre et, une fois qu'on en admet le principe, cela fait sens, et cela peut aussi nous rapprocher de cet opéra souvent traité dans son apparat historique. Nous rappeler que la machine étatique broie trop souvent les individus est sans doute plus d'actualité en Espagne, où tout va mal, qu'à Munich, où l'on vit dans un cocon doré. Chez Bieito, plus personne ne semble comprendre rien à rien, et le tsar est tout aussi malmené par un destin aveugle que le moujik. C'est sans doute là que le bât de la mise en scène, dans cette réduction du protagoniste. L'option peut déranger ou faire réfléchir, c'est selon, elle n'altère pas la beauté de l'interprétation musicale, l'excellence de la direction de Kent Nagano, de l'orchestre et des choeurs, et la grande homogénéité du plateau. A noter que la mise en scène a été très bien accueillie lors de la première. On reviendra volontiers revoir cette production qui appelle à un approfondissement de sa réception.

Prochaines représentations lors du Festival d'été de l'Opéra national bavarois, les 26 et 30 juillet. 

Crédit photographique: Wilfried Hösl

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