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dimanche 19 juillet 2026

Création mondiale de Rienzi à Dresde — L'article de l'Illustrirte Zeitung du 12 août 1843 en traduction française

On lira ci-dessous la traduction de l'article que l'Illustrirte Zeitung consacra en 1843 au premier Rienzi, celui de Dresde, qui connut sa première le 20 octobre 1842 au Théâtre royal de la cour de Saxe (Königliches Hoftheater) sous la direction de Carl Gottlieb Reissiger. Les illustrations qui accompagnent le texte sont tirées de la publication. Les citations du livret composé par Richard Wagner sont reproduites en allemand, avec leur traduction entre crochets.

La production originale de Rienzi à Dresde a été jouée un total de 100 fois entre sa création en 1842 et l'année 1873.  Ce fut le premier triomphe majeur de Richard Wagner. La 100ᵉ représentation eut  lieu le 13 janvier 1873 à l'Opéra provisoire de Dresde (la Bretterbude), sous la direction d'Ernst Schuch et en présence de Richard Wagner lui-même.

Rienzi, le dernier des tribuns. Grand opéra tragique en cinq actes de Richard Wagner.

Théâtre royal de la Cour de Dresde
Cola Rienzi, grand opéra tragique de Richard Wagner - Acte IV, scène finale

Il n'est pas rare que des talents exceptionnels se révèlent de manière tout à fait inattendue dès leurs premières œuvres marquantes, alors que d'autres semblent mûrir progressivement et se déployer plus lentement. Ce fut le cas pour Richard Wagner et son opéra Rienzi, der letzte der Tribunen [Rienzi, le dernier des tribuns], dont la première eut lieu le 20 octobre 1842 au Théâtre de la Cour de Dresde. Auparavant peu connu — voire totalement inconnu, surtout dans sa Saxe natale (nous renvoyons le lecteur à sa fascinante autobiographie parue dans la Zeitung für die elegante Welt de Laube) —, il envoya la partition de Rienzi depuis Paris, où il résidait alors, vers Dresde au printemps 1842. Elle y reçut un accueil enthousiaste tant de la part de la direction générale du Théâtre de la Cour que des chefs d'orchestre ; Wagner lui-même arriva peu après. Compte tenu de l'envergure et de la complexité de l'œuvre, des moyens considérables qu'elle exigeait et du soin — légitime — qui lui fut apporté, la première ne put avoir lieu qu'à la date susmentionnée ; toutefois, lorsqu'elle se produisit, l'œuvre apparut soudainement devant un public admiratif et agréablement surpris, telle une Minerve en armure complète. Les applaudissements redoublèrent à chacune des nombreuses représentations, et seule la mutation temporaire du chanteur interprétant Adriano hors du Théâtre de la Cour de Saxe interrompit la série — bien que nous verrons certainement bientôt l'œuvre sur d'autres grandes scènes, pour peu qu'elles disposent de ressources équivalentes pour connaître un succès comparable. Richard Wagner a également écrit lui-même le livret de son opéra, en s'inspirant du célèbre roman historique de Bulwer.

Capellmeister Richard Wagner
L'introduction du premier acte nous transporte dans la demeure du notaire pontifical Cola Rienzi, où Paolo Orsini — chef de la famille Orsini — et plusieurs nobles de son parti tentent d'enlever Irene, la belle sœur de Rienzi. Ils y seraient parvenus sans l'arrivée des Colonna — parmi lesquels Adriano Colonna, qui connaissait et admirait déjà Irene. Un affrontement éclate alors entre les deux factions ; Même Raimondo, l'envoyé du pape venu d'Avignon, ne parvient pas à apaiser les esprits ; il faut attendre que Rienzi surgisse, tance vertement ces grands seigneurs et les traite de bandits pour que le calme revienne. Le peuple l'acclame et le protège lorsque les nobles tentent de s'en prendre à lui ; ces derniers décident toutefois de régler leur différend à l'aube, hors des portes de Rome. Pendant ce temps, le peuple presse Rienzi de l'aider à conquérir sa liberté ; Raimondo promet la protection de l'Église, et Rienzi s'engage à ce que le jour de la liberté se lève dès que les nobles auront quitté la ville. Rienzi apprend par Irene qu'Adriano l'a sauvée et — le tenant déjà en haute estime — lui dévoile son projet de libérer Rome. Adriano recule, horrifié, mais Rienzi lui dépeint avec force les atrocités commises par les nobles — lui rappelant qu'un Colonna a jadis tué son frère dans un accès de rage aveugle, un crime pour lequel il a juré de se venger — et lui lance cet appel : « Sois des miens, Adriano ! Sois Romain ! », ce à quoi l'autre répond : « Romain ? Laisse-moi être Romain ! » Un magnifique trio clôt cette scène, suivi d'un duo tout aussi poignant entre Adriano et Irene.

De gauche à droite : Rienzi, Irene, Orsini, Adriano, Colonna

On voit alors les factions des Colonna et des Orsini quitter les lieux ; le tumulte du combat se fait entendre, et le jour de la liberté se lève sur Rome. Depuis le Latran — devant les portes duquel se déroule la scène — s'élève un chœur : 

Erwacht, ihr Schläfer nah und fern,
Und hört die frohe Botschaft an:
Daß Roma's schmacherloschner Stern
Vom Himmel neues Licht gewann.

[Éveillez-vous, dormeurs d'ici et d'ailleurs,
Et écoutez la joyeuse nouvelle :
L'étoile de Rome, éteinte dans la honte,
A retrouvé la lumière du ciel.]

Rienzi proclame la liberté de Rome tout en garantissant le respect de la loi et de la justice ; le peuple répond :

Wir schwören Dir, so groß und frei
Soll Roma sein, wie Roma war u.s.w.

[Nous te le jurons : Rome deviendra
Aussi grande et libre qu'elle le fut jadis, etc.]

Cecco souhaite faire proclamer Rienzi roi, mais celui-ci refuse, ne désirant que le titre de Tribun du peuple ; le peuple l'acclame joyeusement sous ce titre et renouvelle son serment. Rienzi a envoyé des messagers de paix aux quatre coins du pays ; ils reviennent — au son d'un beau chant choral — porteurs des nouvelles les plus réjouissantes. Le vieux Colonna semble lui aussi reconnaître la grandeur de Rienzi, et ce dernier accepte le serment de fidélité que lui prêtent le noble et ses partisans. Pourtant, Colonna ne tarde pas à conspirer de nouveau avec les Orsini ; ensemble, ils décident d'assassiner Rienzi lors de la fête à laquelle il les a conviés. Adriano surprend ce vil complot et exprime haut et fort son indignation. Nul ne l'écoute et, déchiré entre son devoir filial et l'amitié, il se sent au bord de la folie. La fête commence alors ; les envoyés font leur apparition et Rienzi, avec une audace téméraire, somme les princes d'Allemagne :

Bevor ein Kaiser sei gewählt,
Sein Recht den Römern darzuthun,
Mit dem er König Roms sich nennt.

[Avant qu'un empereur ne soit élu,
Il doit démontrer aux Romains le droit
Au nom duquel il se proclame roi de Rome.]

Adriano ne peut qu'avertir Rienzi en termes vagues, et un ballet brillant s'engage. À la fin de celui-ci, Orsini dégaine son poignard vers Rienzi, protégé par une cotte de mailles, qui ordonne désormais le désarmement des traîtres et leur procès. La scène se déroule derrière un rideau qui s'ouvre. Pendant ce temps, Adriano implore Rienzi de sauver son père, condamné à mort par le tribunal avec les autres. D'abord, Rienzi refuse, puis il supplie lui-même :

Begnadigt sie und laßt von Neuem
Sie das Gesetz beschwören;
Nie können ja sie's wieder brechen.

[Grâciez-les et qu'ils prêtent serment de nouveau sur la loi ; 
Car ils ne pourront plus jamais la transgresser.]

Le peuple cède à contrecœur, les nobles prêtent serment, et la paix semble revenue, mais ils nourrissent en eux un désir de vengeance.

Au début du troisième acte, la nouvelle se répand à Rome que les nobles ont fui la ville pendant la nuit, arment leurs troupes et marchent sur Rome. Tous appellent Rienzi. Sa patience est à bout face à cette nouvelle trahison, et il mène le peuple au cri de guerre : " Santospirito cavaliere ", même contre les parjures ! Tous se préparent au combat, quand, poussé une fois de plus par le désespoir à errer sans but, Adriano décide enfin de se rendre auprès de son père pour chercher la réconciliation ; entre-temps, Rienzi apparaît à cheval, menant le peuple au combat. L'hymne de guerre retentit et l'issue de la bataille est scellée. Trouvant les portes closes, Adriano revient supplier Rienzi d'épargner les siens, mais en vain.

Une fois les troupes parties, Irène retient Adriano ; un chœur de femmes les rejoint et — alors que le fracas de la bataille se fait entendre, tantôt proche, tantôt lointain — elles implorent Dieu de leur accorder protection et délivrance.

Puis, au loin, s'élève le chant de victoire des Romains, et Rienzi rentre triomphalement dans Rome, acclamé en héros et en vainqueur.

Mais bientôt, la dépouille du père d'Adriano — tombé au combat — est rapportée sur une civière. Une douleur indicible s'empare du fils ; oubliant son amour et tout le reste, il jure une vengeance terrible et éternelle contre Rienzi.

Il a secrètement incité le peuple à la révolte. Les conséquences apparaissent au début du quatrième acte : la foule prête l'oreille aux accusations de Cecco et de Baroncelli et est déjà encline à croire à la trahison de Rienzi lorsqu'Adriano lui-même surgit et l'accuse ouvertement. Il s'écrie :

Hört mich, unwürdig seiner Macht 
Ist der Tribun, der Euch verrieth. 
Ihr Römer, seid auf Eurer Hut! 
Der Kaiser droht, die Kirche zürnet.

[Écoutez-moi ! Indigne de son pouvoir
Est le Tribun qui vous a trahis.
Romains, soyez sur vos gardes !
L'Empereur menace ; l'Église est en colère.]

Rienzi apparaît alors dans le cortège festif aux côtés d'Irène pour assister à un Te Deum solennel à l'église, célébrant la victoire remportée sur les Nobili. C'est l'apogée de sa fortune et de sa gloire. Le peuple, lui aussi, se tourne vers lui alors qu'il s'adresse à la foule, concluant par ces mots :

Traut fest auf mich, den Tribunen, 
Haltet getrost an meiner Seite! 
Gott, der bisher mich führte, 
Gott steht mir bei, verläßt mich nie!

[Placez votre entière confiance en moi, le Tribun ;
Demeurez fermement à mes côtés !
Dieu, qui m'a guidé jusqu'ici —
Dieu est avec moi ; Il ne m'abandonne jamais !]

Une acclamation s'élève : « Vive le Tribun ! » et, au moment même où il s'apprête à gravir les marches du portail de l'église, un De Profundis retentit au lieu du Te Deum ; Raimondo l'affronte sur le seuil entouré du clergé, et lui lance ces mots comme la foudre :

Zurück! Dem Reinen nur
Erschließt die Kirche sich!
Du aber bist verflucht,
Im Bann iſs, wer Dir treu!

[Arrière ! L'Église n'ouvre ses portes qu'aux purs !
Mais toi, tu es maudit ;
Maudit soit celui qui te reste fidèle !]

Au même instant, la bulle papale d'excommunication est placardée sur la porte de l'église ; celle-ci se referme, et la foule recule avec horreur en s'écriant :

Fliehet ihn! er iſt verflucht! zurück.
[Fuyez-le ! Il est maudit !]

Seul Adriano demeure, tentant d'entraîner Irene avec lui. Il lui crie :

Er ist verflucht und ausgestoßen 
Vom Heil des Himmels und der Erden; 
Verflucht mit ihm, wer ihm zur Seite! 
Doch rett' ich Dich, flieh' seine Nähe!

[Il est maudit et banni
Du salut du ciel et de la terre ;
Maudit aussi celui qui se tient à ses côtés !
Mais je te sauverai : fuis loin de lui !]

Pourtant, elle regarde son frère — resté entre-temps pétrifié de stupeur — et, poussant ce cri :

Ha, hinweg, Unsel'ger! 
Rienzi! Rienzi! o mein Bruder!

[Ah ! Va-t'en, malheureux !
Rienzi ! Rienzi ! Ô mon frère !]


Elle s'effondre dans ses bras. L'amour fraternel le tire de sa sombre rêverie et, dans une étreinte affectueuse, il s'écrie :

Irene, Du!– Noch giebt's ein Rom!
[Irene... toi ! Rome vit encore !]

C'est ainsi que s'achève, avec une profonde intensité, le quatrième acte.

Une magnifique prière de Rienzi ouvre le cinquième et dernier acte. Il implore l'aide de Dieu, priant pour que l'œuvre qu'il a entreprise — élevée à Sa gloire — ne périsse pas, et pour que la nuit profonde qui enveloppe encore les âmes des hommes se dissipe. Puis sa sœur s'approche de lui, et il sent :

Verläßt die Kirche mich, zu deren Ruhm 
Mein Werk begann, verläßt mich auch das Volk, 
Das ich zu diesem Namen erst erhob, 
Verläßt mich jeder Freund, den mir das Glück 
Erschuf, bleibt zweierlei doch mir getreu: 
Der Himmel selbst und meine Schwester!

[Si l’Église — pour la gloire de laquelle 
Mon œuvre a commencé — m’abandonne ; si le peuple 
Que j’ai élevé jusqu’à ce nom m’abandonne ; 
Si chaque ami que la fortune m’a donné 
M’abandonne aussi, deux êtres me restent fidèles : 
Le Ciel lui-même et ma sœur ! 
Elle aussi a beaucoup souffert et a renoncé à son amour]

Elle lui demande alors s’il a aimé, lui aussi, et il fait une réponse magnifique :

Wohl liebt auch ich!– O Irene, 
Kennst Du nicht mehr meine Liebe? 
Ich liebte glühend meine hohe Braut, 
Seit ich zum Denken, Fühlen bin erwacht, 
Seit mir, was einstens ihre Größe war, 
Erzählte der alten Ruinen Pracht. 
Ich liebte schmerzlich meine hohe Braut, 
Da ich sie tief erniedrigt sah, u. s. w. 
Und sehen wollt' ich sie, die hohe Braut, 
Gekrönt als Königin der Welt:– Denn wisse, 
Roma heißt meine Braut.

[Moi aussi, j’aime ! — Ô Irène, 
Ne connais-tu plus mon amour ? 
J’ai aimé ma noble fiancée d’une passion ardente 
Dès l’instant où je m’éveillai à la pensée et au sentiment, 
Dès que la splendeur des ruines antiques 
M’eut révélé ce que fut jadis sa grandeur. 
J’ai aimé ma noble fiancée le cœur serré 
En la voyant si profondément humiliée, etc.
Et je désirais la voir, cette noble fiancée, 
Couronnée reine du monde — Car sache-le : 
Rome est ma fiancée.]

Il exhorte alors Irène à le quitter et à s’unir à Adriano ; mais lorsqu’elle s’écrie : « Je suis la dernière Romaine ! », il la serre contre son cœur avec une ferveur renouvelée, Et dans un duo enflammé, ils se vouent — jusqu’à leur dernier souffle — au seul amour de Rome. Adriano s’approche à nouveau d’elle, l’avertissant de la perte imminente de son frère — car le peuple a déjà mis le feu au Capitole — et la supplie de devenir sienne ; mais elle lui résiste, S’écriant : « Frei bin ich!»  [Je suis libre !] Ce à quoi il répond :

Du bist mein! Durch Flammen selbst
Find' ich zu Dir den Weg!

[Tu es à moi ! À travers les flammes mêmes, 
Je me frayerai un chemin jusqu’à toi !]

Nous voyons alors le Capitole — demeure de Rienzi — assiégé par la foule, qui s’apprête à le lapider et à incendier l’édifice. Le Tribun paraît au balcon. On refuse de l’entendre, mais sa voix parvient pourtant à se faire entendre, tentant de rappeler le peuple au droit et au devoir. En vain ! Ils lancent des brandons dans le Capitole ; les flammes font rage. Rienzi demeure inébranlable ; à l’instant ultime, il lance sa malédiction sur une Rome déchue et disparaît dans l’embrasement avec Irène, tandis qu’Adriano se précipite vers eux à travers la mer de flammes. 

Telle est la trame du livret de l'opéra ; une analyse détaillée de la composition musicale dépasse le cadre de ces pages. Les décors et les costumes sont fidèlement calqués sur ceux des représentations données au Théâtre royal de la Cour à Dresde. Signalons par ailleurs que les rôles étaient tenus par Tichatschek (Rienzi), Mlle Wüst (Irene), Dettmer (Colonna père), Mme Schröder-Devrient (Adriano) et Wächter (Orsini) ; nous présentons également ici un portrait saisissant du compositeur, nommé depuis lors Kapellmeister royal de Saxe.

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