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dimanche 11 octobre 2026

Les ambitions de Mgr Gay et la relique du Saint-Prépuce, un texte satirique de La Halle aux charges et son décodage

Charles-Louis Gay, un portrait de Léonie Dusseuil


Le 21 octobre 1882, l'hebdomadaire satirique illustré français anticlérical  La Halle aux charges publiait un petit texte évoquant les ambitions déçues de Mgr Gay. Voici ce texte, suivi d'une tentative de décodage :

" Un évêque dans la lune et qui n’a pas de veine au bilboquet c’est ce cher M. Monseigneur Gay, d’Authédon [lire "Ôtez donc", une déformation d'Anthédon], ville située dans le 3ème quartier de lune et pas de l’autre. Ce saint personnage, selon le dire des bonnes cagotes de Charoux, malgré qu'il possédait toutes les vertus et qu’on le voyait en tête des bonnes sœurs aller vénérer et baiser la relique du Saint Prépuce, n’a pu arriver à troquer son épiscopat de l’astre des nuits qui ne lui rapportait pas un rouge liard, contre celui de Poitiers, où il aurait pu fricotter un peu avec la monnaie des bonnes têtes de son diocèse. Avoir fait l’imbécile et le saltimbanque pendant plusieurs années pour arriver à se casser le nez sur les foudres de la République, vous avouerez mes très chers frères que ce n’est pas Gay. "

Mgr Gay, évêque dans la lune : les ambitions déçues d’un prélat

Publié en octobre 1882 dans La Halle aux Charges, le texte consacré à Mgr Charles-Louis Gay appartient à cette littérature satirique anticléricale qui se plaît à tourner en dérision les dignitaires de l’Église, leurs ambitions et les pratiques dévotionnelles de leur temps. Derrière la caricature du prélat se dessine une allusion à un épisode de l’histoire ecclésiastique du diocèse de Poitiers : l’espoir déçu de Gay de succéder au cardinal Louis-Édouard Pie, mort en 1880. Le pamphlet mêle ainsi la raillerie personnelle, la critique des reliques et la suspicion à l’égard des intérêts matériels qui pourraient se dissimuler derrière les fonctions religieuses.

Un évêque dans la lune

Le titre même de la caricature, « Un évêque dans la lune et qui n’a pas de veine au bilboquet », donne le ton. L’expression « être dans la lune », familière aujourd’hui encore, désigne une personne distraite, absorbée dans ses pensées ou déconnectée des réalités. Appliquée à Mgr Gay, elle prend également une résonance ecclésiastique : celui-ci est évêque titulaire d’Anthédon depuis 1877, sans administrer pour autant un diocèse résidentiel correspondant à ce titre.

Le satiriste pousse la plaisanterie en situant son siège épiscopal dans un espace imaginaire. Il écrit : « M. Monseigneur Gay, d’Authédon, ville située dans le 3me quartier de lune et pas de l’autre. » La localisation lunaire transforme la nomenclature ecclésiastique en géographie burlesque. Le prélat paraît exercer son ministère dans un lieu aussi éloigné des réalités terrestres que de la vie ordinaire de ses fidèles.

Le choix du nom « Authédon » mérite toutefois une attention particulière. Il ne s’agit pas simplement de reprendre le nom réel d’Anthédon avec une orthographe différente : cette graphie dissimule un jeu phonétique sur « ôtez donc ». Observons que  le mot « bilboquet » apparaît précisément dans le titre de la caricature. Ce rapprochement invite à envisager une allusion aux Saltimbanques, une comédie-parade de Théophile Marion Dumersan et Charles Varin créée en 1838.

L'origine de la citation

Dans cette pièce, Bilboquet est le directeur d'une troupe de saltimbanques ambulants, un personnage grotesque, hâbleur et d'une féroce mauvaise foi. Si cette référence est bien celle que le caricaturiste entendait suggérer, les deux éléments du titre et du texte se répondraient : le bilboquet annoncerait la référence théâtrale, tandis qu’« Authédon » en prolongerait le jeu sonore. La fantaisie du nom ne serait alors pas gratuite, mais participerait à une plaisanterie destinée aux lecteurs familiers du répertoire comique.

L’expression « ne pas avoir de veine au bilboquet » complète cette représentation d’un personnage malchanceux. Le bilboquet, jeu d’adresse consistant à faire entrer une boule attachée par une ficelle dans une coupe ou sur une pointe, fournit ici une image plaisante de l’échec. La mésaventure du prélat est ainsi ramenée au niveau d’un jeu d’enfant : ses ambitions ecclésiastiques échouent comme une tentative maladroite au bilboquet.

Les « vertus » de Mgr Gay et la relique de Charroux

La satire prend une coloration plus nettement anticléricale dans le passage suivant :

« Ce saint personnage, selon le dire des bonnes cagotes de Charoux, malgré qu’il possédait toutes les vertus et qu’on le voyait en tête des bonnes sœurs aller vénérer et baiser la relique du Saint Prépuce ».

Le vocabulaire est révélateur. Le « saint personnage » relève d’un éloge ironique, tandis que le mot « cagotes », péjoratif, désigne des femmes affectant une piété ostentatoire. L’auteur oppose ainsi la dévotion affichée des religieuses à la distance critique qu’il entend imposer à son lecteur. La scène qu’il évoque, celle d’un évêque conduisant des religieuses à la vénération et au baiser d’une relique, est présentée de manière à susciter le sourire, voire le scandale.

L’expression « toutes les vertus » pourrait elle-même comporter une seconde lecture. À Charroux, le Saint Prépuce était associé à des appellations telles que « Saint Vœu » ou « Sainte Vertu ». Dans ce contexte, le pluriel « toutes les vertus » peut faire entendre, derrière l’éloge apparent des qualités morales de Mgr Gay, une allusion à la relique. Le procédé serait particulièrement adapté à la satire : sous couvert de louer la piété du prélat, l’auteur rappelle une dévotion qu’il juge ridicule.

Il convient cependant de ne pas transformer cette insinuation en témoignage historique. Le passage nous renseigne avec certitude sur la manière dont le journal entend ridiculiser les pratiques religieuses et l’image de Mgr Gay. À lui seul, il ne suffit pas à démontrer que l’évêque se rendit personnellement à Charroux pour vénérer la relique dans les circonstances décrites. La scène appartient d’abord à la construction polémique du caricaturiste.

La charge vise donc à la fois le prélat, présenté comme un dévot excessif, et la croyance populaire attachée à une relique corporelle du Christ. Dans la presse anticléricale du XIXe siècle, les reliques constituaient un sujet privilégié de dérision : leur vénération permettait de dénoncer ce que les polémistes considéraient comme la crédulité des fidèles et les excès du culte catholique.

Un évêché qui ne rapporte pas un rouge liard

La dimension politique et matérielle de la caricature apparaît pleinement dans cette phrase : « troquer son épiscopat de l’astre des nuits qui ne lui rapportait pas un rouge liard, contre celui de Poitiers, où il aurait pu fricotter un peu avec la monnaie des bonnes têtes de son diocèse ».

L’« astre des nuits » désigne naturellement la lune, où le satiriste a relégué le siège titulaire d’Anthédon. Le jeu se poursuit donc : cet évêché lunaire n’offre à son titulaire ni territoire diocésain à administrer ni revenus comparables à ceux qu’aurait pu procurer un diocèse résidentiel.

Le « liard » était une ancienne petite monnaie de cuivre, de très faible valeur. L’expression « un rouge liard » évoque ainsi une somme insignifiante, presque rien. Dire que le siège d’Anthédon ne rapportait pas même cette menue pièce revient à présenter la fonction comme entièrement dépourvue d’avantages matériels. L’adjectif « rouge » rappelle la couleur du cuivre, tandis que le choix d’une monnaie ancienne donne à la formule une saveur populaire.

Le verbe « troquer » transforme ensuite une éventuelle promotion ecclésiastique en transaction commerciale. Quant à « fricotter », il suggère familièrement l’idée de tirer profit d’une situation. Enfin, les « bonnes têtes » du diocèse désignent, sous une apparence de bienveillance, des fidèles que le caricaturiste suppose crédules et faciles à exploiter. Toute la phrase insinue ainsi que Mgr Gay aurait souhaité abandonner un titre honorifique sans ressources pour obtenir un diocèse dont les fidèles auraient pu contribuer à son confort matériel.

Cette insinuation doit être rapportée à son genre littéraire. Le journal ne fournit pas ici la preuve d’une recherche d’enrichissement personnel ; il prête au prélat un mobile intéressé afin de rendre sa déception plus risible. L’opposition entre l’évêché lunaire, qui ne rapporte rien, et le diocèse de Poitiers, présenté comme une source possible de revenus, relève de la caricature autant que de la critique des rapports entre autorité religieuse et ressources matérielles.

Mgr Gay et la succession du cardinal Pie

La plaisanterie s’enracine néanmoins dans une situation historique identifiable. Charles-Louis Gay, théologien et proche du cardinal Pie, évêque titulaire d’Anthédon depuis octobre 1877, exerçait les fonctions de vicaire général à Poitiers. Sa proximité avec le cardinal et sa connaissance du diocèse pouvaient nourrir l’idée qu’il serait un successeur naturel lorsque le siège deviendrait vacant.

La mort du cardinal Pie, en mai 1880, ouvrit effectivement la question de sa succession. Gay avait des raisons d’espérer cette nomination, compte tenu de son expérience et de ses liens avec le défunt. Mais il ne fut pas choisi : le siège de Poitiers échut à Jacques-Edmé-Henri Philadelphe Bellot des Minières en 1881.

Le pamphlet relit cet échec à travers une grille satirique. L’évêque qui aurait rêvé de quitter la lune pour Poitiers se serait heurté aux « foudres de la République ». L’image suggère l’affrontement entre les ambitions d’un prélat et le pouvoir politique, dans un contexte où les nominations épiscopales demeuraient liées aux rapports entre l’Église et l’État. La formule « s’écraser le nez » rabaisse l’échec à une mésaventure physique, tandis que les références au saltimbanque et à l’imbécile présentent les efforts supposés du candidat comme autant de contorsions inutiles.

La conclusion joue également sur le nom du prélat. « Ce n’est pas, Gay » fait entendre « ce n’est pas gai », transformant le patronyme en commentaire ironique sur sa déconvenue. La formule « mes très chers frères », quant à elle, détourne l’adresse traditionnelle du prédicateur et rappelle que l’auteur entend conserver jusqu’au bout la posture du clerc pour mieux la parodier.

Une caricature à plusieurs ressorts

Le texte de La Halle aux Charges associe donc plusieurs registres comiques. La lune permet de tourner en ridicule le caractère purement titulaire du siège d’Anthédon ; le bilboquet réduit l’échec des ambitions épiscopales à une maladresse enfantine ; la référence possible à Labiche et Martin ajoute un jeu de reconnaissance théâtrale ; enfin, l’allusion au Saint Prépuce de Charroux inscrit la satire dans la critique anticléricale des reliques et des pratiques de dévotion.

Le ressort le plus subtil pourrait être celui d’« Authédon », dont la sonorité semble faire écho à « ôtez donc », tandis que le bilboquet apparaît dans le même ensemble. Si ce rapprochement théâtral est confirmé, il donnera à la caricature une cohérence supplémentaire : le nom de l’évêché lui-même participerait à la plaisanterie, au lieu de n’être qu’une déformation fantaisiste d’Anthédon.

La prudence reste toutefois nécessaire. Le texte satirique ne saurait être lu comme un récit impartial des intentions de Mgr Gay, pas plus que ses allusions ne suffisent à établir tous les détails des pratiques religieuses qu’il évoque. Il témoigne d’abord de la manière dont une partie de la presse anticléricale construisait ses portraits : en mêlant un fait biographique réel, une déception politique, des insinuations sur l’argent et des plaisanteries destinées à faire rire aux dépens d’un dignitaire de l’Église. Le texte incarne aussi pleinement l’esprit français dans ce qu’il a de plus irrévérencieux : l’art de faire mouche par un jeu de mots, un clin d’œil théâtral ou une pointe de malice, et de désarmer les puissants par les seules armes du rire et de la langue.

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