vendredi 8 février 2013

Ski Heil!...entendu sur les pistes


Scène interpellante ce matin sur les pistes de ski d'une station alpine des plus réputées. Un groupe d'Autrichiens emprunte à la suite  de son moniteur de ski tout aussi autrichien le téléphérique qui va nous emmener vers les cimes. Le moniteur de ski est un homme plutôt âgé, une bonne soixantaine d'années sinon davantage. La bonne humeur règne dans le téléphérique. Alors qu'on est proche de l'arrivée, le moniteur se met à vociférer comme un cri de ralliement. SKI!  hurle-t-il. Et le groupe d'Autrichiens de répondre en choeur: HEIL!

Le choeur se répète par trois fois. SKI...HEIL! SKI....HEIL! SKI...HEIL!

Cette scène m'a rappelé le très tristement célèbre SIEG HEIL de la période national-socialiste.

Francophone, je ne voulais pas faire d'erreur d'interprétation, et ai interrogé les amis allemands munichois avec qui je pratique le ski. Ils étaient interloqués. Ils avaient fait le même rapprochement  et cela avait quelque chose de gênant.

Au sortir du téléphérique, je me suis approché du moniteur de ski pour l'interroger, lui signalant que nous étions étonnés. Il ne sembla pas apprécier ma question et me répondit de manière rageuse et peut-être à bon droit qu'en tant qu'étranger, je ne comprenais rien à rien. En Autriche, me dit-il, il était autrefois coutumier de souhaiter un bon retour à la maison en employant le mot heil, dans le sens de bon retour, rentrez sains et saufs!  Heil nach Hause zurück! ? 

Recourir à une formule proche de la formule nazie et y entraîner tout un groupe de braves skieurs n'aurait donc rien que de coutumier, tout simplement parce que la formule nazie est postérieure à l'usage que le moniteur en avait fait. Pour rappel, le cri Sieg Heil (« Salut à la victoire », « Sieg » signifiant « victoire ») accompagnait souvent le salut hitlérien. Après l'attentat du 20 juillet, il était devenu obligatoire de le prononcer à tous les rassemblements militaires. Le  salut nazi est interdit en Allemagne par la loi fondamentale, et en Autriche par la constitution et par le Verbotsgesetz (loi d'interdiction de 1947).

Mais cela n'aurait rien à voir avec le Ski Heil.

Le moniteur a sans doute raison, le salut employant le terme Heil ne date pas d'Adolphe Hitler. On l'employait avant sa sinistre intervention dans l'histoire du monde. Les montagnards se saluaient d'un Berg Heil, et les skieurs d'un Ski Heil. On trouve notre expression sur des cartes postales anciennes, parfois au goût douteux. Un film récent tourné par Richard Rossmann évoque les premières compétitions de ski et les exploits de quatre champions sous le nazisme et porte lui aussi le titre de  Ski Heil. On peut lire l'intéressante interview de son réalisateur en cliquant ici.



De là à employer l'expression en la faisant reprendre en choeur, il y a un pas, que le moniteur a franchi...Mais cela prouve qu'il faut être très prudent dans l'interprétation de ce que l'on entend. Et la question de l'opportunité de ce choeur semble rester entière: en en discutant avec des germanophones, certains semblent interloqués, d'autres trouvent l'expression non connotée. Ski Heil veut en tout cas dire Bonne glisse comme le prouve la carte postale ci-dessous.

Le texte bavarois dit:
Il y a longtemps qu'on n'est plus aussi sexy
que les nanas, hein?

Commentaires: l'avis compétent d'un germaniste, M. Georg Brandt, professeur à l'IHECS (Bruxelles)

L'article reflète bien à quel point des mots, expressions et phrases peuvent être chargés d'histoire, à savoir "Heil", "Führer", "Arbeit macht frei"... pour n'en citer que trois exemples.

Le mot "Heil" a existé bien avant le nazisme et exprime entre autres santé, succès et entièreté, il existe toujours dans des formules courantes de salut et de chance comme "Waidmanns Heil" entre les chasseurs, "Petri Heil" entre pêcheurs, "Ski Heil" pour les skieurs et "Berg Heil" pour les alpinistes. De même, "heilig" (saint) et heilen (guérir) en sont déduit.

L'histoire des années '40, ainsi que la transmission d'un corpus réduit de la terminologie militaire utilisée sous Hitler dans des films noir et blanc, compréhensibles par tout non-germanophone (Heil, Führer, Achtung...), ont contribué à accentuer davantage un voile sémantique "éternellement négatif" et une peur historique ressentie sur ces termes.

Même chose pour "Führer" de "führen" qui veut dire guider, mener (aussi utilisé en jargon composé militaire) et qui est toujours employé dans des termes composés comme "Reiseführer" (guide de voyage) ou Zugführer (conducteur de train).

Une troisième citation, victime d'abus cynique par le régime nazi, "Arbeit macht frei" a été dénué de son sens initial que celui qui a du travail devient libre par son travail (sens que comprennent bien des chômeurs qui veulent travailler e.a. pour participer à la vie en société). L'abus de cette phrase fait qu'aujourd'hui son utilisation rappelle exclusivement l'entrée du camp de concentration d'Auschwitz où les déportés trouvaient la mort et non pas de la valorisation par leur travail.

Quoi qu'il en soit, "Ski Heil", "Berg Heil", "Waidmanns Heil" et "Petri Heil" ainsi que "heilig" et "heilen" n'ont AUCUN rapport avec le salut hitlérien "Heil Hitler" ou le mal ne réside pas dans la première, mais dans la deuxième partie.

Sur ce, "Weekend Heil"

Un tout grand merci d'avoir pris le temps de rédiger ce commentaire éclairant, Monsieur Brandt!







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