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samedi 10 octobre 2026

Élégie du tragique et des corps : La Dame aux camélias de John Neumeier au Théâtre National de Munich

Ksenia Shevtsova 

Le Ballet d'État de Bavière reprend la Dame aux camélias, un chef-d’œuvre chorégraphique créé en 1978 par John Neumeier. S’inspirant du roman qu'Alexandre Dumas fils publia en 1848, le chorégraphe en déploie la trame à travers un jeu subtil de souvenirs et de reflets, en introduisant au cœur du premier acte une représentation de Manon Lescaut au Théâtre des Variétés*. Marguerite et Armand y découvrent, chacun à sa manière, le destin de Manon et de Des Grieux : la première récuse le comportement de l’héroïne, tandis que le second pressent dans les souffrances de son amant un possible écho à sa propre destinée. Ainsi, le ballet dans le ballet ne constitue pas une simple parenthèse narrative : il offre aux deux protagonistes un miroir dans lequel leur histoire, encore à ses débuts, laisse déjà entrevoir ses contradictions et ses tragiques résonances.

Sur le plateau, la scénographie de Jürgen Rose — alternant avec un raffinement dépouillé la pénombre des salons parisiens et la clarté pastorale de la campagne — prépare la trajectoire d'une descente aux enfers lyrique.

Ensemble © Carlos Quezada
 
L’art de la respiration chorégraphique : la direction de Markus Lehtinen

Dans la fosse, la conduite musicale relevait d'une évidence stylistique absolue. Le choix de Markus Lehtinen à la tête du Bayerisches Staatsorchester s'impose comme une clef de voûte de cette reprise. Élève de Jorma Panula et nourri de création lyrique, le chef finlandais entretient un compagnonnage intime avec l'œuvre de John Neumeier, dont il a dirigé les ballets emblématiques à Paris, Vienne ou Hambourg. Sa battue, d'une grande clarté respiratoire, refuse le pur apparat symphonique pour épouser au plus près les besoins du plateau : le chef sait étirer un phrasé pour soutenir la suspension d'un porté ou précipiter un tempo dans l'urgence d'une quinte de toux.

Sous sa baguette, la mosaïque des pages de Frédéric Chopin — du Concerto n°2 aux Préludes, de la Grande Polonaise aux Trois Écossaises — cesse d'être un assemblage d'éléments hétérogènes pour devenir le moteur psychologique du drame. Au piano, la délicatesse complice de Dmitry Mayboroda dans la fosse et la présence sur scène de Simon Murray insufflent une intimité troublante à cette tragédie du désir et du sacrifice.

Ksenia Shevtsova et Violetta Keller © Nicholas MacKay

Une architecture du souvenir et des sens

Ce qui frappe d'emblée dans la vision de Neumeier, c'est sa structure profondément cinématographique. Le ballet rejette la linéarité conventionnelle au profit d'une narration en miroirs et en fondus enchaînés. Le Prologue de la vente aux enchères des biens de Marguerite Gautier fixe le cadavre du passé, pour ensuite laisser la mémoire d'Armand et le journal intime de la courtisane réordonner le temps. 

Si le premier acte déploie encore les formes de la pantomime théâtrale pour poser les rouages du drame social, les deuxième et troisième actes s'affranchissent des conventions pour offrir un langage chorégraphique d'une grande tension psychologique. La danse s'y fait verbe : chaque dégagé, chaque plié, chaque inflexion du buste devient l'énoncé d'une vérité affective ou d'un renoncement fatal.

Ksenia Shevtsova et Jacopo Bellussi : l'incandescence de l'abandon

Ksenia Shevtsova  © Nicholas MacKay

Incarnant Marguerite Gautier, la première soliste Ksenia Shevtsova livre une prestation mémorable, gravée du sceau des grandes tragédiennes. Formée à la rigueur académique de l'École Vaganova, la ballerine convertit la virtuosité technique en une grammaire de l'immolation et du sacrifice, qui exprime la lente dégradation des forces vitales : le tremblement d'une cheville dans une quinte de toux, la rupture soudaine d'un retiré, l'abattement d'un bras qui se dérobe contre le proscenium traduisent la progression inéluctable de la phtisie sans jamais déparer la noblesse aristocratique du trait. Dans les nombreux portés acrobatiques, Ksenia Shevtsova déploie une aisance souveraine, ramenant ses étoffes avec une grâce féline tout en soutenant l'extrême expressivité du regard.  La danseuse résume avec justesse sa manière d’aborder le rôle et de donner au geste toute sa portée expressive : « Comprendre l’émotion et l’intention de John Neumeier facilite l’exécution du mouvement: ce n’est pas seulement toucher sa jambe avec sa main, c'est transmettre qu’Armand aime Marguerite de la tête aux pieds. »   

Face à elle, le rôle mythique d'Armand Duval a récemment trouvé une nouvelle dimension avec l'Étoile italienne Jacopo Bellussi. Ancien danseur étoile du Hamburg Ballet John Neumeier— compagnie qu'il a quittée pour rejoindre les Ballets de Monte-Carlo et le Ballet de l'Opéra national du Capitole —, ce soliste invité rompu aux subtilités du style neumeiérien avait fait des débuts marquants dans ce rôle en 2023 lors d'une tournée au Teatro La Fenice de Venise. Désormais habitué des plus grandes scènes internationales, il y déploie une ferveur juvénile : l'impétuosité de ses jets, la hauteur de ses grands jetés et l'élan de ses prises d'espace y expriment un amour absolu, sans réserve, témoignant de la vitalité intacte de la chorégraphie originale.

Les trois grands pas de deux qui jalonnent l’œuvre constituent le cœur battant de l’interprétation de Shevtsova et Bellussi. Dans le Pas de deux bleu, au premier acte, le sentiment s’éveille avec une délicatesse encore teintée de réserve : les glissades légères et les portés fluides expriment l’émerveillement de Marguerite, qui découvre peu à peu la sincérité et l’ingénuité des sentiments d’Armand. Le Pas de deux blanc, au deuxième acte, célèbre quant à lui la plénitude de leur amour dans un cadre pastoral. Les deux danseurs s’abandonnent à un lyrisme qui trouve son expression dans des portés acrobatiques renversés, exécutés avec une fluidité remarquable. Entre Shevtsova et Bellussi, la complicité paraît alors entière, et les regards échangés prolongent le geste, donnant à leur union une dimension qui dépasse la seule virtuosité chorégraphique. Avec le Pas de deux noir, au troisième acte, cette harmonie se brise. Sur le Largo de la sonate en si mineur, la danse se charge d’une intensité tragique : les corps s’agrippent, se dérobent et se repoussent, tandis que les portés, devenus lourds et convulsifs, semblent exprimer l’impossibilité de retenir l’être aimé. Les extensions brisées et les suspensions fragiles donnent à voir l’effondrement progressif de cet amour, condamné par les conventions sociales et morales, dans une lutte où le désir de rester ensemble se heurte à la violence du destin.

L'excellence de la distribution bavaroise

Violetta Keller (Manon Lescaut) et Jinhao Zhang (Des Grieux) 
 © Carlos Quezada

Autour du couple principal, le Bayerisches Staatsballett révèle une cohésion théâtrale remarquable, que vient particulièrement souligner la prestation de Violetta Keller, dans le rôle de Manon Lescaut, aux côtés d'un excellentissime Jinhao Zhang en Des Grieux. Tous deux donnent une présence saisissante à ces figures en miroir du destin de Marguerite et d’Armand. Violetta Keller impressionne par la précision de son jeu, l’intensité de son expression et la force de son incarnation. Leurs apparitions, loin de constituer de simples épisodes parallèles, enrichissent la trame dramatique et lui confèrent un relief singulier, Robin Strona insuffle au personnage de Monsieur Duval une gravité austère et patricienne, matérialisant l'ordre social inflexible, tandis que Séverine Ferrolier apporte à Nanina une présence bienveillante et émouvante.

Le corps de ballet, soutenu par les jeunes interprètes du Bayerisches Junior Ballett München, habite avec une aisance stylistique irréprochable les scènes de bal, faisant alterner la légèreté feinte de la haute société parisienne et le drame intime qui se noue au centre du plateau.

Trente-huit ans après son entrée au répertoire de la compagnie bavaroise, la chorégraphie de John Neumeier conserve toute sa puissance de fascination. Par la grâce de Ksenia Shevtsova et Jacopo Bellussi au sommet de leur art, alliée à la baguette attentive de Markus Lehtinen et la magie expressive de Chopin, ce spectacle rappelle que la danse, poussée à ce degré d'intensité théâtrale, demeure le plus poignant des arts du tragique.

* Le roman de l’abbé Prévost, L’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, connaît au XIXᵉ siècle une fortune théâtrale remarquable. En mai 1830, l’Opéra de Paris présente un ballet-pantomime de Jean-Pierre Aumer, sur une musique de Fromental Halévy, inspiré de cette histoire d’amour tragique. Deux mois plus tard, en juillet, le Théâtre des Variétés en propose une autre adaptation, cette fois sous la forme d’un vaudeville signé Henri Dupin et Achille d’Artois, intitulé La Lingère du Marais, ou la Nouvelle Manon Lescaut. Dans le roman de Dumas de 1848, Marguerite Gautier lit Manon Lescaut, le roman de l’abbé Prévost, dont la présence dépasse largement celle d’une simple lecture. Le livre occupe en effet une place essentielle. Armand Duval l’offre à Marguerite avec cette dédicace éloquente : « Manon à Marguerite, Humilité ». Après la mort de la jeune femme, l’exemplaire réapparaît lors de la vente de ses biens et devient le point de départ de la rencontre entre le premier narrateur et Armand, désireux de retrouver ce précieux souvenir. Au-delà de cet objet chargé d’émotion, Manon Lescaut constitue un véritable miroir littéraire de leur histoire : Armand rapproche son amour pour Marguerite de la passion de Des Grieux pour Manon, tandis que Dumas fils déplace la perspective morale du roman de Prévost et fait de son héroïne une figure du sacrifice et de la grandeur de cœur. La chorégraphie de John Neumeier met en abyme cette lecture du roman et en transpose le jeu de miroirs sur la scène.

Distribution du 9 octobre 2026

Direction musicale Markus Lehtinen
Chorégraphie John Neumeier
Décors et costumes Jürgen Rose

Marguerite Gautier Ksenia Shevtsova
Armand Duval Jacopo Bellussi
Monsieur Duval Robin Strona
Nanina Séverine Ferrolier
Le Duc Soren Sakadales
Prudence Duvernoy Elvina Ibraimova
Gaston Rieux Clark Eselgroth
Manon Lescaut Violetta Keller
Des Grieux Jinhao Zhang
Olympia Carollina Bastos
Le Comte N. Jasper Metcalfe

Pianiste Dmitry Mayboroda
Pianiste – À la campagne Simon Murray

Corps de ballet du Bayerisches Staatsballett
Bayerisches Junior Ballett München
Bayerisches Staatsorchester

Crédit photographique © Nicholas MacKay / Carlos Quezada

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